LA LANGUE UNIVERSELLE
A peine sortons-nous des bornes plus ou moins étroites de la patrie que déjà nous entendons résonner des mots et des syllabes dont le sens nous échappe. Cette nouveauté, loin de nous plaire, nous attriste et nous irrite. Nous voyons défiler toutes sortes de gens, une foule se presser, un peuple s'agiter, nous ne savons rien de tous ces hommes ; nous voudrions connaître leurs sentiments, échanger nos impressions et nous restons étrangers, sans communication possible. Cet isolement, qui arrête en nous toute expansion, nous amène à regretter le pays natal, ravive à chaque instant la douleur de la séparation.
S'agit-il de connaître les œuvres des poètes, philosophes, historiens, savants ou romanciers,
'i64 ESS.VI DE PHILOSOPHIE PRAGMATIQUE
nés d'un peuple voisin, nous retrouvons la même barrière. Sans doute, de nos jours, les chefs-d'œuvre des littératures étrangères ne restent plus ignorés et, grâce à la traduction, franchissent les frontières. Mais nous regretterons toujours de ne pouvoir savourer l'original avec ses qualités, avec ses défauts même. Le travail du traducteur nous inspire toujours quelque défiance. Traduire n'est pas seulement aligner des mots péniblement cherchés dans le dictionnaire, c'est s'imprégner de la pensée de l'auteur et la rendre fidèlement en un langage correct. Mais exprimer cette pensée avec ses moindres nuances est chose délicate. C'est un travail bien plus ardu encore qu'imiter son style dans la mesure du possible, que rendre intelligibles les idiotismes et ces tours de phrase qui constit tuent le génie d'une langue. Pourquoi donc l'humanité ne pense -t-elle pas dans le même idiome, ne parle-t-elle point avec les mêmes mots. Quel progrès s'il en était ainsi. De tout temps, la solution de ce problème a préoccupé les esprits sans que jamais elle ait pu s'effectuer. Il semble que ce but décevant se dérobe à toute poursuite et recule dès qu'on croit pouvoir l'atteindre.
La diversité des langages est considérée comme
un tel obstacle à la concorde, à la coopération fraternelle des vivants, qu'on voulût y voir une malédiction divine. La confusion des langues serait survenue d'un seul coup, comme la juste punition d'une entreprise criminelle.
A certaines époques, les langues subissent des altérations et des modifications qui les rendent très différentes de la souche originelle. Les causes de ces changements ont été étudiées et sont parfaitement connues. La philologie moderne n'est nullement embarrassée pour formuler les règles invariables qui amènent une langue à disparaître ou simplement à se corrompre.
L'infiltration de nombreux immigrants plus avancés en civilisation, l'affaiblissement du pouvoir central, le ralentissement des études littéraires, l'état d'anarchie d'un peuple, amenant la prédominance des classes inférieures sur les gens instruits, le rayonnement intellectuel d'un pays voisin et surtout l'envahissement d'une nation par une autre, telles sont les causes de la décadence d'une langue.
Le vulgaire s'imagine que les mots ne sont autre chose qu'un assemblage de sons rapprochés par le hasard. Aussi, l'infâme argot, né au sein de la plus basse populace, emploie un mot pour un autre ou des vocables dépourvus d'éty-
mologie. Un rapprochement fortuit, une plaisanterie, une de ces onomatopées si fréquentes dans les langues primitives, telles sont les sources de l'abject vocabulaire.
Au contraire, chaque terme d'une langue est membre d'une famille nombreuse et possède une généalogie complète. Tout mot a, sinon des frères, toujours des cousins, des ancêtres et des descendants. Pour tout homme intelligent et lettré, tout (( verbe » est un enfant dont il connaît la famille, à qui il s'intéresse et qu'il suit dans la vie d'un regard de complaisance. Cette filiation d'un terme lui donne une précision dont la pensée humaine a besoin dès qu'elle veut sortir des banalités usuelles.
L'enseignement des langues classiques nous explique le sens exact et la formation d'un certain nombre de mots. C'est leur seule raison d'être. Pour connaître tous les aïeux, nous ne devrions pas ignorer le sanscrit, un précurseur, s'il n'est l'ancêtre commun. Mais il n'y aurait plus, selon une expression triviale, de raison pour que cela finît. Ce qu'on ne peut nier, c'est que le fait d'apprendre une langue étrangère, quelle qu'elle soit, nous force à savoir la nôtre. L'acte de traduire ne se résume pas seulement à bouleverser un dictionnaire, mais impose à
l'esprit une attention spéciale dont le résultat est une pensée plus lucide, un choix plus exact des termes. Cette observation peut être érigée en principe.
Si, à certains esprits, les recherches de la linguistique moderne paraissent subtiles : si les classifications de consonnes et le redressement des articulations faussées au cours des siècles semblent renouveler sur un autre sujet les discussions oiseuses du moyen-âge ; par contre, peu d'études sont aussi passionnantes que la philologie .
Les langues s'empruntent mutuellement quantité de mots. Ces échanges nous dévoilent la mentalité des peuples, leurs aptitudes, leurs prédilections. Pourquoi la philosophie et la grammaire empruntent- elles leurs termes au grec ; c'est que l'Hellénisme florissait alors que d'autres peuples étaient encore plongés dans l'ignorance. Les mots arabes abondent dans le langage des astronomes ; c'est parce que les nomades profitent, pour voyager, des belles nuits lumineuses, et que la nécessité de se guider par les étoiles les a conduits à des observations dont la science moderne n'a pu que vérifier l'exactitude. Les Romains, grands bâtisseurs d'aqueducs, de ponts, d'égoùts, de cirques, de théâtres, ont implanté ces termes en même temps que leur domination.
