LIVRE DEUXIÈME
De la Slg^lfleailon des Moto»
Nous avons déjà eu occasion de faire remarquer que les langues n'avaient été inventées que pour mettre les hommes à même de pouvoir se transmettre les connaissances qu'ils possèdent et de se communiquer leurs idées, et nous avons ajouté que les mots qui servaient à cette communication ne représentaient absolument rien par eux-mêmes, mais seulement ce que Ton est convenu de leur faire désigner. 11 est donc essentiel, pour que ce but soit atteint, que chacun sache quelles idées on a eu intention de représenter par chacun des mots dont on se sert.
Outre les mots qui désignent ou une substance, ou une de ses qualités, ou une de ses propriétés, ou une des actions de cette substance, il a fallu
des mots pour représenter les rapports de ces différentes choses entre elles, et même quelquefois des rapporte conventionnels; mais, comme les poètes ont personnifie, et par suite, transformé en substance certaines qualités, certaines actions et certains rapports, et que certains philosophes ne sont point exempts du même reproche, et qu'en dénaturant ainsi ces objets ils ont détourné les mots de leur signification primitive, il n'est pas très*étonnant qu'on ait fini par ne plus s'entendre, alors même qu'on a voulu en appeler au raisonnement, qui ne peut conduire à la vérité qu'autant que les données primitives sont ellesmêmes exactes.
Aussi nous chercherons, dans les chapitres suivants, à nous rendre compte de la signification précise de quelques mots dont les philosophes ont fait le plus fréquent usage.
Il y a une foule de personnes qui disent qu'on ne doit pas s'occuper de certains sujets, parce qu'ils dépassent l'intelligence humaine et que nous ne pouvons nous en former que de fausses idées. Examinons au juste la valeur de cette assertion.
Pour chacun de nous, l'idée que nous attachons à un certain mot comprend seulement les idées des qualités et propriétés que nous avons
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reconnu appartenir à l'objet que ce mot désigne, et non pas les idées de toutes les qualités que cet objet possède peut-être, mais que nous nelui avons pas encore aperçues. Par exemple, l'idée que nous nous formons de la lune comprend les idées de couleur et d'étendue^ mais ne comporte nullement ridée d'odeur; nous ignorons complètement quelle odeur peut avoir la lune; nous ne savons même pas si cet astre est susceptible d'impressionner l'odorat. Cette idée d'odeur n'a pu nous être suggérée que par une demande que nous nous sommes faite à nous-mêmes.
Il est très-vrai qu'il y a une foule de questions auxquelles nous serons toujours dans Timpossibilité de répondre; mais remarquons bien que ce n'est pas notre intelligence qui se trouve en défaut, mais bien l'expérience qui nous manque. Pour qu'une demande ne se réduise pas à un vain son, il faut que les mots qui composent cette demande soient connus d'avance, et que nous entendions le sens de cette demande, que nous comprenions ce dont il s'agit. Par exemple, quand on nous interroge pour savoir s'il y a des mers dans la lune, des fleuves, des montagnes, une atmosphère, nous pouvons bien ne trouver aucune réponse satisfaisante ; mais cela vient de ce que nous n'avons pas été h même de vérifier si
ces choses existent, oui ou non, dans la lune, et non de Tobscurité de ces idées. Si les mots de mer, de fleuve, de montagne ne nous avaient pas été connus d'avance, il n*y aurait point eu réellement de demande faite.
On ne peut pas avancer que nous avons de fausses idées, des notions inexactes sur ce que nous avons nommé idées simples, mais on peut bien dire que nous en faisons quelquefois de . fausses applications. Ainsi, par exemple, on peut dire qu'une substance est bleue, carrée et en repos, tandis qu'elle est effectivement jaune, ronde et en mouvement, et appliquer ainsi à tort à une substance des qualités qu'elle ne possède pas; mais les idées de ces qualités ne sont point fausses en elles-mêmes, et chacun les conçoit absolument de la même manière.
Il y a sans doute une foule de sujets qui outrepasseraient notre intelligence; mais ces sujets ne peuvent nous embarrasser, puisque les mots qui les représenteraient n'ont aucun sens pour nous.
Pouvons-nous avoir une connaissance complète d'un objet? Pour répondre à cette question il est indispensable de parfaitement s'entendre sur ce que veut dire le mot connaissance.
Dans la connaissance d'un objet il y a ordinairement deux buis que nous nous proposonst
Le premier est de rexaminer avec assez de soin pour être certain de le reconnaître lorsqu'il se représentera de nouveau en notre présence, et de pouvoir faire une énuraération assez complète de ses qualités pour qu'à l'audition de son nom on ne puisse le confondre avec nul autre objet. Quant à ce premier but, il est assez facilement atteint, et même, le plus souvent, pour distinguer un objet d'un autre, il n'est nécessaire d'avoir égard qu'à un petit nombre de ses qualités; la forme d'un objet, que nous obtenons au moyen de la qualité d'étendue, suffît presque toujours à elle seule pour nous faire distinguer un corps d'un autre corps.
Aussi il est bien permis de donner un nom à un objet alors qu'on n'en connaît pas toutes les qualités ; il suffit qu'elles soient en assez grand nombre pour que nous ne confondions pas cet objet avec un autre. Ainsi, par exemple, la lune, qui n'impressionne que le sens de la vue, et, par suite, dont nous ne connaissons que la couleur et rétendue, est néanmoins assez bien connue de nous pour que nous ne la confondions pas avec un des autres corps de la nature.
