LA CIVILISATION
Les arts sociaux sont à peu près aussi anciens que les arts industriels ; mais, comme ceux-ci, ils ont été longtemps exercés d'une manière presque inconsciente. C'est lorsque les hommes ont compris qu'ils pouvaient, utilement pour eux, maîtriser et gouverner leurs désirs, traiter leurs inclinations primitives comme les forces de la nature, que ces arts sont devenus conscients. On peut faire remonter à cette époque le commencement de la cimlisalion^ au plus tard au temps oi^i les philosophes grecs ont commencé à étudier les arrangements sociaux et les devoirs des individus soumis à ces arrangements. L'homme, en effet, ne commence à être digne du titre de civilisé que lorsqu'il entreprend de raisonner et de régler sa conduite, en modérant et comprimant au besoin ses désirs d'après des principes qu'il croit conformes à un ordre général, qu'il a vérifiés ou simplement approuvés et qu'il observe par habitude.
Longtemps avant la civilisation, les hommes ont essayé de subjuguer et de vaincre par un effort de volonté leurs inclinations premières et ils ont honoré ceux qui ont pu surmonter ces inclinations, par exemple les ascètes de toutes sortes. Mais ils ne sont devenus civilisés que lorsque la raison a dirigé les efforts de leur volonté en vue de l'ordre social et de l'utilité commune : ils ont été d'autant plus civilisés que leurs vues ont été plus étendues dans l'espace et dans le temps.
La civilisation est une œuvre d'art, élevée par la prévoyance, l'effort, le travail de l'intelligenco et de la volonté : c'est surtout une œuvre morale. Dès que l'intelligence s'abaisse, dès que la
volonté fléchit, les appétits primitifs s'exagèrent et se dérèglent ; on éprouve de la souffrance, on a moins d'estime et de sympathie les uns pour les autres, et l'on se sent plus faihle.
D'après une opinion très répandue, la civilisation consisterait dans la connaissance et l'usage des meubles, ustensiles et moyens de toutes sortes de vivre commodément ou avec luxe, que des inventions industrielles accumulées ont mis à la portée de nos contemporains. Cette opinion néglige l'essentiel : l'habitude morale, qui constitue la civilisation véritable. Certes Socrate, ses disciples, les Stoïciens et même les Cyniques étaient des hommes civilisés, quoiqu'ils n'eussent ni bas, ni cuillères, ni fourchettes. On ne peut, au contraire, considérer comme civilisé l'homme dont les actes ont pour fin la satisfaction de ses appétits, qui est inaccessible aux sentiments sociaux, qui ne comprend ni ne soupçonne les liens par lesquels les hommes sont rattachés les uns aux autres, qui ignore la patrie et, tout en respectant les gendarmes, n'a aucun sentiment de discipline morale.
Les groupes humains les plus remarquables n'ont jamais été composés entièrement d'individus civilisés. En tout temps, des classes entières ont vécu en dehors de la civilisation et en état d'hostilité avec elle. Les individus qui les composent ne connaissent que leurs appétits brutaux et cherchent à les satisfaire par tous les moyens. C'est pour eux, principalement, que sont faites les lois pénales. D'autres, en grand nombre, naissent et vivent si pauvres que l'enseignement de la civilisation pénètre à peine jusqu'à eux. D'autres vivent à peu près honnêtement sans autre motif que la crainte de la répression. D'autres sont librement honnêtes, mais il leur manque la politesse, cette fleur de la civilisation; et dans les classes polies combien de personnes pour lesquelles la politesse n'est qu'une apparence, un vernis étendu sur un fond de véritable sauvagerie !
Dans un groupe, la civilisation ne dépend pas tant du nombre des individus civilisés que de la place qu'ils y occupent et de l'influence qu'ils y exercent. Mais cette position et cette influence tiennent aux opinions qui dominent, et celles-ci expriment la civilisation moyenne du groupe. D'ailleurs, dans
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l'art de bien vivre, comme dans tous les autres, les hommes marchent à talons, se trompent sans cesse, se rectifient quelquefois, mais s'obstinent plus souvent dans leurs erreurs que dans tous les autres arts. Il est si pénible d'abandonner des opinions passées en habitude, exprimées dans des phrases souvent répétées, sur lesquelles on vit quelquefois depuis plusieurs générations et qu'on ne peut remplacer qu'au prix de grands efforts ! Aussi, les progrès de la civilisation et sa diffusion entre les individus ont-ils eu lieu plutôt par le contre-coup de progrès industriels ou commerciaux, par le choc des groupes les uns contre les autres et le frottement des individus, que par le travail direct des penseurs et des gouvernants.