LA THEOLOGIE
Presque tous les ouvrages dont nous venons de parler laissent beaucoup à désirer au point de vue de la classification. Les auteurs se préoccupent à peine de la recherche d'un principe unique dont tout le reste soit la conséquence et le développement; ils se contentent de constater Texistence des disciplines spéciales qui sont nées au sein de la théologie et d'en faire une énumération plus ou moins satisfaisante, en les groupant sous quelques rubriques traditionnelles, et cependant, si la théologie est réellement un organisme, si elle ne s'est pas développée au hasard et sans règle, il faut, de toute nécessité, qu'il y ait un premier principe duquel tout découle et auquel tout se rapporte. Tâcher de découvrir ce principe doit être notre première recherche.
Lorsque l'on considère la théologie du dehors, on y
voit un assez grand nombre de sciences diverses, dont l'objet, les méthodes et les procédés diffèrent considérablement les uns des autres, et l'on pourrait assez facilement croire que la théologie n'est pas une science par elle-même, mais la réunion de fragments d'autres sciences mis en commun dans un but pratique; telle partie semble appartenir à la philologie, telle autre à l'histoire, telle autre encore à la philosophie, et il faut bien reconnaître que cette observation serait vraie, si l'objet général que l'on poursuit n'était assez puissant pour fondre ensemble ces éléments hétérogènes.
Il est certain que la théologie fait beaucoup d'emprunts à d'autres sciences, que l'exégèse et l'histoire, par exemple, ne deviennent théologiques que par l'emploi qu'on en fait. Mais qu'importe si, après les avoir prises au dehors, elle leur imprime sa marque et les fait siennes par le caractère et la direction qu'elle leur donne? Tout ce qui peut résulter de cet aveu, c'est qu'à côté de ces disciplines, on reconnaisse l'existence possible de sciences profanes traitant des mêmes matières, d'une exégèse qui étudierait les premiers documents chrétiens, indépendamment de leur valeur religieuse, d'une histoire de l'Eglise qui ne serait qu'une branche de l'histoire générale. Je ne vois pas ce que la théologie pourrait perdre à reconnaître la possibilité de ces sciences; je vois bien plutôt ce qu'elle gagnerait à ne plus considérer comme théologiques certains travaux qui ont aujourd'hui la prétention de l'être et qui, par leur direction et leur esprit, n'ont aucun titre à cet honneur.
Ce n'est donc ni par sa méthode ni par son contenu qu'une science est théologique; c'est uniquement par son objet. Lorsqu'une connaissance concourt au but que se propose la théologie, elle devient théologique dans la mesure où elle tend à ce but, elle en perd le caractère dans la mesure où elle s'écarte de ce but pour en poursuivre un autre. Quel est donc le but de la théologie?
Pour le déterminer, il faut commencer par définir la théologie. Une définition claire et bien faite devra, si elle est suffisante, contenir en germe tout ce que la suite aura à développer.
La religion, en tant qu'elle est objet de la connaissance, donne naissance à un certain nombre d'idées. Étudier ces idées, les définir en elles-mêmes, dans leur origine, dans leurs rapports mutuels, dans leurs conséquences, c'est l'objet d'une science que l'on appelle théologie. Au sens le plus général du mot, la théologie est donc la science de la religion. Toute religion donne naissance à une théologie, qui sera plus ou moins rudimentaire, ou plus ou moins parfaite, selon que la religion qui en est l'objet aura atteint elle-même un degré plus ou moins élevé de pureté. Les religions puériles ou abominables des peuples fétichistes peuvent comme les autres avoir une théologie ; seulement cette théologie ne vaudra que ce que vaut la religion. Les nations dont les croyances reflètent une pensée religieuse plus profonde ou plus compliquée auront une théologie d'un ordre supérieur, vraie dans la mesure où l'est la religion, à qui elle doit son origine.
^ ' Aussi n'y a-t-il de théologie véritable que dans la religion vraie, le christianisme. Nous pouvons donc, après ces quelques mots, laisser là les autres cultes, et ne nous occuper que de la théologie et de la religion chrétiennes.
La théologie chrétienne est la science de la religion chrétienne. Elle a donc à étudier les idées qui découlent du christianisme, à les prendre à leur source pour les suivre dans leurs conséquences; mais c'est encore là une tâche assez vague qui demande à être précisée.
Et d'abord le christianisme n'est pas une unité; il s'est divisé en plusieurs branches; des différences notables séparent ses adhérents en plusieurs groupes. Or ces distinctions portent surtout sur des idées, nous ne voulons pas encore dire sur des doctrines. Si donc la théologie est l'étude des idées religieuses des chrétiens, il y aura autant de théologies qu'il y a de manières de penser parmi les chrétiens, une théologie catholique et une théologie protestante, et dans cette dernière une théologie luthérienne, une théologie réformée, etc. Sans doute, il y a entre elles bien des points communs, des parties entières pourront être les mêmes ; mais il y aura aussi des différences qui seront d'autant plus profondes que le mouvement de pensée sera plus divergent. Il y a autant de théologies que de groupes religieux parmi les chrétiens, autant que d'Eglises distinctes et, même
là où les liens de la communauté religieuse se sont relâchés, autant que de théologiens ou d'écoles de théologiens.
Mais, si la théologie doit découler tout entière d'un premier principe, à chaque point de vue correspondra une construction différente de la science. Le plan fait pour les uns ne saurait convenir absolument aux autres, et, pour l'approprier à leur usage, ils seront obligés de le modifier dans la mesure où leur conception diffère de celle pour qui le plan a été fait. Les modifications pourront être souvent presque insignifiantes; entre deux groupes voisins elles pourront ne porter que sur des détails; mais elles n'en existeront pas moins pour ceux qui veulent être clairs et logiques.
