L'ART & LE STYLE
Apercevoir comme en un rêve une beauté surhumaine, être capable d'en fixer les traits, telle est la faculté qui distingue l'artiste des autres hommes. L'Art n'est pas seulement la possibilité de reproduire servilement un paysage ou une figure, mais bien le sens critique qui permet d'en atténuer, voire d'en supprimer certaines laideurs. C'est surtout la faculté de synthétiser en un seul sujet l'ensemble des caractères esthétiques, nombreux dans la nature, mais toujours disséminés. La création est souvent belle, ailleurs grandiose, parfois effrayante, même horrible.
L'homme cjui consacre sa vie à la recherche de la beauté devra choisir entre les difi'érents aspects.
La nature présente deux genres de paysages bien caractérisés : ie pictural et ie pittoresque. Le pictural c'est l'harmonie des lignes et des couleurs, le charme qui se dégage d'un effet de lumière ou de l'heureux groupemennt des personnages. Le propre du pictural, c'est de vous donner une impression de bonheur et de beauté. Le pictural se rencontre en tous lieux : dans les plaines comme dans les bois, au pied d'un rocher ou le long d'un ruisseau. L'immensité le détruit, les grands sites brisent l'harmonie. Un tableau ne rendra jamais l'aspect majestueux d'une montagne. La grandeur de l'Océan se juge par un détail et non par l'ensemble.
Le pittoresque est l'accumulation du gigantesque. L'homme n'en saisit jamais qu'une notion confuse, mais troublante. Le rendre échappe à nos moyens. Pour n'en donner qu'une idée imparfaite, il faudrait le diminuer, par conséquent l'attaquer dans son essence ?
L'Art est avant tout l'effort tenté par la créature pour s'élever vers la beauté suprême. Son but est de nous charmer et surtout de nous moraliser.
C'est pourquoi l'artiste doit rester dans un certain éloignement des profanes, vivre en communion intime avec sa pensée, écarter dans la
mesure du possible toute idée d'ambition ou de lucre. Les admirables génies de la Renaissance, les Michel-Ange, les Léonard de Vinci, les Gellini, vivaient de la sorte, soutenus et encouragés par de magnifiques princes. N'est-ce pas au goût éclairé du peuple grec, à la générosité des particuliers, aux admirables modèles qui venaient solliciter eux-mêmes le pinceau ou l'ébauchoir, que nous devons le plein épanouissement des Phidias, des Praxitèle ou des Myrron.
Si une causerie banale, à bâtons rompus, effleurant toutes sortes de sujets sans en approfondir aucun, bavardage mondain aussi creux qu'insupportable, est essentiellement nuisible à l'intelligence ; par contre, la conversation documentée d'un amateur éclairé constitue un enseignement précieux pour un artiste, non moins que la mordante critique décochée par quelque rival.
L'Art est né dès le premier moment de loisir que l'homme a pu se donner. Ce besoin esthétique qui déborde de certaines humanités, qui sommeille chez certaines autres, s'est manifesté d'étrange façon et sur de singuliers objets. C'était tantôt un dessin tracé au charbon sur la paroi lisse d'une caverne, tantôt une arabesque courant sur le manche d'une massue. L'Art peut
trouver sa place dans toutes les créations humaines, même les plus vulgaires. Tout objet devient intéressant quand il s'écarte de la banalité ou si l'on sent l'effort vers un but esthétique. A.u contraire, la production industrielle qui disperse par milliers ses produits uniformes, décourage le chercheur et rend la foule indifférente à l'effort artistique. Avant le développement des machines, tout objet était l'œuvre d'un artisan qui lui donnait, avec une forme sans cesse variée, un cachet spécial, plus ou moins beau, mais toujours intéressant. Les objets fabriqués mécaniquement peuvent plaire par leur adaptation au but ou la simplicité de leurs lignes, mais ils restent monotones ou banaux.
Le plus parfait de tous les Arts, sans lequel l'existence des autres eût été précaire, est l'architecture. Si la sculpture peut braver les intempéries, si Tityre à l'ombre d'un hêtre peut faire résonner un rustique chalumeau ; par contre, le dessin, la peinture, les Arts de la femme, ne se peuvent passer d'un abri.
