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LA SOCIÉTÉ

La première société que nous puissions concevoir est la famille, dans laquelle la femme et les enfants font en quelque sorte partie de la personnalité du chef. Ils lui appartiennent et sent ses instruments dans la lutte pour l'existence, soit contre le monde extérieur, soit contre ses semblables. Dans les luttes entre hommes, le fort s'assujettit les faibles et s'associe à ses égaux. Des groupes se forment, qui s'habituent à vivre selon certaines coutumes et à contenir dans certaines limites leurs convoitises naturelles.

Cette formation des premiers groupes humains semble avoir été fort lente et nous ne pourrions faire à [cet égard que des conjectures, puisqu'elle remonte au delà des temps historiques. Les peuplades sauvages que l'on rencontre sur la terre sont déjà groupées ; les individus qui les forment ont déjà l'idée du bien et du mal ; ils sentent plus ou moins la nécessité de contenir, dans un intérêt collectif, le désordre des appétits individuels.

Lorsque nous disons qu'ils ont le sentiment de l'intérêt collectif, nous ne prétendons pas qu'ils en aient conscience, ni qu'ils comprennent cet intérêt comme nous pouvons le comprendre. Ils se laissent aller à des coutumes presque d'instinct; ils établissent des règles pour des motifs proportionnés à l'état de leurs connaissances et qu'il nous est souvent difficile de conce-

voir. Toutefois, lorsque nous éludions de sang-froid et sans préjugés celles de ces coutumes ou de ces règles que nous connaissons, nous les trouvons conformes à un intérêt collectif plus ou moins étroitement compris. Les individus qui composent chaque groupe se sentent attachés à leurs semblables par unlien qu'ils ne peuvent rompre. Ils sentent plus ou moins distinctement qu'unis les uns aux autres, ils ont plus de puissance pour défendre leur vie contre le besoin et contre leurs ennemis, que s'ils étaient isolés.

Dès que les individus sont groupés et communiquent par la parole les uns avec les autres, leurs idées et leurs sentiments se mettent en commun : ils jugent de même les choses et les actes qui font obstacle à la réalisation de leurs désirs ou qui les favorisent; ils estiment les uns mauvais, les autres bons, éprouvent de l'antipathie pour les premiers et de la sympathie pour les seconds. Lorsque ces sentiments communs sont établis dans un groupe rudimentaire, ils y constituent une première autorité, nn pouvoir spirituel^ qui détermine l'éloge et le blâme.

Cette formation du pouvoir spirituel est un phénomène social souvent constaté et cependant peu connu. On peut le relever dans le point d'honneur et l'esprit de corps : les groupes de joueurs reconnaissent certaines règles qui leur sont particulières, et les groupes de voleurs également; il existe un honneur militaire très différent de l'honneur commercial; on voit un esprit de corps chez les magistrats et dans toutes les corporations, qu'elles soient nées d'une association libre ou constituées par un règlement d'autorité. Ce sont autant de pouvoirs spirituels. Du pouvoir spirituel naît, avec le temps et l'expérience, le pouvoir de contraiudre ou de punir les actes que l'opinion du groupe répute mauvais. C'est ce que l'on a appelé le pouvoir ^É'm/jore/ ou politique. Ce pouvoir semble avoir été conféré, à l'origine, à des personnages qui parlaient au nom de puissances surnaturelles et qu'on supposait en possession d'un discernement particulier du bien et du mal. Ces personnages parlaient; le groupe exécutait ; puis, la coutume renforçant les deux pouvoirs, ils s'étendaient, prenaient p^u à peu des formes plus distinctes et subissaient de fréquents changements.

On a cru trouver Torigirie du pouvoir politique dans les associations temporaires par lesquelles les peuplades primitives confient à un chef la direction d'une guerre. Mais ce commandement ne dure pas plus que la guerre, et pendant sa durée, d'ailleurs, il ne contraint personne. En effet, les mœurs militaires primitives n'exigent ni la patience, ni la hardiesse que l'on honore aujourd'hui : surprendre l'ennemi à l'improviste, le frapper, ou, s'il résiste un peu, se sauver au plus vite, voilà ce dont il s'ag-it. Pour cela, il n'est pas hesoin d'une discipline bien forte.

