‹ Essai de méthodologie des sciences théologiquesChapitre 5 sur 15 · DANS SES RAPPORTS AVEC LES AUTRES SCIENCES · texte numérisé non relu

DANS SES RAPPORTS AVEC LES AUTRES SCIENCES

Pas plus qu'aucune autre science, la théologie n'est absolument indépendante du reste du savoir humain. Elle occupe sa place dans l'ensemble des sciences, et se trouve avec les autres branches de connaissances dans un rapport constant d'échange, leur empruntant et leur prêtant tour à tour.

Le théologien ne vit pas isolé des autres hommes et des autres savants; les recherches et les résultats de ceux qui défrichent un champ voisin ne peuvent lui être indifférents et doivent être mis à profit par lui, comme aussi ses voisins ne pourraient vouloir ignorer les travaux auxquels il se livre que par un préjugé peu digne de la vraie science. II faut que les vrais savants, quel que soit le domaine qu'ils ont choisi, restent en rapport les uns avec les autres et s'éclairent les uns les autres de leurs lumières.

Puisque la science est un tout, que l'impossibilité où se trouve un seul esprit de l'embrasser complètement

a fait partager en plusieurs portions, aucune partie n'est tout à fait indépendante, mais chacune a besoin des autres. Cependant toute discipline n'est pas également voisine de toute autre. Il en est avec qui les rapports seront plus fréquents, d'autres avec qui ils seront plus rares. Le théologien aura plus souvent besoin d'histoire ou de philologie que de droit ou de sciences naturelles. Puis donc qu'on ne peut lui demander de tout savoir, il faut choisir entre les sciences, déterminer celles qu'il lui faut d'une manière plus immédiate et celles dont il ne fera qu'un emploi plus éloigné.

Il faut d'abord que le théologien ait reçu l'instruction classique ordinaire de nos lycées et collèges. Qu'est-ce que cela veut dire? Gela signifie que l'ensemble de la science générale étant un, il y a une base commune sur laquelle tout doit reposer, et qui est le fondement nécessaire de tout édifice scientifique. Le magistrat, le médecin, l'homme du monde même, ont dû. passer par là ; il faut que le théologien s'y soumette également. Il en a même en un sens plus besoin que tout autre, car plus qu'eux tous il aura dans ses études spéciales à recourir à ce qu'il aura appris au collège. Tandis que le médecin, par exemple, se spécialise presque aussitôt et ne poursuit pas plus loin la plupart'des branches dans lesquelles il a été instruit, le théologien, au contraire, est obligé de recourir à

presque toutes. S'il peut laisser un peu à l'arrière plan ce qui est sciences exactes ou naturelles (et il fera même mieux de l'éviter), il doit pousser plus loin ses études de langues, d'histoire et de philosophie ; car ces trois branches lui sont d'un usage de tous les instants dans les travaux nouveaux qu'il entreprend. En d'autres termes, il aura besoin, avant tout, des sciences morales et n'aura que des rencontres moins fréquentes avec les autres disciplines.

Mais ce n'est pas à ce point de vue, relativement inférieur, de « ce qu'il faut apprendre » que nous voulons nous placer. Nous désirons, autant que possible, entrer dans le fond même des choses et voir quelles sciences ont avec la théologie une parenté rapprochée, quelles autres n'ont avec elle qu'une affinité plus éloignée. »

Nous avons assigné à la théologie un triple but : exposer, éprouver et appliquer la foi de l'Eglise. Dans quelle mesure cela est-il possible sans avoir recours à des emprunts faits à d'autres sciences? La réponse à cette question nous donnera en même temps le degré de dépendance ou d'indépendance de la théologie.

Exposer la foi de l'Eglise est possible à la rigueur, sans s'adresser au dehors ; et si c'était là toute la théologie, elle pourrait vivre de son fonds et se passer des autres sciences.

— SS- II en est tout autrement de notre seconde tâche, éprouver la foi de l'Église. Dans la longue carrière qu'elle a parcourue depuis sa naissance, la théologie a touché à tout et a voulu tout régenter. Il s'en suit que rien ne lui est resté étranger; il n'est guère de science avec qui elle n'ait eu à un moment donné des points de contact et dont par conséquent elle n'ait dans une certaine mesure été affectée.

