LIVRE TROrSlËME
toe la Sensation moraleè
La vie animale est ce que nous avons nommé âme chez les hommes et instinct chez les animaux. Les deux propriétés les plus caractéristiques de la vie sont : i^ d'agir; ^^ de connaître, qui consiste à s'apercevoir de Teflet qu'une sensation fait sur nous, à distinguer la manière dont elle se présente à nous, à la reproduire, et à reconnaître d*où elle vient, c'est-à-dire à sentir, apercevoir, penser et raisonner.
Cette faculté de s'apercevoir ne peut être nécessaire qu'aux êtres doués de locomotion ; car à quoi pourrait servir à un être de s'apercevoir qu'une sensation est utile ou nuisible à sa conservation, s'il n'a en même temps à sa disposition
la faculté de l'éviter dans le second cas et de la rechercher dans le premier ?
Cette faculté d'apercevoir la sensation, de voir son utilité ou sa nuisibilité, ne peut être proôtable à la vie qu'autant qu'elle possédera la faculté de se ressouvenir de cette sensation et la faculté de se mouvoir, pour éviter ou rechercher cette sensation.
La connaissance d'un objet nécessite ordinairement la connaissance de plusieurs sensations : aussi ce que notre volonté, guidée par notre raison, doit nous faire éviter, après une sensation désagréable, ce n'est pas tout rapport avec l'objet d'où nous vient cette sensation, mais c'est de nous replacer dans une position tout à fait semblable à celle qui nous a fait sentir le mal. Ainsi^ par exemple, wSi nous nous sommes brûlés en touchant un fer rouge, nous pouvons sans inconvénient regarder ce fer, et même le toucher, lorsqu'il sera froid; mais ce que nous devons éviter, c est de le toucher lorsqu'il sera incandescent.
Comme nous l'avons vu, lorsqu'une partie do notre corps vient a en rencontrer une autre, il en résulte une sensation ; ainsi Tâme, agissant sur les membres, peut porter certaines parties de notre corps sur d'autres, et par là produire des
sensations. Lorsque la partie louchante ou ton* chée est bien connue de nous, et peut, par suite^ nous servir d'instrument, elle prend le nom de sens et peut nous instruire sur l'objet avec lequel ce sens s'est trouvé en contact.
Maintenant Fâme peut aussi agir, soit directement, soit par l'intermédiaire du sang, de l'air ou de quelques autres fluides, sur quelques parties' intérieures de notre corps, et les mouvements ou altérations que subissent ces parties nous occasionnent des sensations, tantôt agréables et tantôt très-pénibles; ce sont ces sensations que nous avons nommées morales.
Comme de raison, nous ne voulons pas donner le nom de sensations morales à toutes celles que nous ressentons dans l'intérieur de notre corps, a celles, par exemple, qui sont produites par le. contact d'un corps étranger avec une partie de notre peau intérieure : notre peau intérieure est au moins aussi sensible que notre peau exté* rieure; mais aucune partie de cette peau intérieure n'a reçu le nom de sens, parce qu'aucune de ces parties ne nous est bien connue et ne peut nous servir d'instrument propre à nous faire connaitre les corps avec lesquels elle se trouve en contact.
Comme les sensations morales jouent un très-
grand rôle dans notre vie, et que beaucoup de nos actions sont faites soit avec le dessein de faire naître quelques-unes de ces sensations, soit avec l'intention d'empêcher la production de quelques autres, il est bon de rechercher dans quelles circonstances râmc agit sur les organes intérieurs et produit ainsi les sensations morales.
Nous avons déjà vu qu'au moment où nous ressentons une sensation douloureuse à un de nos membres notre âme, avant d'avoir réfléchi, se porte avec force sur certains muscles, de manière à imprimer un mouvement brusque au membre lésé, et ce premier mouvement est ce que nous avons nommé mouvement instinctif.
Ce n'est pas seulement après avoir éprouvé une sensation désagréable que nous opérons de ces mouvements brusques; nous agissons ainsi quand nous nous apercevons que nous sommes menacés d'une sensation pénible, comme quand nous apercevons une bombe sur notre tête ou un précipice sous nos pieds.
Nous nommons donc mouvements instinctifs ces premiers mouvements que 1 ame opère brus* quement après qu'elle a ressenti une sensation désagréable, ou qu'elle a aperçu un péril imminent, et avant d'avoir refléchi sur la manière dont elle doit agir pour l'éviter.
Maintenant il arrive aussi quelquefois qu'après s'être aperçue d*un événement qui l'intéresse rame, avant de refléchir à ce qu'elle doit faire, porte spontanément ses forces sur des organes intérieurs; dans ces cas, nous conservons encore le nom de mouvements instinctifs à ces mouvements non prémédités; mais remarquons que ces sortes de mouvements sont toujours suivis d'une sensation que nous avons nommée sensation morale.
Pour nous faire mieuxcomprendre, nous allons en faire l'application sur quelques exemples. Quand nous observons un événement, sa connaissance nécessite ordinairement et la connaissauce de plusieurs sensations, et celle de plusieurs de leurs rapports. Par exemple, supposons que nous apercevions une femme, un enfant sur le bras, demandant l'aumône; pour arriver à l'ap? préciation du fait principal, la misère de cette femme, on a dû éprouver plusieurs sensations, examiner les vêlements de cette femme et ceux de son enfant, voir les larmes de cet enfant, remarquer les gestes suppliants de cette femmç ou écouter sa voix plaintive, observer sa maigreur, sa figure tirée et décomposée par la douleur; et, . ensuite, il a fallu comparer ces sensations avec des sensa^tiqns antérieures, c'est-^-dire faire.plu^
siéurs réflexions, et enfin porter un jugement sur la situation de cette femme, qui nous engage à la secourir. Toutes ces sensations se perçoivent avec une grande rapidité; toutes ces réflexions se font également très-promptement ; de sorte que la connaissance de la misère de celte femme nous arrive presque instantanément, et, avant que nous n'ayons pris une détermination, notre âme, en agissant fortement sur le sang, résume toutes ces diverses observations en une espèce d'impulsion unique, qui se fait généralement sentir au cœur, réceptacle de la plus forte masse de sang, et ce mouvement occasionne une sensation que nous avons nommée morale.
Ce qui fait que Tâme agit ainsi sur le sang, de manière à comprimer le cœur, provient d'un instinct que nous avons reçu de l'Auteur de la nature, et qui nous rend impressionnables à ce que nos semblables éprouvent, et qui fait que, aussitôt que nous apprécions l'état de souffrance d'un de nos semblables, l'âme agit de manière à faire naître une sensation qui nous est pénible, et, lorsque nous parvenons à soulager notre prochain, notre cœur de l'état d'oppression passe à l'état de dilatation et il en résulte une véritable satisfaction pour nous.
