APPLICATION DE LA FOI AU SERVICE ET AU GOUVERNEMENT
DE l'Église (théologie pratique).
On appelle quelquefois l'ensemble des sciences qui traitent de ces matières, théologie pastorale. Cependant le nom de théologie pratique est plus usité et nous conserverons d'autant plus volontiers ce second terme, que le premier sert aussi à désigner une partie de cette science, celle qui traite de la cure d'âmes, etc., et qu'en employant ainsi un seul et même mot pour désigner le tout et la partie, on s'expose à de regrettables confusions.
Nous avons déjà indiqué le plan général de théologie pratique que nous proposons; il n'y a donc pas à le reprendre ici, et nous passons directement à l'examen détaillé des parties que nous y avons distinguées.
PREMIÈRE BRANCHE. — Service de V Eglise.
PREMIÈRE SECTION. — Service intérieur de f Église.
Cette section doit exposer les règles qui président aux divers actes du ministère pastoral, en d'autres termes, à la liturgie, à la prédication, à l'instruction religieuse, aux rapports de direction et de cure d'âmes
du pasteur avec ses paroissiens. De là quatre disciplines : la liturgique, l'homilétique, la catéchétique, la théologie pastorale.
Gomme la fonction essentielle du pasteur consiste à célébrer le culte public, il faut commencer par les sciences qui traitent de cet objet. C'est pourquoi nous mettons en tête de la théologie pratique la théorie du culte ou la liturgique. Elle doit reconnaître la nature du culte chrétien en général et les éléments qui le constituent. Elle peut être divisée en deux parties : la première qui détermine les principes, la seconde qui en montre l'application aux diverses circonstances.
Il faut d'abord que la liturgique démontre la nécessité du culte, puis qu'elle étudie les éléments dont il se compose : la parole et le symbole. Elle doit suivre l'histoire du culte, voir comment il s'est développé jusqu'à devenir ce qu'il est aujourd'hui dans une Eglise donnée et s'assurer que la forme adoptée correspond à la foi de cette Église. Les connaissances théologiques " seules n'y suffisent pas. En admettant que le symbole fait partie du culte, on a ouvert la porte à l'art; il faut donc que le liturgiste ne soit pas étranger à l'architecture, à la musique religieuse dont il fait un emploi direct et constant; il sera même bon que son esprit ne soit pas fermé aux autres manifestations du beau et que les formes différentes de l'art, que la peinture, la sculpture dans ce qu'elles ont de religieux, apportent leur concours à son travail.
A l'aide de tous ces éléments, religieux, historiques .
et artistiques on déter^iine ce que doit être le culte normal. Mais il faut que ce culte normal soit susceptible de se modifier suivant les temps et les circonstances. Le service public régulier n'est pas partout aussi développé, et, s'il peut être complet dans une grande église, on sera souvent obligé de le simplifier dans des temples plus petits, avec des communautés moins nombreuses et moins instruites. De plus, les services casuels, faits à cause d'événements particuliers, devront revêtir une forme spéciale, qu'il faudra déterminer. De là, une certaine variété clans l'uniformité, qu'il sera bon de multiplier encore pour éviter la monotonie. L'année ecclésiastique fournit l'occasion toute naturelle d'introduire, à certains moments, des éléments divers dans le culte. Un service de fête doit différer d'un service ordinaire, et, en dehors même des grandes fêtes, les temps marqués dans le calendrier ecclésiasticjue, l'Avent, le Carême, etc., doivent se distinguer des périodes où l'année chrétienne suit son cours sans fêtes particulières. Ainsi s'introduit dans le culte public une variété qui l'empêche de fatiguer les fidèles par des répétitions constantes, et qui cependant^ le fond restant le même, n'altère pas la grande unité de l'adoration de l'Église. La liturgique doit étucher toutes ces cjucstions et mettre le pasteur en état de comprendre le culte qu'il célèbre et de le diriger avec intelligence. C'est donc une science de premier ordre parmi celles qui préparent l'étudiant en théologie aux devoirs et aux fonctions du ministère évangélique.