Le second but que l'on se propose quelquefois est d'examiner l'influence que cet objet peut exercer sur les autres corps qui l'entourent; de se
rendre compte des modifications qu'il a déjà subies et de celles qu'il doit éprouver par la suite ; enfin y de reconnaître les propriétés qu'il a eues» celles qu'il possède dans le moment et celles qu'il pourra acquérir par la suite ; et il est bien rare que ce second but soit complètement atteint
Comme nous venons de le dire, il n'est pas nécessaire de se rappeler ou même d'avoir connu toutes les qualités d'un certain objet pour avoir la certitude de le distinguer de tout autre; mais on doit bien se garder ou d'affirmer qu'un corps possède une certaine qualité avant d'avoir pu le vérifier, ou de nier que ce corps puisse avoir une certaine propriété parce qu'on ne s'est pas trouvé à même de s'en assurer.
Un corps ne change pas de nature parce que nous avons négligé de reconnaître quelques-unes de ses qualités, ou parce que nous parvenons à en reconnaître quelques autres que nous n'avions pas aperçues auparavant; ce corps sera seulement plus ou moins bien connu de nous. Il est clair qu'il ne suffit pas de mal examiner un corps, d'omettre dans sa description quelques-unes de ses qualités, pour crééer une nouvelle substance à laquelle on donnera un nom arbitraire. Ainsi, par exemple, le mot matière est le nom d'un corps
mal défini ; et le mot matière est vide de sens toutes les fois qu'il n^est pas le synonyme du mot corps, comme quand il est employé dans Texpression de matière première, où il est l'équivalent de matériaux.
W^em lioMft eoMBiaiM ei des IVom» cI« ummAre»
Quand deux corps sont identiquement les mêmes, et, par suite, nous font éprouver les mêmes sensations nous n'avons plus aucun moyen do les différencier l'un de l'autre. Nous donnons, comme de raison, le même nom a ces deux corps, et, quand nous avons besoin de les distinguer l'un de l'autre , nous le faisons en ayant égard à d'autres objets voisins, en rendant compte des lieux qu'il$ occupent pour le moment.
Maintenant, quand deux objets sont tout à fait semblables, qu'ils ont les mêmes qualités et ne diffèrent que par le volume, on est encore convenu de donner le même nom à ces deux objets, et, en effet, si l'on multipliait trop les noms, on surchargerait tellement la mémoire que toute langue deviendrait impossible.
Si alors on a besoin de différencier un de ces objets de l'autre, on peut ajouter à son nom un des adjectifs grand ou petit; mais, si un de ces adjectifs sufQt pour qu'on ne confonde pas un de ces objets avec l'autre , il ne précise pas bien en quoi consiste leur différence. Quand on a besoin de plus de précision, on fait précéder un de
ces mots du nombre qui exprime le rapport du volume de ces deux objets.
Remarquons ici qu'on n'a besoin d'avoir égard au volume d'un objet pour le différencier d'un autre que quand il est question de deux corps de même nature portant le même nom. Ainsi, par exemple, quand on parle d'un chat et d'un arbre, il n'est pas nécessaire de dire si l'arbre est grand ou petit pour qu'on ne le confonde point avec le chat ; mais, quand il est question de deux chats, comme ces animaux ont reçu le même nom, il devient indispensable qu'on ajoute quelque adjectif au nom de l'un d'eux, pour qu'on puisse les distinguer. Ce qu'on ajoute exprimera ce en quoi ils diffèrent, soit par le volume, soit par toute autre chose.
Maintenant, supposons que nous ayons une réunion de corps de même espèce, et qu'on veuille distinguer celte réunion de l'un de ces corps, ou bien d'une autre réunion de mêmes corps; comment nous y prendrons-nous? Pour cela il suffira d'ajouter au nom commun de ces corps un mot qui sera le nom de cette réunion. Le. nom de cette réunion, qu'on appelle nom de nombre, est aussi le nom du rapport du volume de cette réunion au volume de l'un de ces corps pris pour unité de comparaison ; c'est par la compa-
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raison du volume d'une réunion de corps de même espèce avec le volume de l'un d'eux que l'on a obtenu les nombres.
Les nombres peuvent être regardés comme les noms des rapports ou d'une certaine durée de temps avec un temps pris pour unité de comparaison, ou bien d^une certaine étendue avec une autre étendue prise pour unité de mesure { bien entendu que l'unité sera de même nature que l'étendue dont on s'occupe), c'est-à-dire le mètre s'il s'agit de longueur, le mètre carré si Ton s'occupe d'une surface, et le mètre cube s'il est question de volume ou de capacité. Quand, après le nom d'un de ces rapports, on joint le nom commun des corps comparés, on dit que c'est un nombre concret, et quand on fait abstraction du nom commun de ces corps, et qu'on n'exprime que le nom du rapport, on donne à ce mot le nom de nombre abstrait.
Les nombres sont des espèces d'adjectifs qui ne représentent rien par eux-mêmes, et qui n'ont de signification qu'autant qu'on sait d'avance quel est le nom commun dont on fait abstraction, quelles espèces d'objets on a eu à comparer. Un rapport ne peut surgir que d'une comparaison, et omettre d'indiquer les corps que l'on a eu â comparer, c'est enlever l'idée que
Ton attache au mot qui représente ce rapport.