Autre exemple. Lorsque nous avons les yeux
fertnés, si quelqu'un nous marche légèrement sur le pied^ la sensation que nous éprouverons nous mettra à même de reconnaître le corps qui a été en contact avec notre pied, c'est-à-dire un autre pied, et la sensation perçue nous sera indiflerente, ni agréable ni pénible; mais si, lorsque ce fait se passe, nous avons les yeux ouverts, alors la sensation pourra nous paraître ou très-agréable ou très-pénible, selon que la personne qui nous aura marché sur le pied sera une jolie femme ou un ennemi. Alors nous n'apprécions plus la sensation par son effet physique, mais nous examinons le but dans lequel elle nous a été donnée, «t c'est alors la sensibilité morale qui est mise «n jeu. Mais, comme nous l'avons déjà fait remarquer, €ette première sensation est alors suivie d'une seconde sensation produite par l'âme au moment où elle reconnaît le but de Faction, €t, dans le premier cas, la dilatation du cœur qui s'ensuit nous procure une sensation fortagréable, et, dans le second cas, la sécrétion de la bile nous occasionne une sensation fort désagréable qui excite notre colère.
Nous n'avons pas cherché ici à établir un contraste entre les sensations dites morales et les sensations produites immédiatement sur nos sens et qu'on peut nommer physiques, ni à mettre le
moins du motide le physique en opposition avec le moral ; mais , ayant eu besoin d'établir une distinction entre les deux espèces de sensations dont nous avons parlé, et qui diiïèrent par leur origine, nous avons pensé que les adjectifs mo* pal et physique, joints au substantif sensation, en établissant une différence entre ces deux variétés de sensations, pourraient remplir le but que nous nous proposions.
Nous ferons remarquer que chaque homme n'est pas composé de deux substances différentes^ Tune morale et l'autre physique, ou bien d'une seule substance ayant deux qualités diflerentes. Tune morale et l'autre physique ; mais, parmi les actions dont nous sommes les auteurs, les unes peuvent intéresser nos semblables, et les autres n'avoir de rapport qu^avec nous-mêmes ou les objets inanimés ; dans le pi*emier cas les actions sont dites morales, et dans le second cas elles sont dites physiques; les mots moral et physique sont ici des adjectifs joints au mot action.
Oe rinstlnel.
Nous allons nous occuper des divers instincts de lame, des diverses façons dont l'âme agirait dans les diverses positions de la vie, si elle nese livrait pas à la réflexion et suivait en tout ses premières impressions.
Nous avons nommé volontaires les diverses manières dont Tâme agit après la réflexion, et notre âme est alors guidée dans sa volonté par certains raisonnements que lui suggère la r^ flexion, et souvent aussi par la réminiscence des préceptes qu'on nous a inculquées dans notre jeunesse, c'est-à-dire par notre éducation.
Il y a des sensations qu'on éprouve souvent, et certaines positions dans la vie où nous nous trouvons souvent placés ; alors notre âme, agissant plusieurs fois de la même manière, contracte une telle habitude de cette façon d'agir que; dans les mêmes circonstances, elle agit presque de suite, et sans avoir besoin de se livrer a la réflexion.
Quand ensuite on cherche à se rendre compte du motif de ses actions, il devient assez difScile de préciser si l'on a été guidé par un de nos instincts ou par une espèce d'habitude, fruit de l'é-
ducation. Nous tâcherons dans ces circonstances de faire la part de l'habitude, qu'on a nommée avec raison une seconde nature.
L'Auteur de la nature a inculqué dans chaque animal deux instincts principaux : i^ celui de sa conservation personnelle ; 2® celui de sa reproduction.
L'instinct de la conservation se subdivise en plusieurs autres, savoir : l'instinct de manger, celui de boire, celui de rendre les aliments, celui de rechercher la position la plus favoi-able pour pourvoir a sa subsistance , c'est-à-dire celui de s'isoler (l'instinct d'indépendance), ou celui de rechercher la réunion de ses semblables (l'instinct de sociabilité), et enfin l'instinct qui fait faire des efforts pour éviter un danger imminent.
L'instinct de reproduction se subdivise en deux autres : 1** l'instinct qui pousse à l'amour et indique la manière de le satisfaire : 2<> l'instinct qui attache les parents à leurs petits, et les engage à pourvoir à leur subsistance.
Occupons-nous d'abord de l'instinct qui pousse a manger. Cet instinct est une espèce de prescience qui indique à l'animal que sa faim, c'està-dire le mal d'estomac qu'il ressent, va disparaître en introduisant dans sa bouche certains aliments.
L'expérience fait Toir que l'instincl l'a bien guidé, puisque non-seulement ses maux d'estomac cessent avec les aliments qu'il prend, mais encore qu'ils lui procurent un véritable contentement.
Il est à remarquer que ranimai, en satisfaisant un de ses besoins, en obéissant à un de ses instincts, fait disparaître par là non-seulement le malaise qu'il ressentait, mais encore en éprouve un véritable plaisir.
L'Auteur de la nature a dû organiser ainsi les animaux pour qu'ils puissent pourvoir à leur conservation; et, en effet, si l'animal ne pouvait, jiar exemple, satisfaire son appétit qu'en éprouvant des douleurs beaucoup plus vives que celles que son estomac lui fait ressentir quand il a faim, il renoncerait une autre fois a manger; et la crainte de la mort ne peut être regardée comme une des raisons qui le font agir, puisque l'expérience seule pourrait lui apprendre que le manque de nourriture le priverait de la vie.
Il existe chez quelques animaux, tels que le lion, un inslinci d'indépendance qui les engage à s'isoler pour suivre en tout leur volonté et s'affranchir de celle des autres. C'est cet amour de la liberté qui les pousse, quand ils sont devenus grands, h abandonner leurs père ei mère pt>ur
aller chasser pour leur propre compte. D'autres animaux ont un instinct qui les attire les uns vers les autres, qui les engage à s'associer ensemble. ^
Nous croyons volontiers que chaque animal a un instinct qui le pousse à se rapprocher de son semblable et un autre qui l'engage à Tindépendance, et que TÂuteur de la nature a fait en sorte que celui des deux instincts qui est le plus conforme au bien-être de chaque espèce d'animal fût le plus puissant et obtint la préférence. Aussi voyons-nous que les animaux forts et courageux^ qui trouvent plus de facilité à pourvoir à leur nourriture en restant isolés, recherchent leur indépendance, tandis que les animaux qui ont besoin de se secourir mutuellement» ou qui n'éprouvent point de difôculté à pourvoir à leur subsistance, quoique nombreux, comme les herbivores, cherchent à se réunir entre eux.
Il est à remarquer que cet instinct d'association doit être d'autant plus fort que les petits ont mis plus de temps à grandir et ont eu plus longtemps besoin de leurs p^rentâ, puisque cet instinct a dû être augmentée par la grande habitude qu'ils ont contracté de vivre ensemble ; aussi, chez les hommes, où l'enfance est si longue, l'instinct d'association, fortifié par une Ion-
gue bâbitudç et par la reconnaissance que les en* fants contractent envers leurs parents, est-il excessivement fort, et on doit regarder comme une exception fort rare le cas où l'instinct d'indépendance l'emporterait sur lui et engagerait un homme à s'isoler de la société. Aussi, quand on s'occupe de l'origine des sociétés, on ne doit pas rechercher les causes qui ont engagé les hommes à vivre en société^ mais bien plutôt s'enquérir des motifs qui les ont déterminés à se diviser, comme ils l'ont fait en diverses tribus et en différents peuples.
