‹ Essai de logique objective; ou, Théorie de la connaissance de la vérité et de la certitudeChapitre 17 sur 53 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

De la Pensée.

La pensée, comme fait de conscience, est non seulement vraie, mais encore certaine et d'une certitude immédiate ou qui n'a pas besoin de preuve. Toutes les preuves qu'on a essayé d'en donner ont le double défaut de n'être pas plus évidentes que le fait même qu'on voulait prouver, et d'en supposer la certitude, par conséquent de tomber dans une pétition de principe. En effet, voiton plus clairement que la même chose serait et ne serait pas tout à la fois, par hypothèse, si un fait de ç»(ycLscience n existait pas, qu'on ne voit ce fait même? Ne peut-on pas dire la même chose des autres parties du raisonnement dont il s'agit, et de leur ensemble? D'un autre côté, le principe d'identité peut-il être admis, quant à sa valeur logique, ainsi qu'un raisonnement quelconque, si l'on doute de sa présence dans l'esprit, de sa vérité comme fait de conscience? Et si l'on admet sa réalité sous ce rapport, ne donne-t-on pas à la conscience une autorité immédiate qu'on a cependant l'air de lui contester, puisqu'on entreprend de l'établir? Concluons donc qu'on ne doit pas révoquer en doute la cer-

titude des faits de conscience, par la double raison que ces faits sont certains d'une certitude immédiate, et que toute preuve présuppose cette espèce de certitude.

Ce n est point là un principe trop facilement admis, puisque le scepticisme lui-même a rarement éprouvé la tentation de nier les faits de conscience comme faits, et qu'il ne serait pas raisonnable de vouloir lui en démontrer la vérité.

Qu'est-ce qu'un fait de conscience? C'est la conscience elle-même déterminée ; c'est la conscience réelle, par opposition fi la conscience possible; c'est le nioi comme notion se posant d'une manière déterminée, le moi concret, le seul qui existe en réalité ou comme phénomène, puisque le moi abstrait ou dépourvu de toute détermination ou manière d'être, n'a qu'une existence abstraite ou purement idéelle.

Méconnaître l'existence phénoménale du moi déte^ miné ou des déterminations du moi, des faits de conscience, c'est donc se nier comme moi pensant : c'est se rendre incapable de raisonner, d'être convaincu, et par conséquent mettre un adversaire dans la nécessité logique de se taire, faute d'une intelligence qui puisse revêtir sa pensée en l'écoutaut.

La pensée peut être considérée non seulement dans ses rapports avec le sujet pensaut, mais encore en ellemême, dans ses rapports avec d'autres pensées, et avec les objets réels ou fictifs auxquels elle s'applique.

Considérée par rapport au sujet pensant, si inconno qu'il puisse être en lui-même, la pensé een est une détermination, comme elle en est une du moi : cette détermination est claire ou obscure, passagère, indifférente, agréable ou désagréable ; pratique ou spéculative pure, suivant qu'elle s'adresse ou ne s'adresse pas à la volonté. Ce sont encore là autant de faits (et nous ne prétendons

pas que ce soient les seuls de cette catégorie) qui doivent également passer pour incontestables.

Considérée en elle-même, la pensée devient objet propre de connaissance. Grâce à la faculté de savoir ce qui se passe au dedans de nous, la pensée devient comme un premier objet de la connaissance, puisqu'elle est affirmée comme un fait connu. 11 y a donc, en apparence au moins, une pensée de la pensée, par conséquent une connaissance de la pensée, puisque toute pensée ayant un objet prend le nom de connaissance.

11 faut cependant prendre garde de pousser trop loin cet aperçu, qui est plutôt une vue abstraite de Tesprit qu'un fait bien distinct. En effet, s'il n'y avait de pensée connue qu'à la condition qu'il y eût d'abord une pensée comme fait, comme objet, puis une autre pensée pensante, distincte de la première et destinée à la saisir comme son objet propre, toute connaissance de la pensée pourrait bien être impossible. Car la pensée de la pensée serait elle-même une pensée qui aurait besoin, par hypothèse, pour être connue, d'une troisième pensée, laquelle ne se suffirait pas davantage à elle-même, et ainsi de suite. En sorte qu'il faudrait une infinité de pensées pour qu'une seule pût être connue. Ce qui est inadmissible. Un état de l'âme, pour être connu, n'exige pas un autre état, mais simplement un nouvel acte, celui de la réflexion, c'est-à-dire de la production par la raison de la notion moi^ comme sujet conçu de Y état qui le détermine.