L'architecte d'ailleurs ne peut pas être exclusif : pour donner plus de majesté à ses façades, il lui faut le ciseau du sculpteur ; pour égayer ses murs à l'intérieur, il a besoin de la palette du peintre ; s'agit-il de fermer une porte, le serrurier tord le fer sur son enclume.
ESS.U DE PHILOSOPHIE PR\GMA.TIQUK 2^3
Dans l'antiquité, l'architecte jouissait d'un prestige immense. C'était un citoyen à part dont le nom n'était prononcé qu'avec respect. A la vérité, ces artistes faisaient fous leurs efforts pour mériter cette considération. Ils n'étaient jamais satisfaits de leur travail et cherchaient constamment à le perfectionner. C'est à leurs conceptions géniales que l'Egypte et la Grèce doivent la plus grande part de leur réputation.
Plus près de nous, les républiques italiennes, ces foyers d'un art intense, entouraient d'honneurs leurs architectes. Tous les grands artistes de la Renaissance ont tenu à bâtir quelque monument. Raphaël construisit le palais Pandolfini ; Michel Ange se reposait de Saint-Pierre en dessinant la corniche du palais Médicis ; les Berruguete, les Léonard de Vinci, les Leoni et tant d'autres étaient architectes autant que sculpteurs et peintres. Pendant tout le quatrocento, les concours de façades étaient d'une pratique courante. La gloire d'une ville n'est-elle pas de posséder de superbes monuments, signe de paix, de richesse et de goût. Longtemps .encore cette louable coutume s'est maintenv.e, puisque Stendhal pouvait écrire : « Il y a ici (à Milaa) une commission di ornato ; quatre ou cinq citoyens connus par leur amour pour les beaux-arts et
deux architectes composent cette commission qui exerce ses fonctions gratuitement. Toutes les fois qu'un propriétaire touche au mur de face de sa maison, il est tenu de communiquer son plan à la municipalité qui le transmet à la commission di ornato Avoir une belle maison dans la ville donne plus de considération que des millions de portefeuille.... J ai été présenté à quelques riches Milanais qui ont le bonheur de bâtir. Je les ai trouvés sur leurs échelles, passionnés comme un général qui livre bataille. »
Si Palladio, comme on le raconte, a voulu se venger des patriciens de Vicence et les ruiner en leur construisant des palais somptueux, il n'en est pas moins vrai qu'il a sorti cette petite ville de sa médiocrité et popularisé son nom dans l'univers.
A Louqsor, Athènes et Syracuse, les pèlerins d'Art se pressent, respectueux et troublés.
De nos jours, l'architecte est quelque peu déchu. Non pas que son art soit moins estimé, car la nécessité des monuments est encore comprise, mais sa complaisance exagérée la diminué. Sacrifiant trop facilement à des besoins de lucre, les architectes se sont résignés docilement à construire des maisons sans caractère.
des horreurs, bonnes seulement à rapporter de gros loyers. Le public s'est habitué à ne voir en un architecte qu'un entrepreneur plus habile, qu'un surveillant de travaux, qu'un métreur de besogne. Il faut dire, pour être juste, que la diminution de prestige n'a pas entraîné l'avilissement du talent et que notre époque laissera quand même son contingent de chefs-d'œuvre.
La peinture est restée longtemps dans un état d'infériorité. Les faibles moyens dont elle disposait ne lui permettaient pas de prendre son essor et de rivaliser avec les arts plastiques.
La sculpture, au contraire, est arrivée très vite à son apogée. Que lui faut-il en effet comme matière première ? de la terre et du marbre. Aussi les artistes modernes peuvent rivaliser avec les sculpteurs antiques, mais ils ne les dépassent pas facilement.