Quant à Tinstinct qui pousse à l'amour^ il est récompensé parle plus vif de tous les plaisirs; aussi son souvenir engage-t-il l'animal à y revenir toutes les fois qu'il en trouve l'occasion. Mais, pour que la satisfaction de l'instinct amoureux devienne utile à la propagation, il a fallu que l'Auteur de la nature donnât aux père et mère le désir de soigner leurs petits.
Aussi les animaux ne manquènl-ils pas de cet inslinèt, et même l'on peut affirmer que l'instinct qui pousse une mère à aimer et soigner ses petits est le plus fort de tous les instincts.
En obéissant à cet instinct, sans doute que la mère éprouve un certain soulagement a se débarrasser du lait qui la gène; mais, en se laissant
guider par lui, on ne voit pas aussi bien que pour les autres instincts que sa satisfaction entraine après elle un plaisir certain et immédiat, surtout quand les soins donnés par la mère doivent être longs et continus. Nous ne cherchons point ici à analyser les plaisirs que cet instinct peut procurer à la mère ; nous nous contentons de constater un fait : c'est que l'instinct qui pousse une mère vers ses petits est le plus fort de tous les instincts, et que non-seulement il engage h mère à pourvoir à leurs besoins, mais encore qu*tl Ta fait souffrir des douleurs qu'ils ressentent et jouir des plaisirs qui leur arrivent. Cet amour des parents pour leurs petits varie d'une espèce d'animaux à une autre. Chez le mâle, cet attachement est plus ou moins fort selon le plus ou moins d'utilité dont il est aux petits, et il dure, chez la mère, plus ou moins de temps selon que ses petits ont plus ou moins besoin de ses soins.
Il y a encore un autre instinct dont nous n'avons point parlé, et qui consiste dans la peine qu'on éprouve à voir souffrir son semblable et dans le plaisir qu'on ressent quand on parvient à le soulager.
Cet instinct, qui nous rend impressionnables à ce qu'éprouvent nos semblables, est tout à fait comparable a ce qu'une mère ressent pour ses
petits, seulement à un degré moins fort; cet instinct existe un peu chez certains animaux et à un haut degré chez Thomme.
Mais cet instinct a cela de remarquable qu'il ne peut être observé qu'autant que l'intelligence a été mise en jeu, c'est-à-dire qu'après que nous nous sommes aperçus que notre semblable souffre et que nous avons reconnu comment nous pouvons le soulager.
Quand nous éprouvons un besoin, la soif, par exemple, il n'est nullement nécessaire, pour con« stater la souffrance qui en résulte, que nous ayons recours à notre intelligence; dans ce cas, sentir et connaître sont pour l'âme une seule et même chose ;etce que nous nommons ici instinct ce n'est pas cette souffrance qui éveille l'attention de l'âme, mais bien le désir de faire cesser cette souffrance, qui, engageant l'âme à agir, lui donne cette espèce de prescience qui la guide dans la voie qu'elle doit, suivre pour se débarrasser de ce besoin.
C'est ce qui explique cette espèce d'insensibilité ou même de cruauté qu'on remarque chez la plupart des enfants; cela ne provient point de ce qu'ils sont privés de l'instinct d'humanité, mais bien de leur peu d'intelligence, la sensibilité morale ne pouvant se manifester qu'après qu'on a
acquis la connaissance de ce que c'est que la dou* leur, les peines et les misères huoiaines.
Nous ferons remarquer que Tinstinct, tel que nous venons de le définir, cette espèce de prescience qui indique à Tâme de quelle manière elle doit diriger ses efforts pour satisfaire ses be^ soins, n a pu éti*e indispensable qu'au premier homme, puisque, dans Tétai actuel de la société, les soins de nos parents pendant notre enfance et l'éducation que nous avons reçue en grandissant nous indiquent ce que nous avons à faire pour satisfaire nos besoins.
Aussi l'instinct n'est-il nécessaire qu'à* ceux des animaux qui sont ou complètement dépourvus de mémoire, ou qui possèdent une mémoire si peu sûre qu'ils n'osent s'y fier et se laissent guider par la nature.
Nous venons de voir qu'en obéissant à un de nos instincts il en résulte pour nous et cessation d'un malaise et production d'un plaisir; et comme éviter la peine et rechercher le plaisir sont les deux plus grands mobiles des actions humaines, il est facile de voir que, si, après avoir satisfait une ou deux fois un de nos instincts, cet instinct venait à disparaître, nous n'en continuerions pas moins à agir comme si cet instinct subsistait encore, puisque nous aurions pour nous y
exciter les deux plus grands mobiles des actions humaines.
L'instinct n'est pas U besoin ou le malaise que nous éprouvons^ mais ce désir de changement qui indique à l'âme de quelle manière elle doit agir pour faire cesser ce besoin ou ce malaise.
Nous avons donné le nom de volonté à Tâme, en tant qu'elle prenait la résolution d'agir d'une certaine manière et qu'elle dirigeait ses efforts dans le sens de cette résolution; quand l'âme prend le nom d'instinct, elle ne sait pas d'avance comment elle va agir, et même après son action elle ignore souvent quels sont les motifs qui l'ont engagée à agir comme elle l'a fait.
Du Eié|rl«l*tevr «t ém Moraliste.
Quand nous sommes sollicités par deux instincts (comme ils ne peuvent être satisfaits en même temps)» nous obéissons à celui qui a le plus d'influence sur nous.
Maintenant, quand plusieurs individus se trouvent réunis, il est visible qu il ne leur est pas toujours loisible de satisfaire un de leurs instincts sans éprouver d'obstacles de la part des autres ; par exemple, quand un homme a faim, il ne lui suffit pas, pour satisfaire ce besoin, de se diriger vers un objet bon à manger, il faut, de plus, que d'autres personnes ne mettent point d'empêchement à ce qu'il s'empare de cet objet ; ces mêmes personnes peuvent ressentir en même temps le même besoin, ou même vouloir conserver pour elles cet objet pour le besoin à venir.
Quand un homme est sollicité par l'amour, il faut, outre le consentement de la femme, pour qu'il puisse satisfaire cet instinct^ que les parents de cette femme et les rivaux qu'il peut avoir ne mettent point d'empêchement à son désir.
Aussi, quand les hommes sont réunis, il ne peut être permis à chacun d'eux d'obéir à ses instincts et de satisfaire ses désirs comme bon lui
semble^ sans qu'il en résulte une guerre continuelle, le pire de tous les états.
D'ailleurs, il est clair que l'instinct de sociabilité et celui d'indépendance, étant totalement opposés, ne peuvent être satisfaits complètement en même temps, et qu'en se résolvant à vivre en société rhomme doit faire le sacrifice d'une partie de son indépendance.