11 n'y a donc pas, à proprement parler, de connaissance de la pensée, mais seulement pensée avec réflexion, pensée réfléchie. La connaissance de la pensée est moins une connaissance distincte de la pensée qu'une qualité de cette même pensée. La pensée qui ne serait pas accompagnée de conscience ou de la notion moi, qui ne la dé-

terminerait pas, ne serait pas une pensée. Qui dit pensée, dit donc conscience ou moi déterminé. Qui dit moi déterminé dit sujet connu de la pensée. Existe-t-il un autre sujet inconnu, tout différent de cette notion moi ? C'est là une question de métaphysique, pour le moment réservée. Il suffît pour nous entendre, s*il y a un autre sujet pensant, inconnu en soi, qu'il soit représenté par le moi, seul sujet connu, mais qui est un produit de ]a raison, une simple notion.

L'acte de réflexion produit, dans le jeu actuel de la pensée, deux résultats, une analyse et une synthèse : il distingue du moi ses modes divers et les y rapporte ensuite comme autant de déterminations. Sans le premier de ces résultats, le moi et ses états ne seraient qu'un tout plus ou moins confus, comme il arrive sans doute chez les animaux et dans les enfants. Sans le second, le moi ne pourrait pas s attribuer ce qu'il n'aurait pas distingué de lui ; il ne pourrait pas se poser en face de ses états divers, affirmer son unité et son identité à travers la multiplicité et la diversité de ses manières d'être; il ne pourrait pas dire je-pense ; il ne pourrait par conséquent pas exprimer sa pensée. 11 n'y aurait pas de pensée sienne.

Considérée dans ses rapports avec elle-même, la pensée présente plusieurs résultats, suivant qu'il s'agit de rapports contingents ou de rapports nécessaires.

Les rapporîs contingents sont ou des faits purs et simples, ou des faits avec un caractère de constance tel qu'on peut les ériger en lois. Ces faits, cette constance, l'antécédent connu qui passe pour en être la cause, sont autant de points également certains. L'association contingente des idées suivant les rapports de temps, de lieu, de ressemblance, de contraste, de signe et de chose signifiée, etc., est un rapport de nature contingente. 11 en est de même du rapport des impressions aux sensa-

lions, de celui des sensations aux perceptions, de celui des perceptions des sens aux conceptions de la raison, de celui de certaines sensations et de certaines perceptions à celui du désir ou de l'aversion, de ces derniers à celui de la volonté, de la volonté au mouvement.

Peu importe que parmi ces rapports les uns soient fatals et les autres libres; tous n'en sont pas moins contingents, si par contingence nous entendons un enchaînement de faits, libre ou non, mais où la nécessité logique n'est pour rien.

On reconnaît l'absence de cette nécessité, toutes les fois que lantécédent ne peut être affirmé a priori et nécessairement d'après le conséquent ou réciproquement, c'est-à-dire toutes les fois que l'enchaînement est de fait et non de droit, ou que l'un des termes seulement étant donné, l'autre terme, plus le rapport, n'est pas imposé par la raison, mais est connu seulement par l'expérience actuelle ou par le souvenir de l'expérience passée.

Les rapports nécessaires des pensées entre elles ont lieu ^arjdeiililé^ par équipollence, par subordination et par opposilioip Toutes les propriélés logiques des idées, des jugemeiîts, des raisonnements, propriétés nécessaires, comme on sait, dérivent de ces rapports. Telles sont celles qui résultent du rapport de la compréhension et de l'extension des idées, de la subordination des espèces aux genres, etc., propriétés auxquelles nous reviendrons tout à l'heure.

Parmi les oppositions qui régissent les idées, il y en a de primitives et de consécutives. 11 ne faut pas les confondre : les premières sont plutôt ontologiques et les autres logiques. L'opposition qui existe entre les conceptions de substance et de mode, de cause et d'effet, de réalité et d'apparence, d'être et de néant, de juste et d'injuste, etc., sont des oppositions primitives, qui ap-

partiennent plutôt à la connaissance qu'à la pensée, et sur lesquelles nous pourrons, par cette raison, revenir ultérieurement.

Les oppositions logiques ou de déduction sont de deux sortes : celles qui ont lieu par contrariété, et qui sont entre elles comme + et — ; par exemple, un fait incompatible avec un autre fait; le blanc et le noir dans le même temps et le même objet; celles qui ont lieu par contradiction et qui sont entre elles comme le oui el le

non, comme + ^l 0-

Les logiciens, en partant de la nature de ces sortes i d'oppositions et en se fondant sur le principe d'identité, ont déduit des règles certaines de raisonnement. Nous ne les reproduisons pas ici, non plus que les autres formules de la logique. Nous devons supposer tout cela connu (1), ou nous borner tout au plus à rappeler ce qu'il y a là de plus important et de plus fécond en conséquences. Mais nous devons y revenir et entrer dans les détails nécessaires, lorsque nous trouverons ces formules attaquées par les sceptiques (2).

