DÉSIRS SYMPATHIQUES
Etudions maintenant les rapports de l'individu avec ses semblables.
Les besoins qui mettent en mouvement l'action humaine sont individuels. C'est l'individu qui souffre ou jouit, qui craint,
qui espère, qui agit ou s'abstient, qui peine ou qui se repose. Mais cet individu se trouve dès sa naissance en rapport avec ses semblables, qui sont pour lui l'objet de désirs et de sentiments spéciaux qu'il importe d'étudier.
Bien que l'enfant soit plus longtemps que les petits animaux incapable de se suffire, le lien instinctif qui le rattacbe à ses parents ne tarde pas à s'affaiblir lorsque ceux-ci ont de la peine à soutenir leur existence. Dès qu'ils le peuvent, ils mettent l'enfant à leur service et suppléent à son ignorance des moyens de vivre par un enseignement qui ajoute, s'il est nécessaire, la crainte de la coercition au sentiment du besoin.
Toutefois, il existe entre les parents et les enfants un sentiment d'affection primitif et naturel, différent de ceux qui existent entre adultes et qui vont nous occuper.
L'homme, habituellement, traite volontiers son semblable comme le monde matériel ou comme les animaux, et le fait servir de même, lorsqu'il le peut, à la satisfaction de ses besoins : il s'empare naturellement et d'instinct des produits du travail d'autrui et s'asservit l'homme aussi bien qu'une bête de somme. Mais comme celui-ci répugne à être asservi et dépouillé, il résiste. De là des luttes qui, dès l'origine, ont occupé une grande place dans la vie des groupes humains.
Les désirs de cette sorte et les actes plus ou moins violents dont ils sont la cause ne se développent pas seulement dans la vie sauvage : ils persistent dans les sociétés les plus civilisées. Partout et toujours, l'individu chercbe à faire servir son sem- I blable à la satisfaction de ses besoins propres et à rejeter sur lui f l'effort nécessaire pour acquérir des ricbesses, tout comme il rejette cet effort sur l'air, 'sur Teau, sur la vapeur ou sur les animaux domestiques.
Les actes et les luttes de cet ordre ont été suscités par des besoins exactement semblables à ceux qui ont pour objet la possession du monde extérieur, aux besoins économiques proprement dits.
Mais l'homme est pour l'homme l'objet do désirs d'une tout autre sorte, qui se développent prodigieusement à mesure que la civilisation grandil. Ce sont les désirs sympathiques qui
tendent à obtenir l'estime, l'aiïection ou l'admiration des hommes et à éviter les sentiments contraires. De là naissent aussi la jalousie, l'envie et autres sentiments de nature plus ou moins haineuse, dont la source est la même que celle des sentiments sympathiques (1).
Les désirs de cette catégorie se rencontrent plus ou moins développés chez tous les hommes. A peine, il est vrai, sont-ils sensibles chez les sauvages qui occupent le bas de l'échelle, comme quelques Australiens absorbés par le souci de soutenir leur vie au moyen d'une industrie rudimentaire ; mais partout ailleurs ces désirsoccupent une place importante dans l'existence des hommes et causent un grand nombre de leurs actes. On les remarque dès le premier âge chez Tenfant, toujours désireux d'appeler l'attention et les caresses de ceux qui l'entourent. Le désir de la parure, qu'on rencontre même chez les pauvres Fuégiens, et qui est si apparent chez les sauvages des pays tropicaux, dont la vie matérielle est facile, appartient à cette espèce. Pour satisfaire ce besoin, le sauvage endure les tatouages les plus douloureux, les mutilations, les déformations du corps, comme nos grand'mères enduraient leurs corsets, comme les femmes d'aujourd'hui ont enduré leurs hauts talons et toutes les extravagances de la mode. Calculez l'ensemble d'efforts humains que cause ce besoin à l'époque où nous sommes !
Que dire du désir d'occuper un rang entre les hommes, de s'élever au-dessus de ceux qui nous entourent, d'obtenir des honneurs, de la réputation, de la gloire? Qui ne voit la somme énorme d'efforts que ce désir suscite et la tension violente qu'il impose aux volontés ? C'est ce désir qui porte un grand nombre d'individus à faire des actions extraordinaires appelant sur eux l'admiration publique. Ces actions vont jusqu'au sacrifice de la vie, supporté non seulement avec résignation, mais avec joie et enthousiasme, comme on le voit à tous les degrés de la civilisation. « La douceur de la gloire est si grande, dit Pascal, qu'à quelque chose qu'on l'attache, même à la mort, on l'aime. »
(1) Pascal a dit : « La volonté aime naturellement», et cela est vrai. Mais la volonté hait aussi naturellement et, comme l'enseignait la mythologie antique, l^rôs et Antérôs sont frères.
