‹ Essai de définition de la science socialeChapitre 8 sur 12 · LE PROGRES · texte numérisé non relu

LE PROGRES

Le progrès que l'on peut constater consiste en ceci : que l'individu, disposant à peu près de la même force physique et des mêmes facultés intellectuelles qu'autrefois, acquiert plus de puissance dans sa lutte contre la nature et plus d'indépendance des premiers besoins, en même temps que le, nombre des hommes qui peuplent la terre devient plus considérable.

Dès qu'un groupe est habile à satisfaire par son travail ses premiers besoins, sa population s'accroît et il grandit ; mais, bientôt, si son industrie reste stationnairc, son territoire devient étroit, et il cherche à se répandre sur un territoire plus étendu. En s'étendant, il rencontre d'autres groupes, qui défendent leur terre, c'est-à-dire leur moyen d'existence. De là, la guerre. Elle peut naître aussi du désir d'un groupe de s'approprier les richesses accumulées par un autre groupe, ou un territoire plus fertile que le sien.

Lorsque les deux groupes en lutte n'ont qu'une industrie suf-

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lisante pour Ja satisfaction des premiers besoins, le vaincu est détruit ou, s'il le peut, il fuit devant le vainqueur. Mais lorsque la fertilité du territoire permet que le travail du groupe vaincu, augmenté par ]a contrainte, suffise, non seulement à satisfaire ses premiers besoins, mais encore ceux du vainqueur, le vaincu est réduit en esclavage, sous une forme ou sous une autre, et les deux groupes sont réunis en un seul par des arrangements nouveaux.

C'est ainsi que l'esclavage s'est établi et perpétué dans tous les pays tropicaux, oi^i les premiers besoins sont médiocres et faciles à satisfaire avec peu de travail , en Afrique surtout. L'homme, pouvant y vivre sans efïort, s'est contenté de satisfaire les premiers besoins, mais il a été contraint par une force supérieure à travailler pour les besoins d'autrui. Dans tous les pays, la fertilité de la terre a permis à certains hommes, plus ou moins distingués des autres par une classification sociale, de vivre du travail d'autrui.

Dans les pays oii l'esclavage a été trop facile, comme en Afrique, vainqueurs et vaincus sont demeurés à peu près sauvages. Ailleurs, ceux qui avaient des loisirs les ont employés à l'étude des sciences, au perfectionnement des arts : ils ont cherché à étendre et à orner leur vie.

Alors est entrée en action une nouvelle cause de progrès, l'inégalité des conditions. Un grand nombre d'individus qui, par un effet de la paresse humaine, se seraient facilement contentés de la satisfaction des premiers besoins, ont aspiré plus haut et cherché à égaler les hommes dont la condition était supérieure à la leur, à mener un train de ^vie dans lequel ils imaginaient trouver le bonheur. De là une source d'efforts énergiques et soutenus pour s'élever dans la société, pour y acquérir un haut rang, la puissance, les honneurs et surtout la richesse, la plus appréciée de toutes les puissances. On a cherché d'abord à égaler ceux qui étaient au-dessus de soi, puis à les surpasser jusqu'à devenir le premier. Cette cause de progrès a été en même temps une cause de désordres, d'actes bons et d'actes mauvais ; elle a été considérée surtout comme un mal, condamnée, combattue, sans avoir jamais cessé d'agir, et elle est plus considé-

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raljle dans les sociétés actuelles que dans toutes les sociétés antérieures.

Ainsi, les causes principales et toujours actives du progrès social sont :

1° L'instinct reproductif des hommes, qui les porte à multiplier de telle s<;vrte que leur nombre dépasse à peu près constamment leurs moyens d'existence. A l'origine, cette multiplication pousse chaque peuple à étendre son territoire, à chercher d'autres groupes et à se mettre en lutte avec eux, au risque d'y périr. Malgré la multitude des morts violentes causées par tous les fléaux déchaînés, peste, guerre, famine, misère, maladies de toute sorte, le nombre des hommes s'accroît sans cesse ; et si une classe ou un groupe cesse de multiplier, les autres classes et les autres groupes viennent les suppléer et prendre leur place. Dans les groupes les plus arriérés et dans les classes les plus pauvres, les hommes se multiplient jusqu'à la dernière limite; et leur multiplication est une cause constante de désordres et d'efforts.