2 68 ESSAI DE PHILOSOPHŒ PR\GMA.TIQUB
Quand un peuple désigne du même nom le lièvre et le lapin, nous sommes fixés sur son ignorance en zoologie. Telle tribu ne sait compter que jusqu'à vingt, nous pouvons être sûrs qu'elle ne produira jamais un Archimède.
Les Franks victorieux ont transporté en Gaule le vocabulaire cynégétique.
Pourquoi les termes de la guerre viennent-ils d'Allemagne ou d'Italie, c'est que l'art militaire était plus avancé lors des guerres faites dans ces pays.
Que d'observations ne pourrait-on faire sur un pareil sujet ? Il y en a même d'un ordre moins relevé qui seraient fort curieuses, mais cette étude comporterait un développement considérable.
Le grec ancien, illustré par des œuvres immortelles, a fourni au latin des modèles littéraires ; il sert de nos jours à former les néologismes scientifiques, et cependant il a disparu. Le peuple qui a relevé le nom des Hellènes ne parle plus que le romaïque. La chute de Byzance sous les coups des Turcs et plus encore l'abandon de l'étude ont fait glisser petit à petit le grec de Sophocle et d'Euripide au patois des Palikares.
La langue latine put se flatter longtemps des plus brillantes destinées. Elle jouissait d'une situation privilégiée comme langue officielle d un immense empire, lien commun entre mille peuples vaincus tant en Afrique qu'en Asie, tant au Nord qu'au Sud de l'Europe. D'illustres écrivains nés dans les provinces les plus reculées de l'Empire enrichissaient la littérature des vainqueurs. Tous les peuples soumis aspiraient à la connaissance de l'idiome romain, condition indispensable d'un relèvement espéré. Malgré tant de conditions favorables, dès que l'invasion des Barbares se produisit, rien de cette unité ne subsista. Chaque nation germanique acclimata son langage entre les bornes de ses frontières. De cette variété naquirent ici le français, là l'italien, le roumanche, ailleurs l'espagnol, le portugais, le galicien et le catalan, plus loin le roumain. Ce que les Vandales et les Byzantins n'avaient pas effacé en Afrique succomba à tout jamais sous les coups des Arabes.
De nos jours, les facilités de communication, qui permettent à tant de simples particuliers de voyager avec plus de sécurité et de commodité, sans parler de la vitesse, que ne le faisaient les plus grands seigneurs du temps passé, ren-
dent plus sensible la nécessité d'une langue internationale. Les besoins du commerce sont devenus une préoccupation primordiale pour les nations. Les peuples ne se font plus seulement la guerre à coups de canon, mais luttent encore et surtout par des tarifs douaniers. L'homme moderne est devenu si exigeant que les productions du sol natal ne lui suffisent plus, qu'il lui faut amener de très loin les produits exotiques, les mille et une productions de chaque hémisphère. Les commerçants qui sont les ministres des besoins populaires, s'ingénient à varier l'alimentation, le vêtement, les meubles, pour stimuler des goûts blasés. Force est pour cette catégorie de citoyens de courir sans cesse le monde, d'entretenir avec l'étranger une volumineuse correspondance.
Combien l'absence d'un langage universel, sorte d'étalon type où viendrait se mesurer toute pensée humaine, complique-t-elle ces relations épistolaires et ces voyages.
Aussi, plus que jamais, des efforts sont tentés pour doter l'humanité d'un nouvel idiome destiné à entraîner à sa suite tous les intellectuels, tous les commerçants du monde et enfin tous les peuples.
Pourquoi, dira-t-on, créer une nouvelle langue ? Ne sont-elles pas déjà assez nombreuses.^
N'est-ce pas compliquer encore la question au lieu de la résoudre ?
Les avantages d'une langue nouvelle, créée de toute pièce, sont incontestables. Tout idiome dérivé d'un long usage présente toujours des irrégularités grammaticales, une prononciation souvent peu en rapport avec l'orthographe admise ; il renferme toujours un certain nombre d'idiotismes.
Il est enfin une autre raison où la philologie n'a rien à voir, c'est l'orgueil national. Quelque soit la bizarrerie de son langage, chaque peuple se cramponne à lui, cherche à le conserver, parfois à le propager, en dépit de la raison et sans souci du ridicule. Il n'est pas jusqu'aux Celtisants qui ne cherchent à sauver leur affreux jargon d'une mort inévitable.
Désirer l'expansion de la langue nationale est un sentiment que tout le monde comprend, mais qui se raisonne moins facilement. Le fait d'apprendre un langage ne développe pas forcément un sentiment d'affection pour le peuple qui le parle. Souvent les difficultés et l'aridité de l'étude laissent une amertume qui se traduira par une antipathie. Quelquefois, il arrive qu'après s'être enthousiasmé pour un peuple étranger, un homme verra son enthousiasme dimi-
uuer à mesure qu'il le connaîtra mieux. Après avoir pénétré à fond une société étrangère, cet homme la détestera autant qu'il a pu l'admirer. Le polyglotte possédant plusieurs idiomes devrait voir son affection grandir ou diminuer selon la connaissance plus ou moins parfaite de chaque langue. Mon expérience personnelle me permet d'affirmer qu'il n'en est rien. Cette proportion n'existe pas.