Lorsque les procédés se sont améliorés, que la palette s'est enrichie, que la toile s'est substituée au lourd panneau de bois toujours en danger des vers ou de la rétraction, la peinture est sortie brusquement de son infériorité. Ses coups d'essais ont été des coups de maître. Les Flandres, la Hollande, l'Italie, l'Espagne, la France et l'Allemagne ont produit non seulement des peintres mais des pléiades d'artistes divisés en
écoles et qui rivalisaient de génie. Cet élan ne s'est pas ralenti. La civilisation moderne encourage plus que jamais cette floraison esthétique.- L'aisance qui se répand chaque jour davantage fait que le plus mince rentier veut avoir, lui aussi, ses œuvres d'Art ; volontiers il suspend à ses murs des tableaux d'un goût plus ou moins douteux.
Les peintres modernes ont enrichi l'Art d'un genre sinon inconnu du moins négligé jusqu'alors. L'artiste s'appliquait aux sujets religieux, à l'histoire, au portrait. Représenter la seule nature dans ses aspects si originaux, si changeants, empreints d'un charme mystérieux et troublant, c'était le moindre des soucis dans les écoles de la Renaissance.
Le paysage n'était jamais que l'accessoire et n'apparaissait que sous l'aspect invariable d'un lointain lumineux baignant dans une pure atmosphère. Tout y était conventionnel et faux, aussi bien le coloris que les fabriques. Tel était l'empire de l'habitude, la béate stupidité du public, que chacun n'imaginait rien de mieux que cet à peu près.
Un jour vint où ce voile d'ignorance fut déchiré par des mains puissantes.
Tous les peintres n'avaient pas la facilité
d'aller à Rome. Certains sentaient bouillonner en eux le talent et voyaient dans la nature environnante des beautés qu'ils voulaient exprimer dune façon durable. Parmi ceux qui avaient observé les paysages du Tibre, il s'en trouvait, tels Corat, Daubigny, Français, qui ne les jugeaient pas uniques dans l'univers. Tous ceux que n'aveuglait pas le préjugé travaillèrent avec ardeur à rendre les paysages voilés de brume, doucement estompés, aux teintes adoucies, fréquents dans les environs de Paris. Théodore Rousseau, Millet, Hauoteau, Harpignies, pour n'en citer que quelques uns, découvrirent le paysage septentrional. Finies les ruines, les temples, les colonnades, tout le décor artificiel. L'observation rigoureuse remplaçait la fantaisie. C'est en face de son sujet que le peintre accomplissait son œuvre.
Le Septentrion ignoré entra triomphalement dans l'Art. Les Scandinaves, les Finlandais vinrent glorieusement solliciter l'admiration, entre les Hollandais et les Français,
Aux oppositions violentes, aux ombres dures, succédaient les nuances diaprées, les tons adoucis, toute une gamme de demi-teintes extrêmement variables et qu'une étude patiente pouvait seule saisir et traduire.
Le succès fut tel que le paysage s'imposa. Il ne fut plus relégué dans le fond comme un accessoire inévitable et banal. Tout lensemble comme les premiers plans lui fut réservé. Les rares paysagistes qui erraient jadis à la recherche des sites, cessèrent d'être suspects et devinrent légion.
Ce que la peinture a gagné, la sculpture semble l'avoir perdu. Les fortunes tendent à s égaliser dans la médiocrité. Il n'y a plus de ces riches fastueux, de ces affranchis prodigues, de ces grands seigneurs que de hautes fonctions éloignaient de la ruine à chaque génération. Ceux-là peuplaient de statues leurs villas, leurs jardins ou leurs châteaux. Le bourgeois de notre époque est forcément plus modeste, ses aspirations se bornent à quelques bronzes tirés par le fondeur à de nombreux exemplaires. Les tableaux signés d'un nom inconnu sont plus à la portée de sa bourse.
On semble émettre nn véritable paradoxe en disant qu'il est plus facile de faire un tableau que de le vendre. Ce n'est que trop vrai ! Pour faire un tableau, il faut des années d'apprentissage, toute une vie consacrée au travail, du talent enfin. Pour vendre un tableau, il faut qu'il plaise au public. Qu'importe l'esthétique,
qu'importe la raison ? Le goût de l'acheteur est le seul juge. Malheureusement il n'est pas toujours juste, ce juge : trop souvent il impose aux artistes de douloureuses compromissions. Pour la nourriture et le gîte, Watteau peignait des figures de saints. A ce métier de manœuvre, il a perdu sa jeunesse et sa santé. Combien d'autres sont morts de privations ou, plus heureux, se sont découragés.