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On peut considérer comme mie partie de la liturgique l'étude de ce qui se rapporte au chant sacré. Le pasteur doit en avoir une connaissance suffisante pour être bien orienté dans les recueils dont se sert son Église. Il doit connaître l'origine des cantiques et être en état de les employer à propos.
La liturgique a étudié les éléments fixes et impersonnels du culte chrétien, mais celui-ci contient en outre une partie variable et essentiellement personnelle au pasteur. La prédication a pris, dans la plupart des églises protestantes, une place beaucoup trop prépondérante; l'enseignement y a réduit l'adoration à un rôle tout à fait insuffisant, et il est nécessaire qu'une réaction s'accentue contre ce danger. Mais, pour être renfermée dans ses justes limites, la prédication n'en est pas moins une des parties essentielles du culte, et il faudrait bien se garder de lui faire tort. Une science spéciale doit s'en occuper et lui tracer ses règles. Elle a reçu le nom d'homilétique. Son rôle consiste à exposer les règles de la prédication chrétienne, elle doit faire connaître l'histoire du sujet, tant celle de la prédication que celle de la théorie qui la régit, puis elle s'occupera des règles qui ont été tracées et que l'on divise le plus souvent en trois parties : heuristique, dialectique et rhétorique.
Il ne faut pas prendre cette division dans un sens trop strict. Si ces parties se distinguent logiquement les unes des autres, elles sont cependant unies de telle sorte qu'on ne saurait les séparer sans dommage. La grande
tâche de l'homilétique sera d'apprendre à appliquer l'exégèse aux besoins de la prédication, à tirer de l'Écriture ce qui est propre à entrer dans le sermon, à toucher et à instruire. Si l'on s'en tient trop aux règles de l'école •et si l'on réduit l'homilétique à être surtout une étude extérieure, la forme de la prédication y pourra peut-être trouver son compte pendant un temps ; mais le fond en souffrira profondément. Rien de plus dangereux qu'une homilétique mal entendue ; peu de choses sont aussi funestes que d'apprendre aux étudiants à masquer par une rhétorique à peu près satisfaisante le vide et le néant du fond. Aussi devons-nous nous élever avec énergie contre la tendance, trop fréquente dans certains milieux, de faire prêcher les jeunes gens de bonne heure. Avant de donner il faut avoir acquis, et c'est leur rendre le plus mauvais service que de hâter le moment où ils auront à produire. Ceux qui sont bien doués pour la parole arriveront assez vite à faire des sermons qu'euxmêmes prendront au sérieux. Admirateurs de leurs périodes et de leurs gestes, ils croiront n'avoir plus à apprendre, ils tourneront toutes leurs facultés et tout ijeur talent du côté de la forme et passeront peut-être tout leur temps d'études à côté de la théologie, sans se douter qu'elle existe. Combien de pasteurs capables et fidèles on aurait pu faire de tous ces jeunes gens que l'on a gâtés, qui s'en vont prêchant à droite et à gauche dès leurs premiers semestres, recueillant les félicitations et les compliments des bonnes âmes et se persuadant de plus en plus que toute la théologie est dans la prédica-
tion et toute la prédication dans la rhétorique ! Sans doute, quelques âmes fortes résistent à ce régime débilitant; mais c'est certainement l'exception, et la plupart, sous le nom de pasteurs, deviennent des évangélistes, peutêtre un peu moins ignorants, mais à coup sûr beaucoup plus prétentieux que ne le sont en général ces serviteurs modestes et dévoués de l'Évangile. Mais peut-être nous accusera-t-on de tracer un tableau bien sombre et d'exagérer un mal qui n'est pas aussi général que nous le prétendons. Nous confessons volontiers que nous avons intentionnellement chargé nos couleurs ; nous avons cru que cela était nécessaire; car la tendance que nous signalons existe certainement, et c'est un devoir que de s'élever énergiquement contre elle. Ceux, qui veulent faire de l'homilétique l'art d'apprendre à prêcher, rabaissent les études de théologie au rang d'un apprentissage. Il faut combattre cette tendance funeste et maintenir que l'on ne peut bien enseigner que ce que l'on a appris, que les règles sont excellentes pour diriger dans l'emploi d'un bien acquis, mais que si elles devaient servir à aider à se passer du fond, mieux vaudrait qu'elles n'existassent pas, car elles seraient alors une calamité publique. Grâce à Dieu, il n'en est pas ainsi; dans un plan d'études bien organisé l'homilétique arrivera l'une des dernières, le danger qui nous effrayait sera écarté et le travail aura alors une grande et réelle utilité.