L'obstination nationale, si funeste à l'entente cordiale des peuples, si contraire aux besoins intellectuels, aussi bien qu'aux intérêts commerciaux, fait qu'aucune nation ne veut accepter de plein gré la langue de sa voisine et qu'elle se résignerait plus volontiers à une création linguistique nouvelle, voire à la résurrection d'une langue morte.
Les volapuks et les espérantos bénéficient de cette jalousie nationaliste, Sortis, armés de pied en cape, du cerveau d'un savant comme Minerve du cerveau de Jupiter, ils ne présentent aucune imperfection grammaticale. Leur prononciation, basée sur une orthographe rigoureusement précise, ne laisse place à aucune ambigûité, ni aucune fantaisie. Ils possèdent enfin tous les termes concrets ou abstraits nécessaires aux nations modernes et offrent, déplus, la facilité d'en créer quantité de nouveaux.
Tels sont les avantages si grands que tout philologue ne peut que désirer le succès définitif de l'une de ces tentatives. Mais, entre la théorie et la pratique, il y a un abîme. Quels que soient les progrès de l'espéranto, la plus récente des langues artificielles, sa marche ascendante n'est pas assez rapide pour soutenir longtemps la lutte contre une langue déjà existante et parlée. Quel est le nombre actuel des espérantistes.'^ Quelques centaines de mille.
Si merveilleux que soit un pareil résultat, combien l'espéranto est loin d'avoir l'importance d'une langue parlée, fut-elle secondaire et sans avenir, comme le suédois ou le hongrois. Malgré tous les désirs, les espérances, les promesses, qui donc ne préférerait savoir le suédois ou le hongrois, langues parlées, pourvues d'une littérature originale et non pas composées seulement de traductions, plutôt que l'espéranto. Quand la Lingvo Internacia aura vécu encore quelques années, recruté quelques milliers d'adhérents, une rivale surgira qui acca parera la faveur. Une fois de plus, la tentative aura avorté, laissant tristes et découragés ses plus fervents apôlres.
Beaucoup moins épris de nouveauté, certains esprits ont proposé de ressusciter une langue
morte et, sans rire, ont émis l'idée du latin... L'humanité a balbutié, chanté, parlé en bien des langages ; pourquoi ce choix du latin.
O le plaisant projet d'un poète ignorant Qui de tant de héros va choisir Childebrand !
dirait Boileau.
Que ne songe-t-ou alors au sanscrit, plus an cien que le latin lui-même et plus universel ? au grec, langue plastique qui forme à l'infini ses mots avec une extrême facilité.
Ce choix du latin est-il justifié par quelque raison ? Par aucune. La grammaire est compliquée, la phrase intervertie, le vocabulaire pauvre. Dans l'antiquité, Lucrèce pouvait dire, non sans raison :
{i) Difficile illustrare latinis versibiis esse ;
Multa novis verbis prœsertim qui sit agendum, Propter egestatem linguœ et reram novitatem.
Cette difficulté est autrement grande maintenant.
Alors que des inventions surgissent chaque jour, que les forces de la nature jadis insaisissables sont asservies à nos besoins, que mille industries, mille luxes réclament des termes
(i) Il est difficile d'employer les vers latins quand il s'agit d'enseignement, à cause de la pauvreté de la langue et de la nouveauté du sujet.
nouveaux, pouvons-nous songer au latin, incapable de néologismes. Un pareil langage, si jamais on essayait de l'employer, n'aurait rien de latin, ce serait un jargon étrange qui posséderait tous les inconvénients de l'espéranto sans avoir aucun de ses avantages.
Quelle serait donc la solution P x\dopter une langue vivante. — Alors celle qui compte le plus d'adeptes? — Non. — Celle qui possède la plus riche littérature ? — Non. — Laquelle ?
Celle-là seule qui réaliserait le plus complètement les qualités requises pour un idiome international. Voyons quelles sont ces conditions. La première est le nombre des adeptes. La situation acquise a une importance telle que les espérantos viennent se briser contre cet écueil. Mais ce n'est pas la raison la plus décisive ; s'il en était autrement, il suffirait de jeter un regard sur la liste suivante et toute hésitation devrait cesser.
Chinois 870 million? d'habitants.
Hindoustani 282 — —
Anglais i5o — —
Russe 100 — —
Allemand g 4 — —
(Allemands, 65 millions ; Autrichiens-Allemands, 26 millions ; Suisses-Allemands, 3 millions).
Espagnol 70 millions d'habitants.
Français 5o — —
Japonais 48 — —
Italien 34 — —
Arabe 3o — —
Malais 25 — —
Turc a 4 — —
Il ne suffit pas qu'une langue soit parlée par beaucoup d'hommes, que dis-je, par des millions d'hommes, dans la même région, sur le même continent, il faut qu'elle le soit en différents points, que l'Europe aussi bien que l'Asie, l'Afrique ou l'Amérique, que l'Océanie lointaine comptent des foyers de rayonnement. Il lui faut posséder non pas seulement une station de fonctionnaires, un poste de soldats, une escale de marins ou un entrepôt de marchands, mais une >Taie colonie de peuplement, une région de colons cultivateurs fortement fixés au sol. La langue qui unira à la fois le nombre et l'universalité sera la seule appelée à la domination mondiale.
La richesse et la puissance du pays d'origine ne sont pas des facteurs négligeables ; mais, les questions de grammaire, d'orthographe, de littérature n'ont qu'une importance très secondaire. Les intellectuels seraient les seuls hommei aptes à trancher une pareille question ; or, leui opinion, en admettant qu'ils soient tous d'ac-
cord, pèse peu en regard de la brutalité du nombre et de l'âpreté des intérêts matériels.