Il importerait que le goût du public s'améliorât, que son sens esthétique s'affinât. Mais est-ce bien la voie où s'engage ITiumanité ? Le mercantilisme et l'âpre désir de l'argent, ces deux ennemis mortels de l'Art, semblent devenir la loi générale. Espérons, sans trop y compter, qu'il restera toujours dans chaque société un certain nombre d'oisifs, de songecreux, de pêcheurs de lunes, pour continuer à s'intéresser à l'Art pour l'Art, pour soutenir les vaillants lutteurs esthétiques, de leur bourse comme de leur amitié et de leur saine critique.
Ce qu'on ne saurait trop souvent répéter à tous ceux qui commencent le dessin, c'est qu'il n'existe pas un nez, un cheval, un arbre, mais seulement le nez de la personne qu'on voit, le cheval ou l'arbre qu'on a devant les yeux. Il n'y a pas une feuille du même arbre qui ressemble
à une autre feuille. Se représenter un animal type, un végétal type, c'est tomber dans le conventionnel, ce qui est la négation même de l'Art.
En dépit des efforts faits pour le vulgariser, l'Art reste une conception accessible seulement à des organismes privilégiés. Par contre, aucun homme n'échappe à la nécessité d'exprimer sa pensée. Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, Monsieur Tout-le-Monde fait du style sans le vouloir. Personne ne se soustrait à l'obligation de faire un rapport, de rédiger un compte-rendu, d'envoyer un article au journal, ou tout simplement d'écrire une lettre.
Dans toute œuvre littéraire, deux choses sont à considérer : les idées, puis le style qui les exprime ; s'il existe une inégalité par trop choquante entre les unes et l'autre, l'œuvre n'a qu'une valeur limitée. Pour que l'écrivain soit vraiment un homme supérieur, il faut que les idées abondent, qu'elles soient originales, saines et justes, qu'elles nous ouvrent des horizons nouveaux, qu'elles nous émeuvent^ nous instruisent et nous moralisent. Nous devons suivre facilement le développement delà pensée, rendue en un langage clair, concis, aussi éloigné de l'enflure que de la vulgarité. Si la pensée était mal traduite, elle resterait incomprise et per-
drait sa valeur. Si le style était trivial, il nous rebuterait et le lecteur n'irait pas plus loin.
Pourquoi les hommes admirent-ils, même quand ils sont incapables de les lire dans le texte original : Homère, Cervantes, Shakespeare. Schiller. C'est que ces écrivains ont dessiné des caractères odieux ou admirables, mais toujours nets et d'un relief puissant. Ils ont imaginé des aventures, des péripéties ingénieuses, alors que tant d'autres, plus adroits, plus lettrés, n'ont fait que s'inspirer d'oeuvres déjà créées.
D'Homère à Virgile il y a un abîme et, si habilement versifiée que soit la Henriade. elle excite plutôt la risée que l'enthousiasme.
L'invention est une chose qui se dérobe avec tant d'adresse que seul un esprit génial peut la rencontrer. Combien d'auteurs, même renommés, ne doivent leur célébrité qu'à des compilations, à d'ingénieuses contrefaçons.
La synthèse de l'esprit français, l'expression même de la pensée de tout ce peuple, ne se trouvera pas dans les anciens auteurs, très incohérents, non phis dans la sublimité de Corneille, ni dans l'exquise sensibilité de Racine. L'observation ironique de Molière, la claire intelligence de Voltaire, malgré son caractère pratique et bourgeois, planent encore au-dessus
des foules. Le pathos de Victor Hugo et les fantaisies de Chateaubriand n'en donnent aucune idée. C'est La Fontaine qui résume l'âme française. Si la naïveté de la forme fait de ces admirables fables un excellent exercice de mémoire pour l'enfance^ l'âge mûr, instruit par l'expérience, peut seul savourer ces petits chefsd'œuvre.