Mais la célébration du culte n'épuise pas ce que le pasteur doit faire pour le service de l'Église, et, pour
être moins public, le reste de sa mission n'est ni moins grand, ni moins important. Nous avons indiqué, comme formant transition entre le service public et celui dont le caractère est plus privé, la catéchétique ; elle expose les règles d'après lesquelles on doit introduire les catéchumènes dans la communauté chrétienne, après les avoir instruits dans la foi évangélique. La catéchétique proprement dite s'occupe surtout de ce qui est l'ordinaire dans l'état actuel de nos Eglises, de l'instruction religieuse de ceux qui ont été baptisés dans leur enfance et qui se préparent à la confirmation. Mais ce cas, le plus fréquent chez nous, n'est cependant pas universel. Dans les temps apostoliques, les premiers ministres de l'Évangile catéchisaient ceux qui n'avaient pas enpore reçu le baptême; aujourd'hui encore, ceux qui travaillent parmi les peuples non chrétiens ont à suivre la même pratique, à laquelle correspond une science que l'on a appelée kéryktique, halieutique, évangélistique, théorie des missions, etc., mais elle rentre plutôt dans le service extérieur de l'Eglise.
L'instruction religieuse se propose un double but : éveiller et développer le sentiment religieux dans l'âme du catéchumène, l'instruire des faits et des doctrines de la révélation. Il y a donc à la fois à lui donner et à tirer de lui. On a soutenu quelquefois que cet enseignement n'était qu'une apologétique appliquée. L'apologétique y joue certainement un rôle ; mais il nous semble exagéré de lui donner la prééminence. Il ne faut pas partir de l'idée que la foi est ébranlée dans ces jeunes
âmes que l'on instruit. A force de lesétayer d'arguments et de démonstrations, on ne peut que trop facilement faire naître l'idée que ces croyances, qu'il faut tant soutenir, ne sont pas bien solides par elles-mêmes, puisqu'on est obligé de recourir à tant de preuves. Le danger sera grand surtout lorsque ces preuves, comme il arrivera souvent, ne seront pas entièrement satisfaisantes. Les faits chrétiens sont si grands qu'aucune démonstration ne les peut embrasser complètement. Mieux vaut donc ne pas attribuer aux preuves du christianisme une importance trop grande, pour être obligé ensuite d'avouer qu'elles sont insuffisantes. Nous sommes donc très-décidément d'avis de ne pas commencer par démontrer la foi, mais de travailler à la faire naître et grandir dans les cœurs. Pour ceux qui arriveront ainsi à croire, le témoignage du Saint-Esprit en eux rendra toute démonstration superflue.
Pour ceux qui auraient le malheur de rester dehors, ce ne sont pas des preuves de raison qui les ramèneraient. Cependant il ne faut pas exclure de l'instruction religieuse toute argumentation. Souvent, en effet, on pourra par là détruire quelque scrupule, faire disparaître quelque secrète objection du cœur, et ceux à qui les démonstrations seraient inutiles pour eux-mêmes, pourront peut-être avoir besoin dans la vie, pour défendre leur foi ou pour y gagner leurs adversaires, de ces preuves qu'ils auront entendues. Il ne s'agit donc pas d'exclure l'apologétique de l'instruction religieuse, mais seulement de la réduire à sa place natu-
relie et de l'empêcher d'envahir ce qui ne lui appartient pas.
