CHAPITRE II
Point» eu»enllels dans la question, on résvnié dn cha|plire
précédent.
Une organisation et une situation étant données, la sensation ou la perception sont ce qu'elles doivent être. Il y a déjà là une sorte de vérité.
Une constitution intellectuelle étant donnée, elle fera sur les sensations, les sentiments, les intuitions et les perceptions, les opérations qu'il est de sa nature de faire pour avoir des idées.
Les idées, une fois formées, s'appliquent aux phénomènes ou se combinent entre elles. C'est particulièrement dans ces sortes d'opérations, qui supposent toujours le jugement, que la vérité et l'erreur sont possibles. Il y a vérité dans nos jugements quand ils sont ce qu'ils doivent être, par suite des lois qui en régissent les rap-
ports avec la nature même des choses. Il y a erreur dans le cas contraire.
Si, à la faveur du vague de la sensation, de l'intuition, de la perception, de Tidée, l'imagination vient è dénaturer Tun de ces états, le jugement s'attachant à ce produit moitié vrai, moitié faux de la pensée, Testimera en conséquence» et le jugement, relativement vrai par un côté, sera faux cependant par un autre, puisqu'il ne sera pas ce qu'il aurait dû être s'il n'y avait pas eu déception par l'imagination.
Sans doute cette déception était naturelle dans la circonstance; mais si Ton ne voulait admettre d'erreurs qu'autant qu'elles ne seraient pas naturelles, il n'y en aurait point, puisque l'erreur consiste essentiellement dans une surprise de l'entendement par des apparences trompeuses, et qui peuvent être reconnues pour ce qu'elles sont par un examen plus attentif.
Nous définissons en conséquence ïa vérité.: la conformité du jugement de fait au jugement de droit. Le ju-^ gement de fait est celui qui est réellement porté dans des circonstances déterminées. Le jugement de droit est celui qui doit être porté dans les mêmes circonstances par un esprit bien fait, exercé, et tellement circonspect qu'il ne donne son plein assentiment que lorsqu'il est impossible de le refuser.
Le jugement de droit est, comme ou voit, un idéal. C'est le jugement que porterait un homme infaillible. Cet homme jugerait encore en homme; et, sous ce rapport, la vérité de ses jugements serait toujours relative; mais à cette condition et dans ces limites il y a une vérité qu'on peut appeler humaine, et qui doit servir de règle à chacun.
L'erreur a donc lieu toutes les fois qu'on s'écarte du
jugement normal. Elle est proportionnée au degré môme de l'écart.
Les notions fondamentales de la raison étant un produit essentiellement spontané, fatal même, de Taspril, étant de plus essentiellement unes, elles ne pourraient être fausses qu autant que la raison qui les produit fonctionnerait autrement qu'il n'est dans sa nature de le faire. C'est ce qui n'arrive point. L'expérience semble même / prouver qu'un homme serait plutôt privé de raison que d'avoir une raison corrompue.
Ce n'est donc pas dans les notions fondamentales que l'erreur est possible , mais bien dans l'application de ces notions. Les phénomènes, les idées, en un mot la matière à laquelle s'applique la notion, peut être mal déterminée, dénaturée et faussée par conséquent, et dès lors appeler une notion qui ne lui convient que relativement. C'est ainsi, par exemple, que si l'on se trompe sur les intentions d'un agent, ou sur la nature même de son action, si on lui suppose une bonne volonté quand en réalité elle est mauvaise, on estimera son action méritoire, louable, moralement bonne, quand elle est cependant blâmable. Ce ne sont pas les notions de bien et de mal moral qui sont ici défectueuses, quoiqu'elles ne conviennent point dans l'application qui eu est faite; l'erreur n'est même pas ici dans l'application, elle est dans la fausse estimation de l'action comme matière à laquelle s'appliquent ces notions comme formes morales (1).
Les notions, combinées entre elles, donnent naissance aux sciences rationnelles pures, telles que les mathématiques pures, la logique pure ou subjective, etc.
(l) Voir, sur ce sujet, notre ouvrage intitulé : La morale; son principe essentiel et ses principes accessoires.
Ces sciences, les premières surtout, portent le nom d'exactes par excellence. Plus elles sont pures de toule donnée phénoménale, plus elles sont exactes et rigoureuses en réalité, moins elles sont sujettes à Terreur.
Mais il faut soigneusement distinguer, dans les sciences de raisonnement, ce qui est de forme et ce qui est de matière : on peut être très exact, très rigoureux et très Trai dans la forme , et se tromper dans le fond ou dans les prémisses. La science n'est vraie alors que d'une vérité purement logique, formelle ou dialectique, mais nullement d'une vérité matérielle.
Or, à moins de faire de la dialectique pour elle-même, ce qui serait un jeu d'une parfaite frivolité, il n'y a pas de science qui ne doive s'estimer que par son côté purement formel; toutes aussi veulent, au contraire, être prises par leur côté matériel, et en tirent môme leur nom.
C'est donc une grande illusion de la plupart des philosophes du moyen âge, de s'être imaginé que la grande afiEaire était d'entasser raisonnements sur raisonnements à la suite d'une définition plus ou moins arbitraire, et d'avoir défini lorsqu'il fallait observer et décrire, d'avoir déduit quand il fallait induire. Aussi, par suite de cette fausse méthode, la science du moyen âge en général n'est plus pour nous qu'un stérile et fatigant cHquetis de syllogismes d'où rien de vraiment instructif ne sort, parce qu'il n'y avait rien d'instructif déjà dans les prémisses.