Dès à présent, le choix se restreint et les concurrents s eclaircissent. L'idiome mondial ne sera donc ni le chinois, ni l'hindoustani, ni le russe, ni l'allemand, car ces langues ne sont répandues que sur le même continent, dans la même région, en un seul bloc.
L'arabe est certainement de beaucoup la plus viable des langues orientales. Il doit sa supériorité à une cause où la religion a plus de part ({ue la philologie. Langue sacrée de 212 millions de musulmans répandus dans le monde, depuis le Sénégal jusqu'en Chine^ depuis le Turkestan jusqu'à Java, la langue du Coran vivra, quelque soient les bouleversements politiques, les intérêts commerciaux, la suprématie intellectuelle d'autres nations. Il fut à la veille de conquérir l'Europe. L'Espagne et la Sicile étaient au Moyen-Age des foyers d'où rayonnait la science orientale. Lorsque Frédéric II ÎIohenstaufTen, un (( retour de Jérusalem 0, cependant, installa une colonie sarrazine dans la plaine des Fouilles, il savait bien que les armes ies Musulmans n'étaient pas ce que Rome ■edoutait le plus. Cette poignée d'hommes était nfiniment dangereuse par ses doctrines mono-
théistes. L'empereur souabe ne se trompait pas. Les cruautés commises par Charles d'Anjou au siège de Lucera prouvent quelle importance la Papauté attachait à la destruction d'un centre musulman, même isolé, même minuscule.
Après les grands efforts tentés par les Arabes, la division se mit parmi eux. Le pouvoir despotique des sultans tua toute initiative, découragea le travail et la bonne volonté. Le flambeau de la science s'éteignit en Syrie, en Egypte, en Berbérie.
Mais bien qu'une respectable longévité lui soit promise, l'arabe ne saurait se flatter de dépasser ses limites actuelles. L'idiome savant est resté ce qu'il était au temps des Califes.
C'est une langue surchargée de voyelles fina les, de nounnations qui alourdissent la phrase et la compliquent. Les grammairiens n'ont pas cherché à débarrasser l'arabe de cette cangue, ils se sont complus dans l'obscurité, livrés à des puérilités, attachés à des jeux d'esprit, au lieu de se passionner pour la clarté, pour la belle et grandiose simplicité.
La langue populaire s'est allégée des terminaisons, a abandonné le duel, simplifié la conjugaison, mais scst corrompue au contact des
peuples étrangers. Savoir l'arabe littéral et parler l'arabe populaire, c'est connaître deux langues, dont la première diffère de la seconde comme le latin diffère de l'espagnol. C'est pourquoi beaucoup d'Européens sont rebutés par cette étude difficile. Turcs, Hindous, Persans et Maltais n'ont jamais songé une seule minute à adopter pour la vie courante cette langue qu'ils connaissent tous et qu'ils révèrent comme l'expression de la pensée d'Allah. L'Orient étudiera l'arabe comme l'Occident a étudié le latin.
Les conquêtes coloniales des Anglais ont évincé de l'Inde et de l'Afrique Australe les Hollandais qui s'étaient eux-mêmes superposés aux Portugais. Le résultat de cette domination a été de rejeter dans l'oubli les idiomes des premiers occupants.
L'Espagne, elle aussi, a perdu ses colonies. Le grand mouvement d'émancipation commencé en 1810 avec Miranda et Bolivar, terminé par Iturbide et Linicrs, lui a ravi l'Amérique du Sud. Cuba et les Philippines ont été aussi violemment arrachées. L'étendard de Castille et Léon ne flotte plus sur le continent que lui donna Colomb. Malgré tant de pertes, la langue Castillane joua un rôle énorme dans le monde.
28o ESSAI DE PHILOSOPHIE PRAGMATIQUE
La moitié du continent américain est conquis au castillan d'une façon irrévocable. Les Philippines n'ont pas encore désappris le langage de leurs anciens maîtres. L'idiome de Mendoza, Lope de \ega, et de tant d'autres écrivains de la plus haute valeur, a donc devant lui un avenir brillant et assuré. Mérite-t-il sa haute fortune ? On ne saurait le dire assez haut : c'est la plus belle et la plus rationnelle des langues.
A l'époque de Charles-Quint, l'espagnol était tellement répandu en Europe qu'on aurait pu s'attendre à le voir supplanter tous les autres idiomes. Sans parler de la Péninsule, le royaume de Naples, la Sicile, la Lombardie, étaient des provinces à moitié castillanes. L'Italien, divisé en mille dialectes, ne comptait pas : tout au plus était-il le parler de Florence et de Sienne. Les Pays-Bas et la Franche-Comté s'acheminaient peu à peu vers un changement. L'Allemagne n'avait pas encore conscience de sa valeur ; elle était trop morcelée pour avoir quelque puissance. Traversée par des régiments espagnols, séduite déjà par l'attrait de la lointaine Amérique, que les Fugger d'Augsbourg s'efforçaient de coloniser, elle étudiait passionnément l'espagnol. La France, si hostile à tout ce qui arrive de l'étranger, voyait ses poètes, ses romanciers,
ses tragiques, s'inspirer exclusivement de l'Espagne.
Mais, il est des langages comme des nations ; leur force ne réside pas dans une foule de fonctionnaires, mais dans un peuple de cultivateurs. Les travailleurs, qu'enfantait l'Espagne, s'en allaient en Amérique où de brillantes fortunes les attendaient. Il n'allait en Allemagne, dans les Pays-Bas, en Italie, que des soldats ou des administrateurs. Si le cultivateur reste, le fonctionnaire s'en va. De cette suprématie européenne, rien ne subsiste.
