ESSAI DE CLASSIFICATION
Essayons, pour mieux éclairer notre sujet, de classer les diverses branches de nos connaissances relatives à l'homme considéré comme principe d'actes volontaires, et, avant tout, rappelons une distinction capitale trop souvent oubliée : celle de la science et de l'art.
Cette distinction est fort ancienne ; elle a été clairement énoncée par Platon, qui divise toutes nos connaissances en gnostiqnes et en pratiques. On a pu la perdre de vue pendant les
temps qui ont précédé ravènement de la science moderne; il importe d'y revenir, aujourd'hui que cette distinction est devenue plus importante et plus facile à établir qu'à l'époque des écoles platoniciennes.
La science, ou gnostique, se forme par une suite de recherches sur un objet déterminé. Son but est de constater des lois naturelles permanentes, de dégager de l'immense détail des phénomènes qui se succèdent sous nos yeux ce qu'ils contiennent de constant et d'universel. La science ne s'occupe que de ce qui est partout et toujours ; dans ses interprétations, elle ne s'inspire que du témoignage de la nature, sans tenir compte de celui des hommes.
L'art, au contraire, est un ensemble d'études entreprises en vue d'un but donné qu'il s'efforce d'atteindre. Ce but est déterminé par la volonté humaine et tend à la satisfaction de besoins humains. La science est destinée à éclairer l'art en lui préparant la connaissance des lois naturelles. Mais lorsqu'elle étudie ces lois, elle laisse de côté les préoccupations d'application, tout comme les idées préconçues, et cherche uniquement la vérité.
La science rend la connaissance des lois qu'elle découvre facile à acquérir et à transmettre par l'enseignement à tout homme capable d'une attention soutenue, au moyen de la démonstration. Elle commande l'unité de croyance chez ceux qui la cultivent.
Ainsi, la mécanique rationnelle est une science, et la mécanique industrielle est un art. Deux sciences, comprises sous le nom de biologie, ont pour objet l'étude du corps humain : ce sont l'anatomie et la physiologie; elles éclairent un art important, divisé en deux branches : l'hygiène et la thérapeutique.
L'art est antérieur à la science : on a formulé et observé des préceptes d'hygiène et de thérapeutique bien avant qu'il fût question d'anatomie et de physiologie. C'est en étudiant les arts qu'on s'est élevé à la conception des sciences, dans toutes les branches du savoir humain. Aujourd'hui, l'on sait que les arts ne peuvent arriver à une puissance respectable qu'à la condition d'être fondés sur les sciences. Il a donc toujours existé, et
il existe encore, des relations intimes entre les arts et les sciences, sans que les arts et les sciences cessent de conserver un caractère distinct.
On désigne les sciences par leur objet et les arts par leur but. Toute branche d'études qui a une autre fin que de connaître est un art; celles qui n'ont que la connaissance pour fin immédiate sont des sciences.
L'objet de la science sociale est l'activité volontaire de l'homme, soit qu'elle s'applique au monde extérieur ou à des individus et à des groupes humains.
Trois sciences s'occupent déjà de ce sujet, mais elles le considèrent à un point de vue différent. Ce sont : la philosophie, l'histoire et l'économie politique.
La philosophie cherche la nature de l'être humain, les lois qui régissent le fonctionnement de son intelligence et les conditions de la connaissance.
L'histoire constate, vérifie et classe les phénomènes engendrés par l'activité humaine, non seulement dans les institutions politiques, les révolutions et les guerres, mais dans les arts, dans les sciences, dans les coutumes. Elle travaille à conserver et à débrouiller les souvenirs confus de l'espèce humaine par l'étude des monuments de toute sorte laissés sur la terre par nos prédécesseurs dans la vie. L'histoire est le grand répertoire de toutes les études relatives à l'homme moral; elle les éclaire, et, à son tour, reçoit d'elles la lumière.
L'économie politique relève les lois et les conditions de l'activité humaine, mais seulement dans une de ses branches : celle qui a pour objet la formation et l'appropriation des richesses. Cette branche ne peut guère être séparée des autres et du tronc principal. Aussi a-t-il toujours été difficile aux économistes, même lorsqu'ils ne s'occupaient que de science pure, de demeurer enfermés dans les limites qu'ils s'étaient eux-mêmes imposées, et ils ont dû empiéter bien davantage lorsqu'ils se sont occupés d'art ou d'application.
