CHAPITRE PREMIER
Idée de la ceriltade. — Ses espèces.
La certitude est la parfaite et légitime sécurité de Tesprit dans ses jugements. On reconnaît le fait de la certitude à cette sécurité même. On en reconnaît le droit ou la /^^///m^V^, à plusieurs caractères : 1* à une évidence ou clarté qui ne reçoit que plus, d'éclat par Texamen le plus attentif; T à la constance de cette lumière, qui se montre toujours la même dans les mêmes circonstances ; 3** à son universalité, c'est-à-dire à ce fait qu elle éclaire tous les hommes de la même manière ; 4'' à rimpossibililé de ne pas percevoir ou concevoir comme on le fait.
La vérité est l'objet propre de la certitude. Si Ton dit cependant qu'une connaissance est certaine , ce n'est là qu'une locution elliptique, pour dire que la vérité de celte connaissance est indubitable : car en soi, comme fait, toute connaissance est également certaine ; son rapport à un objet réel ou fictif est certain encore, mais comme fait. L'incertitude n'est possible que là où Ter-
reur peut se glisser, c'est-à-dire à la place même de la vérité, ou sur la question de la légitimité du rapport de deux idées, légitimité qui suppose une règle ou jugement de droit, et un jugement de fait, celui que nous portons réellement.
La certitude, prise comme fait de conscience, c'est-àdire comme sécurité "parfaite dans l'adhésion de Tesprit à la vérité reconnue de nos jugements, peut être distinguée en négative ou spontanée, et en positive ou réfléchie.
La certitude spontanée est cet abandon naïf, sans défiance, à notre manière de voir. C'est moins une certitude proprement dite que Tabsence de tout doute, que l'absence même de laquestion de la possibilité de Terreur, et par conséquent de Texistence de la vérité. Cette certitude, fort peu réfléchie, et qui en mérite à peine le nom, est le partage de nos premières croyances, de celles qui précèdent Texpérience de Terreur, et la juste défiance qui en est la suite. C'est une certitude improprement dite , et qui mériterait plutôt le nom de foi instinctive ou aveugle aux jugements spontanés.
La certitude réfléchie suppose au contraire Texpérience de Terreur : elle est la réponse plus ou moins délibérée à cette question posée avec une conscience plus ou moins nette : Suis-je dans le vrai ? Une réponse positive à cette question engendre la certitude ou la sécurité parfaite de Tesprit dans ses jugements. C'est l'expression de cette sécurité réfléchie ou mieux sentie.
On comprend toute la supériorité de cette certitude sur la précédente ; c'est celle de l'intuition réfléchie sur Tintuition spontanée.
Et cependant , ce n'est pas encore là le plus haut degré de la certitude, ou plutôt la certitude proprement dite, celle qui est incompatible avec Terreur. L'assu-
rance est parfaite, je le veux ; elle ne peut par conséquent pas être plus grande. Comme fait de conscience elle ne sera jamais plus forte, je le suppose. Mais en réalité ce n'est là qu'un fait de conscience, et la certitude n'est jusqu'ici que subjective.
Or, il faut quelque chose de plus : l'esprit humain veut croire non seulement avec sécurité, mais encore avec vérité; il ne peut même croire avec sécurité que parce qu'il croit avec vérité. En d'autres termes, il veut que sa certitude ait la vérité pour base. C'est ce qu'on appelle certitude objective.
La certitude objective^ pour la distinguer du simple fait de conscience, de la sécurité parfaite de l'esprit qui accompagne nos jugements (et qui n'est pas du tout incompatible avec l'illusion et l'erreur), la certitude objective est donc celte même sécurité, plus sa liaison invincible avec la vérité.
Il y a donc lieu à distinguer aussi la certitude, en certitude de fait et en certitude de droit. La première est la subjective, la seconde est l'objective. C'est-à-dire qu'il y a une certitude idéale et une certitude réelle^ et que celle-ci n'est légitime qu'autant qu'elle est d'accord avec la première, qu'autant qu'elle est ce qu'elle doit être.
Mais comment reconnaître qu'une certitude est réellement fondée en raison , qu'elle n'est pas l'eflfet de la précipitation, de la passion^ en un mot qu'elle est ce qu'elle doit être ? En d'autres termes, quand sommesnous légitimement certains, ou quel est le critère de la véritable certitude, de la certitude objective?
Ce critère, s'il existe, est l'impossibilité de croire autrement que nous croyons, sans sortir des lois de notre nature intellectuelle. Or, on en sortirait si l'on mettait en suspicion la légitimité de nos connaissances lors-
qu'elles sont ce que notre nature intellectuelle veut qu'elles soient. On en sortirait si l'on niait la réalité des faits internes, celle des faits externes, les vérités immédiates ou primitives de Tordre rationnel, et enfin les vérités des raisonnements fondés sur les lois nécessaires ou logiques de la pensée.
Une connaissance doit donc être regardée comme certaine, d'une certitude objective ou humainement absolue, ce qui veut dire pour nous absolument absolue, lorsqu'il est humainement impossible d'en douter.
Le doute, pour être légitime, doit avoir sa 'raison dans les justes exigences de notre nature intellectuelle, dans cette nature, dans ses lois, bien loin de porter sur cette nature même. De quel droit notre raison douterait-elle de sa légitimité? Ce soupçon, qui serait pour elle un suicide, ne peut être ni élevé ni dissipé sans contradiction.
Vouloir connaître autrement que par nos facultés intellectuelles, c'est vouloir n'être pas hommes, c'est vouloir l'impossible et l'absurde tout à la fois. De semblables prétentions se jugent et ne se discutent pas.
Partout où la raison ne nous fait pas une nécessité d'adhérer à un jugement, il n'y a pas certitude ; mais il peut y avoir encore probabilité , vraisemblance , et croyance raisonnable par conséquent, ou suspension légitime de l'esprit, doute en un mot.