L'antiquité a vu le philosophie Pérégrinus se brûler vivant, et on a vu, de notre temps, des suicides qui n'avaient pas d'autre motif que le désir d'occuper quelques lignes dans la chronique des journaux du lendemain. Les désirs sympathiques sont sans contredit ceux qui suscitent les plus grands efforts, et ils augmentent avec une facilité qui les rend inextinguibles.
Désirs économiques ou industriels ayant pour but la jouissance d'objets matériels, désirs sympathiques ayant pour fin d'obtenir un sentiment d'autrui, voilà les deux grandes classes dans lesquelles rentrent les désirs si variés et si complexes que l'on rencontre chez l'homme de tous les temps et de tous les pays.
Sous l'impulsion des désirs divers qui déterminent son activité, l'homme cherche d'heure en heure s'il doit agir ou s'abstenir, s'il doit se livrer à tel acte ou à tel autre. Nous appelons raison la faculté qui détermine notre choix, et elle est plus ou moins éclairée selon le degré de notre savoir, car l'action est nécessairement limitée par les connaissances de l'agent. Lorsque, par exemple, l'homme se trouve dans une situation telle que toute son activité suffit à peine à la satisfaction de ses premiers besoins, il n'agit que pour cette satisfaction et n'acquiert vraiment la liberté de choisir que lorsqu'il peut appliquer une partie de son activité à autre chose.
Ni la somme des désirs, ni l'intensité respective de chacun d'eux, ni l'effort nécessaire pour les satisfaire, ne sont les mêmes chez les divers individus, ni chez le même individu aux divers moments de sa vie. C'est pourquoi, dansl'étatactuel de nos connaissances, nous ne pouvons constater l'existence d'aucune loi qui régisse les actes de chaque individu, considéré isolément. Ce qu'on peut constater sans peine, c'est leur commune condition d'être tous faillibles et sujets à l'erreur. Tous se trompent plus ou moins dans leurs espérances, dans l'appréciation des moyens de les réaliser, dans leurs jugements et dans leurs choix. Les groupes, eux aussi, sont faillibles, comme les individus ; ils sont sujets à l'ignorance effective et à Fignorance temporaire causée par l'orgueil, la paresse, la colère, etc. Les plus grandes nations ne sont pas exemptes de ces faiblesses.
A considérer l'individu seulement, on relève sans peine dans sa conduite des erreurs innombrables et des rectifications auxquelles chacun se livre incessamment, a Nous vivons à tâtons », a dit Régnier : chacun agit d'une action intermittente, chancelante, changeante, laquelle, cependant, ne s'arrête qu'avec la vie. Le caractère tâtonnant de l'activité individuelle ne l'empêche pas d'être dirigée par les désirs que nous avons signalés et par les lois que révèle l'observation des sociétés.
Cette activité est dominée par un instinct universel, qui rapporte à chacun de nous ou à nos semblables les actes dont il est l'auteur, actes nés de nos désirs et ayant pour fin leur satisfaction. Tous nous cherchons à vivre d'abord, puis à étendre notre vie par l'augmentation de notre puissance sur les choses et sur les hommes. C'est là que nous sommes conduits par nos besoins et par leurs agrandissements successifs. Vainement on a flétri cette tendance sous le nom d' « égoïsme » ; vainement on a prétendu qu'elle était l'origine de tous les maux, ou plutôt le mal suprême; elle a persisté, parce qu'on ne saurait supprimer une inclination primordiale et naturelle, pas plus qu'on ne peut supprimer en la condamnant la circulation du sang. Quoi que l'on dise ou fasse, l'activité de Fhomme est réflexe : elle part de lui et aboutit à lui, dans l'individu, dans le groupe et dans l'espèce.
Il est difficile, sinon impossible, d'appliquer notre curiosité et notre travail à quelque chose qui n'intéresse ni nous ni nos semblables. Les sciences les plus abstraites et celles qui s'occupent des objets les plus éloignés de nous, comme les mathématiques et l'astronomie, ont pour fin dernière une utilité humaine. Toute la philosophie ancienne a cherché le bonheur, et nous nous livrons avec d'autres formes à la même recherche. En somme, nous devons reconnaître que si les connaissances humains varient sans relâche depuis l'origine, la volonté est constante et absolument stable.
Cette stabilité des désirs et de la volonté est très souvent méconnue, parce qu'on est frappé de l'énorme variété des actes voulus par les difl"érents individus oumême par un seul individu dans un temps très court. On ne prend pas assez garde que la connaissance des choses et de la vie n'est la même ni chez les
divers individus que l'on peut observer, ni chez le même individu aux divers moments de son existence. Chacun sait et prévoit plus ou moins ; chacun est sous l'empire d'une passion qui exagère certains besoins et fait oublier les autres ; il est valétudinaire, malade ou bien portant, vieux ou jeune, riche ou pauvre. Autant de conditions qui causent les différences que l'on remarque dans les actes humains. Mais la volonté de tous, toujours la même, ne cesse de tendre à la conservation et à l'extension de la vie.