Le problème social consiste donc à trouver quelle est la partie de notre indépendance que nous devons sacrifier pour, pouvoir vivre en paix les uns avec les autres, ou, autrement dit, dans quelles circonstances nous pouvons obéir à nos instincts et suivre nos goûts particuliers, et dans quelles autres nous devons nous en abstenir.
Le but du législateur doit donc être d'empêcher les discordes qui peuvent éclater dans le sein de la société, de prévenir l'anarchie, et, par suite, la guerre civile qui la déchirerait. Le meilleur moyen d'y réussir est de faire en sorte que chacun soit parfaitement instruit de ce qu'il a à faire dans chaque cas particulier où il se trouve placé, et il inflige des punitions pour ceux qui s'écartent des lois qu'il a prescrites, et cela par deux bonnes raisons : d'abord pour rappeler ces lois à la mémoire des hommes, et ensuit^ pour épou-
vanter ceux qui seraient tentés de suivre leurs penchants en contrevenant aux lois.
Ordinairement le législateur n'agit sur les hommes que par la crainte; il serait bon qu'il agit aussi sur eux par la persuasion, en faisant voir aux hommes que ces lois ne sont faites que pour leur bien^ et que de leur observance dépend leur bonheur; mais ceci le ferait souvent tomber dans des longueurs qui sont incompatibles avec la précision et la concision qui doivent présider à la rédaction des lois ; aussi laisse-t-il ordinairement ce soin aux moralistes.
Le législateur n'indique pas précisément aux hommes la conduite qu'ils doivent tenir dans chacune des circonstances où ils se trouvent placés ; il se contente de leur prescrire les actions dont ils doivent s abstenir. Les lois ne doivent traiter que des intérêts généraux de la société et des relations de chacun avec Tutilité publique.
Si le législateur, s'immisçant dans la vie privée^ eût formulé à chacun la conduite détaillée qu'il doit suivre dans son intérieur particulier, il se fut trouvé impuissant pour faire constater les infractions à ces sortes de lois, à moins d'y employer une inquisition intolérable.
Une loi ne peut être efficace qu'autant qu'il est possible de s'assurer des délits commis; mais elle
deviendrait impraticable si on ne pouvait constater la violation de celte loi qu'en ayant recours à une censure incompatible avec une sage liberté.
Tous les hommes sont loin d'apercevoir bien clairement les avantages qui résultent pour la société en général, et pour chacun d'eux en particulier, de l'observation exacte des lois ; aussi le législateur a-t-il eu soin d'en assurer l'exécution par des punitions infligées à ceux qui y contreviendraient.
Mais comme, d'après ce que nous venons de dire, il lui serait presque impossible d'atteindre par le même moyen les délits contre la morale, il abandonne ce soin aux moralistes.
On doit classei* les personnes qui ont traité de la morale en deux catégories bien distinctes: 1^ les moralistes qui, inspirés de Dieu, nous ont révélé la manière dont nous devons nous conduire pour être agréables à la Divinité : comme la volonté de Dieu n'est point de notre compétence, ou ne doit point demander à ceux-ei de nous prouver la bonté des maximes par eux énoncées; mais on peut fort bien exiger d'eux qu'ils nous donnent la preuve que ces maximes sont efTectivement émanées de Dieu; 2^^ les moralistes qui, mus par l'amour de l'humanité, ont
cherché quelles étaient les règles de conduite que leur nature imposait aux hommes, et dont la pratique contribuait le plus à leur bonheur ici-bas. Mais il ne suffit pas d'indiquer aux hommes des préceptes bons à suivre, il faut de plus posséder les moyensde les faire pratiquer; or les moyens de faire exécuter une prescription sont ou la persuasion, ou les récompenses, ou les punitions. Ceux des moralistes qui n'ont voulu avoir recours qu à la simple persuasion, en en appelant aux lumières de la raison^ ont presque tous échoué, parce que , comme nous l'avons fait observer, le vulgaire aperçoit rarement les avanta* ges qu'il doit retirer des préceptes généraux rais en avant par les moralistes; de plus, comme il existe peu de règles sans exception, il ne faut pas se dissimuler que, si les maximes que les mora* listes mettent en avant sont profitables au plus grand nombre, il s'en trouve quelques-uns qui, même en s'y conformant religieusement, n'en sont pas moins malheureux. C'est déjà un beau résultat que de trouver des règles pour guider vers le bonheur le plus grand nombre de ses semblables ; mais, pour que les hommes qui ne participent point à ce bienfait ne soient point tentés de suivre d'autres règles de conduite, la plupart desmoralistes ont fait intervenir la Divinité» en di-
San t que les préceptes qu'ils énonçaient étaient conformes aux prescriptions divines, et, pour les affermir davantage dans la voie qu'ils avaient tracée, ils leur ont feit voir le bonheur, non pas seulement ici-bas, mais particulièrement celui qu'on goûtera dans l'autre vie.
Il est bien vrai que les hommes n'ont pas toujours présent à la mémoire les lois et les précejv tes de morale qu'on leur a enseignés , et que, d'ailleurs, quand ils sont mus par une forte passion, ils n'examinent guère si leurs actions seront, oui ou non, conformes à ces règles ; malgré cela, ceux qui violent les lois ne peuvent être regardés comme excusables , puisque tous possèdent la raison qui, pour bien faire, doit diriger la volonté faculté qui peut mettre obstacle a nos passions, qui n'arrivent à leurs fins qu'avec son consentement.
Il est toujours loisible à un homme poussé par un désir, quelque violent qu'il soit, de réfléchir avant l'action, c'est-à-dire de chercher dans sa mémoire, ce qu'on nomme conscience, s'il lui est permis d'agir de telle ou telle manière sans blesser les lois, et il est bien rare que la conscience ne lui indique pas la conduite qu'il doit tenir..
Quant aux moralistes religieux, il leur a toujours été facile de faire observer leurs prescriptions ; carj dans le cas où la puissance temporelle
ne leur prête pas main-forte, ils ont recours aux promesses des récompenses ou des punitions de l'autre vie.
La plupart des préceptes de morale que prescrivent les lois divines ont été paiement traités dans les codes ou recueils des lois humaines ; mais l'exécution de celles-ci est imposée par des punitions immédiates et corporelles, tandis que généralement les infractions à celles-là ne sont assujetties qu'à des peines postérieures à cette vie et dites spirituelles.
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R«pf«rto ée rhomMe mtee IMè«»
Comme il existe plusieurs mots qui expriment lès rapports de l'homme avec les autres objets, il est bon d'examiner ces espèces de rapports pour bien préciser le sens des adjectifs qui représentent ces rapports.
Pour établir un rapport il iaut en connaître les deux termes. Nous supposons que ce qui pré* cède nous a fait connaître l'homme, premier terme de ce rapport; il nous reste à examiner Dieu, le second terme du rapport, et à voir ce que nous en connaissons.