Quand on a eu a comparer deux corps parfaitement semblables et ne diiTérant que par le volume, on a cherché combien de fois le plus grand contient l'autre, et le nom qui exprime ce nombre de fois est le rapport du volume des deux corps. On aurait pu aussi comparer chacun de ces corps avec une unité factice, un petit corps par&itement semblable aux deux autres et dont les dimensions eussent été déterminées d'avance.
Nous venons de dire que les nombres sont les noms des rapports entre deux étendues de même nature ou entre deux laps de temps; évidemment il n'y aurait eu aucune espèce de rapport, et par suite aucun nombre possible, si l'un des deux termes du rapport n'existait pas, ou bien nous était totalement inconnu.
On peut encore obtenir des nombres en les combinant entre eux par une des quatre opérations de l'arithmétique. On définit un nombre une réunion d'unités de même espèce, et, par suite de celte défmition, un nombre augmente* si on y ajoute un autre nombre ou si on le multiplie par un autre, et il diminue en le divisant par un autre nombre ou en en retranchant un autre.
C'est h tort que quelques personnes ont admis
que, parmi les nombres, il y en avait un qui se nommait l'infini, car Yiôée que nous attachons au mot de nombre ne serait plus applicable à cette nouvelle espèce de nombre, puisque les quatre opérations dont nous venons de parler ne lui feraient subir aucun changement.
On a encore dit que I/o était le symbole de rinfini; mais ce signe I/o ne représente absolument rien , puisqu'il n'y a aucun rapport possible entre l'unité et zéro, c'est-à-dire quelque chose qui n'existe pas.
• Nô^ connaissances sont basées sur l'hypothèse que les objets de la nature, l'homme compris, restent à peu près constamment dans le même état; et, en effet, si les corps qui nous entourent changeaient de forme d'un jour à l'autre, nous ne pourrions les distinguer les uns des autres, ou bien si, les objets restant les mêmes, nous changions nous-mêmes de nature, les mêmes objets nous impressionnant différemment d'un moment a l'autre, ils ne pourraient être reconnus de nous.
Il est bien vrai que plusieurs corps subissent des changements; mais comme ordinairement ces changements ne s'opèrent que lentement et d'une manière presque insensible, ils n'arrêtent point ainsi la connaissance. Il est bien évident que, lors même que l'on s'est aperçu qu'un corps a
subi un léger changement, on n*a pas dû pour cela lui donner un nouveau nom ; car» par exemple» si Ton s'était avisé de changer le nom d'un certain arbre dès qu'il perd une feuille ou dès qu'il lui en pousse une nouvelle, on aurait ainsi tellement multiplié les noms que l'on ne pourrait plus parvenir à s'entendre.
C'est par la même raison, pour ménager la mémoire, que l'on a donné le même nom aux objets qui ont de la ressemblance entre eux. Cette méthode de classification est un des n^eilleurs moyens que l'on ait trouvés pour faciliter l'acquisition des connaissances.
On appelle nom commun un mot qui convient à plusieurs objets semblables, et le nom est d'autant plus commun^ d'autant plus général, qu'il s'applique à un plus grand nombre d'objets.
Cette méthode de généralisation est tout h fait indispensable dans les langues et dans toute espèce de sciences. Plus on généralise, et plus le nom commun qui désigne cette généralité est simple, dans le sens qu'il comprend un moins grand nombre d'idées, qu'il comporte un moins grand nombre de qualités. Mais remarquons bien en même temps que plus on tend à généraliser, ou, autrement dit, plus le nom estcommun, moins il fait bien connaître un des objets qu'il repré-
sente, plus il peiU y savoir de différence entre deux des obj^ que ce mot désigne ; psir exemple» les individus du mâjHe genre se ressemblent moins qpe les individus de la même espèce.
Un nom d'espèce comprend d abord toutes les qualités et propriétés que comporte le nom du genre, Qt de plus quelques qualités qui Iç distinguent d'un^ autre espèce.
Il est ittille circonstances où l'on ne s'est pas trouvé à même de vérifier à quelle variété d'espèce appartiennent deux objets du même genre; mais, dans la pratique, ce^tle vérification eut été presque toujours superflue, soit parce que cette désignation plus précise eût été tout à fait inutile pour f^ire connaîtra le sujet que l'on traite, soit parce que la personne k laquelle on parle ne con* naît ces objets que parleur nom commun de genre.
Voici comment on p^ut parvenir à la formation de ces noms communs : en examinant plusieurs corps qui ont de la ressemblance entre eux, on a reconnu quelles étaient leurs qualités identiquement communes, et ailors un mot qui représente une substance pourvue de cesdites qualités a été un nom commun à tous ces corps, un nom qui désigne chacun de ces corps en particulier.
Dans ta pratique, Tulilité de ces noms communs cesse au moment où les corf>s que l'on
Veut désigner sous le même nom ont trop peu de ressemblance entre eux pour qu'on ait jamais pu les confondre les uns avec les autres.
Quand on veut bien faire connaître un certain corps h une personne, on ne l'engage point à porter de prime abord son attention sur l'ensemble des qualités de ce corps, mais on lui fait observer séparément chacune de ses qualités, et on ne lui fait envisager l'ensemble que quand elle possède une connaissance complète de chacune d'elles.
Cette méthode de décomposition se nomme analyse.
