DE L ERREUR ET DE SES CAUSES
que temps qu'on ait mis à réfléchir, toutes les fois qu'on n'est pas cerlain de ce qu'on pense.
Les causes occasionnelles spéciales dépendent des circonstances où nous nous trouvons lorsque nous jugeons, et de la matière de nos jugements. Ainsi ces causes varient suivant qu'il s'agit de perceptions externes ou internes, ou de conceptions.
La sensibilité est aussi une cause occasionnelle indirecte d'un grand nombre d'erreurs.
Toutes les occasions de préjugés sont autant d'occasions d'erreurs encore.
On peut indiquer d'une manière plus particulière, comme occasions d'erreur : ries illusions des sens externes ; V celles du sens intime (de la mémoire, de l'imagination, de la récognition, de l'association des idées) ; 3* l'influence du langage sur la pensée; 4° celle des instincts, des inclinations, des habitudes, des émotions, des passions ; S"" celle des tempéraments, des sexes, de l'état de santé ou de maladie, de l'éducation, de la position sociale, de la profession, des fréquentations, des lectures, etc.; 6° ce qu'on appelle la fausseté du jugement, c'est-à-dire une tournure d'esprit qui nous fait envisager les choses et les idées sous un jour qui n'est pas celui sous lequel il convient de les considérer ; V une foi trop exclusive en son propre et privé sens ; S"" la trop grande confiance aux autres hommes, même à Tautorité; 9"* les points de vue différents oti nous nous sommes placés par opposition aux hommes dont nous jugeons les actes ouïes paroles; 10"" des faux jugements antérieurs devenant la matière de jugements nouveaux; ir etc.
C'est moins là, du reste, une classification qu'une énumération empirique.
La classification des erreurs, comme toute autre,
peut se faire en parlant de différents points de vue. 6enovesi, par exemple, les divise en trois classes suivaDt qu'elles ont leur siège dans Tâme, dans le corps, ou hors de nous [La Logica, 5* éd., Venez. 1799, p. 10).
Cette classification, surtout dans les subdivisions qu'il en donne, est vicieuse à beaucoup d'égards. Elle est empirique, et par conséquent incertaine et aveugle. Elle est de plus, et tout à la fois, incomplète et redondante. La division qui en est la base n'est point logique, puisque les occasions externes , ainsi que celles des corps, supposent toujours une sorte d'intervention et pour ainsi dire de complicité de la part de quelque faculté intellectuelle. De plus, l'auteur place quelquefois dans une classe ce qui appartient plus naturellement à une autre, (^es vices tiennent la plupart à la fausse idée que Genovesi se faisait de l'erreur.
Il ne serait pas plus logique de diviser les erreurs suivant qu'elles auraient leur origine dans la sensibilité ou dans l'intelligence, puisqu'il n'y a pas d'erreur qui soil consommée par la sensibilité, et que d'un autre côté, l'intelligence n'y porte point.
La division des erreurs en empiriques et en rationnelles ne vaudrait rien non plus, puisque toute erreur a une matière soit empirique, soit rationnelle, soit empirico-rationnelle, et une forme rationnelle pure. Toute erreur consiste en effet dans un faux rapport établi entre deux éléments de la matière d'un jugement.
Serait-on plus heureux si l'on classait les erreurs suivant qu'elles portent r sur les êtres, 2' sur les qualités des êtres, par rapport aux êtres mêmes qui revêtent ces qualités, 3" sur ces qualités considérées entre elles dans le même être, 4° considérées par rapport à d'autres êtres, 5° considérées abstraitement entre elles, sans faire attention aux êtres qui en sont revêtus? Non; et sans
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vouloir épuiser tout ce que cette classification présente d*erroné, quelque sévère qu'elle paraisse d'abord, j'observe seulement que Terreur n^est pas possible au seul point de vue ontologique. Eu effet, quand on dit qu'un être qui existe n'existe pas, ou qu'un être qui n'existe pas existe, ou l'on ne sait ce qu'on dit et alors on ne commet pas d'erreur, ou l'on ne nie dans un cas, comme on n'affirme dans l'autre qu'une existence fantastique. C'est ainsi que la négation de Dieu par l'athée n'est que relative à l'idée qu'il s'en fait.
Il en est à peu près de même des rapports des qualités des choses. Observons encore qu'il faudrait pour être complet, dans cette hypothèse, reconnaître logiquement comme des êtres tout ce qu'on en peut affirmer; à moins qu'on ne voulût distinguer deux ordres de qualités, les unes empiriques, les autres rationnelles pures. — Conséquences.
Mais on peut bien classer les erreurs, au point de vue logique, suivant qu'elles sont des vices de synthèse ou d'analyse, en prenant ces mots dans le sens étymologique, et non dans le sens qu'ils ont reçu comme épithètes des jugements. Toutefois cette classification logique est trop générale pour être utile.
Si l'on considérait la nature synthétique ou analytique des éléments mêmes du jugement entre eux, ce serait un point de vue purement logique, qui n'aurait rien de commun avec le sens ordinaire ou objectif des mots erreur et vérité.
Des préjugés.
Il est une classe particulière d'erreurs qu'on appelle préjugés, dans le sens strict du mot; car dans le sens large, préjugé ne veut point dire erreur, mais seulement
jugement irréfléchi, anticipé. A la rigueur, on pourrait appeler toutes les erreurs des préjugés, puisqu'avec plus de réflexion elles pourraient être évitées. Mais il y a toutefois cette différence entre Terreur et le préjugé, que Terreur est le genre et le préjugé une espèce. L'erreur s'entend de tous les faux jugements, quelle qu'en soit Toccasion réelle, la matière, et quel que soit le nombre de ceux qui y tombent. Non pas que les préjugés ne puissent porter sur toute sorte de matière, avoir telle et telle occasion, être le fruit du jugement d'un seul ou de plusieurs, être populaires ou scientifiques; mais ils ont surtout pour caractère d'être dus à une irréflexion qui trahit la faiblesse ou Tétroitesse de Tespril, d'être plus répandus et plus tenaces que Terreur, etc.