Notre définition de la vérité diffère de celles qui ont été généralement données , mais plus néanmoins dans les mots que dans les choses. Ainsi l'on dit ordinairement que la vérité est ce qui est; — ou : la conformité de nos idées et de nos jugements avec ce qui est.
Il est facile de voir le vice de ces définitions, prises à la lettre :
r Ce qui est serait encore, nos idées exceptées, alors même que nous n'aurions point d'idées.
T Ce qui est Test donc indépendamment de la pensée, tandis que la vérité la suppose nécessairement.
3° La vérité est si peu ce qui est qu'elle n'est réellement qu'un rapport, une notion, la qualité mênae d'un jugement, car il n'y a que des jugements dont on puisse dire qu'ils sont vrais : les choses qui sont ne sont pas vraies, elles sont purement et simplement; celles qui ne sont pas ne sont pas fausses, elles ne sont pas, voilà tout.
4** Celte première définition suppose en outre qu'il n'y a de vérité qu'en matière ontologique ou de réalité. Toutes les vérités au contraire sont sans objet propre ou direct, puisqu'elles ne sont que le rapport d'un sujet à un attribut, d'une idée ou notion à une autre idée ou notion .
5° Si par être (ce qui est), on entendait une existence de relation, de rapport positif ou négatif, l'expression serait au moins impropre, car ce qui est ainsi n'est pas; il n'est pas d'une existence phénoménale du moins.
6° Enfin, si la vérité était ce qui est, et si Ton entendait Vêtre dont il est ici question dans le sens de rapport, rien de vrai n'existerait en réalité; en sorte que ce qui est ne serait pas vrai, et que ce qui est vrai ne serait pas. L'opposition ne peut être plus manifeste, et avec elle la fausseté de la définition.
Et pourtant on a voulu dire une vérité; on a cru s'entendre; on s'est même entendu jusqu'à un certain point, mais on s'est fort mal expliqué : on a entendu par ce qui est, ce qui doit être en fait de jugenoient, et par vérité^ le jugement réel, quand il est ce qu'il doit être, ce qu'il est absolument en idée, ou indépendamment des erreurs individuelles.
Quant à la seconde définition : la conformité de nos idées ou de nos jugements avec ce qui est, nous remarquerons :
1" L'assimilation vicieuse des idées et des jugements.
V" L'assimilation non moins erronée des idées ou des jugements aux choses.
3* L'impossibilité absolue de s'assurer de cette ressemblance, si les choses sont distinctes des idées, puisqu'on n'en sait que les idées qu'on en a.
4** Si Ton suppose que les idées ne sont pas distinctes des choses, on tombe dans l'idéalisme ou dans je ne sais quel réalisme mystique qui ne se comprend point.
5" Au fond, cette définition revient à la première et à la nôtre propre, puisqu'on n'entend ici par idées et jugements vrais que les jugements réels qui sont d'accord avec les jugements intelligibles ou absolus, qui ont seuls le droit d'être, de tenir le rang de jugements à demeure ou véritables, les autres n'en étant que l'ombre, la vaine apparence.
On a distingué différentes espèces de vérités suivant les différentes sortes de connaissances, ou suivant les points de vue d'où elles ont été envisagées. De là des vérités physiques, mathématiques, métaphysiques, morales, etc. De là eucore des vérités subjectives, objectives; — absolues, relatives; — divines, humaines, etc.
La première division a lieu d'après la division même des différentes sortes de connaissances , c'est-à-dire d'après la diversité de la matière du vrai. Mais ce qui fait la vérité des unes fait aussi la vérité des autres; en sorte que la vérité est essentiellement la même, quelle qu'en soit la matière. Cette division n'est donc que le résultat d'une confusion, ou le résultat d'un langage figuré.
La seconde division est plus fondée : car nous avons
VU que certains jugements, suivant qu'ils sont envisagés d'une manière ou d'une autre , peuvent être regardés comme vrais ou comme faux. Considérés quant à la situation sensitive ou intellectuelle du sujet qui juge, ils sont vrais : tel est le cas des hallucinés. Considérés par rapport à l'homme idéal, à l'homme infaillible, parce qu'il use parfaitement de ses facultés intellectuelles, ils sont faux.
De même, si l'on prend pour type du jugement, non plus celui de l'homme infaillible, qui, après tout, n'est encore qu'un homme, mais l'intelligence absolue, divine, on trouvera, si du reste l'on se comprend bien, que les jugements les plus vrais de l'homme pourraient bien n'avoir de vérité que pour lui seul , n'être vrais que d'une vérité humaine, et par conséquent se trouver faux au point de vue d'une inlelligence parfaite, qui ne serait pas soumise aux mêmes lois que la nôtre.
Du reste, si cette distinction se conçoit en matière de jugements sensitifs et perceptifs, elle n'a plus de sens dès qu'il s'agit des notions de la raison pure, de celleslà surtout qui n'ont pas de matière phénoménale directe. Nous ne savons plus alors de quoi nous parlons ; nous ne tenons plus que des mots vides de sens.
Qu'il ne soit donc plus question des vérités divines, dont nous ne pouvons nous faire aucune notion. Que nos vérités humaines, qui ont une apparence absolue, passent donc pour absolues, alors même qu'elles pourraient n'être encore que relatives, puisque nous ne pouvons nous faire aucune idée positive de ce que pourraient être des notions absolues d'une autre nature que celle que nous possédons.
DE l'erreur et de SES CAUSES. 143