Quand on s'occupe ainsi d'une seule qualité à la fois, on dit qu'on fait abstraction des autres qualités, et l'on peut ainsi s'occuper successivement et exclusivement de chacune d'elles et faire abstraction de toutes les autres.
Le nom d'une de ces parties du corps dont on s'occupe exclusivement a toutes les autres parties (cette espèce d'extraction de l'objet considéré comme un tout), a aussi reçu le nom d'abstrac-* tion.
Il y a des analyses qui se font naturellement : par exemple, quand, en étudiant un corps, on examine séparément chacune des sensations que ce corps nous fait éprouver, on ne fait en cela
que suivre la ualure, qui veut que Ton ne puisse bien juger les sensations que quand on s'occupe séparément de chacune d'elles, et non lorsqu'on ea perçoit plusieurs à la fois. H en est de même quand on n'étudie les faces d'un corps que Tune après l'autre et non en même temps.
En chimie, analyser un corps c'est le décomposer en autant de parties qu'il contient de substances simples, et examiner ensuite séparément chacune de ces substances simples.
Quelques personnes se sont ûguré qu'analyser voulait dire étudier les corps sous une petite échelle, de sorte qu'elles croient faire l'analyse d'un corps en divisant ce corps en petites parties et en parlant à tort et à travers de ces petites parties, alors qu'elles échappent à nos sens.
Nous pensons qu'une molécule d'un corps est tin petit corps d'une nature tout à fait semblable à celle du corps entier; c'est une des parties de ce corps considérée au moment où, par sa ténuité, 4âlle échappe à nos sens et ne peut plus les impressionner.
Nous ferons remarquer qu'une petite partie d'un corps, une molécule, par exemple, n'a pas par elle-même de propriétés différentes de celles du corps entier, et qu'elle ne peut pas, par le fait de sa séparation des corps, acquérir la propriété
— Mode se mouvoir d'elle-même, si cette propriété est refaâée au corps entier; mais, comme il faut an moindre effort pour mettre en mouvement un petit corps qu'un gros, il arrive que les Corps k rélat liquide, et siirtout h Tétat gazeux, sont pltts facilement mis en mouvement que les corps solides.
Nous ferons relnat*quër ici qu^un gaz n'est p», à proprement parler, un corps , mais bien l'agglomération de petits corps semblables. Ce qui constitue les corps solides provient de Tattraction moléculaire; dans les gaz, non -seulement cette attraction a cessé d'exister, mais elle-même se trouve remplacée par une force rëpulsite qui tend à éloigner de plus en plus les molécules de même nature ; mais si on ajoute aux molécules du gaz des molécules d'une autre nature, alors ces molécules d'espèces différentes s'attirent et se réunissent^
Ce n'est que parla réunion d'un grand nombre de molécules que nous apercevons les corps sous la forme de solides, de liquides et de fluides. Nous ne pouvons pas parler sciemment des molécules des corps, puisque ces molécules prises isolément ne sont pas aperçues de nous.
Nous regardons comme mauvaise la méthode ijui consiste à étudier les corps sous de petites
dimensions, et nous sommes persuadé qu'un procédé qui parviendrait a solidifier les. gaz ferait faire plus de progrès aux sciences que celui qui nous procurerait le moyen de volatiliser les corps solides.
Pour analyser il faut, comme nous Tavons dit, séparer les parties hétérogènes ; mais, une fois que chaque substance a été mise a part, que chaque portion ne contient plus que des parties homogènes, il ne doit plus être question de division^ et il vaut mieux examiner chaque substance sur une gi'ande échelle que sous de petites dimensions.
Nous alloDs nous occuper de ces erreurs que nous commettons quelquefois, et qui sont connues sous le nom d'erreur des sens, et faire voir que ce ne sont pas réellement des erreurs des sens, mais bien des erreurs de notre jugement.
Nous avons dit que nos sens étaient des es* pèces d'instruments au moyen desquels notre âme apercevait les objets dont elle est entourée.
Examinons si ces instruments se dérangent effectivement d'un jour à l'autre, ou bien si^ par inadvertance, notre âme, s'en servant d'une manière analogue (dans des circonstances qu'elle a cru les mêmes, quoiqu'elles fussent réellement différentes), n'a pas, par suite^ porté un jugement erroné.
Examinons, par exemple, d'où yient que, par un brouillard fort épais, les hommes nous paraissent grands comme des géants. 11 est nécessaire pour cela de nous rappeler que l'image laissée dans la rétine ne sufût pas à elle seule pour nous donner la grandeur de l'objet examiné, et qu'il faut, de plus, que nous sachions à quelle distance nous nous trouvons de cet objet. Par un fort brouillard, nous n'apercevons les
personnes qu'à une petite distance d6 nous, dix pas, par exemple, tandis que, par un temps ordinaire, nous distinguons les personnes à une centaine de pas, et, dans cette première circonstance, notre raison, par un jugement trop précipité, calcule (d'après l'empreinte transmise par le nerf optique) la grandeur de la personne, en la supposant à cent pas au lieu de dix où elle se trouve réellement, et, par suite, la juge beaucoup plus grande qu'elle n'est effectivement.