La raison, comme nous l'avons déjà fait observer, se prend en bonne part; elle ne s'entend que de nos opinions sainement raisonnées, que de notre manière de juger après des raisonnements appuyés sur l'expérience seule, et non de toutes les hypothèses enfantées par notre imagination.
Les anciens se figuraient que la terre était placée au centre de l'univers, qu'elle en était la principale partie; ils croyaient, en outre, que les étoiles étaient de petits corps lumineux dont l'empoi se bornait à donner un peu de clarté à la terre pendant la nuit.
D'après cela il n'est pas très-élonnant qu'ils
aient admis que rhomme, l'être le plus intelligent de la terre^ était le personnage le plus important de la création.
Les notions plus exactes en astronomie que nous possédons de nos jours, nous faisant voir que la terre est un point imperceptible dans l'univers, auraient dû rabattre l'orgueil de l'homme et le convaincre que les habitants de la terre ne pouvaient plus, dès lors, jouer qu'un rôle bien minime dans l'univers; néanmoins la vanité de l'homme n'a pu se résoudre à se voir compter pour un zéro.
Les philosophes n'ont pas assez porté leur attention sur la liaison intime qui existe entre nos connaissances et les sens dont nous sommes doués; presque toutes nos connaissances ne sont, en réalité, que la manière dont les objets se présentent à nos sens, ne sont que l'appréciation des sensations que ces objets nous font éprouver. Il est impossible à un aveugle de naissance de se figurer ce que peut être le sens de la vue ; il n'a aucune espèce d'idée des connaissances que ce sens peut procurer aux autres personnes, comme sont les connaissances des diverses couleurs.
Par la même raison, nous n'avons aucune espèce d'idée d'un sens différent d'un des cinq sens que nous possédons, et nous ne pouvons nous
représenter d'aucune manière les connaissances que ce sixième sens pourrait faire acquérir.
Cela posé, supposons qu'un envoyé de Dieu nous apprenne que certains habitants d'une planète qui tourne autour de Sirius sont d'une nature supérieure à l'homme. Par curiosité nous chercherons a nous représenter ces habitants. Pour cela nousexaminerons quelles sont les formes qui nous paraissent les plus parfaites, et, comme la structure humaine est ce qui nous plaft le mieux, nous sommes conduits, quant au physique, à nous représenter ces habitants sous la forme humaine, mais sans doute avec des proportions en rapport avec les globes qu'ils habitent.
Quant aux qualités morales, nous choisirons, parmi nos connaissances, celles qui nous paraissent les plus éminentes pour en doter ces êtres, et, par suite, Thabitant que nous nous serons représenté sera un homme sur une plus grande échelle, c'est-à-dire un être doué des mêmes sens que nous.
Mais si cet envoyé de Dieu nous apprenait que ces habitants sont doués de sens différents des nôtres, alors leur ressemblance avec l'homme cesse d'exister ; nous ne possédons aucune esl>èce de connaissance de ce que peuvent être des
sens (lifTérents de ceux dont nous sommes pourvus, et nous n'avons nulle idée des connaissances que ces nouveaux sens peuvent procurer, et, par suite, nous ne pouvons plus nous représenter d'aucune manière un de ces habitants.
Mais la curiosité innée chez Fhomme et son orgueil l'empêcheraient d'ajouter foi au dire de cet envoyé.
L'homme préfère avoir de fausses notions sur un certain objet, plutôt que de s'abstenir de s'en occuper et de se le représenter d'une manière quelconque, de sorte que la connaissance de l'extrême petitesse du globe que nous habitons n'a pu parvenir à rabattre la présomption * de l'homme, et voici pourquoi : c'est qu'il affirme que les étoiles fixes sont des soleils identiquement pareils au nôtre; qu'elles sont entourées par des planètes parfaitement semblables à la terre, avec la même atmosphère, et, par suite, peuplées par des habitants de même nature. Par cette assertion tout s'est borné à une multiplicalion.
Nous n'avons pas admis qu'il puisse y aivoir des objets distincts de ceux que nous connais^ sons, mais seulement que ces objets sont en bien plus grand nombre que ne se le flguraient les anciens, et, par suite, l'homme étant demeuré le
personnage le plus important de la création, nous n'avons pu nous représenter Dieu plus dignement qu'en le faisant h notre image.
Les relations de Thomme avec la Divinité présupposent la connaissance de Dieu, et, par suite, ces relations varient avec les diverses idées que chacun s'est fait de Dieu ; mais, comme tous les hommes reconnaissent que le principal attribut de Dieu est la toute-puissance, ils se trouvent au moins d'accord sur une grande partie de nos rapports avec Dieu.
Quand nous nous servons de l'expression Vhomme, nous ne cherchons point à donner à entendre qu'il s'agit d'un individu quelconque faisant partie de l'humanité; nous voulons par là désigner un des hommes faisant partie de la catégorie k plus civilisée, et possédant assez d'instruction pour pouvoir nous comprendre.
Le degré de civilisation se mesure ordinairement par la multiplicité des lois que son état comporte. Ainsi, le peuple chasseur, qui n'a besoin que d'un petit nombre de lois, est placé au dernier degré de l'échelle sociale; vient ensuite le peuple pasteur, et enfin le peuple agricole et commerçant, qui exige un grand nombre de lois et occupe le premier rang dans là civilisation. Je ne parle pas ici de l'homme à l'état d'isolé-
ment, du sauvage, des philosophes qui n'existent que sur le papier (rhomme étant, par sa nature, un animal essentiellement sociable).
Il est évident que l'humanité est loin d'être un tout homogène, mais se compose d'une foule d'individus de diverses natures.
Quand on fait attention que la terre n'est qu'un point imperceptible dans l'univers, il devient plus que probable que l'univers contient une foule d'êtres supérieurs à l'homme en intelligence et en puissance ; parmi ces êtres, celui qui l'emporte en puissance sur les autres est ce qu'on appelle Dieu. Mais quels rapports cet être a-t-il avec l'homme? quelle influence exerce-t-il sur la terre? C'est ce que notre raison seule ne peut décider.
Ce qu'on nomme la religion naturelle a été imaginé par quelques philosophes qui, ayant supposé que, dans des temps reculés, le monde n'existait pas, ou du moins n'était pas tel que nous Fapercevons maintenant, ou enfin qu'il ne peut se maintenir dans l'état où il se trouve qu'au moyen d'une force toujours agissante, ont présimié qu'une grande puissance, nommée Dieu , était ou la créatrice, ou l'organisatrice, ou la médiatrice de Tunivers. Mais, par le fait, ce système est basé sur la tradition* qui ne peut pas avancer
des faits antérieurs à Fexistence de rhumanité, à moins que nous n'en ayons été instruits parce que Dieu nous a fait connaître à ce sujet , ce qui dispense alors de chercher à prouver l'existence de Dieu.
