CHAPITRE m
De l'erreur en particulier et de ses eaases.
L'opposé de la vérité est la fausseté. Elle s'appelle erreur en tant qu'elle est regardée comme une vérité. D'après la définition donnée de la vérité, il est facile de donner celle de l'erreur.
Puisque nous recevons nos idées, nos connaissances, et que nous ne les fesons pas, et que, si nous inventons, nous ne l'ignorons pas, ou conçoit à peine comment l'erreur est possible, et il ne faut rien moins que son existence pour croire à sa possibilité.
En efifet, s'il n'y a pas d'erreur sans jugement, si tout jugement est essentiellement une conception de rapport, on ne comprend pas d'abord comment un rapport qui n'a pas de raison objective peut se présenter à l'esprit ; il semble que c'est un effet sans cause, que c'est une dérogation aux lois physiques et logiques tout à la fois.
On ne comprend guère mieux comment on peut nier un rappprt qui a sa raison objective, puisque pour le nier il faut le concevoir. C'est bien pis encore lorsque l'erreur n'est pas pure affirmation du faux ou pure négation du vrai, mais combinaison de ces deux opérations. La difficulté de comprendre et d'expliquer la possibilité de l'erreur avait déjà été reconnue par Platon. Le fait pose suffisamment la question,
Pour la résoudre, il faut examiner ce qui se passe
dans notre intelligence lorsque nous portons de faux jugements tant en matière empirique qu en matière rationnelle. — Or, il y a dans tout jugement matière et forme , et c'est dans la forme que consiste essentiellement le jugement.
Notre intelligence serait condamnée irrémissiblemenl à Terreur, si , une matière déterminée se présentant à elle, le rapport qu'elle concevrait n'était pas tel qu'il doit être. Je me trompe, si le rapport qui serait conçu était toujours le même dans les mêmes circonstances, il formerait un ordre particulier de vérités ; il y aurait encore là régularité et loi. Mais s'il n'était pas constant dans les mêmes circonstances tant objectives que subjectives, non seulement il n'y aurait ni régularité ni loi, mais il y aurait même contradiction. En sorte que l'erreur, dans ce dernier sens, nous semble absolument impossible. Et comment serait-elle possible , puisqu'alors l'intelligence n'aurait point de loi, ne serait pour ainsi dire pas? Il est donc nécessaire que dans les mêmes circonstances, une intelligence donnée soit affectée intellectuellement de la même manière , et comme sa nature demande à l'être en conséquence des lois qui la régissent.
Il faut donc, pour concevoir la possibilité réelle et logique de l'erreur, distinguer deux sortes de matières de nos jugements, l'une de droit, l'autre de fait. Celle-ci — fournie par la mémoire et l'imagination en matière empirique, par la mémoire, l'imagination et surtout par la raison en matière rationnelle ou mixte^ — offusque la première, se met à sa place, et la raison jugeant en conséquence de cette matière factice , mais rapportant , ou plutôt voulant rapporter son jugement à la matière de droit, tombe dans une confusion qui est erreur dans un sens et vérité dans un autre.
DE l'erreur et de SES CAUSES. 145
Ainsi se trouve couciliées el Texisteiice de Terreur et sou impossibilité.
De Tracy, dans ^d^ Logique, est, à notre connaissance, l'auteur qui a Je mieux traité ce sujet jusqu'ici. Mais il n'a pas su distinguer la part de l'imagination et de la raison (comme capacité des rapports) de celle de la mémoire, car il fait consister la cause de toutes nos erreurs dans X imperfection de nos souvenirs. L'erreur e^t un phénomène bien plus complexe qu'un souvenir imparfait.
Toute erreur a une occasion vraie.
Moins une connaissance est déterminée , plus elle est vague, plus aussi on est sujet à l'erreur dans son application. Mais il est vrai qu'on court le danger de se tromper en la déterminant.
Toutes les erreurs possibles peuvent se réduire logiquement à deux classes : affirmer ou nier un rapport qui ne doit pas être affirmé ou nié. Je dis qui ne doit pas être affirmé ou nié, parce qu'on se trompe, non seulement en affirmant ce qui doit être nié et en niaut ce qui doit être affirmé, mais encore en affirmant ou en niant d'un sujet un attribut qui n'a aucun rapport avec lui.
La classification suivante est plus approfondie, mais moins exacte. Elle est fondée sur le fait déjà reconnu que l'erreur ne peut être que l'application d'une notion à une matière su breptice de jugement. Et quoiqu'elle se rapporte plus particulièrement en apparence aux jugements dont la matière est empirique, néanmoins comme toute matière des jugements les plus abstraits suppose une idée sensible, suivant la doctrine de la Critique de la raison pure, cette classification peut pourtant servir pour tous les jugements erronés. D'ailleurs des jugements dont la matière serait parfaitement pure ne pour-
raient pas plus être erronés que la raison en soi ne peut être faussée. Il n'y aurait pas alors de raison d'erreur.
Les phénomènes tant internes qu'externes peuvent:
a) n'être pas rapportés aux réalités qu'ils modifient;
b) être niés quoique existant ;
c) être affirmés quoique n'existant pas ;
d) n'être pas distingués dans leur complexité, c'està-dire être affirmés uns, identiques, quoique multiples et divers ;
é) être décomposés dans les expressions , quoique simples dans la réalité.
/) On peut de plus nier les rapports réels qu'ils ont entre eux ;
g) affirmer des rapports de ce genre qui n'existent pas;
h) confondre plusieurs de ces rapports ;
i) en distinguer qui ne doivent pas l'être.
En résumé :
a) confondre, unir ce qui doit être distingué, désuni;
b) distinguer, désunir ce qui ne doit être ni distingué, ni séparé.
D'oti l'on voit que toute erreur revient à un vice ou de synthèse ou d'analyse.
Quoique les causes occasionnelles de l'erreur, les moyens de la prévenir ou de la découvrir puissent être traités tout aussi opportunément ailleurs qu'ici , nous en dirons néanmoins un mot dès maintenant.
Outre les causes prochaines et générales d'erreur que nous avons déjà fait connaître, il en est d'éloignées dont les unes sont générales aussi, et les autres particulières. L'inattention et la précipitation dans les jugements sont des causes occasionnelles qui peuvent être communes à tous les jugements. 11 y a toujours précipitation, quel-