D'où vient que, quand un bâton est plongé en partie dans Teau, il ne nous parait plus en ligne droite? Notre âme examine dans ce cas l'image tracée dansla rétine ; mais cetteimagese compose de deux parties : l'une qui est l'empreinte laissée par le faisceau lumineux partant de la partie du bâton qui se trouve dans l'air, et l'autre est l'empreinte tracée par le faisceau lumineux partant de la partie du bâton qui est submergée. Notre âme juge de la seconde partie du bâton par cette seconde empreinte, comme elle a jugé la première partie par la première empreinte, c'est-à-dire en omettant de tenir compte de la réfraction que l'eau fait subir à la lumière; elle a donc supposé, par le fait, cette seconde partie dans l'air comme était la première, et, par suite^ a mal jugé sa grandeur et sa direction.
La vitesse de la lumière est si grande qu*on la regarde comme instantanée pour les distances terrestres, en sorte que le faisceau lumineux qui vient d'un objet part de cet objet et frappe notre œil en même temps ; aussi le rayon visuel nous indique-t-il exactement la position de l'objet que nous examinons.Mais, quand il est question de certaines étoiles Gxes qui se trouvent à des distances prodigieuses de nous, il n'est plus exact de considérer les rayons qui frappent nos yeux comme ceux qui viennent de partir instantanément de Tétoile en question ; il est très-possible que ces rayons soient émanés de 1 étoile en question depuis fort longtemps, et, par suite, que nous voyions Tétoile là où elle n'est plus, en la supposant à tort dans la direction des rayons lumineux qui nous arrivent.
Comme on le voit, l'erreur ne vient point de notre vue, mais bien de notre raison, qui n'a tenu compte ni du temps que la lumière a mis à venir jusqu'à nous depuis son départ de l'étoile fixe, ni du changement de position de la terre depuis ce moment.
Quand nous touchons deux corps qui sont à la même température, mais dont Tun est bon conducteur du calorique et l'autre mauvais conducteur, le premier corps, quand il esta une tempe-
ralUre moins élevée que la nôtre, nous paraîtra plus froid que le corps inaiivais conducteur; et» en effet, le corps bôii conducteur s<e tnettra ati niteau de notre température au bout de quatre secondés, par exemple, tandis qu'il faudra dix minutes pour que le corps mauvais conducteur at'téîgné ce niveau, et, \mr suite, le premier corps, nous enlevant plus de calorique que le second, lious paraîtra plus froid.
Si maintenant nous croisons le doigt médius de latnaita gauche sur le doigt index de la même main, iet qiie nous mettions une boulette de pciin à l'extrémité de ces doigts, de manière à ce qu'elle touche en même temps l'extrémité gauche du médius et l'extrémité droite de l'index, nous croirons, en faisant rouler la boulette^ qu'il y a deux boulettes à l'extrémité de nos doigts. Cette erreur provient de ce que nos doigts sont telleibent disposés dans leur position naturelle que la même boulette tae peut se faire sentir eh même temps à l'extrémité gauche du médius et à l'exirémité droite de l'index, et, comme notre âme, ne tenant jpoiïit compte de la position croisée de nos doigts^ raisonne comme s'ils étaient placés dans leur état naturel, elle juge qu'il y a deux boulettes au lieu d'une seule.
Si nous mettions sur nos yeux une paire de
lunettes dont les verres ne seraient pas de même numéro, chaque objet nous paraîtrait double, et cela par une raison tout à fait analogue. Nos sens ne peuvent bien nous faire apprécier les objets que quand ils sont eux-mêmes parfaitement connus de nous; mais si, après nous en être servi dans une circonstance tout à fait exceptionnelle, nous ne tenons point compte de ce que ce cas peut avoir de particulier, nous commettons évidemment des erreurs, et alors il faut rejeter l'erreur non sur le sens, mais bien sur notre raison, quia porté un jugement trop précipité et avant d'avoir bien apprécié toutes les données de la question qu'elle est appelée à résoudre.
En supposant que l'image d'un certain objet se trouve dessinée avec de plus petites dimensions dans l'œil d'un myope que dans celui d*un presbyte, il ne faudrait pas en conclure que les objets paraissent plus petits au myope qu'au presbyte, ou croire, parce que le nerf optique, en transmettant l'empreinte laissée sur la rétine jusqu'au cerveau, communique avec la partie la plus élevée, les pieds d'un individu et la tête avec la plus basse, que nous apercevions les objets renversés.
La manière dont les empreintes arrivent au cerveau n'influe en rien sur le jugement que
nous portons, pourvu que les objets s'y présentent toujours de la même manière.
Il n'est pas nécessaire que le même objet affecte deux personnes de la même manière pour qu'elles s'entendent sur la signification du mot qui désigne cet objet; il suffit que ce même objet affecte chacune d'elles toujours de la même manière. Ainsi, par exemple, deux personnes peuvent très-bien connaître la fleur du jasmin, quoique Tune d'elles en trouve l'odeur agréable tandis que l'autre personne se trouve incommodée par la même odeur.
Quand on voyage dans les sables d'Afrique, les rayons solaires, en se reflétant sur les petites faces du sable, produisent une espèce de scintillement qui ressemble assez à l'effet occasionné par la réverbération du soleil sur une nappe d'eau, et il est arrivé que des Européens, en voyageant dans ces parages, ont quelquefois, par l'effet du mirage, cru apercevoir dans la direction d'une plaine de sable un lac apparent; mais on aurait tort de rejeter cette erreur sur le seul compte de la vue, puisque le voyageur arabe n'y est nullement trompé ; il est donc à présumer que la grande chaleur et la soif, en agissant sur notre imagination, contribuent, en grande partie, à celte illusion.