Mais, dans tous les cas, le déisme n'est pas une religion, car ce dernier mot ne peut s'appliquer exactement qu'aux seules religions ^evélées , qui font connaître nos relations avec Dieu, et qui, par suite, admettent un culte.
D'autres philosophes ont pensé que Dieu nous avait laissé la liberté de nous conduire a notre guise, et qu'en nous donnant la raison pour guide il nous a mis à même d'être heureux ou malheureux selon l'usage que nous en faisons ; mais qu'en nous donnant l'instinct de sociabilité il nous a , pour ainsi dire ^ rendus solidaires les uns des autres, puisqu'alors il ne sufût plus que la raison de chacun lui indique le but qu'il doit s'efforcer d'atteindre; il faut de plus que nous nous soyons entendus entre nous pour que les efforts de chacun ne soient point entravés par ceux des autres.
Mais toutes les hypothèses philosophiques ne nous apprendront absolument rien sur ce que devient l'âme après la mort; il y a plus^ c'est que la raison seule nous engagerait à rejeter la
croyance de son immortalité; et, en effet, ce qu'on nomme l'espèce humaine n'est qu'une variété de l'espèce animale, et, si l'on classait les êtres vivants selon leur degré d'intelligence, on serait peut être obligé d'intercaler entre les différentes races humaines quelques espèces d'animaux, et cela même sans tenir compte des idiots et des crétins.
C'est à notre seule vanité qu'on doit attribuer la grande différence qu'on a établie entre l'homme et la bête; or, comme l'homme vit et meurt comme un autre animal, on doit supposer que sa destinée doit être pareille.
Nous sommes enclins à admettre, comme devant se réaliser, les désirs qu'il a fortement préconçus; aussi M. Gauffroy nous dit-il que. Dieu ayant inspiré à l'homme un vif désir du bonheur, bonheur qui n'est jamais complètement réalisé dans cette vie, il doit y ^avoir une autre vie pour que ce bonheur reçoive satisfaction. Celte hypothèse est très-séduisante^ mais la conclusion )est loin d'être rigoureusement logique.
La croyance à rinimortalité de l'âme est nécessaire au bien-être de la société, les lois humaines étant souvent impuissantes à réprimer les mauvaises actions. La crainte de Tenfer est un auxiliaire pour maintenir les hommes en bride;
d'un autre côté le paradis est un aiguillon qui nous pousse vers les bonnes actions, qui sans cela n'auraient pour récompense que la considération, considération qui est même souvent très-conlestée. La raisonseule est impuissante à nous donner des motifs qui nous engagent à admettre une autre vie ; nous avons besoin pour cela d'avoir recours aux religions révélées, qui seules nous instruisent à ce sujet.
La plupart des religions révélées contiennent un certain nombre de propositions, nommée^ mystères, qui nous paraissent absurdes et choquent le bon sens, ce qui ferait supposer que ces propositions ne proviennent pas de Dieu, mais ont été ajoutées par les hommes. Comment alors séparer Tivraie du bon grain? Comment distinguer les préceptes qui viennent de Dieu des additions que les hommes y ont faites? Nous disons que le mieux serait de ne point s'occuper de ces questions, que les religions sont du domaine de la foi^ et non du domaine de la raison. La philo^ Sophie pratique se contente de ce qui lui parait bien, sans chercher un mieux qui le plus souvent ne fait disparaître un inconvénient que pour en introduire un autre.
Mais l'homme est un animal raisonnable, ou plutôt un animal raisonneur; il aime, avant d'ad-
mettre une croyance, qu'on lui développe les motifs qui doivent l'engager à Tadopter.
L'idée que nous nous faisons du Tout-Puissant nous engage à croire que , quand il donne des ordres à Thomme, les expressions dont il se sert doivent être claires et précises; une prescription qui peut s'interpréter de plusieurs manières ne peut provenir de Dieu.
Un individu qui désirerait le bien de l'humanité, mais qui, pour se faire écouter, se figure qu'il doit se dire envoyé de Dieu, un faux prophète enfin, en prédisant l'avenir, est obligé de se servir d'expressions ambiguës, pour que, dans le cas où ses prévisions ne se trouveraient pas réalisées, elles puissent recevoir une explication plus conforme aux faits accomplis. Ce faux prophète est souvent obligé de ménager les puissances de la terre, et ne se hasarde point à dire trop crûment certaines vérités; il est donc obligé, pour les faire passer, de se servir d'allégories et de paraboles. De plus, connaissant la tendance de l'homme à se préférer aux autres, il exige d'eux, dans les devoirs qu'ils ont à remplir, le plus pour en obtenir le moins.
11 n'en est pas ainsi de Dieu, qui n'a aucun de ces ménagements à garder; ses ordres sont clairs et précis ; quand une prescription peut s'inter-
prêter de plusieurs manières , on peut affirmer qu'elle ne vient pas de Dieu. U y a autant de mal à faire, dans ce qu'on appelle le bien, plus que ce Dieu exige, qu'il n'y en a à rester en deçà de ce qu'il prescrit.
Le seul soin du législateur, pour ce qui regarde la religion, est d'empêcher tous les faits qui pourraient porter atteinte à la croyance de l'immortalité de l'âme, si nécessaire au bien-être de la société.
Parmi les sectes chrétiennes, le catholicisme est incontestablement la religion qui l'emporte sur les autres cultes, parce qu'il y est admis que, quand une contestation s'y élève, le Saint-Esprit préside le concile qui doit trancher la difficulté, et, par suite, chaque catholique est parfaitement fixé sur ce qu'il doit croire et admettre.
Il en est des religions comme des lois : on doit se soumettre à leurs décisions, et non examiner leur mérite ; admettre le droit d'examen, c'est reconnaître tacitement que, parmi les devoirs que nous impose la religion , quelques-uns ne viennent pas directement de Dieu, mais sont le fait des hommes; bien plus, c'est rejeter la religion même, car, si Dieu avaif pensé que la raison de l'homme était suffisante pour le bien diriger, il n'aurait pas eu besoin d'intervenir en lui in*
SI
diquant les règles de conduite qu'il doit suivre.
Calvin, pour obvier à cet inconvénient, a bien recommandé de ne plus examiner les questions qu'il avait résolues; mais, tout en regardant Cal^ vin comme un homme de mérite, la plupart des personnes ne le regardent pas comme un f^opfaète, et, par suite, comme infaillible. Dès lors qu'il a permis le droit d'examen pour certaines questions, il n'est plus en droit de l'interdire pour d'autres questions.
Quelques personnes, ne s'apèrcevant pas de l'influence que Dieu exerce sur la terre, ont révoqué en doute son existence ; mais en professant J'athétsme on affirme par là que Dieu n'existe pas. Une personne qui se laisse guider par la raison n'affirme une proposition qu'autant que son opinion est appuyée sur des preuves ; or la preuve de cette assertion manque totalement. De ce que nous n'avons reconnu que deux mille étoiles fixes, il ne s'ensuit pas qu'il n'en existe pas d'autres; de ce que l'empereur de la Chine n'a aucune influence sur ma destinée, je ne suis pas en droit d'en conclure qu'il n'existe pas. Ces philosophes .auraient dû se contenter d'avancer que Dieu ne nous était pas connu, et que la manière dont on a coutume de définir la Divinité ne pouvait convenablement désigner un être tout-puissant. Nous
ferons remarquer que l'aspect de l'univers n'est une preuve de l'existence de Dieu que pour ceux qui admettent la création ; quant aux personnes qui croient que l'univers a toujours existé, elles doi vent chercher les preuves de l'existence de Dieu dans un autre ordre d'idées.