La catéchétique n'est pas une apologétique. Qu'estelle donc? Nous voyons, avant tout, dans l'instruction religieuse une exposition de la foi, une sorte de dogmatique élémentaire présentée à l'intelligence et au cœur du catéchumène. Celui-ci n'est pas un adversaire qu'il faut convaincre, c'est un ignorant que l'on doit instruire en même temps qu'une âme que l'Évangile n'a jusque-là qu'effleurée et qui doit maintenant en être pénétrée. Le contenu de l'enseignement sera donc doctrinal, la forme en sera directe afin d'agir autant que possible sur l'individu, et c'est pourquoi l'on a choisi avec la plus grande sagesse la forme éromatique qui, tenant l'attention continuellement en éveil, fait entrer plus complètement les choses dans l'esprit de l'élève et les met plus à portée de son cœur.
Mais l'enseignement public de la classe serait tout à fait insuffisant, si l'action privée et personnelle du pasteur ne venait s'y joindre. La cure d'âmes est une partie importante de l'instruction religieuse, et c'est par là que la catéchétique fait à la fois partie de l'activité publique et de l'activité privée du pasteur.
L'étude comparative des principaux livres de catéchisme formera une partie importante de notre science. On ne peut demander qu'on les examine tous ; chaque année en voit naître et mourir plusieurs ; la science ne peut évidemment pas perdre un temps précieux à l'analyse de ces productions éphémères. Il faut donc se
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•borner à ceux qui sont reçus ofiiciellement dans l'Église et à ceux qui jouissent d'une certaine autorité, sans cependant avoir obtenu cette sanction. Il faudra voir aussi ceux qui ont joué un rôle autrefois et ceux dont on se sert dans d'autres communautés religieuses, afin que chacun sache bien s'il doit préférer celui dont il se sert et pourquoi cette préférence.
Gomme tous les catéchismes fidèles reçus dans une même Église contiennent à peu près le même fond, la plupart d'entre eux ne se distinguent que par la méthode suivie. Mais c'est là une grosse question et il faut être bien au clair sur l'ordre que l'on adopte. Dans un travail d'introduction, comme l'est le nôtre, nous ne pouvons avoir à nous prononcer sur ce point ; une étude détaillée doit précéder les décisions à prencke et ce n'est pas ici le lieu de s'y livrer. •
On a voulu quelquefois faire entrer l'histoire biblique dans l'enseignement catéchétique. Il nous semble que c'est là une grande confusion. Le chrétien doit, sans doute, connaître l'histoire des faits pvangéliqueset de leur préparation. Mais il ne s'en suit pas que ce soit au cours d'instruction religieuse qu'incombe la tâche de l'en instruire. Ce sera le rôle de la famille et de l'école et, lorsque cette dernière n'y suffira pas, de l'école du dimanche; mais on ne peut en encombrer l'instruction religieuse proprement dite, qui n'est déjà que trop chargée. Il convient donc que la catéchétique se borne, pour préparer des membres utiles à l'Eglise, à les faire participer à la doctrine chrétienne.
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Mais, lorsque l'instruction ducatéchuménat s'adresse, non plus à des baptisés, mais à des hommes qui n'ont pas encore été reçus membres de l'Eglise, la tâche est profondément modifiée, et le travail peut s'appeler alors théorie des missions, non que le catéchuménat soit toute la mission, mais parce qu'il en est le point central autour duquel tout vient se grouper.
Dans un cours d'études théologiques ordinaires, il est fait peu de place à la théorie des missions. Nous croyons que c'est à tort et nous en parlerons dans le service extérieur de l'Eglise.