Je me rappelle qu'en Afrique, après une marche fort pénible, il me sembla, quelque temps après le coucher du soleil, qu*il y avait un grand mur blanc à ma gauche, pas tout à fait parallèle à la roule, mais venant la barrer à une trentaine de pas de moi; ce mur, quoique immobile, me semblait toujours à la même distance, malgré Tallare allongée de mon cheval. Je ne fus nullement dupe de cette apparence, et dès le premier mo-^ ment j'attribuai cette illusion à la fatigue de ma vue.
lie 1* CoM9ci#M^ «4 4a libre ArUtre.
La conscience passe généralement pour un guide infaillible qui nous indique la conduite que nous devons suivre. Cette manière d'envisar ger la conscience ne peut être admise que par ceux qui, croyant aux idées innées, pensent que nous possédons a priori la connaissance du bien et du mal. Quant aux autres personnes, elles ne doivent regarder la conscience que comme le résumé des règles de conduite qu'on nous a inculquées dans notre tendre jeunesse, et rien n'indique positivement que ces règles aient toujours été basées sur une morale irréprochable.
Nous reconnaissons bien qu'il est fort rare que des parents, même ceux qui sont pervertis, cherchent h enseigner à leurs enfants une morale pernicieuse; mais, tout en admettant comme bonne la morale qui a cours dans le pays, les parents, par ignorance, ou par de mauvais exemples, peuvent bien quelquefois donner de faux principes à leurs enfants.
Comme les premières impressions sont a la fois les plus vives et les plus difficiles à effacer de la mémoire, si, parmi ceux qui ont puisé de
faux principes, il s'en trouvait qui parvinssent, par le raisonnement, a en reconnaître la fausseté, il leur serait néanmoins bien difficile de les corriger; car, outre la grande difficulté qu'ils éprouveraient pour désapprendre, il faudraitqu'ils sussent quels nouveaux principes doivent leur être substitués; or peu de personnes ont assez de lumières pour bien discerner les règles de conduite qui doivent diriger les hommes, et il arrive que les personnes peu instruites s'exposent, en discutant le mérite des préceptes qu'elles ont reçus dans leur enfance, h n'avoir plus de principes fixes de conduite.
D'ailleurs, en définitive, le mot conscience ne doit pas s'entendre de toutes les connaissances que nous avons pu acquérir en lisant et en commentant les traités de morale, mais seulement de cette partie de notre mémoire où se trouvent gravées ces règles de conduite qu'on nous a inculquées dans notre tendre jeunesse, et qui se présentent naturellement et sans le moindre effort à notre esprit, lorsqu'il est sur le point de prendre quelque conclusion.
On appelle action l'effet résultant d'un effort d'un ^être animé ou, autrement dit, les actions sont la manière dont les êtres animés manifestent leur existence, font apercevoir cette force qui
réside dans eux, et qu'on nomme instinct chez les animaux et âme chez les hommes.
Les actions sont de deux espèces : les actions extérieures et les actions intérieures, dont reflet n'est sensible que pour l'être qui en est l'auteur, les actions intérieures de l'âme consistent principalement dans ce que nous avons désigné sous le nom d'attention.
Nous nous apercevons facilement que nous connaissons mieux un objet quand nous l'avons longtemps considéré que lorsque nous ne l'avons observé que peu de moments; aussi, pour bien connaître, devons-nous examiner le sujet qui nous occupe exclusivement à tout autre, en y donnant toute notre attention.
Celte concentration de forces, ces dispositions préliminaires pour bien observer, ont été faites en vertu de la faculté que nous avons nommée volonté; laquelle faculté peut agir sur nos organes de manière à produire des mouvements soit intérieure, soit extérieurs; mais, comme nous l'avons déjà dit, du moment que l'âme observe, elle perd son nom de volonté pour prendre celui d'intelligence.
Quand l'âme s'occupe de quelques-unes de ses pensées, l'intelligence prend le nom de réflexion.
Quand elle combine les données d'une question
qu'elle est appelée à résoudre^ ou, autrement dît, quand elle fait des raisonnements, l'intelligenee prend le nom de jugement.
Le mot raison est généralement entendu dans un sens favorable, et comme s'il était accompagné de l'adjectif lK>nne.
Notre raison est proprement notre manière de raisonner c'est la manière dont nous opérons ; pour arriver à une conclusion conforme aux raisonnements faits sur les données que nous pos* sédons de la question que nous cherchons à résoudre; mais, pour arriver à une bonne conclusion, à une résolution exacte de la question traitée, il faut connaître toutes les données que comporte la question, et apprécier convenablement chacune de ces données ; c'est ce qui n'a. pas toujours lieu.
Quand nous avons examiné avec soin une machine hydraulique, et que nous connaissons quel est le volume d'eau qui la met en mouvement^ et quelle est la vitesse de cette eau ou la hauteur de sa chute, nous possédons les^idonnées nécessaires pour connaître la manière dont cette ma-' chine fonctionne, et nous pouvons prédire d'une manière positive ce qu'elle aura produit au bout d'un temps déterminé; mais, quand il s'agit de calculer des résultats dans lesquels la force hu-
màine joue un rôle, il s'en faut du tout au tout que les conclusions puissent avoir la même certitude.