En fait, il est impossible de savoir, et bien difficile de conjecturer avec quelque apparence de raison, quelle a été l'origine du pouvoir politique. Les causes par lesquelles il s'est établi, transformé et conservé, sont très complexes. Il semble né du besoin de donner une solution pacifique aux contestations privées, du besoin de justice, et nous le voyons presque partout renforcé au commencement par une autorité religieuse. Lorsque la force militaire a pris de la consistance sous les ordres d'un chef, l'autorité de cette force est venue se joindre à celle de" la religion. S'il est né de la persuasion et du consentement, ce pouvoir s'est incontestablement conservé et étendu par l'intervention de la force militaire, de manière qu'il fût en état, comme Xénophon le fait dire à Cyrus (1), de décider même contre la justice.

Toutefois, la justice est demeurée le besoin principal et primordial des sociétés, même lorsque le pouvoir politique portait le nom de commandement , comme chez les Grecs et les Latins. C'est à la justice, comprise d'ailleurs de mille façons, que les peuples ont toujours aspiré : c'est elle qu'on a invoquée pour faire accepter les divers gouvernements qui se sont succédé sur la terre.

La possession du pouvoir politique a toujours tenté l'ambition des hommes. Par elle, on obtient richesses et honneurs, c'est-à-dire de quoi satisfaire largement tous les désirs les plus vifs. Il ne faut donc pas s'étonner qu'elle ait été l'objet d'ardentes convoitises et de compétitions redoutables.

(1) Cijropédic, III, 1. « Qui jugera? — Celui auquel Dieu a donné Je faire de toi ce qu'il voudrait, même contre justice. »

On peut sans peine remarquer dans l'histoire de presque tous les peuples des périodes pendant lesquelles la possession du pouvoir n'a pas été disputée, ou n'a élé disputée que par la persuasion, et des périodes où elle a été disputée par les armes. Dans les premières de ces périodes, les peuples sentaient que leurs gouvernements agissaient plus ou moins dans l'intérêt collectif des gouvernés, ou du moins conformément à leurs opinions : dans les secondes, on avait recours aux armes, parce que les gouvernants disposaient du pouvoir politique contre l'opinion publique, ou contre les intérêts de gens assez puissants pour la diriger, ou simplement au profit d'intérêts privés. Pendant les premières périodes, les prétendants au pouvoir étaient contenus et découragés par l'énergie du pouvoir spirituel : dans les secondes, ce pouvoir s'aiïaiblissant, ils ont pu tout oser.

Le pouvoir politique est transféré violemment par les guerres qui aboutissent h une conquête et par les révolutions. Les guerres de conquête, lorsqu'elles réussissent, détruisent l'état conquis et modifient d'une façon plus ou moins profonde la constitution de l'état conquérant. Les révolutions déplacent le gouvernement, en changent quelquefois la forme, toujours le personnel ; elles imposent aux peuples de grands sacrifices et troublent leurs idées pour un temps plus ou moins long : ce sont les symptômes de véritables maladies sociales.

Des combinaisons infinies ont été imaginées pour imposer à chaque peuplade, à chaque groupe humain, des arrangements stables, tantôt fondés sur l'assentiment général, tantôt combattus par des dissidents bientôt comprimés ou anéantis. Mais ces arrangements ont toujours changé. En eiïet, ils étaient plus ou moins favorables à l'intérêt collectif 'réel, c'est-à-dire au développement intellectuel et physique du groupe, et cet intérêt collectif n'était pas toujours compris de la même manière. Des opinions nouvelles appelaient des arrangements nouveaux. Si les opinions ne changeaient pas, la guerre venait créer des situations nouvelles. Dans les luttes entre les groupes, celui qui était le plus intelligent et le plus nombreux l'emportait sur les autres : il formait, par la conquête, des arrangements nouveaux, qui n'étaient ni les siens, ni ceux du peuple conquis.

Les hommes ont eu ainsi, dès les temps les plus reculés, des rapports de deux sortes : I" rapports pacifiques et de collaboralion dans l'intérieur de leur groupe ; 2'' rapports hostiles avec les individus des autres groupes. Ces rapports opposés subsistent encore aujourd'hui.

Toutefois, depuis un temps antérieur à l'histoire, les rapports hostiles ont cessé d'être permanents. Des individus appartenant à des groupes divers se sont mis en communication pacifique, les uns avec les autres, et ont contracté des échanges. Par là, ils se sont partagé les produits de leur industrie, comme s'ils avaient collaboré les uns avec les autres pour les acquérir ; les avantages de l'échange ont été tellement sentis, que les hommes n'ont jamais cessé de les rechercher et, en les recherchant, de se rapprocher les uns des autres. De là sont nés les conventions, les contrats et tout un ensemble de rapports utiles au genre humain.

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