Le théologien complet devrait donc tout savoir. Mais, en pratique, cela n'est pas possible ; et il doit se borner à ce qui touche de plus près à son domaine. Nous ne voulons pas anticiper sur la suite de cet essai; cependant nous pouvons dire, dès maintenant, sauf à en fournir plus tard la justification, que l'on éprouve la foi de l'Eglise par l'étude de l'Écriture sainte, de l'histoire de l'Église et de la théologie spéculative ou philosophique. Or aucune de ces trois branches ne peut se suffire à elle-même, mais toutes ont besoin de secours pris en dehors de la théologie ; et la philologie, l'histoire profane, la philosophie, y sont des auxihaires indispensables. Nous remettons à la méthodologie spéciale le détail de l'emploi qu'on en doit faire ; nous nous en tenons ici aux généralités ; nous nous bornons à constater que la théologie en a besoin ; par conséquent, elles ont avec elle des rapports. La théologie leur fait des emprunts et ce qu'elle emprunte, elle se l'assimile jusqu'à un certain point, elle en fait, si on peut ainsi parler, des connaissances théologiques du second degré. On a ainsi une philologie sacrée, une histoire profane, au point de

vue théologique, une philosophie au point de vue religieux, et ces sciences font naturellement partie de la propédeutique théologique.

Indépendamment de l'instruction classique qu'il a reçue, le jeune théologien a donc besoin de cette préparation spéciale, avant d'aborder l'étude des questions qui vont l'occuper; et ainsi se légitime l'institution de ce que l'on appelle ordinairement les sections préparatoires des facultés de théologie. On y complète en vue de la théologie l'instruction générale du candidat, on approprie à ses nouvelles recherches ce qu'il a déjà appris, on commence à donner à ses préoccupations une direction théologique.

Mais, pour être les premières et les plus utiles de nos sciences auxiliaires, ces trois branches n'épuisent pas ce que le théologien a besoin de connaître. Dans une propédeutique complète, on fera aussi une large part aux sciences naturelles, on préparera celui qui va chercher à saisir, dans la mesure du possible, ce que l'on sait de Dieu, à voir et à admirer Dieu dans les œuvres de la nature matérielle et l'on permettra à son regard de voir plus loin et de plus haut dans l'ensemble de l'univers.

D'autres sciences encore pourraient être introduites dans ce cadre et il y aurait tout avantage à ce qu'elles le fussent, dans la mesure où le permettraient le temps et les forces d'enseignement dont on pourrait disposer.

Mais, faute de mieux, les sciences morales suffiraient à mettre en état d'éprouver la foi de l'Église.

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Quant à la troisième partie, la mise en pratique des résultats acquis, pour le service et le gouvernement de l'Église, comme la première, elle pourrait à la rigueur s'édifier elle-même; cependant il serait désirable que quelques connaissances auxiliaires vinssent encore se joindre à celles que le théologien a déjà amassées. Les beaux-arts, et en particulier la musique, seraient d'une grande utilité pour bien comprendre la théorie du culte, où l'élément esthétique doit avoir sa place. Le droit ecclésiastique sera mieux compris par celui qui ne sera pas trop ignorant des fondements des lois qui régissent la société laïque. Quelques connaissances de la vie pratique seront même souvent les bien venues à celui qui s'occupe de théologie pastorale et lui feront discerner plus sûrement ce qui est de l'ordre du possible, de ce qui rentre dans le domaine des chimères.

Ce que le théologien a besoin de savoir en dehors de la théologie n'est, on le voit, pas peu de chose. Le grand nombre ne parviendra pas à acquérir toutes ces connaissances, et alors, quelque regrettables que puissent être ces lacunes, il ne faut pas hésiter à sacrifier la propédeutique à la théologie, et non la théologie à la propédeutique.

Toutes ces sciences, indépendantes par leur nature de la théologie, en deviennent dépendantes dès l'instant où elles servent au théologien. Mais il importe

de ne pas prendre pour un asservissement ce rapport de dépendance. Bien au contraire, plus le théologien en a besoin, plus il en tire un service immédiat et direct, plus il importe qu'il les respecte. Ce sont des instruments qu'il reconnaît lui être utiles et dont il se sert. Mais s'il les fausse pour les mettre mieux d'accord avec ses vues, il n'est plus en droit d'en attendre un usage satisfaisant. En sortant de leurs méthodes les sciences auxiliaires de la théologie, en leur assignant des limites qu'elles n'ont pas naturellement, en leur imposant des résultats, on se prive de toute l'autorité scientifique qu'elles peuvent apporter aux travaux du théologien. Si l'on ne respecte pas dans la philologie sacrée les règles de la philologie générale, on ne peut revendiquer pour les résultats obtenus aucune valeur philologique, et dès lors à quoi bon réclamer le secours de la science des langues? Si l'on force l'histoire profane à dire ce que l'on attend d'elle, quelle autorité historique auront les travaux ainsi accomplis?

En somme, il faut se servir des sciences auxiliaires en les respectant. Telle est la règle générale de .leur emploi. Quant à leur application dans le détail, nous l'examinerons à propos des disciphnes théologiques qui y recourent.

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