k peine quelques phrases sont- elles tracées que déjà une classification s'établit. Les unes sont un tissu de lieux communs, un rabâchage d'idées courantes, enveloppées d'une phraséologie prétentieuse. Pourtant, il n'y a rien qui fasse plus lamentablement ressortir l'absence d'idées comme l'enflure de la phrase. Des gens qui écrivent ainsi, nous ne nous occuperons pas davantage ; ce sont de banales nullités qu'il vaut mieux laisser dans l'ombre. Ailleurs, de quelques phrases concises, nous voyons surgir des idées qui se pressent abondantes et neuves. C'est alors seulement que nous nous trouvons en présence d'une intelligence qui mérite d'être prise au sérieux.
Beaucoup de gens disent : « Ce ne sont pas les idées qui me manquent, mais je ne sais comment les rendre » .
On pourrait d'abord leur riposter du tac au tac, en leur citant les vers de Boileau :
« Ce que l'on conçoit bien s'exprime clairement Et les mots pour le dire arrivent aisément. »
Ces gens-là se vantent, très inconsciemment, il est vrai. Ce qu'ils prennent pour des idées, c'est l'agitation de leur être, une certaine émotion qui les étreint. Ils croient à un tumulte d'idées où il n'existe seulement qu'un chaos de sentiments confus. Si ces gens exprimaient de vive voix leurs sensations et qu'un sténographe les recueillit, ils se rendraient compte que ces pseudo-idées se bornent à une seule impression très mal rendue par des phrases hachées, incohérentes, faites d'exclamations. Ils auraient honte de leur prose lue à haute voix par une autre personne.
Le public, l'odieux vulgum pecus, parle d'ordinaire si platement, si stupidement, que force est de nous résigner, non sans efforts. La diction cependant, classe les gens dans telle ou telle catégorie. Si l'instruction n'est pas donnée égale, si le temps a manqué pour acquérir de l'orthographe, le style s'en ressent, mais la parole est donnée à tout le monde. Un peu de bonne volonté suffit pour acquérir une élocution convenable.
Cependant, que se passe-t-il ? Les gens bien élevés se sont relâchés. A leur exemple, le peuple
s'est abandonné aux pires locutions, à l'immonde argot, cher aux malfaiteurs. En coûtet-il beaucoup d'acquérir une intonation musicale, de ne pas grasseyer, de ne pas couper ses phrases sans souci du sens ? Il ne faut pour cela qu'un peu d'attention et d'efforts. Est-ce trop demander ?
A un degré bien moindre que pour la production artistique, il faut au style une conception, une coordination, un goût sévère dans l'expression. Ce n'est pas tout que d'avoir une idée, bien que ceux qui ont la faculté d'en produire soient beaucoup plus rares qu'on ne le croit, il faut encore la traduire à l'usage des autres. Cette transformation d'une opération psychologique en une expression matérielle constitue le style.
Tout d'abord il faut que la phrase soit claire. Pourquoi écririons-nous si nous ne devions pas être compris ? L'obscurité n'est pas la profondeur. Se servir de mots archaïques, employer des tours de phrases surannés, c'est le fait d'un pédant, qui s'attache plus à la forme qu'au fond. Ce n'est pas tout, certains écrivains enchaînent des phrases avec une telle fécondité que leurs ouvrages sont quasi interminables. Songent- ils bien qu'il ne s'agit pas seulement
d'écrire, mais d'être lus P S'il plaît aux uns d'amonceler les descriptions, les péripéties, les digressions, il peut être fortement désagréable aux autres de s'engager dans un tel labyrinthe. Si dix mots suffisent pour exprimer une idée, il est inutile d'en mettre onze.
La poésie fut appréciée de tout temps. Une pensée profonde gagne beaucoup lorsqu'elle est exprimée dans la langue des Dieux. Mais la cadence des vers ne convient pas à tous les sujets. D'ailleurs, si les favoris des Muses, les écuyers habituels de Pégase, se jouent des difficultés, les minus habentes de la versification n'arrivent pas facilement à encadrer leurs idées dans la forme rigide de la poésie. De cette contrainte naît l'obscurité, l'enflure ou la prolixité. Il est très difficile de monter un cheval difficile si l'on n'est pas bon cavalier. A tout prendre, la prose, banale mais plus accessible, a du moins le mérite de ne pas affaiblir ou voiler la pensée.