Donnons un exemple pour être compris; dans un plan de théologie spéculative approprié aux besoins de notre Eglise, la doctrine des sacrements est un des facteurs essentiels ; si l'on attachait une moindre importance à cette doctrine, la construction deviendrait boiteuse ; ceux, donc, qui considèrent les sacrements comme n'ayant pas la valeur que nous leur attribuons, ne pourraient, si tant est qu'ils en eussent envie, s'approprier notre plan qu'en le remaniant sur^ ce point ; ce remaniement en entraînerait d'autres et l'on serait ainsi amené à une refonte d'une grande partie du travail. En résumé, chaque religion a sa théologie; dans le sein du christianisme chaque Eglise particulière a la sienne; dans le sein des Eglises divisées, à côté de la
théologie ecclésiastique ou orthodoxe, chaque tendance indépendante a sa théologie , et les ressemblances, quelque nombreuses qu'elles soient, ne doivent pas faire perdre de vue les différences.
Jusqu'à présent nous n'avons parlé de la théologie que comme d'une science pure, indépendante de ses applications; on peut la concevoir de cette façon; mais ce n'est pas ainsi qu'elle se présente généralement. Le nombre de ceux qui étudient la théologie, abstraction faite de son emploi dans la pratique, est infiniment restreint. Presque tous l'abordent comme une science d'application qui doit les conduire à des résultats de l'ordre pratique. Le but des études de théologie est, à de très-rares exceptions près, de former des pasteurs. 11 en résulte pour les facultés de théologie l'obligation d'enseigner la science, surtout en vue de ses applications. De même que les facultés de médecine veulent avant tout faire des médecins, les facultés de droit, des jurisconsultes, le premier but et le premier devoir des facultés de théologie c'est de préparer des pasteurs. 11 s'en suit que cette science pure dont nous parlions doit être appropriée à l'objet que l'on se propose. Elle ne doit plus être seulement la science des idées religieuses de l'Eglise, mais encore la science de l'application de ces idées aux besoins de l'Église ; elle doit poursuivre le but que Schleiermacher avait déjà posé à
la théologie : le service et la direction de l'Église. Mais la science pure n'y perdra rien ; comme c'est des principes que découlent les applications, il faut bien commencer par étudier les principes. Y renoncer serait se condamner à un empirisme mesquin, et les principes négligés sauraient bien se venger dans la pratique de l'oubli qu'on en aurait fait, par toutes sortes d'excentricités et de bizarreries dans lesquelles tombent généralement ceux dont les études premières ont été insuffisantes.
On rencontre quelquefois des hommes qui, faute d'études, voudraient réduire la préparation du pasteur à un apprentissage. Grâce à Dieu, ce point de vue est moins fréquent aujourd'hui qu'il ne l'était il y a trente ans. Cependant on s'y heurte encore de loin en loin. Nous ne nous attarderons pas longtemps à le réfuter; nous nous contenterons de signaler l'outrecuidance qu'il y a à vouloir enseigner ce qu'on n'a pas appris, et où donc l'apprendrait-on, sinon là où on l'enseigne, sur les bancs de la faculté? C'est là, nous dit-on, un point de vue charnel ; le Saint-Esprit choisit ses serviteurs et les prépare lui-même à ce qu'il leur donne à faire. Loin de nous la pensée de méconnaître le rôle du Saint-Esprit dans la direction et le gouvernement de l'Église, dans l'appel de ses serviteurs. Mais il nous paraît infiniment plus respectueux de ne pas le faire intervenir ainsi en dehors de la règle et de l'ordre que Dieu a établis. Dieu est un Dieu d'ordre et il se sert des moyens ordinaires pour conduire son Église. Les très-rares exceptions
que l'on rencontre sont précisément bien caractérisées comme exceptions, et ne font que confirmer la règle. La règle est que, pour enseigner, il faut savoir et que, pour savoir, il faut avoir appris. Hors de là, il n'y a que désordre et confusion; et pour vouloir chercher la science ailleurs que là où en sont les dépositaires réguliers et autorisés, il faut une dose de présomption et de confiance en soi-même que nous ne souhaitons à aucun de nos futurs pasteurs.
Ne nous préoccupons donc pas de quelques excentriques et cherchons quelles sont les connaissances nécessaires à celui q^ui aspire à être un des directeurs de l'Église.
II doit savoir ce que croit son Église, pourquoi elle le croit, comment elle le met en pratique. De là trois parties dans la théologie: l'exposition de la foi de l'Église, l'épreuve de la foi de l'Église, l'application de la foi de l'Eglise à ses besoins. Celui qui possédera ces trois points d'une manière parfaite connaîtra toute la théologie. Mais nul n'arrive à cette connaissance parfaite, le savoir du plus érudit est toujours fragmentaire. Aussi arriver au but est un idéal que nul n'atteint, mais s'en rapprocher le plus possible est le devoir de chacun.
Dès les premières lignes de cette étude, nous avons assigné à la méthodologie un double but : déterminer les bornes de la théologie vers le dehors, établir au
dedans son organisation. De là deux parties dans ce travail : la première, générale, étudiera la théologie dans ses rapports avec les autres sciences; la seconde, particulière, recherchera les liens qui font un ensemble organique des diverses disciplines théologiques.