Il faut distinguer les jugements provisoires (prœvia) des préjugés. On sait qu'un jugement provisoire peut être renversé; on n'est pas persuadé de sa vérité, tandis qu'on croit qu'un jugement préjugé est définitif, parce qu'on ne le croit pas préjugé.
Bacon a divisé les préjugés en quatre classes, qu'il appelle idola tribus^ idola specus^ idola theatri^ idola fort. Dans un autre endroit de ses ouvrages, il n'en distingue que de deux sortes, ceux qui sont innés et ceux qui sont acquis : innota, adscititia^ mais il avertit que ces deux classes se subdivisent comme plus haut.
Cette classification quadripartite de Bacon n'est pas logique ; la troisième classe rentre dans la première, et la quatrième dans la seconde, etc.
Kant reconnaît trois principales sources des préjugés : Vimitation, Yhabitude et Vinclination. 11 rapporte à la cause de l'imitation Yhabitude^ les formules, les dictons, les sentences^ les canons, les proverbes. — 11 parle ensuite des préjugés scientifiques qui émanent de ces trois sources, Y autorité, le nombre des personnes, le res-
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pect pour f antiquité , Y amour du nouveau , Y amourpropre.
Cette classification n'est pas logiquement satisfaisante. EUe n est pas non plus complète, puisqu'elle ne comprend que les préjugés tout à fait généraux ou de la tribu*
Ne serait-il pas plus naturel et plus utile de distinguer ces préjugés en préjugés V de lespèce, 2^ de l'âge, 3* du sexe, 4* du tempérament. S"" de la maladie, 6** de de la nation, 7° de la religion, 8° du parti, 9** de l'éducation etde laprofession, etc.? Je sais que cette classification n'a rien non plus de rigoureux. Pour arriver à un résultat logique sous ce rapport, il faudrait partir des dispositions mêmes de l'esprit humain au préjugé, les analyser exactement , et les considérer dans toutes les espèces de circonstances possibles.
On s'est demandé si tous les préjugés sont nuisibles et s'il est prudent de leur déclarer la guerre à tous, toujours et indistinctement. On a répondu diversement suivant les points de vue d'oti Ton envisageait la chose. Les hommes à la prudence du moment et d'un caractère pusillanime, ont en général été pour la négative dans les deux questions. D'autres, avec des vues plus élevées, et plus confiants à l'influence de la vérité sur l'esprit humain, ont au contraire répondu affirmativement; mais les uns ont voulu la proclamation haute et franche delà vérité partout où régnait l'erreur, tandis que les autres l'ont voulue avec précaution pour qu'elle ne fît point scandale et ne fût point rejetée.
La vérité, considérée spéculativement ^ vaut toujours mieux évidemment que l'erreur; et, au point de vue pratique, elle doit en définitive valoir mieux encore, parce que tout se tient dans le monde, et que l'erreur ne peut en fin de compte aboutir au bien, pas plus que
la vérité au mal. Ce qui a fait penser le contraire à quelques hommes, c'est qu'ils n'ont pas distingué Tutililé relative d'une erreur par rapport à une autre erreur ou à l'ignorance, de ce qu'on pourrait appeler, si la raison le permettait, son utilité absolue. L'erreur n'est donc point bonne absolument ; elle est au contraire essentiellement mauvaise , mais une erreur peut être moins funeste qu'une autre, par exemple, une certaine superstition, que l'athéisme.
Au reste, ce que je viens de dire en thèse générale n'est vrai sans exception que lorsqu'il s'agit de l'influence des préjugés sur les masses et les générations successives ; car s'il ne s'agit que d'un préjugé individuel, et qui porte sur un fait irrévocable, la découverte de notre erreur nous rendrait quelquefois malheureux sans retour. Mais nous sommes pourtant faits de telle sorte que nous préférons la connaissance d'une vérité qui doit nous être fatale, à l'erreur ou même à l'incertitude, tant l'esprit humain a d'attrait pour le vrai! tant l'illusion lui est intolérable lorsqu'elle lui devient suspecte! — 11 est certain d'ailleurs qu'il y a plus de dignité à vouloir connaître la vérité à tout prix qu'à consentir à l'ignorer dans l'intérêt de son repos.
Avoir signalé les occasions particulières d'erreur, c'est, jusqu'à un certain point, avoir fait connaître la marche à suivre pour s'en garantir ou s'en délivrer.
Mais il est d'autres moyens généraux d'arriver au môme résultat; c'est de donner son attention, d'examiner et de réfléchir, de comparer, de recourir aux informations possibles, d'expérimenter,* d'ajourner son jugement jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de doute possible, et par conséquent de rechercher avec soin toutes les raisons de douter. La manière dont on doit diriger son examen dépend des circonstances, dont il faut toujours prendre conseil.
Un aulre moyen, c'est de ne juger que relativement aux apparences, dans les limites des connaissances humaines, et dans celles de ses connaissances personnelles en particulier. De là par conséquent la nécessité de déterminer Thorizon absolu de la raison humaine, et celui de ses propres connaissances, afin de ne pas s'exposer à Terreur en dépassant l'un ou l'autre. En ne concluant pas de l'apparence h la réalité, du subjectif à l'objectif dans les cas douteux, et, en un certain sens, dans tous les cas on évite une foule d'erreurs , tout en satisfaisant au besoin de juger, à la nécessité de la détermination pratique, en même temps qu'on fait une distinction très propre à provoquer un plus ample examen.