Le rapport des idées aux choses est plutôt du ressort de la connaissance que de celui de la pensée. Cependant, sans rien préjuger sur la vérité ou la fausseté de nos connaissances, il faut convenir qu'en n'admettant des réalités que d'une manière provisoire ou hypothétique, les propriétés des idées comme connaissances n'en seront pas moins incontestables. Qu'il y ait des réalités ou qu'il n'y en ait pas, il n'en est pas moins vrai que dans l'hypothèse de leur existence, les idées peuvent très bien se distinguer en singulières, particulières, universelles; que les perceptions ou idées sensibles se rapporteraient

(1) Voir notre Logique subjective.

(î) Voir notre Histoire du dogmatisme et du scepticisme.

à des individualités, s'il en existait; les idées générales à des classes d*êlre sensibles; les notions ou conceptions à des réalités phénoménales ou purement fictives.

Nul inconvénient, même au point de vue idéaliste pur, à nommer sens et conscience les facultés qui produisent les perceptions; entendement^ celles qui forment les idées générales; ra/^on, le principe interne des notions ou conceptions. Il y a plus : c'est que s'il n'y avait pas de raison externe de ces différences , il serait d'autant plus indispensable qu'elless'cxpliquassent par des raisons internes.

On distingueaussitrës légitimement dans toutesles idées la matière et la forme. Car, en fait, une idée se dislingue d'une autre et lui ressemble cependant par quelque côté. Ce qui fait qu'elle est telle ou telle, c'est sa matière; ce qui fait qu'elle est une, que cette unilé soit individuelle ou collective, c'est sa forme logique. L'individualité, la généralité, l'universalité, sont donc trois formes différentes, qui ont pour caractère commun l'unité à des degrés d'extension divers.

11 y a de plus une forme psychologique, le temps dans lequel nous apparaissent même nos perceptions dites improprement externes. Cette forme est universelle , puisqu'elle comprend toute espèce d'états de l'âme.

Un autre fait, c'est que les idées générales ont pour matière éloignée les perceptions et qu'elles reçoivent leur forme, la généralité, de plusieurs opérations intellectuelles incontestables.

Les conceptions ne se révèlent pas non plus tout d'abord à l'état pur ou abstrait; l'intervention de l'entendement est également nécessaire pour les séparer d'une matière qui n'est point fournie par la même faculté.

Une propriété également incontestable des idées, c'est celle de pouvoir être exprimées par des mots , peu importe ici le degré de précision et de netteté. Le fait

est que les hommes se communiquent leurs sentiments, leurs idées, leurs intentions et leurs volontés.

Quand on voit l'action de Tun correspondre au désir manifesté de Tautre, il n'est plus possible de nier la communication de la pensée. Sans doute la pensée, comme état propre du moi de Tun, n'est pas la pensée ou Télat du moi de l'autre ; mais la parole fait naître dans celui qui écoute des étals intellectuels semblables ou analogues à ceux qu'éprouve celui qui parle. Gorgias soutenait donc sophistiquement qu'on ne peut communiquer sa pensée. Il ne le croyait pas , puisqu'il parlait.

Les idées réunies de manière à former des jugements sont soumises à des lois non moins certaines que celles qui viennent d'être rapidement passées en revue.

Le fait pur et simple de leur liaison dans la conscience est d'abord incontestable.

Le rapport nécessaire ou contingent des idées destinées à former un jugement, suivant que Tune de ces idées suppose ou ne suppose pas nécessairement l'autre, est un fait qui a donné naissance à la division des jugements en analytiques, et en synthétiques a posteriori. Les jugements synthétiques a priori sont dans le même cas, sous ce rapport, que les analytiques.

On distingue avec raison dans les jugements la matière et la forme : la première varie comme les jugements eux-mêmes , et sert à les distinguer par la diversité des sujets et des attributs. La seconde est la même pour tous.

D'autres points de vue ont donné naissance aux douze caractères catégoriques dont les jugements sont marqués aux yeux des logiciens. Ces caractères, fussent-ils réductibles, ce que nous n'avons pas à examiner ici, n'en sont pas moins des vues particulières de l'esprit.

, justifiées par le langage commun. Même observation pour le cas où les catégories seraient réellement en plus i grand nombre.

Les jugements , considérés entre eux, suivant les rapports de quantité et de qualité, sont justement distingués en identiques et en divers. De là leurs classifications en subalternes, en contraires et en subcontraires, en contradictoires et en disparates. Ceux-ci n'ont rien de commun quant à la matière.