L'Italie « faita e compiuta »> a constitué son langage national en dépit des résistances provinciales.
L'Allemagne, à la voix de Luther et plus tard sous l'influence géniale de Goethe et de Schiller, a posé les bases inébranlables de sa littérature et de sa grammaire.
Le Néerlandais, si dédaigné, s'est fait une place au soleil.
Les conquérants romains avaient complètement refoulé l'idiome des Ibères. Tarragone, Mérida, Italica, étaient des centres de culture latine. Si bien que l'Espagne donnait à Rome non seulement des empereurs et non des moindres : Trajan et Adrien, par exemple, mais
encore quantité d'orateurs et d'écrivains : Quintilien, Martial, Sénèque, pour ne citer que ceux-là. L'invasion des Goths mêla des vocables germaniques à ce fond devenu purement latin. L'influence des Barbares amena la simplification de la syntaxe et abolit les déclinaisons.
A son tour, la conquête arabe apporta une civilisation supérieure, des sciences et des arts inconnus dont les noms passèrent dans la langue. Les orientalistes hollandais Dozy et Engelmann, puis l'illustre Littré, ont dressé un inventaire de ces importations.
Le langage moderne de l'Espagne procède donc de trois civilisations et de trois formes d'expressions différentes ; il est apte à tout comprendre et à tout exprimer. Mais la langue n'a pas que cette qualité, d'ailleurs fondamentale ; elle en possède beaucoup d'autres, une orthographe phonétique, l'absence de déclinaisons, les règles invariables pour la formation du plu riel. la précision qu'apportent les formes Ser, Estar, Haber et Tener, la régularité de la conjugaison dans tous les temps composés, formés avec l'auxiliaire Haber, enfin la syntaxe basée sur l'ordre logique.
Bien qu'elle en soit digne, la langue espagnole ne sera pas l'idiome mondial. L'Amérique du
Sud ne possède pas un rayonnement scientifique et commercial suffisant pour conquérir, à son parler, les pays d'outre-mer. Allemands, Français, Anglais, Italiens, en relations d'affaires avec l'Amérique, usent de l'espagnol, mais sans plus s'en soucier en dehors des rapports commerciaux. La côte marocaine parle espagnol, par raison du voisinage, sans jamais que cette langue puisse se diffuser dans le pays et rivaliser avec l'arabe. Inutile de citer Fernando Po et Annobom dénués de toute importance.
La langue espagnole est donc appelée à jouer un rôle prépondérant dans l'humanité, mais non le premier. Son sort est assez brillant pour consoler ses amis de cet échec partiel.
Depuis i83o, les Français ont laborieusement constitué un empire colonial dont les points principaux, très distants les uns des autres, sont éparpillés dans toutes les parties du monde. Dans les deux Amériques, en Océanie, en Asie, et surtout en Afrique, la France se trouve représentée. Grâce à cette dispersion, la langue française a le droit de revendiquer l'universalité.
Par le nombre de ses soldats, sa flotte, sa richesse acquise, l'étendue de son territoire, la France a conservé un prestige indéniable.
Cette conviction que leur langue devait primer les autres est une des raisons pour lesquelles les Français se sont désintéressés des idiomes et des littératures étrangères. Mais cette ignorance obstinée, puissamment aidée par les conquêtes de Napoléon P"^, secondées aussi par l'or de la France, devenue le coffre-fort du Monde, a imposé l'usage du français à de nombreuses catégories d'étrangers.
Cette vogue, cette prospérité, sont-elles justifiées par des qualités linguistiques. Jetons un rapide coup d'œil sur la grammaire. La prononciation n'est basée sur aucune règle fixe. Tous les grammairiens se sont empressés d'esquiver la difficulté. Même dans les provinces qui constituaient autrefois la France : Paris et ses environs, la Picardie, la Champagne, l'Orléanais, le Berry, il y a de grandes différences. Quelle prononciation adopter ? — celle de Paris ? -Mais cette ville s'est fait un jargon qui n'a rien de français ni dans les vocables ni dans l'expression. Quel Parisien dira : une voiture, un enfant, le travail ; on ne connait plus que le sapin, le gosse, le turbin. Ce ne sont pas les malfaiteurs qui emploient cet argot dans le but de dérouter les indiscrets, c'est le langage courant des ouvriers et des bourgeois. Les
classes criminelles ont d'autres déformations plus répugnantes encore. On n'entend plus dans les rues qu'un jargon mou, dont les R, grasseyés, et l'intonation veule révoltent l'oreille délicate. LL mouillé est partout confondu avec Y.
Si un patois a droit a quelque indulgence, l'argot ne mérite que le mépris. Dans la grande famille des mots, un patois est un bâtard ; l'argot est un enfant trouvé, qui, loin de racheter son humiliante origine par une qualité quelconque, fait preuve, dès le premier moment, des plus déplorables instincts.
Si nous prenons le train et traversons le territoire entre Maubeuge et Hendaye, que d 'accentsdifférentsne trouvons-nous pas ? Inutile de dire que gens du Nord, du Centre, Gascons et Pyrénéens, vantent le leur comme le seul vrai, le seul exact.