■ Par la catéchétique, le pasteur a commencé à passer de l'activité publique à l'activité privée. Cette dernière prédomine entièrement dans la théologie pastorale proprement dite, que l'on appelle aussi souvent prudence pastorale, et qui règle les rapports du pasteur avec les individus et les familles, et aussi (et là l'action publique reprend ses droits) avec les institutions de bienfaisance, les écoles, etc. Sans doute, par leur caractère essentiellement libre, la plupart de ces actes échappent à des règles fixes. Cependant, comme les droits du pasteur dans cette partie de sa mission ont des limites légales, il est nécessaire qu'il soit au courant de ce qu'il peut faire et de ce qui lui est interdit. Il y aura à étudier tout ce qui touche à ces droits, et, comme ces fonctions exigent un tact très-délié, il faudra savoir ce que l'expérience a enseigné dans ces matières à ceux qui se sont distingués par une activité pastorale particulièrement bénie.
On surcharge quelquefois la théologie pastorale d'une foule de connaissances pratiques qui peuvent sans doute occasionnellement être utiles au pasteur, mais qui n'ont aucun lien direct avec son ministère. Nous ne mentionnons donc que pour leur refuser tout caractère théologique les études médicales, agricoles, etc., que l'on a voulu quelquefois demander au pasteur. Il est évident que tout ce qu'il possédera de connaissances pourra trouver son emploi dans certaines circonstances particulières ; il sera bon par conséquent qu'il sache le plus de choses possible. Cette proposition est tellement vague qu'elle n'a presque plus de sens; c'est justement pour cela que nous l'avons choisie, et nous ne voulons pas préciser davantage.
Toutes ces sciences, liturgique, homilétique, catéchétique, théologie pastorale, règlent le service intérieur du pasteur dans l'Église ; nous passons maintenant à ce que nous avons appelé service extérieur de l'Eglise.
DEUXIÈME SECTION. — Scrvicé cxlérieur de l'Église.
Comme nous l'avons exposé plus haut, nous y faisons rentrer l'apologétique, la polémique et l'irénique, et enfin l'halieutique. Cette construction nous étant particulière, il est nécessaire de la justifier.
L'apologétique est le plus souvent placée dans la théologie systématique. Schleiermacher la fait rentrer dans sa théologie philosophique. Nous croyons qu'il y a là une confusion. Les éléments de l'apologétique sont.
il est vrai, empruntés surtout à la dogmatique ; mais ce qui classe les sciences dans la théologie, ce n'est pas tant la nature de leur contenu que leur but et leur emploi. Or la dogmatique et l'apologétique tendent à des buts absolument différents. La première est scientifique au premier chef; elle se préoccupe peu des conséquences que pourront avoir ses résultats; elle cherche le vrai indépendamment de ses applications, et dès lors sa place est indiquée dans la théologie pure. L'apologétique au contraire poursuit avant tout un objet pratique. Elle veut défendre la foi chrétienne des attaques dont elle peut être l'objet, la justifier des objections qu'on peut lui opposer et, en cela, elle est, non plus une science simplement théologique , mais une connaissance pratique et pastorale. Elle fait de larges emprunts à la théologie pure; mais les autres branches de la théologie pratique ne s'en abstiennent pas. Elle emprunte à la science ce qui est utile à la défense de la foi, la liturgique et la catéchétique, pour ne pas parler d'autres disciplines, prennent également ce qui concourt à leur objet. Il n'y a donc pas entre elles de différence sur ce point, et ce n'est pas cette raison qui nous empêchera de la mettre dans la théologie pratique. Mais pourrait-elle être ailleurs? Les écrits qui l'accouplent à la dogmatique se chargent eux-mêmes de nous montrer que ce n'est pas sa place; elle y vient maladroitement, ne se rattache à rien; on voit que l'auteur ne saitqu'en faire ; elle est un appendice malheureux du travail de systématisation. Dans la théologie pratique, au contraire,
elle prendra place tout naturellement et formera un anneau nécessaire du développement du service extérieur de l'Église.
