‹ Essai de définition de la science socialeChapitre 5 sur 12 · INCLINATIONS PERMANENTES. — PREMIERS DÉSIRS · texte numérisé non relu

INCLINATIONS PERMANENTES. — PREMIERS DÉSIRS

Pendant le premier âge et jusqu'à sa formation, l'homme semble doué d'une activité instinctive et spontanée dont il est difficile de comprendre les motifs et les lois. Cette activité semble consister dans un simple essai des organes extérieurs, sans direction suivie et soutenue. Chez l'adulte, l'activité prend un caractère diiïérent : de spontanée, elle devient volontaire. Nous appellerons a volonté » la force qui se manifeste par l'action.

La volonté semble être naturellement inerte ou endormie ; elle ne se montre que sous l'impulsion d'un motif ou mobile, appelé « besoin » ou « désir ». Si l'homme n'éprouve ni besoin ni désir, il n'agit pas; on peut môme distinguer chez lui des désirs faibles et vagues qui ne suffisent pas à mettre la volonté en mouvement et ne produisent que des velléités ; de telle sorte qu'on peut dire de la volonté non seulement qu'elle est inerte, mais qu'elle tend toujours plus ou moins, par une inclination naturelle, à revenir à l'état d'inertie. A ce point de vue, elle ressemble assez aux machines qui n'agissent que par Timpulsion d'une force motrice et s'arrêtent dès que cette impulsion cesse de se faire sentir ou seulement diminue et devient insuffisante.

Mais la volonté humaine diffère des machines en ceci : que le moteur auquel elle obéit, loin d'être extérieur à l'homme, se manifeste, au contraire, comme un résultat de sa constitution. Le besoin ou désir et la volonté se trouvent dans Thomme de tous les temps, de tous les lieux et dans tous les états de culture.

Les besoins agissent sur la volonté par la douleur et par le plaisir : l'homme éprouve de la douleur quand ils ne sont pas satisfaits et du plaisir quand ils le sont. Lorsqu'il prévoit, la prévision de la douleur devient crainte et la prévision du plaisir, espérance. Douleur et crainte, plaisir et espérance, voilâtes mobiles des actions humaines.

Les besoins primitifs et généraux sont ceux dont la satisfaction est indispensable à la conservation de l'individu et de l'espèce : besoins d'alimentation et de reproduction. Ces besoins, communs aux hommes et aux bêtes, sont désignés sous le nom d'appétences : ils sont intermittents, mais se renouvellent sans cesse. Ce sont les premiers moteurs de la volonté humaine, à laquelle ils imposent une longue suite d'efforts et qu'ils empêchent de s'abandonner à l'inertie.

Cependant l'inertie ne laisse pas de se faire sentir. L'homme n'agit jamais pour agir, en vue de l'action seulement; il agit en vue du résultat, qui est la satisfaction d'un besoin, plaisir obtenu ou peine évitée ; dès que le besoin est satisfait, l'action cesse s'il n'est aussitôt remplacé par un autre. Le sauvage, une fois rassasié, s'arrête et reste oisif jusqu'à ce que la faim, actuelle ou imminente, vienne réveiller son activité ; l'homme civilisé, stimulé par la prévoyance qui lui fait sentir les besoins futurs, s'impose une longue suite d'actes dans l'espérance d'arriver au repos.

L'activité humaine n'est pas chose simple ; on y distingue des phénomènes successifs. En éprouvant des besoins, l'homme cherche comment il pourra les satisfaire; son intelligence s'éveille, pense, imagine et combine les moyens d'obtenir la satisfaction désirée. Ces moyens trouvés, il espère et agit; mais tant qu'il ne croit pas les avoir trouvés, il n'espère ni n'agit : sans espérance, point d'action. Besoin, connaissance, espérance, voilà les trois conditions de l'action.

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Ces trois conditions sont indispensables, mais elles ne suffisent pas : lors même qu'il pense agir, même lorsqu'il agit, l'homme répugne à l'action, qu'il appelle travail, peine ou effort. Tout effort, ne fût-il que la moindre tension de la volonté, lui coûte, si bien qu'il cherche sans cesse et autant qu'il le peut à le réduire. La recherche du moindre effort possible est la loi souveraine et régulatrice de l'activité humaine. Cette loi n'adme) ni contradiction ni exception, et régit notre activité comme la gravitation régit le monde matériel. L'homme, d'ailleurs, compare sans cesse le besoin avec l'effort au prix duquel il peut le satisfaire et juge ce qui lui coûtera le plus, de la non-satisfaction du besoin ou de l'effort nécessaire à sa satisfaction : lorsque le sentiment du besoin l'emporte, l'homme agit; lorsque l'effort lui est plus pénible que la non-satisfaction du besoin, il s'abstient. Si la volonté cède habituellement partout et toujours aux besoins dont la non-satisfaction compromettrait l'existence de l'individu, c'est que le besoin le plus impérieux, celui dans lequel se résument tous les autres, est le besoin de vivre (1).

Ainsi, aux trois conditions indiquées plus haut il faut en ajouter deux autres : 1° que la raison juge l'effort moins pénible que la non-satisfaction du besoin ; 2° que l'effort soit estimé le moindre possible ; car entre deux moyens de satisfaire un besoin donné, l'homme choisit toujours celui qui lui coûte le moins de travail. Ainsi, l'acte volontaire met en exercice toutes les facultés de l'homme : sa raison choisit entre l'action et l'inaction; son intelligence, son imagination, sa mémoire, travaillent à lui procurer les moyens d'approprier à la satisfaction de chaque besoin le moindre effort possible; enfm, la volonté fait un effortpresque toujours accompagné d'un travail musculaire. Toute la machine humaine est en mouvement.

Voilà les conditions élémentaires de l'action simple sur le monde extérieur : voyons maintenant celles de son développement.

(1) C'est ae qu'avaient bien compris les anciens poètes, comme Lucilius ;

Vis est vita, vides, qure nos facere omuia cogit. Et le Grec : B:o; xaXsÎTai S'o; pîa Tiopt^stai.

Lorsque les moyens de satisfaire un besoin ont été une fois trouvés et employés, on peut le satisfaire une autre fois avec moins d'effort en répétant les mêmes actes. Alors, non seulement l'homme est dispensé d'inventer, mais à force de revenir sur les mêmes pensées et les mêmes actions, il y revient avec moins de peine, par l'effet de Vhabitiide, comme à force d'aller d'un lieu à un autre par le même chemin ses pas tracent un sentier qui lui rend le trajet plus facile. Mais,' lors même qu'on n'invente pas, l'effort coûte et on tâche de le réduire si l'on ne peut le supprimer. On parvient à le réduire quand on répète les mêmes actes, non seulement par la facilité que donne l'habitude, mais par de petites inventions, quelquefois imperceptibles, qui viennent constituer l'habileté de main. On rencontre fréquemment chez les sauvages cette habileté portée à un tel point qu'elle excite l'étonnement des civilisés. Ainsi l'inertie constitue ellemême un besoin permanent, qui appelle constamment l'attention de l'homme sur les moyens de réduire l'effort auquel il est obligé.

En même temps que l'habitude rend l'effort plus facile, elle émousse le besoin mieux satisfait, par un sentiment de satiété qui suscite des besoins nouveaux. L'homme, d'ailleurs, devenu par le succès plus accessible à l'espérance, tente volontiers de nouvelles entreprises et consent à faire de nouveaux efforts. En cela il se distingue des bêtes, chez lesquelles on n'a pas encore constaté de progrès dans les formes du travail ni dans les besoins satisfaits, tandis que chez l'homme, sous ces deux rapports, le progrès est immense.

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