La phrase ordinaire, typique, se compose d'un sujet, d'un verbe, d'un attribut. C'est en ces trois mots que se résume le langage humain dépouillé de tout ornement. Est-ce à dire qu'un pareil style soit dépourvu de tout charme ? Non. La raison humaine s'en déclare satisfaite ; c'est un point capital.
S'agit-il de narrer quelque conte, de prononcer une harangue devant une assemblée choisie : « Paulo majora canamus », la phrase doit prendre plus d'ampleur, elle exige un souffle plus puissant, une aspiration plus prolongée. La poésie et l'éloquence se complaisent dans l'art difficile et délicat de la période, cette expression longue, harmonieuse, qui déroule habilement la chaîne de son raisonnement. D'ailleurs, les hommes privilégiés, touchés par « l'influence secrète n, n'ont que faire des conseils, ils se meuvent à l'aise dans les régions éthérées où les. vagues humanités ne sauraient les suivre.
La phrase courte est la seule qu'on puisse conseiller à tout le monde ; elle est universelle, appartient à tous les idiomes. C'est l'outil employé par tous les travailleurs de la pensée. Elle restera toujours en usage en dépit du temps, de la mode, du climat, des divergences de tout genre.
La concision latine est célèbre, elle fut même parfois exagérée.
Certains prosateurs latins en fournissent la preuve. Leur langue, dénuée d'article, pourvue d'une conjugaison passive, riche, en outre, de gérondifs et de supins, se distingue par sa brièveté. Maniée par un écrivain sec — personne
n'ignore que les Romains ne brillaient pas par ie sentiment — la phrase devient impérieuse et brutale. Non seulement ce défaut s'est amendé dans les langues latines, mais de plus, les écrivains modernes ont dépassé la mesure. Veut-on se rendre compte du chemin parcouru, Salluste va nous décrire une bataille : un soldat de Bonaparte nous racontera ensuite ses impressions.
0 Ce fut alors un horrible spectacle dans ces plaines rases : la poursuite, la mort, la capture ; chevaux et cavaliers gisaient par terre : de nombreux soldats ne pouvaient, à cause de leurs blessures, s'enfuir, ni trouver de repos ; ils s'efforçaient de se lever et retombaient aussitôt ; partout enfin où le regard s'étendait, ce n'était qu'amoncellement de flèches, d'armes, de cadavres et dans les intervalles, la terre inondée de sang ».
« Pim, pan. pouf, patatra ! en avant î sonne la charge ! en retraite ! en batterie ! nous sommes perdus ! victoire ! sauve qui peut ! courez à droite, à gauche, au milieu ! revenez, restez, partez, dépêchons-nous ! gare l'obus ! au galop !
Baisse la tête, voilà un boulet qui ricoche
Des morts, des blessés, des jambes de moins, des bras emportés, des prisonniers, des bagages.
des chevaux, des mulets ; des cris de rage, des cris de victoire, des cris de douleur, une poussière du diable, une chaleur d'enfer, des f. .., des b.... des m..., un charivari, une confusion, une bagarre magnifique : voilà, mon bon et aimable oncle, en deux mots l'aperçu clair et net de la bataille à Marengo dont votre neveu est revenu bien portant, après avoir été culbuté, lui et son cheval, par le passage d'un boulet, et avoir été régalé pendant quinze heures par les Autrichiens du feu de trente pièces de canon, de vingt obusiers et de trente mille fusils. » (Dupin, cité par sa fille Georges Sand).