Il faut justifier l'Église, aux yeux de ce qui n'est pas elle, de croire ce qu'elle croit ; il faut montrer à ceux qui sont dans l'Église pourquoi ses enseignements sont ce qu'ils sont. Il faut, en un mot, prouver à ceux du dedans et à ceux du dehors que le christianisme est la vérité; ce sera la tâche de l'apologétique chrétiennegénérale; l'apologétique d'une Église particulière aura de plus à démontrer que cette Église a bien saisi les enseignements chrétiens et qu'elle a raison dans ce qui la distingue des autres confessions.
Une telle science est-elle possible? On l'a contesté quelquefois. On a dit que les objections faites contre le christianisme étaient trop diverses et se modifiaient trop profondément suivant les temps et les milieux pour que l'on puisse faire un plan de défense applicable à toutes les circonstances et que, dans chaque cas particulier, la manière dont les attaques se présentaient devait faire modifier la défense. Nous n'y contredisons pas ; mais plus la défense devra être subtile et prête à faire front des divers côtés, plus il faut savoir ce que l'on fait. Il y a bien des manières d'attaquer une place de guerre et la défense en variera beaucoup ; cela n'empêche pas qu'il y ait une science de la défense, qui enseigne à ramener chaque cas particulier à une catégorie plus générale, pour laquelle on a tracé des règles. Il en est de même pour l'apologétique. Quelque infinie que pa-
raisse au premier abord la multitude des objections faites à la foi chrétienne, cependant toutes procèdent du cœur humain. En connaissant bien ce dernier, en étudiant les efforts qu'il fait pour se soustraire au joug de l'Évangile, on pourra prévoir presque à coup sur la nature des résistances qu'il opposera à l'action du christianisme. Depuis dix-huit siècles que la religion chrétienne se développe sur la terre, elle a été tellement attaquée et de façons si diverses qu'il semble que tout ce que le cœur humain peut contenir d'éléments de résistance ait été mis en œuvre à un moment ou à un autre, et les attaques prétendues nouvelles, que nous voyons se produire, ne sont guère que des copies plus ou moins perfectionnées des attaques passées. Il est probable qu'il en sera longtemps ainsi; en connaissant bien l'histoire de la défense du christianisme, on a donc bien des chances d'être suffisamment armé, à la condition que l'on sache distinguer sous sa forme spécieuse et nouvelle le vieil argument déjà souvent vaincu. Il y aura de l'imprévu, nous le savons bien, et il faut s'y attendre; mais presque toujours il n'y aura que les apparences de la nouveauté et non la réalité. L'apologétique sera donc bien avancée quand on joindra à la connaissance psychologique et à la clarté du coup d'œil une étude suffisante de l'histoire de l'attaque et de la défense.
Mais le christianisme ne saurait se contenter d'une situation, où il serait satisfait de ne pas perdre de terrain. Il prétend à la domination universelle. Il faut donc qu'il se préoccupe aussi de faire des conquêtes.
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Justifier sa foi ne lui suffit pas ; cette foi même exige qu'il s'efforce de la répandre. Il doit pour cela convaincre les autres croyances d'erreur, et c'est la polémique : montrer que dans cette erreur il y a une part de vérité qui peut servir de point d'attache pour le christianisme, et c'est l'irénique. Ces deux sciences, elles aussi, ont été mises souvent à la suite de la dogmatique. Les raisons qui nous empêchaient d'adhérer à cet arrangement pour l'apologétique pourraient être reproduites ici; elles auraient la même valeur; nous ne nous arrêterons donc pas à les présenter de nouveau.