Ce ne sont pas là de vains jeux d'esprit : ces combinaisons toutes mathématiques donnent naissance aux lois des jugements et aux règles du raisonnement dont nous allons parler.

Si, dans le même jugement, quelles qu'en soient la qualité et la quantité, on cherche h déterminer le degré d'identité et de réciprocité entre les deux termes qui en constituent la matière, on est conduit à formuler la théorie de la conversion des propositions.

Les jugements exprimés représentent les jugements pensés. Tout ce qu'on dit en logique et en grammaire de la proposition, de ses termes, de ses différentes espèces, de leurs propriétés, n'a de sens et de valeur, au fond, que par rapport aux jugements eux-mêmes.

La théorie du raisonnement n'est pas moins certaine que celle du jugement, dont elle n'est qu'une conséquence. Là, comme ici , Ton distingue la matière et la forme du raisonnement en général.

On détermine a priori les conditions de tout raisonnement. On établit par là même les lois nécessaires de cette fonction de l'intelligence ; c'est-à-dire qu'en partant de la nature propre du raisonnement, on donne les règles générales de cette opération de Tesprit.

Chaque espèce de raisonnement a d<*^

sont propres et qui découlent également de sa nature.

On distingue les raisonnemenJs en immédiats ou de jugement, et en médials ou de raisonnement. Les premiers ont lieu par opposition, par subordination, par conversion , par énumération (induction des scolastiques), etc. Les seconds, ou les raisonnements médiats, se divisent naturellement en catégoriques, hypothétiques et disjonctifs, d'après la nature même des propositions majeures.

Les figures et les modes des raisonnements catégoriques, les règles générales et spéciales qui les régissent, sont uiie œuvre mathématique admirable, et le plus beau titre de gloire d'Aristote.

Les raisonnements hypothétiques et les disjonctifs sont également soumis h des lois a priori connues , dont la certitude est inébranlable.

Les autres espèces de raisonnements rigoureux ne sont que des formes simplifiées ou composées des précédents.

Ceux qui ne concluent pas rigoureusement , tels que l'induction et l'analogie, ont aussi leurs règles, et ne diffèrent des précédents que par la matière, ou plutôt par la manière hypothétique do l'envisager. Ils ne sont pas susceptibles de plus de rigueur. Ce n'est pas là une imperfection ; la nature même des choses le veut ainsi. Ils ont donc aussi leurs règles, suivant lesquelles on détermine leur plus on moins de probabilité en général. Nous reviendrons sur ce point en traitant de la certitude.

Les opérations de l'esprit qui constituent les procédés delà méthode, ont elles-mêmes une valeur logique incontestable. L'analyse et la synthèse des idées sont à chaque instant pratiquées d'une manière vraie. D'ailleurs ces deux opérations ne peuvent, en matière de

' raisonnement, être susceptibles d'une moindre certi- ^ tude que le raisonnement lui-même.

* Il en faut dire aulanl de la démonstration proprement ' dite, qui n'a lieu que par analyse ou par synthèse ra-

* tionnelle.

" En prenant ces deux grands procédés de la méthode ' dans un sens plus voisin de celui qu'ils ont reçu d'une ^ science physique récente, la chimie, ils ne perdent rien de leur certitude, s'ils sont employés par une intelligence attentive et capable. Il est certain en effet qu'on décompose les idées et qu'on les recompose.

Les opérations secondaires de la méthode, qu'on appelle définition , division , classification , ne sont pas autre chose encore que différentes manières d'analyser et de synthétiser, manières qui ont aussi leurs règles propres. Nous ne faisons que rappeler ces vérités logiques : les sceptiques pourraient d'autant moins les nier qu'ils font un très grand usage du raisonnement, ou plutôt du sophisme. 11 ne leur resterait plus qu'à soutenir que ce sont les sophismes qui sont la manière vraie de raisonner, et non les raisonnements soumis aux règles connues. Nous attendrons cette démonstration.

Remarquons encore qu'alors même qu'on pourrait contester avec quelque fondement la force et la vérité démonstrative de quelques théorèmes logiques, on ne prouverait par là qu'une chose, à savoir que cette partie de la science a été mal faite, mais non pas qu'elle est impossible. On conçoit très bien au contraire qu'un théorème logique quelconque est susceptible d'une solution, que cette solution soit réellement donnée ou qu'elle ne le soit pas. Cette possibilité absolue suffirait à la possibilité même de la science, à sa certitude, et justifierait pleinement les efforts et la foi des philosophes à cet égard.

36 DE LA PENSÉE ET DE lA CONNAISSANCE.

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