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L'HOMME SOCIAL

L'observation nous montre l'homme vivant et agissant par groupes. Notre science doit donc négliger la distinction de l'âme et du corps, sans la nier, ni l'affirmer, ni la discuter, simplement parce que l'observation ne nous montre ni une âme agissant séparée du corps, ni un corps agissant séparé de l'âme. La science ne voit que des groupes et des individus dont la vie se manifeste par des actes volontaires indivisibles, dans lesquels la personne humaine agit tout entière, avec toutes ses facultés, telle qu'elle existe à l'état concret. C'est cette personne vivante, agissant dans l'état de santé, qu'étudie la science sociale.

Nous disons ((dans l'état de santé», parce que la maladie trouble parfois singulièrement les facultés et produit des actes très différents de ceux de l'homme bien portant. Il y a, sans doute, des relations nécessaires entre ces deux sortes d'actes : leur étude appartient à la biologie, science limitrophe de la nôtre, mais très distincte.

De même que nous négligeons la distinction de l'âme et du corps, parce qu'elle ne tombe pas sous notre observation directe, nous ne pouvons considérer l'individu comme un être isolé. Sans doute, il est facile et utile de l'isoler par la pensée, comme l'ont isolé la plupart des philosophes et comme l'isole l'opinion populaire ; mais il ne faut jamais perdre de vue que cet isolement n'existe pas dans la réalité. Tous lesjours on voit l'individu s'isoler plus ou moins de ses semblables, mais après avoir vécu avec eux ou tout au moins communiqué avec eux. Tous ceux que l'on a observés ou que l'on peut observer ont eu ou auront plus ou moins de rapports avec d'autres êtres humains, et ces rapports exercent nécessairement sur leur volonté et leurs actes une influence plus ou moins grande. Il faut donc, même lorsque nous considérons l'individu seulement, nous souvenir qu'il appartient à un groupe humain et que, si nous Tétudions sans

tenir compte de ses communications avec ses semblables, nos études seront incomplètes et sans valeur.

Cette vérité a écbappé à ceux qui, voulant introduire la méthode scientifique dans l'étude des facultés humaines, se sont observés eux-mêmes, cberchant dans Fhomme cultivé du xvn'^ ou du xix^ siècle Thomme-type, de tous les lieux, de tous les âges, de toutes les cultures. Leurs recherches n'ont abouti qu'à une grande pétition de principe, montrant comme existantes en tout temps et en tout lieu les facultés qu'on peut observer aujourd'hui. Ces chercheurs, de très bonne foi d'ailleurs, ressemblaient assez à ceux qui trouvent dans une mine le minerai qu'ils y ont eux-mêmes déposé, ou aux alchimistes qui ont trouvé souvent dans le creuset l'or qu'eux-mêmes y avaient mis.

Comme toutes les origines, celle de l'homme nous est cachée. Nous ne pouvons même soupçonner l'état des hommes d'une période relativement récente que par des conjectures. On peut, on doit observer les enfants ; mais dès le premier réveil de la vie, l'enfant de nos jours reçoit avec le langage les idées et les sentiments des adultes qui l'entourent et l'élèvent. Une langue, même dans la bouche des personnes les moins cultivées, constitue une encyclopédie dans laquelle se résument les connaissances de ceux qui la parlent, leurs points de vue sur la nature et sur la société. Le langage a été, bien avant l'écriture, le moyen de transmission des connaissances d'un individu à l'autre et d'une génération à celle qui la suit. Par le langage, l'enfant hérite, sans s'en apercevoir, des idées élaborées par les générations qui l'ont précédé ; il entre dans la vie avec un capital de connaissances qui n'est pas son œuvre pro n'e, qu'il modifie plus ou moins dans le cours de son existence et transmet à ses successeurs.

Dès le premier âge, les idées de l'enfant reçoivent de l'éducation une certaine forme. Ses organes et ses facultés sont, si l'on peut ainsi dire, la seule partie de son être qui lui appartienne en propre : sa vie intellectuelle est plutôt collective qu'individuelle, tant l'éducation, même la plus insouciante, lui a imprimé une forme et imposé des habitudes. La nourrice qui, montrant un arbre à son nourrisson, lui apprend à

l'appeler un arbre et qui, plus tard, lui apprend à distinguer un marronnier d'un orme, lui enseigne une première classification et Fhabitue, sans s'en douter elle-même, à discerner le genre de l'espèce. Lorsqu'elle le fait compter jusqu'à dix en lui montrant ses doigts, elle lui insinue dans l'esprit une idée plus abstraite encore. Que de siècles et que de travaux accumulés ont été nécessaires pour arriver à cette connaissance ! combien d'hommes n'y sont pas encore parvenus ! Cette influence de nos semblables sur chacun de nous augmente à mesure que la vie grandit ; le milieu social dans lequel nous vivons nous enveloppe de toutes parts et nous pénètre en quelque sorte par tous les pores.

Ce n'est donc pas dans les connaissances et dans les habitudes d'esprit, si difl'érentes suivant les temps et les lieux, que nous pouvons étudier les inclinations fondamentales communes à tous les hommes. Toutefois, cette pénétration de l'individu par le milieu social nous révèle l'inclination primitive qui constitue en quelque sorte le fond de la sociabilité. L'enfant croit naturellement à la parole de l'adulte et cherche à l'imiter ; puis, devenu adulte à son tour, il cherche à imiter ses semblables et croit à leur parole, tant qu'il n'a pas appris à s'en méfier, à la critiquer, et même au delà. Tout enseignement est fondé sur cet acte continu de confiance et de foi.

Essayez de rechercher par la pensée celles de vos connaissances qui reposent sur la foi accordée au témoignage des hommes : il y a de quoi être effrayé ! Tous les faits rappelés par l'histoire ne peuvent vous être autrement connus, de même que ceux de l'histoire contemporaine dont vous n'avez pas été personnellement témoin. Ajoutez à cette masse énorme de faits les lois révélées par les sciences que vous n'avez pas cultivées. Dans les sciences mêmes qui peuvent vous être familières, que de faits et de lois n'avez-vous pas acceptés sur parole, sans aucune vérification ' Que vous reste-t-il en propre? Bien peu de chose : une infime partie de vos connaissances, si vous êtes un homme instruit, et une partie d'autant moindre que vos connaissances sont plus étendues. Avec des connaissances moindres, dans un état arriéré de civilisation par exemple, la part de votre petit sa-

voir qui semblerait vous appartenir en propre serait relativement plus grande; mais la somme totale serait infiniment moindre et la partie la plus personnelle, venant d'un enseignement très imparfait et moins vérifié, serait moins certaine à tout prendre que celle que vous acceptez aujourd'hui sur la foi d'autrui.

Sans entrer dans plus de détails, nous pouvons affirmer, d'après les considérations qui précèdent, l'existence d'une inclination primitive, formulée par Pascal en ces termes : « L'esprit croit naturellement. » Mais la croyance, la foi qui produit les actes humains et leur donne une forme n'est pas le moteur qui les cause : c'est ce moteur qu'il faut chercher.

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