Mais si la polémique et l'irénique peuvent contribuer à rendre les adversaires moins hostiles, elles ne suffisent pas à en faire des chrétiens, et, réduites à elles seules, elles ne seraient probablement jamais les instruments d'aucune conversion. Pour faire entrer dans l'Eglise ceux qui sont dehors, une action dirigée spécialement vers ce but est nécessaire. Cette action s'appelle missions, et la science qui en trace les règles, théorie des missions ou halieutique.
La connaissance en est indispensable aux pasteurs. Chacun en effet peut être appelé à faire œuvre de missionnaire. Tout pasteur rencontre des gens qui ont besoin d'être amenés ou ramenés au christianisme, et il faut qu'il sache comment se conduire avec eux. De plus, les missions parmi les païens sont entre les mains d'un grand nombre de sociétés, dont la pratique et les principes diffèrent en bien des points. Le pasteur doit pouvoir juger de ces dilTérences, pour diriger plus particulière-
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ment l'intérêt de ses paroissiens vers celles de ces associations dont les principes lui paraîtront justes. Aussi est-il urgent de faire entrer davantage la théorie des missions dans le cycle des études universitaires.
Pendant long-temps l'empirisme a seul régné dans ce domaine, et si la profonde piété de ceux qui s'occupaient de missions les a le plus souvent bien dirigés, cependant l'absence de théories a eu quelquefois de graves inconvénients. Depuis une vingtaine d'années, il y a une tendance marquée à faire des missions l'objet d'une science. On n'en est encore qu'aux commencements, il faut bien le reconnaître. Cependant des travaux considérables ont déjà été faits et, si le corps de la science n'est pas encore établi, du moins les éléments qui doivent la former se rassemblent peu à peu pour le jour où un esprit vraiment organisateur viendra s'en emparer et leur donner la vie.
La théorie des missions se rattache par bien des points à la catéchétique ; cependant elle ne se confond pas avec elle, comme on l'a voulu quelquefois. La catéchétique veut agir sur des individus déjà entrés dans l'Église et qui ont déjà participé à des degrés divers aux grâces, dont elle est dépositaire; l'halieutique, au contraire, travaille sur des étrangers qui n'ont pas même les premiers commencements; elle doit contenir bien des éléments dont la catéchétique n'a que faire; on ne peut donc les confondre, sans introduire dans les méthodes un désordre déplorable. Chacune des deux sciences doit donc se développer dans son indépendance,
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et les emprunts mutuels qu'elles ont à se faire n'aliènent pas leur liberté. Avec la théorie des missions se termine la série des disciplines qui se rapportent au service de l'Église. Il faut maintenant examiner celles qui ont trait au gouvernement de l'Eglise.
DEUXIÈME BRANCHE. — Gouvernement de VEglise.
Ici encore nous distinguons entre gouvernement intérieur et rapports avec les puissances extérieures. Le tout est généralement réuni sous le nom de droit ecclésiastique. Mais, comme les fonctions sont différentes, nous préférons établir deux sections.
Dans les contrées où le pasteur joint à son ministère certaines fonctions civiles, la connaissance du droit ecclésiastique lui est particulièrement nécessaire. Il a besoin d'y recourir à tout instant. Là où le rôle du pasteur est exclusivement spirituel, l'emploi pourra en être moins fréquent ; mais il faut néanmoins qu'il soit orienté dans ces matières, qu'il connaisse la limite de ses droits dans l'Eglise et la limite des droits de l'Eglise dans la société.
PREMIÈRE SECTION. — Gouvcmemenl intérieur de l'Égtise.
Pour pouvoir coopérer utilement au gouvernement intérieur de l'Église, la connaissance de trois choses est nécessaire : la constitution, l'administration et la discipline de l'Église.