Cessons de nous préoccuper de cette cacophonie et continuons notre examen. L'article et l'adjectif sont variables. N'est-ce pas une infériorité et une difficulté ? Pourquoi des mots, qui ne valent que par le substantif qu'ils accompagnent, subissent-ils les variations du genre et du nombre. On pourait se plaindre en passant des contractions de l'article, irrégularité commune
aux langues latines, mais le substantif en ménage de plus grandes La formation du pluriel est livrée à la plus complète fantaisie.
Certains noms prennent un s, d'autres un x, souvent aiix. Ces bizarreries se reproduisent dans l'adjectif.
L'orthographe des verbes est un casse-tête. Les consonnes finales ne se prononcent pas ; il faut donc que la raison intervienne pour nous dire : il faut ici un s, là un t, ailleurs eri^. Quand à l'accord des participes, c'est un piège perpétuellement tendu où viennent se prendre ceux qui n'ont pas eu plusieurs années à sacrifier aux études grammaticales. Les adverbes, à leur tour, nous réservent leur petite surprise. Pourquoi dit-on prudemment, formé de l'adjectif prudent, et lentement formé de lent.
Que signifient ces divergences? Une règle unique ne serait-elle pas cent fois préférable. Que dire de la particule « ne » qui se jette en intruse dans toutes les phrases, de « en » qui nécessite un paragraphe spécial dans toutes les grammaires étrangères.
Ce n'est pas tout, les besoins nouveaux réclament des mots nouveaux. La langue allemande a résolu la difficulté ; sans chercher ailleurs, elle
a tiré de son propre fonds tout ce qu'il lui fallait et s'est interdit tout emprunt étranger. Eile disait depuis longtemps : sechseckig hexagone, achteckig octogone, gleichformigkeit uniformité ; elle a maintenant : zweirad bicyclette, dampfwagen, etc.
En agissant ainsi, l'allemand s'est éloigné de l'idéal d une langue scientifique internationale, mais il a affirmé sa richesse et sa fécondité.
L'impuissance de la langue française à former les mots nouveaux a contraint de rechercher des radicaux dans une langue étrangère. C'est au grec ancien que les savants ont demandé ce service. Le Grec jouit d'une plasticité égale à celle de l'Allemand. Son euphonie, sa facilité de se scinder, de s'agglomérer, ont répondu aux services qu'on en attendait. Le français a largement puisé à cette source intarissable. Rien de mieux. Mais ces mots composés de syllabes étrangères restent étrangers ; ils imposent aux lettrés l'étude du grec, au public moins instruit l'emploi d'un dictionnaire.
Des termes tels que idiosyncrasie, théogonie, méthonymie, apocope, ne seront jamais naturalisés. Sans explication préalable, ils restent incompréhensibles. Comment un paysan, un ou- \Tier, ne seraient-ils pas excusables de parler
patois ou argot lorsque les classes érudites se servent d'un pareil jargon. Là encore, d'ailleurs, certaines hérésies linguistiques ont été commises. Par instant on trouve un radical grec accolé à une syllabe latine « bicéphale », par exemple, et tant d'autres, puis on a pris un peu partout Ce qui s'appelait naguère vélocipède, velox pes, est devenu bicyclette bis latin et cyclos grec. Il règne dans tout cela la plus grande confusion. On a peine à croire qu'une nation centralisée, pourvue non seulement d'une Académie, chargée de veiller au maintien et à l'épuration de la langue, mais aussi d'un corps enseignant recevant son orientation d'un ministère unique, ait pu s'abandonner à de pareilles divagations.
Les langues de nos voisins ont fourni leur appoint, de l'italien les termes relatifs aux Beaux-Arts, de l'anglais le jargon de l'Hippodrome, que dis-je du a turf ».
Malheureusement, ces mots, incorporés contre leur gré dans la langue française, se sont montrés mauvais soldats. Ceux qui ont endossé la capote la portent mal, les autres pas du tout. Les plus maltraités sont les mots anglais, mais tous, sans exception, ont souffert de la prononciation française, à tel point qu'ils en sont restés défigurés. Riding-coat, vêtement pour monter à
cheval est devenu redingote ; boef-steack, morceau de bœuf, biftek. Qui reconnaîtrait sous ce baroque interview, prononcé interviève, le terme très français d'entrevue.
Si la langue française fait bon marché de l'orthographe et de la prononciation étrangère, c'est sans doute qu'elle veut se distinguer par une sonorité, une euphonie exceptionnelles. Hélas non !
Les vocables sont alourdis par les e muets et les syllabes sourdes, l'accent est monotone, les affreuses nasales an, on, in, eu, font saigner l'oreille délicate. Que penser d'une langue qui renferme des mots comme quatrain qui faisait bondir Alfieri, comme porc, trousseau, bru, veuf, etc. La langue sœur, l'italien, a su au moins éviter ce défaut.
La qualité maîtresse de la langue française est la clarté. Les grands écrivains qui ont illustré le siècle de Louis XIV se faisaient une loi d'être clairs. Molière lisait ses comédies à sa servante avant de les porter sur la scène. Aussi, cet homme de génie est resté justement populaire et ses œuvres dureront aussi longtemps qu'il se lira une seule phrase française. Bien d'autres encore se sont efforcés d'exprimer leur pensée en un style correct, sans la voiler sous des péri-
290 ESS\I DE PHILOSOPHIÎ PR.VGMATIQUK
phrases. Certaines gens se sont, de nos jours, révoltés contre une loi si raisonnable ; ils ont voulu persuader au public que le galimathias était la marque du talent ; ils ont cherché dans la bizarrerie une réputation équivoque. Si cette qualité de clarté disparaissait du français, que resterait-il ?