D'autres personnes envisagent l'univers comme un seul tout, et le font synonyme du mot Dieu; mais il n'est pas difficile d'apercevoir que ces personnes cachent sous un grand mot une idée fort obscure. Le panthéisme est en opposition directe avec ce que nous indique notre raison. En effet nous apercevons sur la terre deux espèces de forces tout à fait distinctes : les unes, telles que le magnétisme, l'électricité, la gravitation, etc., qui, dans des circonstances analogues, agissent inva<riablement de la même manière, et auxquelles on a donné le nom de forces naturelles ou d'agents physiques; les autres variables^ et capricieuses, telles que les forces qui proviennent des êtres animés. Quand je tiens une pierre dans la main, j'ai la conscience que la force dont je puis disposer peut lancer cette pierre arbitrairement à droite ou à gauche, et n'est pas soumise à d'autre force que celle de ma v >lonlé. Les forces naturelles ne transporteront jamais en Europe un arbre d'Amérique. Tout homme senit son individua-
lité, et s'aperçoit, quelque minime que soit sa puissance, qu'il est réellement distinct des objets qui l'entourent.
Si Ton admettait pour un instant que les religions sont de pures inventions des hommes , et que ce n'est que parce qu'ils ont reconnu que Timmortalité de l'âme était une croyance utile au bien-être de la société qu'ils Favaîent introduite dans la religion; et, d'un autre côté, si Ton remarque que les sciences sont en progrès, que les fausses notions font place à des vérités incontestables, on peut être induit à croire qu^il arrivera un moment où on professera une religion plus conforme a notre raison, c*est-à-dire une religion qui, tout en contenant les préceptes de morale les plus purs, se trouvera dégagée de certains dogmes qui répugnent à notre raison. Mais ce serait se faire complètement illusion; toute religion est fondée sur la croyance que ceux qui la propagent sont des envoyés de Dieu, et ces prétendus envoyés ne peuvent prouver leur mission qu'en faisant des miracles. Toute religion nouvelle ne peut donc prendre racine que chez un peuple ignorant, et, par suite, cette religion doit être entachée de beaucoup d*absurdités.
Les personnes raisonnables ne devraient donner à Dieu pour attribut que la toute-puissance ;
mais les hommes sont trop curieux pour ne pas chercher à mieux connaître un être dont ils invoquent la protection, et a défaut de données positives ils en inventent de nouvelles; mais remarquons bien que les créations de l'homme, ce que son imagination peut produire, se réduisent à faire un choix parmi les connaissances qu'il possède déjà, et non à créer une connaissance nouvelle.
Nous ferons remarquer que nos rapports avec nos semblables et le reste de la création sont influencés par nos obligations envers la Divinité, et, par suite, que les rapports dont nous allons nous occuper doivent être modifiés d'après les diverses idées que chacun peut avoir de Dieu.
On pose généralement comme axiome la locution suivante : La lettre tue et l'esprit vivifie. Examinons au juste ce que veut dire cette expression. Dans un ouvrage de longue haleine, il est assez probable que l'auteur n'est pas exempt de quelques inexactitudes, qu'il s'est quelquefois servi d'expressions peu correctes, qui laissent le champ libre à diverses interprétations. Alors on veut faire entendre par la phrase citée plus hamt qu'il faut juger le livre sur son ensemble et ne pas chicaner l'auteur sur quelques erreurs de détail.
Mais, quand il s'agit d'ouvrages religieux, de
livres écrits sous Tinspiration du Saint-Esprit, cette locution non-séulement n'est plus applicable, mais devient une vraie hérésie; on doit alors * s'attacher complètement à la lettre et s'abstenir de tout commentaire, qui induit à admettre que le Saint-Esprit a cherché à déguiser sa pensée. Toute espèce d'explication d'un passage quelconque d'un livre saint suppose par cela même que le livre ne vient pas de Dieu, mais est une inveiition des hommes.
RelatioB* de rhommé avec les objets inanlBiés et ATee les autres anlatamc.
Pour cela nous allons supposer que, par suite d'un événement quelconque, un homme se troave seul habitant de son espèce dans une ile.
Par suite de la supériorité que l'homme s'est arrogée sur les animaux , le mot droit ne peut s*appliquer à nos rapports avec eux. Nos relations avec les objets inanimés ou avec les animaux se bornent à des rapports d'utilité pour Thomme. Les actions de cet homme, dans cette position particulière, ne peuvent être ni bonnes ni mauvaises, ni justes ni injustes par rapport aux autres objets ; elles ne peuvent être que nuisibles ou utiles pour lui-même.
Si nous supposons maintenant qu'un autre homme vienne habiter l'ile en question, nous soutenons encore que les relations de ces deux individus (tant qu'ils n'ont pas fait entre eux quelques conventions en traitant d'égal à égal) sont tout à fait indépendantes de ce qu'on nomme droit et devoir. Quand on se sert, dans ces circonstances, de l'expression droits de l'humanité, on donne à tort le nom de droit à ce que nous avons nommé instinct. L'instinct de sociabilité peut pousser ce!>
individus à se rapprocher Tun de l'autre; mais, jusqu'au moment où ils se seront associés» il ne peut y avoir entre eux ni droit ni devoir.
Nous ne voulons pas dire qu'il soit absolument nécessaire , pour faire naître les droits et les devoirs, que les conventiens aient été précisées bien nettement avant l'association; sans aucun doute, du moment que ces deux hommes se seront rendus quelques services, ils se trouveront, par cela même, engagés l'un envers l'autre : ce que nous soutenons, c'est que les obligations ne proviennent pas de ce que les individus sont de la même espèce.
Quand on parle des devoirs d'un homme envers un autre individu, soit animal, soit homme, avant une convention particulière, c'est qu'on fait intervenir la Divinité dans ce rapport , et alors nous pouvons fort bien nourrir, soigner et même vénérer certains êtres, hommes ou animaux, pour être agréables à Dieu ; mais alors ces espèces de rapport rentrent dans nos relations avec Dieu , ou bien encore c'est que le mot devoir est employé là improprement, et tient la place du mot instinct, ou bien des mots intérêts et avantages particuliers de cet homme.
Quelques auteurs ont parlé des devoirs de l'homme envers lui-même. Pour établir un rap-
port, il faul deux termes ; aussi ont-ils admis non« seulement deux parties bien distinctes dans chaque, homme, mais encore supposé que chacune de ces parties était une individualité à part. C'est une hypothèse qui nous semble inadmissible ; car, quoique nous admettions que l'homme est un composé de plusieurs substances distinctes, nous reconnaissons que les qualités qui caractérisent rhomme, qui constituent son individualité, ne sont pas adhérentes à chacune de ces substances, mais sont le résultat de leur combinaison.