La force humaine, : mue par les diverses passions dès hommes, est une force essentiellement variable j elle n'agit constamment ni avec la même énergie, ni dans la même direction. Aussi les problèmes sociaux, dans lesquels la volonté humaine est mise en jeu, sont d'une solution fort difficile. On peut les considérer comme des problèmes indéterminés, et, par suite, susceptibles de plusieurs solutions.
Non-seulement ce n'est pas une chose aisée que de prédire les événements humains^ mais, alors même qu un événement est accompli, ce n'est pas sans peine qu'on parvient à rendre compte de la manière dont il s'est passé, et à acquérir la certitude que l'on a bien assigné à chacun la part d'action avec laquelle il a contribué à cet événement.
Ainsi l'on voit que les raisonnements que l'on fait ne nous conduisent pas toujours à la vérité, et que notre faculté intelligente, nommée raison, ne change pas de nature alors même que, mal renseignée sur les données d'une question, ou bien appréciant mal ces données, elle arrive à des conclusions qui, quoique nous paraissant
justes pour le moment» n'en sont pas moins in-» exactes.
La diUBcullë de bien raisonner augmente en-»
eore lorsque les conclusions auxquelles nous arrivons doivent être suivies d'une action dite morale. On appelle action morale une action volontaire qui peut intéresser la société d'une manière quelconque, en étant utile ou nuisible à quelques-uns de nos semblables.
Quand nos jugements doivent déterminer nos résolutions, comme nous nous apercevons que nous nous sommes souvent trompés dans nos prévisions, éclairés par l'expérience, et n'ayant plus la même conOance dans notre jugement, nous ne nous décidons plus, dans les circonstan-» ces épineuses, qu'après un mûr examen.
Gomme peu de personnes apprécient bien clairement les avantages que les lois divines et humaines rapportent à la société en général et à chaque individu en particulier, et que d'ailleurs il ne faut pas se dissimuler que les lois, fussentelles parfaites et calculées de façon à faire le bon* heur de la société, ne produisent cet effet que d'une manière presque insensible, tandis que la plupart des hommes, soit par insouciance» soit par défaut de jugement, préfèrent un bonheur immédiat à un bonheur plus grand, quand ce
bonheur est éloigné, il n'est pas très-étonnant que plusieurs envisagent leur devoir, l'observance des lois, comme opposé à leurs intérêts; de sorte que, quand ils ont à se prononcer entre le devoir et ce qu'ils regardent comme leurs intérêts, ils sont indécis, et, s'ils se rangent du côté de leur devoir, ce n'est le plus souvent que parce qu'ils voient de l'autre côté une punition pour l'infraction aux lois.
Nous avons nommé actions humaines les mouvements produit spar les efforts feits par l'âme; et, en effet, on doit distinguer les mouvements qu'on nous voit faire en mouvements opérés, par nous, ou actions, et en mouvements qui ne sont point de notre fait et où nous ne scnnmes que des machines.
Ainsi, par exemple, quand nous tombons sur une personne, ou parce qu'on nous aura poussés, ou parce que, le pied nous ayant manqué , nous avons perdu l'équilibre, nous ne devons être considérés que comme le corps intermédiaire qui a occasionné le choc, et non comme les auteurs de ce choc.
Il en est de même quand, dans une attaque de nerfs ou dans un accès de fièvre cérébrale, nous frappons les personnes qui nous entourent ; ces mouvements ne doivent pas nous être imputés et
ne peuvent être regardés comme des actions ope* rées par nous, puisqu'elles ne sont point le fait de notre volonté.
Mous ne devrions pas décliner la responsabilité de nos actions sous prétexte que nous avons omis de consulter notre raison, comme dans les moments on la colère nous domine , ou que notre raison nous a induits en erreur, comme dans les instants d'ivresse. Néanmoins, il n'est pas rare de nous voir renier des actions dont nous sommes les auteurs, soit parce que nous ne nous souvenons plus des motifs qui nous ont fait agir ^ soit parce que nous avons bonté d'avouer ces motifs. C'est ce qui nous a fait inventer certains mots, tels que la fatalité, la nécessité, le hasard, pour désigner les causes qui doivent supporter le blâme des fautes que nous n'osons avouer.
Comme la force humaine est bornée, il arrive souvent que les efforts que nous faisons pour atteindre un certain but sont impuissants pour briser l'entrave qui s'oppose à nos desseins.
Quand les forces dont Tâme dispose ont été suffisantes pour produire une certaineaction, soit que l'âme n'ait pas trouvé d'empêchement à ses desseins, soit qu'après avoir. surmonté les obstacles qu'elle a rencontrés il lui soit resté assez de force pour opérer les mouvements projetés, on dit
alors que l'âme a eu la liberté de faire celte dite action.
La volonté, comme nous l'avons dit, est notre £iculté locomotive guidée par Tinteiligence; c'est lame considérée comme cette force qui agit sur les membres et les met en mouvement.
Quand notre volonté ne rencontre point d'obstacles de la part des hommes, on dit alors que notre volonté étaitlibre : c'est ce qu'on nomme laliberté.
Le mot libre est un adjectif qui ne peutv être joint qu'à un des substantifs sous les divers noms desquels les forces ont été désignées. La liberté ne s'applique que là où des forces ayant été mises en jeu ont produit des résultats ou actions.
Nos manières de voir, de raisonner, de juger, qui sont du ressort de l'intelligence, ne sont nullement des actions; mais leur transmission à d'autres, soit verbalement, ^soit par écrit, devient une véritable action.