De nombreux professeurs disent : u II faut apprendre le latin pour savoir le français. 0
Il y a dans ce jugement une dose de partipris. S'il en était ainsi, le français serait une langue mal conçue, irrégulière, absolument inférieure. Laissons-leur la responsabilité de leur affirmation au moins téméraire.
Le français semble parvenu à son point culminant. Il a l'avantage de posséder une riche littérature et paraît, grâce à son empire colonial, jouir de l'universalité. En réalité, sa position est précaire. La plupart des colonies ne sont que des postes de fonctionnaires dont la langue disparaîtrait en même temps que le pavillon. L'Algérie est en meilleure posture, mais une langue européenne, quelle qu'elle soit, sera peu viable, en présence de la forte natalité et de l'obstination des races musulmanes.
La langue française disparaîtra-t-elle ? On ne sait. Toutefois, sa suppression ne laisserait aucun vide.
La langue anglaise est formée d'éléments nettement définis.
Trois peuples germaniques refoulant les Celtes en Cornouailles. dans le pays de Galles et dans les Highlands, se sont partagés les plaines. Les Angles se fixèrent entre le Forth et l'Humber, les Danois entre la Tamise et l'Humber, les Saxons au Sud. La combinaison de ces trois éléments, deux spécialement teutoniques, l'autre Scandinave, est le fonds germanique de la langue.
En 1066, les Normands débarquèrent à Hastings. Apportant toute la rudesse des conquérants de cette époque, les soldats de Guillaume imposèrent leur parler : le français de langue d'oïl, prononcé avec l'accent traînard de la TSeustrie. Supérieurs en civilisation, grâce aux nombreux artisans, clercs, aventuriers de toutes conditions, qui suivirent l'armée, les Normands ne se plièrent ni à l'idiome, ni aux usages saxons. Si bien que les vaincus durent, bon gré mal gré, s'exprimer en un « sabir » où abondaient les mots français, mais où l'ossature de la langue restait germanique.
De 1066 à i455, la cour d'Angleterre et tous les seigneurs n'usèrent que du français. Après la guerre de Cent- Ans. l'Angleterre déso-
lée par les luttes dynastiques, resta isolée du Continent. Les éléments disparates eurent le temps de se combiner ; de ce mélange naquit l'anglais. Par ses origines, il participe des langues germaniques et latines. On a pu croire, même, qu'il tenait davantage de ces dernières que des autres. Il n'en est rien. Dépourvu de ses mots latins, l'anglais ressemblerait à l'idiome d'un peuple barbare, sans besoins intellectuels, mais il vivrait.
La rivalité des deux influences a écarté de la langue toutes les complications et l'a conduite à un degré de simplicité digne de faire envie aux (( espérantos » créés de toutes pièces.
L'Anglo-Saxon porté à l'action plutôt qu'à la parole, affectionne les monosyllabes : ils abondent. Aussi, la phrase est brève. La grammaire est vite parcourue. Les substantifs prennent à peu d'exceptions près, un s au pluriel ; leur genre importe peu, puisque l'article, l'adjectif, le pronom sont invariables. Par une réminiscence germanique, les verbes emploient les auxiliaires shalt, loill, do, may, qui précisent le sens. Les « en », les y, sont avantageusement remplacés par some et any. Modes et temps sont aussi nombreux qu'en français ou en allemand ; ils ont une allure plus dégagée, due à la brièveté des syllabes.
11 y a bien un abus dans l'emploi des particules iip, ojf, oui, of; c'est un reste de germanisme qui se retrouve dans le haut-allemand actuel.
Mais, qu'importe une imperfection insignifiante en regard de la belle simplicité de toutes les parties du discours. L'influence latine-normande a dissipé l'obscurité saxonne.
Le grand reproche fait à l'anglais par les étrangers, le seul, c'est son orthographe. Les mots ne s'écrivent pas comme ils se prononcent. 11 faudrait cependant distinguer. Les langues qui n'ont pas leur alphabet propre, c'est le cas de l'anglais qui emploie les lettres latines, sont obligées d'avoir recours à une transcription arbitraire. Il s'ensuit un certain nombre d'anomalies qui déroutent et irritent l'étranger. Les voyelles a, e, i, u, se nomment é, i, aï, iow, donc il ne faut pas s'étonner d'entendre lire place, pless ; he, //' ; side, saïd ; duke, dioiike.
C'est une règle à apprendre une fois pour toutes. Où nous trouvons l'irrégularité, c'est lorsque ea se prononce tantôt î, tantôt é, parfois eu : méat mit ; meadou médô ; earth enrs. Il y a là une bizarrerie dont les Anglais eux-mêmes comprendront l'inconvénient. Mais il ne faudrait pas accorder à ces taches plus d'importance
qu'elles n'en ont réellement. De plus, la langue anglaise respecte soigneusement aussi bien l'orthographe que la prononciation des mots étrangers, ce qui n'arrive pas en français, tant s'en faut.
L'étranger qui met pour la première fois le pied en Angleterre, au milieu du tumulte de Charing-Cross, est porté à s'exagérer les difficultés de la prononciation anglaise. Il trouve à ce moment que le petit bagage universitaire pèse peu ; que les quelques mots feuilletés jadis dans le dictionnaire ne lui sont d'aucun secours, cela se conçoit. On n'apprend pas une langue seulement par les yeux, mais aussi par les oreilles. Connaître la grammaire n'est point savoir une langue. C'est la première et l'indispensable étape, mais elle ne suffit pas pour conduire au but. Il y a une éducation de l'ouïe, une gymnastique des organes et aussi une habitude du milieu qui sont indispensables. En Angleterre, principalement où l'on parle par monosyllabes, sans doute pour économiser le temps : lime is money ; où chaque chose possède un terme spécial, adéquat, l'habitude du milieu est indispensable. S agirait-il de l'espagnol que l'apprentissage, pour être moins long, n'en serait pas moins obligatoire.