A côté de ces trois sciences, et en relation intime avec elles, quatre grands arts travaillent à la conduite de la vie. Ce sont: la politique, la pédagogie et les deux grands arts disciplinaires :
la morale et le droit; la morale nous dirigeant par l'autorité de la persuasion, et le droit employant, au besoin, la contrainte pour nous imposer l'obéissance.
Ici, nous devons nous arrêter un moment, parce que la morale et le droit sont habituellement classés entre les sciences, et présentés sous ce nom par des hommes considérables, dont l'opinion est associée à une idée de hiérarchie, de supériorité des sciences et d'infériorité des arls, qui se rattache à la vieille doctrine de la supériorité de la vie contemplative sur la vie active.
Dans le langage vulgaire, le mot « science » désigne une somme de connaissances relatives à un sujet donné, acquises, même lorsqu'elles sont reçues par enseignement, au prix de longues et patientes études. Considéré à ce point de vue, le droit peut être qualifié de science, car aucune branche d'études n'exige de celui qui veut y acquérir une supériorité plus d'intelligence, de travail, de savoir et de temps. A un autre point de vue, quelle branche de savoir prétendrait être supérieure en dignité à celles qui ordonnent la conduite des hommes ? Il faut sans contredit faire de longues et sérieuses études pour devenir un moraliste ou un jurisconsulte distingué ; la morale et le droit ne cesseront pas de décider comment les hommes doivent user de toutes leurs connaissances. Ce sont deux points sur lesquels il ne peut y avoir aucune discussion.
Mais, dans la classification que nous soutenons, on ne considère ni dignité, ni longueur 'd'études; on ne considère que la nature et le but immédiat des recherches, leurpointde vue. Quant la dignité, nous ne voyons aucune diflérence entre les diverses branches d'études, et nous ne parvenons pas à comprendre qu'il puisse en exister. On pouvait imaginer une hiérarchie des connaissances humaines avec subordination, lorsque l'on croyait que ces connaissances avaient atteint leur perfection ; alors on disait que la philosophie était la servante de la théologie; on attribuait à celle-ci, dans l'Université de Paris, une Faculté tout entière, de même qu'au droit, qui n'était pourtant alors que le droit canonique; la philosophie n'était qu'un art qui, avec la grammaire et la rhétorique, occupait la dernière des Facultés. Aujourd'hui, et depuis quelque temps, nous savons que nos
connaissances, loin d'avoir atteint la perfection, sont toujours imparfaites; nous ne croyons pas que la contemplation soit supérieure à l'action : nous considérons les sciences et les arts, comme appartenant à une seule, à la même fonction sociale.
Nous savons qu'Ulpien a dit en son temps (et si nous l'avions oublié, on nous l'aurait plus d'une fois rappelé) : « Le droit est l'art du bien et de l'équité et l'on peut avec raison nous appeler ses prêtres (1). » A l'époque où ces paroles ont été écrites, il n'y avait guère d'autres sciences que l'astronomie et les mathématiques. Le droit, longtemps lié à la religion et au sacerdoce, venait de s'incorporer les enseignements de la philosophie stoïcienne, et le jurisconsulte croyait posséder des règles de conduite dictées ou révélées par la nature elle-même. Le langage d'UJpien était donc correct et n'était pas trop superbe, mais sous la plume ou dans la bouche des jurisconsultes du xix^ siècle, il nous semble un peu excessif et appelle un sourire.
Laissons de côté toutes ces idées de dignité pour considérer en eux-mêmes la morale et le droit. Comment seraient-ils des sciences dans le sens moderne du mot? La science est d'hier, et leur existence remonte à l'origine de la civilisation. L'objet de la science est la nature, qui est la même partout et toujours tandis que les règles de la morale et du droit ne sont connues ni de tous les peuples, ni du même peuple aux diverses époques de son existence. La science constate des faits et des lois qui ne dépendent à aucun degré de la volonté humaine, sans formuler ni règle ni précepte de conduite, tandis que la morale et le droit se composent de règles et de préceptes tendant à élever notre volonté au-dessus des appétences d'instinct et à lui donner une direction imaginée par les hommes. Quoi de plus artificiel que ces règles et ces préceptes? La science ne donne pas d'ordres, pas même de conseils.
Donc, classons entre les arts la morale et le droit et recherchons comment peut être constituée la science sociale.
(1) Jus est ars Ijoni et ccqui, cujiis merito quis nos sacerdotes appellet.