L'étude de la constitution ecclésiastique doit porter non-seulement sur l'état actuel et présent d'une Église
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donnée, mais encore sur l'origine de cette constitution et sur les autres modes adoptés par d'autres Eglises. Gela est d'autant plus nécessaire que nous nous trouvons dans une époque d'extrême mobilité, que bien peu de groupes ecclésiastiques ont conservé intacte leur ancienne constitution et qu'aucun peut-être n'est arrivé à un état bien assis et durable. Le pasteur a donc naturellement à s'en occuper. Dans toutes les discussions auxquelles donnent lieu ces questions, il faut qu'il intervienne pour éclairer ses paroissiens et les empêcher de se laisser prendre aux pièges qui leur sont tendus ; il faut enfin que, comme chef de la communauté, il influe pour sa part sur les modifications qui peuvent être apportées aux lois qui la régissent.
L'administration ecclésiastique sera encore d'un emploi plus fréquent pour lui, il en doit connaître toutes les parties pour ne jamais dépasser ce qui lui est permis, comme pour ne pas rester en deçà de son droit dans des affaires où un pas de plus assurerait peut-être le succès.
Enfin la discipline ecclésiastique ne doit pas être négligée par lui. On n'est que trop tenté aujourd'hui d'oublier que l'Église a des droits disciplinaires sur ses membres. De peur d'empiéter sur le domaine de la société civile, on s'est presque généralement réduit à l'inaction. L'Eglise a le droit de châtier. Que les peines dont elle dispose soient purement spirituelles, nous y consentons, mais qu'elle abdique entièrement, c'est ce que nous ne pouvons pas admettre.
Il convient donc, par ces motifs divers, que le pasteur soit au courant de toutes ces questions. Il n'a pas le droit de les ignorer, car son ignorance pourrait être infiniment préjudiciable aux intérêts de la paroisse dont .la direction lui est confiée. Aussi insistons-nous, pour que les facultés de théologie reprennent l'enseignement du droit ecclésiastique, dont elles se sont laissé dépouiller et que les ministres de l'Église ne soient pas livrés désarmés aux directions souvent intéressées des hommes d'alTaire de la société civile.
DEUXIÈME SECTION. — Bappovts de CEgiise avec le dehors.
Si la discipline ecclésiastique ne regarde que l'Église, il n'en est pas de même de sa constitution et de son administration. Les Églises unies à l'État ont mille points de contact avec la société civile ; les Églises indépendantes elles-mêmes ont à tenir compte d'une foule de circonstances extérieures. De là, pour le pasteur, la nécessité de connaître les règles qui président à ces rapports. 11 faut qu'il ait une opinion raisonnée sur ces matières , pour pouvoir employer son influence au service des principes qu'il croit vrais et pour défendre l'autonomie à laquelle l'Église a droit et dont elle peut jouir, qu'elle soit unie à l'État ou qu'elle en soit séparée. Cette étude, que nous avons distinguée du gouvernement intérieur de l'Église, pour la clarté de la division, est tellement intimement unie et pour ainsi dire enchevêtrée avec les travaux indiqués dans notre
première section, qu'on n'arrive guère à les séparer, et que, en maintenant la distinction tliéorique, on sera obligé de réunir en pratique l'une et l'autre matière.
Aussi bien, aurions-nous de la peine à trouver un nom à donner à cette seconde section. Celui de politique ecclésiastique, qui aurait assez bien convenu, a une mauvaise réputation méritée, et nous n'avons pas voulu en entreprendre la réhabilitation. Nous en laissons le soin à ceux qui sont responsables de son triste renom et nous réunissons, sous le nom commun de droit ecclésiastique, tout ce qui se rapporte au gouvernement de l'Église.
Cependant la connaissance du droit ecclésiastique ne suffît pas à mettre en état de diriger l'Eglise; car à côté des intérêts temporels dont le droit s'occupe plus particulièrement, le pasteur est chargé d'intérêts spirituels dont l'importance est infiniment supérieure. Pour y suffire, les branches de la théologie pratique que nous avons classées dans le service de l'Église devront être mises à contribution. Chacune d'elles contient des éléments de gouvernement dont il faudra profiter et à l'aide desquels le clergé pourra, avec la grâce de Dieu, suffire à la tâche qui lui a été imposée.