Rapport d«s hMMBi«s eatre e«x«
Relations de rhomme^vee ses semblables.
Nous avons déjà eu occasion de nous pronon* cer sur ce que quelques auteurs ont nommé Féfat de nalure, et de dire qu*à nos yeux Tétat d'isolément pour Thomme n'était qu'un état excepffonnel, et nous avons fait voir que la nature de l'homme le portait h rechercher la réunion de s^ semblables; nous ajouterons que ce n'est quelS où il y a association qu'il peut être question de droit et de devoir.
Quant aux actes d'association en eux-mêmes, ils ont pu varier à l'infîni d'un peuple à un autre peuple; il est même présumable que la plupart des conv(;ntions n'ont pas précédé les réunions d'hommes ; mais il y a apparence que les contestations qui se sont élevées dans le sein de l'association ont été apaisées par des décisions improvisées qui, conservées par l'usage, ont fini par faire loi.
Nous ferons remarquer ici que, par suite du contrat d'association , nos rapports avec les animaux, et même avec les objets inanimés, se trouvent complètement modifiés, et, par suite, que quelques-uns de ces rapports peuvent être quali-
fiés ll« jutftes ou d'injustes, selon les coiivenliuiiH sli|)uiêes.
Sans Tuiilotr (li<M;iiter en rien sur le mérite de» diver^s lois que les brmioies tte mnit imitonéo», nous ne pouvons nous dispenser d'examiner ce qu'on doit entendre par les cxprcsKions loi natu* relie, justice naturelle, droit naturel, pour nous meure à même de bien préciser ce que veulent diro les mol» loi, justico et droit. Si l'on veut entendre par niiturel, comme l'ont fait quelques ;nitenr». que, indépendaminetit d'une convention quelconque et anlérienreinenl k elle, notre orga* nidation nous im[io»c certaines lois, nous prescrit ccrLiines règle* do conduite connut! jusl<.'5 ou injustes, nous ne pouvons nous ranger à cette opiiiimi, et nouM n-oymis que les mots loi ol Ju»licn M>ni détournes de leur véritiible signilicatlon , «H «Uiivenl être remplacés par les mots instincts et };u6t!i. Autiint vaudrait dire que r'esl. un devoir do manger et une justice de boire quand lo besoin lait sentir.
Mais, comme les bouimes ont une conformail peu près semblable, que leurs sens sont anbctés à peu prés de la mëmt! manière par les mêmes objets, et que nos connaissances sont la eotiftéqucnce de nos Eieiisationft, il paraîtrait assez prolrabte, au premier aperru, que l'intelligenefr
doive être à peu près la même chez tous les hommes, et que, le jugement, ce qu'on nomme le sens commun, étant aussi pareil, chacun doit juger les choses de la même manière.
Si ces principes étaient vrais, on pourrait envisager la loi naturelle comme cette suite de conventions sociales que chacun en particulier, et sans consulter les codes, établirait de lui-même, en s'en rapportant à son simple bon sens, et regarder la justice naturelle comme l'appréciation^ faite par le jugement de chacun, du rapport entre une certaine action et ces lois déterminées naturellement; mais l'expérience fait voir que l'intelligence de chacun est loin d'être la même chez tous les hommes, et que les jugements raisonnés, qui dépendent non-seulement de FintelHgence de chacun, mais encore des connaissances qu'il a acquises, dilTèrent encore plus d'individu à individu, et même en supposant que les jugements des personnes qui ont reçu la même éducation fussent identiques sur . des questions dans lesquelles les données primitives sont complètement semblables et parfaitement claires, comme quand il s'agit d'un théorème de mathématique. 11 n'en est plus de même quand on s'occupe des questions sociales, puisque alors cha* cun, partant presque toujours de données diiïé-
rentes, doit arriver à des résultats dissemblables.
La grande difficulté des problèmes sociaux consiste dans la manière d'établir les données j de reconnaître ce qui doit être pris en considération, et de l'apprécier convenablement. Une fois la question bien posée, les problèmes sociaux se rangent dans la classe des problèmes de probabilités; mais la vraie difficulté consiste à mettre le problème en équation.
Aussi on est obligé de convenir que ce qu'on appelle justice naturelle n'est autre chose que l'expression de notre jugement particulier, lorsqu'on ne se croit pas influencé par des considérations personnelles.
Les écrivains qui ont établi ce qu'on nomme les lois naturelles n'ont pas fait attention que telle loi qui est bonne pour une nation cesse de l'être pour une autre, et ils ont complètement erré en supposant que tous les peuples étaient parfaitement identiques et devaient, par suite, se conduire d'après les mêmes règles.
L'homme n'a point de droits antérieurs à son état d'association, et, depuis lors, ses droits sont ceux que lui confèrent les lois de son pays ; l'expression les droits de l'homme avant le contrat d'association est donc un non-sens, et, après ce contrat, ces droits sont ceux du citoyen.
Nous posons en principe que chacun doit regarder les lois de son pays comme bonnes et comme obligatoires ; alors un homme juste est celui qui conforme sa conduite aux lois de son pays.
Comme nous l'avons déjà dit, les hommes rapportent tout à eux; aussi les adjectifs bon, juste, vertueux, se rapportent aux relations des hommes entre eux, et le mot bon signifie ce qui est utile à la société ; le mot juste, ce qui est conforme aux lois de sa nation; la vertu, ce qui ne s'écarte pas des préceptes de morale adoptés dans le pays.
Nous ferons remarquer que la puissance, ou, autrement dit, la manifestation des forces de chacun , le pouvoir d'agir , de faire des mouvements ou des actions, est une des qualités inhérentes à tous les êtres animés, tandis que la bonté ou la justice ne sont que des qualités relatives.
Une certaine action ne peut être qualifiée de bonne ou de juste que par suite d* un contrat obligatoire passé entre les hommes, et les adjectifs bon et juste ne peuvent élre donnés à un être animé, dans les relations qu'il peut avoir avec d'autres êtres, que dans les cas où ils auraient fait antérieurement quelques conventions entre eux.
Donner Tépithète de jusle à Dieu, c'est expri-
mer que Dieu est obligé, dans ses actes, de se conformer à certaines lois. Mais quelles sont ces lois? Veut-on ressusciter le Destin des anciens et faire entendre par là que Dieu est soumis aux lois du destin? ou aurait-on la prétention d'assujettir Dieu aux lois humaines? L'habitude qu'on a de se représenter Dieu comme le père universel de tous les êtres et comme leur juge souverain fait qu'on est naturellement porté k y joindre les adjectifs qui conviennent à ces fonctions; mais, en agissant ainsi, on a fini par faire de Dieu un être tout à fait semblable à l'homme, à la puissance près.