Bien caractéristique encore est la description humouristique suivante : « Pourquoi ne parlerai-je pas de l'animal le plus heureux de la création ? Un grand peintre, Karl Dujardins, l'a pris en affection ; il l'a dessiné dans toutes les poses, il a montré toutes ses jouissances et tous ses goûts. La prose a bien les droits de la peinture et je promets aux voyageurs qu'ils prendront plaisir à regarder les cochons. Voilà le mot lâché. Maintenant, songez qu'aux Pyrénées ils ne sont pas couverts de fange infecte, comme dans nos fermes, ils sont roses et noirs, bien lavés, et vivent sur les grèves sèches, auprès des eaux courantes. Ils font des trous dans le
ESSAI DE PHILOSOPHIE PILiGMATIQUE 25^
sable échauffé et y dorment par bandes de cinq ou six, alignés et serrés dans un ordre admirable. Quand on approche, toute la masse grouille ; les queues en tire-bouchon frétillent fantastiquement ; deux yeux narquois et philosophiques s'ouvrent sous les oreilles pendantes ; les nez goguenards s'allongent en flairant ; toute la compagnie grognonne ; après quoi on s'accoutume à l'intrus, on se tait, on se recouche, les yeux se ferment d'une façon béate, les queues rentrent en place et les bienheureux coquins se remettent à digérer et à jouir du soleil. Tous ces museaux expressifs semblent dire fi aux préjugés et appeler la jouissance ; ils ont quelque chose d'insouciant et de moqueur ; le visage entier se dirige du côté du groin et toute la tête aboutit à la bouche. Leur nez allongé semble aspirer et recueillir dans l'air toutes les sensations agréables. Ils s'étalent si complaisamment à terre, ils remuent les oreilles avec de petits mouvements si voluptueux, ils font des éjaculations de plaisir si pénétrantes, qu'on en prend de l'humeur. 0 vrais épicuriens, si parfois en sommeillant vous daignez réfléchir, vous devez penser comme l'oie de Montaigne, que le monde a été fait pour vous, que l'homme est votre serviteur et que vous êtes les privilégiés de la nature ! Il n'y a dans toute leur vie qu'un
26o ESSAI DE PHILOSOPHIE PRAGMATIQUE
moment fâcheux, celui où on les saigne. Encore il passe vite et ils ne le prévoient pas. »
Qui a écrit ces phrases ? Sans doute un écrivain facétieux, un romancier badin, quelque Mark Twain français. Rien de tout cela, c'est Taine, l'historien-philosophe.
Par trop différents de Salluste, les historiens contemporains emploient des pages, même des volumes entiers à décrire une bataille. La littérature et la philosophie n'ont que faire dans ce fatras. On dirait un compte-rendu adressé par des généraux à leur ministre. Qu'importe le numéro d'un régiment quand il s'agit du sort d'un empire, c'est rabaisser la question. Combien il est difficile à cette pauvre humanité de tenir un juste milieu.
Pour terminer, je citerai quelques phrases de l'historien Perrens, qui me semblent faire revivre, en peu de lignes, le style d'époques très diverses :
(( Les innombrables fleurs qui en faisaient la parure méritèrent à la ville naissante le nom de Florentia. Florence a été souvent célébrée pour son site enchanteur, mais on n'a pu en exagérer la douce et sereine beauté. » Traduites mot pour mot, ces phrases sont latines.
(( Elle allait s'élever au milieu des lis et des roses, au pied des collines verdoyantes dont la base plonge dans l'Arno et qui s'étagent en gradins. Entre ce fleuve et les montagnes qui l'abritent au nord, elle avait toute liberté pour s'étendre. »
Fénelon et les bons auteurs du xvii'"*' siècle ne s'exprimaient pas autrement.
t( L'industrie n'avait pas encore envahi ces riantes campagnes. La propriété jalouse n'avait pas, en multipliant les murs de clôture, limité le plaisir des yeux. » Le style, moins fleuri mais clair et souple pourrait être attribué au ivin"" siècle.
u Sans doute, les anciens n'étaient pas plato* niquement sensibles, comme le sont les modernes, aux beautés de la nature ; mais ils le devenaient dès qu'il s'agissait pour eux de choisir une résidence, et un si beau séjour devait les attirer. » Ainsi écrivent les auteurs modernes, ceux, du moins, qui savent écrire .