Préférer une certaine chose à d'autres est encore du domaine de l'intelligence; mais manifester cette préférence par gestes ou par paroles, désigner son choix, est une véritable action. Et aussi là commence la liberté qui, consiste à émettre tel ou tel jugement, à se prononcer sur telle ou telle question. 11 y a des personnes qui se repré- "séntent notre conscience sous l'apparence d'un
bon ange, et nos mauvaises passions sous Taspect d'un mauvais génie, et qui se Ogurent que l'âme, avant d'agir, consulte chacun de ces personnages, et qu'enfin, se posant en juge souverain, elle décide quel est l'avis qui doit prévaloir. Ces personnes disent que nous usons de notre libre arbitre quand, après avoir pesé les conseils qui nous sont donnés, nous agissons selon notre bon plaisir.
Si les choses se passaient ainsi, la volonté se trouverait chargée de deux rôles consécutifs : d'a- Tjord de choisir entre deux opinions qui lui seraient présentées, ensuite d'exécuter la résolution qu'elle vient de prendre; mais il n'en est nullement ainsi ; il n'y a pas plusieurs personnages en scène; l'âme seule, sous le nom de raison, examine la manière dont elle doit agir^ et ensuite l'âme, sous le nom de volonté^ met à exécution sa manière de voir. L'âme ne se trouve point dans la position d'un arbitre, et elle n'a pas à se prononcer entre deux opinions diiïéren tes.
11 est bien vrai qu'il y a des questions fort difficiles à résoudre, des circonstances où l'âme a beaucoup de peine à savoir comment elle doit se conduire, et qu'il arrive assez souvent que l'âme se trompe, soit en arrivant à des conclusions erronées, soit en prenant de mauvaises^ ré-
solutions ; mais, dans tout cela, la volonté n'a rien à voir; elle n'a point à discuter les motifs des résolutions de l'âme; c'est comme faculté intelligente que l'âme raisonne, et, comme volonté, l'âme se borne à agir et à mettre à exécution les résolutions que la raison vient de prendre.
Néanmoins, il se présente des circonstances où i'intelligence reconnaît qu'elle n'a pas les données suffisantes pour bien résoudre une certaine question, où l'intelligence s'aperçoit qu'elle ne possède pas assez de connaissances pour pouvoir décider de quelle manière elle doit se conduire; alors, quand elle agit, on dit qu'elle le fait au basard.
Le mot hasard est un mot inventé par notre ignorance, qui ne désigne rien de bien précis, mais qui tient lieu de toutes les données qui nous sont inconnues, qui tient la place de tous les mobiles qui, ayant contribué h la production d'un certain phénomène, n'ont point été mentionnés faute de les connaître.
Au jeu de roulette on dit que c'est le hasard qui fait que la petite bille s'arrête sur un numéro plutôt que sur un autre ; cette manière de s'exprimer veut seulement dire, que dans l'état actuel des connaissances, il nous est absolument impossible de calculer sur lequel des trente-huit numéros la
bille doit s'arrêter; et, en effet, Tiiupulsiou quî est imprimée à la roulette, Tim pulsion dans un sens opposé qui est communiquée à la petite bille , l'instant où cette seconde impulsion a lieu et Tendroit précis où la bille entre sur le tablier^ sont autant de données qui nous sont totalement inconnues. •
Dans de pareilles circonstances, notre intellî' gence, reconnaissant son insuffisance à nous tracer notre plan de conduite, se pose à elle-même deux ou trois questions sur la manière dont elle doit agir, et laisse à la volonté, sous le nom de hasard, le choix sur celles de ces manières d*agir qu'elle va mettre à exécution.
Dans des cas semblables, on pourrait, à là rigueur, donner à la volonté le nom de libre arbitre, comme, par exemple, quand nous nous trouvons, par un temps sombre, complètement égarés au milieu d'une forêt; alors l'âme, en tant que faculté intelligente, peut bien désirer quitter le lieu qu'elle occupa, mais, faute de données suffisantes, elle est impuissante a décider quelle direction elle doit suivre. L'âme, dès lors , reprenant son rôle d'activité en vertu de sa force locomotive, prend le premier chemin qui se pt*ésente à elle et se laisse guider par le hasarda
1^ ee qa^oM noatme Cavae.
Quand , après avoir examiné plusieurs objets de la nature, nous reconnaissons que les sensations qu'ils nous font éprouver ne sont pas les mêmes que celles que nous avions ressenties antérieurement, par suile de changements survenus soit dans la forme des objets, soit dans leur état, soit dans leur nature, nous nommons effet le phénomène observé, et cause Tagent que nous supposons avoir opéré la modification.
Gela posé, pour que les sensations que certains objets nous occasionnent puissent recevoir le nom d'effet, il est indispensable que les objets aient subi antérieurement quelques modifications; mais, quand les objets ont toujours paru dans le même état et sont placés de la même manière, les sensa* tions qu'ils font sur nous ne doivent plus être regardées comme des effets, puisque nous ne pouvons plus leur attr i buer de cause ; car, assigner une cause, même inconnue, au phénomène observé, c'est affirmer que les objets qui se sont présentés à nous ont subi un changement sur lequel nous n'avons absolument aucune donnée; par exemple, quand nous avons en notre présence un bloc de marbre, et que nous apercevons juxtaposé u»