2° Les besoins toujours croissants des individus et des groupes. Dès que les premiers besoins sont satisfaits, on en éprouve d'autres; on veut vivre sans travail, se parer, orner sa demeure, jouir de toutes les commodités du luxe.

3° L'inégalité des conditions. Les individus placés dans les conditions les plus humbles tâchent de s'élever à une condition supérieure, et ceux qui sont dans une condition meilleure s'efforcent de se surpasser les uns les autres. L'émulation^ qui est une forme du désir sympathique, provoque des efforts énormes longtemps après que les premiers besoins ont été satisfaits.

Ces trois causes agissant constamment, il a toujours été fort difficile d'établir dans un groupe quelconque un arrangement stable. Lorsque cet arrangement a été trouvé et établi, par le système des castes, par exemple, ou par le mandarinat, il a affaibli le groupe qui l'avait accepté et l'a livré aux groupes, souvent inférieurs à beaucoup d'égards, qui avaient conservé une plus grande énergie.

Enuméronsmaintenantles causes qui ont permis aux hommes de croître en nombre et en même temps de jouir d'une vie meilleure. Ce sont :

l°La faculté qu'ils ont de transmettre à leurs enfants les connaissances qu'ils ont acquises par leur effort propre ou par l'exemple de leurs semblables, soit par apprentissage, soit par l'enseignement direct, de telle sorte que le genre humain est comme « un homme qui vit toujours et apprend continuellement ». Cette faculté cause

2° Le progrès des arts industriels qui créent incessamment la richesse, élèvent chaque jour un nombre d'hommes plus grand au-dessus des premiers besoins, en même temps qu'il fournit à un plus grand nombre d'individus les moyens de vivre ;

3° Le progrès des arts sociaux, qui permet aux hommes de s'appliquer davantage aux travaux industriels et de combiner leurs efforts de façon à rendre ces travaux plus féconds.

Le progrès, dans toutes les branches de l'activité humaine, est lent, pénible, contesté. On ne l'obtient que par des inventions, et le nombre des hommes capables d'inventer est relativement très petit. La plupart se contentent de l'état dans lequel ils se trouvent, sans penser au delà ; ils n'ont garde de s'engager dans des travaux dont le résultat est fort incertain. Que d'efforts d'ailleurs et que d'inventions successives ont été nécessaires pour obtenir le moindre progrès ! On peut le voir par la lecture attentive de l'histoire des sciences, et plus encore en réfléchissant à l'énorme labeur qu'il a fallu dépenser pour avoir le plus insignifiant des outils dont nous nous servons journellement.

Si le progrès est lent et pénible dans les arts industriels, il est bien autrement difficile dans les arts sociaux. Là, en effet, l'invention porte sur des faits complexes, mouvants et qui fuient l'observation ; elle est empêchée par le langage qui reproduit les notions sur lesquelles sont fondés les arrangements existants ; elle est empêchée aussi par les intérêts qu'elle froisse et surtout par la paresse instinctive, par la répugnance qu'éprouvent les hommes à changer les rapports sociaux et les sentiments auxquels ils sont habitués. On peut douter que le progrès dans les rapports sociaux eût jamais été possible, si celui des arts industriels et du commerce n'avait introduit des changements imperceptibles, préparé la voie aux guerres et aux révolutions, qui ont plus contribué peut-être que les réformes vou-

lues aux progrès des arts sociaux. Ce progrès a élé presque toujours inconscient et dû aux causes complexes sous l'action desquelles les idées et les sentiments d'une génération sont rarement les mêmes que les idées et les sentiments de la génération pr'îcédente.

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