Cette observation répond donc à deux questions : celles de savoir si la certitude a des degrés, et si l'adhésion de l'esprit peut encore être légitime, alors même qu'il n'y a pas certitude.
En effet, pour peu qu'il soit possible que nous nous trompions dans nos jugements, cette possibilité ne Tutelle que métaphysique, la certitude n'est pas parfaite ; elle ne l'est pas, puisqu'il n'y a pas impossibilité de
douter, ou nécessité logique de croire. — Je dis péoessité logique^ parce qu'il peut y avoir encore nécessité pratique, et que la probabilité suffit, surtout lorsqu'elle est très grande, pour nous déterminer à raction.
Notre intention n'est pas cependant de disputer sur les termes. Nous dirons que si l'on veut distinguernettement la certitude de la probabilité, et que si ron n'admet de certitude proprement dite qu'autant qu'il n'y a plus aucune possibilité d'errer, qu'autant qu'il est ali^ lument impossible de se tromper en jugeant; alors comme cette impossibilité existe ou n'existe pas, sans plus ou moins, la certitude est un état intellectuel, absolu, particulier, qui n'a pas de degrés.
Mais si l'on entend par certitude, non plus l'impossibilité absolue de se tromper, non plus la nécessité è croireà moins de sortir delà nature humaine, maisbiefl cette pleine assurance d'être dans le vrai , malgré 11 possibilité encore absolue de se tromper, mais bien cette certitude probable, comme l'appelle Reid , certitude qui se fonde sur la constance et l'universalité des lois de la nature, par exemple, la croyance que le soleil se lèvera demain , que le pain qui m'a nourri hier me nourrira encore aujourd'hui, que l'eau qui m'a toujours désaltéré ne perdra jamais sa propriété d'étancfaer ma soif; si, dis-je, on appelle certitude cette ferme assurance, alors la certitude a des degrés.
Mais comme ces degrés sont souvent impossibles à déterminer, à savoir toutes les fois que le nombre ne leur est pas applicable, ou ne leur est appliqué que d'une manière arbitraire parce que le quantum est continu; comme aussi, l'on ne peut décider, dans le cas même oti le nombre est applicable aux degrés de la probabilité, la ligne qui sépare la certitude de l'incertitude: il semble plus convenable de donner à la certitude un
caractère qui la distingue nettement de la probabilité, et de laisser la probabilité seule s'étendre depuis la certitude absolue jusqu'au doute absolu, que les mathématiciens représentent par 1/2 = 1/2, et que les philosophes exprimeraient plutôt par zéro, parce qu'une raison qui en détruit une autre en même temps qu'elle en est dé^ truite, n'est pas plus un motif de croire que s'il n'y avait aucune raison, ni pour ni contre.
Ceux qui admettent des degrés dans la certitude ne peuvent la distinguer essentiellement de la probabilité. Elle ne peut être pour eux que le plus haut degré de probabilité, celui qui commande l'assentiment, qui exclut l'hésitation, le doute. Mais où commence ce foti|degré| finit-il?
Remarquons en outre, qu'ils confondent deux ordres de certitudes, qui, pour avoir pratiquement la même autorité, n'ont cependant pas le même caractère logique ou spéculatif, puisqu'il y a d'une part degrés divers, : possibilité absolue d'erreur, et d'une autre part unité, " indivisibilité absolue , impossibilité absolue d'erreur. C'est en effet la différence qui sépare la certitude probable des événements futurs, de la certitude absolue des axiomes et des démonstrations proprement dites.
Nos connaissances, considérées quant à leur origine et à leur matière, se divisent naturellement en trois grandes classes, suivant qu'elles sont expérimentales, rationnelles ou mixtes.
Les unes et les autres se distinguent ensuite suivant qu'elles sont primitives ou qu'elles sont dérivées. Les premières s'appellent encore intuitives et les secondes induites ou déduites, ou de raisonnement en général.
Parmi les connaissances expérimentales primitives se
rangent les faits de conscience, — et les faits externes.
Les connaissances expérimentales dérivées se fondent
sur le souvenir, Tinduction, l'analogie, et le témoignage humain.
Les connaissances rationnelles, imnaédiates ou intuitives, composent différents ordres de conceptions, mais qui toutes sont exprimées par des jugements analytiques ou par des jugements synthétiques a priori.
Les connaissances rationnelles médiates sont les démonstrations proprement dites à caractère logique.
Enfin, les connaissances mixtes sont celles dans lesquelles entrent des données expérimentales et des données rationnelles.
Je ne prétends point donner là une classification parfaitement rigoureuse; il n'est peut-être pas possible d'en donner une semblable, puisqu'il n'y a pas de connaissances expérimentales absolument pures, attendu qu'il n'y a pas de connaissance sans jugement, sans notion de rapport. Mais aussi l'essentiel n'est pas qu'une classification soit parfaite; il suffit qu'elle soit appcoximatifement vraie, c'est-à-dire qu'elle soit plus ou moins fondée, et surtout qu'elle comprenne tous les faits et en facilite l'étude. Or, je crois que la précédente ofiFre ces caractères.
Je la résume en un tableau qui permettra d'en mieux saisir l'ensemble :
I:».r«A/i;»4i*«»».i S6DS intime, immédiatcsparj perception extérieure.
.édi.te« n.r S'-tn.
médiates par ^^^j^^j^^ I témoignage humain.
Connaissances. ^ l i jugements analytiques on pv
limmédiatpsnar^ identité, rationnelles. ( *^Hugements synthétiques a jjnori
1 ' ou par affinité.
(médiates par déduction démonstrative.
mixtes \ empirico-rationnelles.
)rationnelles appliquées