Savoir une iangae vivante n'est pas seulement connaître la morphologie et la syntaxe ; il faut y joindre la connaissance expérimentale. Lire les auteurs, faire un thème sans lexique, c'est savoir parles yeux. L'éducation de l'oreille doit être faite. Cette adaptation de l'organe est parfois longue et difficile, jamais insurmontable. En pays étranger, il nous semble entendre une masse confuse où nous ne distinguons rien, a Ah ! comme ces gens parlent vite î » Telle est la première pensée qui nous vient. Mais au bout de quelque temps, les sons s'isolent les uns des autres et, si le sens général de la conversation échappe encore, du moins arrivons-nous à reconnaître quelques mots. Plus tard le chaos se débrouille et si nous possédons alors la grammaire, les difficultés disparaissent d'elles-mêmes. Au contraire, la méthode orale, appelée encore directe, enseigne quantité de phrases. Mais, dans la pratique, l'expression apprise ne se présentera jamais telle quelle. Toujours elle sera précédée, accompagnée, suivie, d'une quantité de mots, voir d'idiotismes. qui nous en rendront la compréhension difficile. Cet obstacle surmonté, il s'en présentera un autre plus grave : l'ignorance grammaticale.
Les enfants, disent les partisans de la méthode
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orale, apprennent par J usage. Sans doute, mais comment parlent-ils ? Néglige-t-on. un jour venu, de leur enseigner la grammaire, de leur faire composer des exercices de style ? Il faut toujours en revenir à celte base fondamentale. ?Son pas que la méthode directe soit inutile ; elle est indispensable, après, non pas avant. Quel travail ferait-on si on mettait la charrue avant les bœufs. Nul ne saura une langue s'il ne sait faire avec précision l'analyse grammaticale d'un texte.
Tout bien considéré, l'anglais, grâce à son ubiquité, à ses colonies de peuplement répandues dans toutes les parties du monde, à la richesse et à l'énergie des peuples qui le parlent, est tout indiqué pour devenir la langue universelle à l'exclusion de tout autre. Bien plus, c'est fort heureux pour l'humanité. Cette langue réunit toutes les conditions que la philologie est en droit d'exiger.
Formé d'éléments septentrionaux et méridionaux, l'anglais s'adapte au génie de tous les peuples. La facilité de sa grammaire est incomparable. Les travaux des Anglais dans toutes les branches de l'activité humaine ont accumulé tous les termes nécessaires aux sciences, à l'industrie, à l'art. Il ffiut ajouter, pour être
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complet, que les Shakespeare, de Foe. Goldsiiiith, \A'alter Scott, Byron, Tliackeray, Dickens, ont classé la littérature anglaise à un très bon rang. C'est une douce et salutaire violence à laire à l'humanité que de lui imposer cette langue. Certes, chaque peuple tient à son idiome, le vante à tout propos, souvent hors de propos ; mais, quelle que soit la blessure faite à l'orgueil national, il faut se résigner à un fait, surtout lorsque ses conséquences doivent être avantageuses. L'armée romaine s'inspirait de ses adversaires ; dès qu'elle leur reconnaissait une supériorité d'armement ou de tactique, elle ne s'entêtait pas à un faux point d'honneur et, rejetant ses méthodes surannées, copiait instantanément son ennemi. Aussi, fixait-elle constamment la chance de son côté. Pourquoi les nations modernes se montreraient-elles plus intraitables ? Elles qui se vantent de marcher au progrès, pourraient-elles hésiter à réaliser le plus grand de tous. Que faudrait-il pour opérer cette grande réforme ? un très petit effort : déclarer l'anglais langue officielle, en décréter l'enseignement obligatoire aux degrés secondaires et supérieurs, fixer un délai de trois ans, au-delà duquel tous les décrets, actes administratifs, tous les jugements seraient désormais
rédigés en anglais. Il n'y a pas quatre siècles que ces mêmes actes paraissaient en latin. Et quel latin ! Un délai plus long serait accordé pour les affiches, journaux et tous les imprimés. Il y a de nombreux exemples, à l'heure actuelle, de pays possédant une langue officielle, étrangère au langage populaire, l'Egypte par exemple. Plus près de nous, les provinces flamandes de la Belgique acceptent le Français comme langue administrative, malgré la supériorité numérique des Flamingants. Une pareille mesure n'est pas une innovation, elle n'a rien de vexatoire. Qu'un seul gouvernement agisse ainsi et son exemple sera suivi par beaucoup d'autres. Les gouvernants timorés qui n'oseraient prendre l'initiative d'une pareille réforme s'empresseraient de l'adopter et trouveraient une facile excuse dans l'exemple de leurs voisins. Il ne faut qu'un faible effort pour obtenir un résultat magique.
Après avoir simplifié les monnaies, les poids et les mesures, développé les communications internationales, les peuples modernes se refuseraient-ils à l'unification du langage. Ne serait-ce pas le courcmement de toutes les belles découvertes dont \ë nmrche ne se ralentit pas.
Plus que ly^peur, plus que l'électricité.
plus que les investigations de la chimie, l'adoption de l'anglais, comme langue universelle, serait un éclatant service rendu à l'humanité.
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