FAMILLE ET MARIAGE
A peine le jeune homme voit-il ses joues s'ombrager d'une barbe soyeuse, que ses goûts et son caractère changent brusquement. Il ne lui suffit plus de jouer avec ses compagnons, de l'aire contre eux l'essai de ses jeunes forces. Il sent un désir nouveau l'assaillir ; il répare le désordre de sa toilette, se rapproche des jeunes lllles, trouve charmantes les coquetteries dont il se moquait naguère. Aucune femme ne le laisse indifférent. Son caractère s'aigrit, son sommeil l'st troublé.
Au premier âge de l'humanité, l'homme parvenu à cette période critique ravissait une femelle, l'entraînait au fond des bois, assouvissait sa fougueuse passion, puis établissait son
fo>er dans une hutte ou sous l'abri d'une grotte. Tel était l'usage et le rapt fut la première forme du mariage. L'homme primitif, sans cesse en lutte contre les animaux sauvages, vivant du produit de ses chasses et de ses pêches, ne cherchait dans la possession de la femme que la satisfaction d'un besoin. De son côté, la rustique créature, bonne tout au plus à entretenir le feu et coudre quelques peaux de bêtes, s'inquiétait peu d'appartenir à l'un ou à l'autre, pourvu qu'un mâle la fécondât et lui apportât des victuailles.
L'humanité augmentant de nombre, les forêts devenaient moins désertes et le gibier plus rare. La nécessité de la culture s'imposait. Le rapt devenait une source de désordres et ce mode primitif tomba en désuétude. Tout ou plus, des tribus arriérées, Kirghises et Arau canes, en conservèrent le simulacre. L'homme acheta sa femme. Dès lors plus de violences, plus d'infanticides. Les filles, qui représentent une valeur, sont élevées avec soin. La beauté des femmes, ce capital j-récieux qui leur a valu et leur vaut de si gros intérêts, est entretenue avec un soin minutieux. Le père de famille invente pour les besoins de son commerce parfums et fards, parfois même pratique l'engraissement de ses filles.
L'acliat d'une femme est la récompense du travailleur. Cet ordre de choses, en vigueur depuis tant de siècles, est encore la règle des nations orientales. La femme, tenue en charte privée, ne peut écouter les propos d'un bellâtre ; les mille dangers qui environnent la chrétienne n'existent pas pour une musulmane. La femme, estimée en raison de ses formes et de sa fécondité, parfois aussi de son esprit naturel, vit dans le harem, contente de son sort, entre ses compagnes et ses enfants, sans préoccupations capables d'ébranler ses nerfs délicats. En voulant s'adapter aux mœurs romaines, le Christianisme a modifié cette conduite prudente. Si, d'une part, il proclame la femme égale à l'homme, d'autre part il s'est arrêté en chemin en excluant cette femme du sacerdoce. La loi chrétienne ne permet à ses adeptes qu'une seule épouse et se refuse à tenir compte de la maladie ou de l'incompatibilité de caractère. La conséquence est qu'une prostitution effrénée règne dans les nations d'Europe.
Avec la stupéfiante invention de la dot, l'homme doit, non seulement suffire aux besoins du ménage, ce qui est normal, mais posséder une situation en rapport avec la fortune de sa femme. Désireux d'atteindre une situation lucrative qui lui permettra d'obtenir une srosse dot,
l'homme retarde le moment de se marier. Mais, la nature a des exigences ; pour les contenter, on fréquente les courtisanes, on obtient des faveurs qu'on nie ensuite effrontément. Ces vénales et dégradantes amours sont pratiquées par tous les jeunes gens ; elles sont le poison de l'individu, celui de la société, la honte dun régime hypocrite.
Veut-on restreindre la prostitution, la nature se venge aveuglément en suscitant des satyres meurtriers, dont les exploits jettent le deuil et l'effarement. La justice leur applique des lois rigoureuses. Il serait bien plus juste de prévenir que de punir. Ces magistrats à courte vue, égares par de fausses doctrines, ne voient pas, ou ne veulent pas comprendre, que tous ces désordres, toutes ces turpitudes, tous ces crimes, viennent de la violation d'une loi naturelle, la polygamie. Les gens qui ne savent lire, dans le livre de la vie, que ce qui est imprimé en gros caractères, trouveront cette assertion paradoxale, voire subversive ; elle procède en réalité d'une connaissance plus complète de l'histoire naturelle
La femme a droit au mariage. Elle ne peut courir de risques, ni pour elle, ni pour son jeune enfant. La sanction matrimoniale, avec les obligations qu'elle comporte, assure, seule, à la femme, la sécurité dont elle a besoin.
L'union libre n'est que la manifestation cynique du libertinage.
Dans les sociétés dégénérées, la femme tend à occuper une place qui ne lui est pas due ; elle joue au savant, à l'artiste, passe des examens, soutient des thèses. Avec son fatras de connaissances, la doctoresse reste un être bizarre, que le bon sens populaire raille et repousse. Le cerveau de la femme plus léger, sa musculature plus faible, surtout la sensibilité de ses nerfs et la fréquence périodique de ses indispositions, interdisent toute égalité avec l'homme.
Que demander à la femme, si ce n'est une bonne santé, un heureux caractère, tout le reste est superflu.
De bonne heure la jeune fille prend le chemin de la pension. Dans les classes riches, les obligations mondaines ne permettent pas à la mère la surveillance de son enfant et le couvent est là pour la débarrasser de ce soin. Est-ce à dire que l'atmosphère de mysticisme qui enveloppe la pensionnaire comme un nuage n'exalte pas son imagination et ne détraque pas ses nerfs.
Arrive le moment de l'entrée dans le monde.
Dans un salon étincelant de lumières, décoré de fleurs, retentissant d'accords cadencés, s'en-
tassent des femmes en toilette provocante, ruisselantes de bijoux, parées avec tout l'art des costumiers et des coiffeurs. Les hommes, frais émoulus des mains d'habiles praticiens, frisés, moustaches en croc et monocle à l'œil, le torse cambré sous un plastron rigide, tourbillonnent auprès des femmes comme les abeilles autour des fleurs.
Aux accents de l'orchestre, les couples s'entrecroisent, se forment, se dénouent en de gracieuses figures ; parfois les hommes paraissent moins pressants et les femmes plus sévères, mais dès que retentit la valse langoureuse, chaque cavalier étreint sa danseuse, surprend les palpitations de son cœur, chuchote à son oreille des paroles corruptrices.
C'est dans ce milieu de vice, déguisé sous d'aimables apparences, que la jeune fille est brusquement lancée ; il lui faudra désormais respirer cet air de libertinage, entendre sans en témoigner d'humeur et surtout sans se laisser duper, ces mille mensonges que l'homme viendra lui conter à tout instant.
A peine a-t-il aperçu la débutante, le groupe des habits noirs entassé dans les embrasures, au fumoir et surtout au buffet, la déshabille, la détaille avec des mots de maquignons, suppute
la fortune du père, raille la tournure de lanière, remet sur le tapis quelque histoire malpropre depuis longtemps oubliée. Les hommes mariés rient, les célibataires calculent. Si la demoiselle est riche, les habits noirs se bousculent autour, et la mère, longtemps délaissée, retrouve un regain de faveur.
Enfin l'épouseur se présente, patronné par de vieux amis de la famille ; il est épluché en conscience par le ban et larrière-ban des oncles, tantes, grands-parents, et sa fortune est l'objet d'une enquête minutieuse.
Satisfait de cet examen, le père daigne enfin parler à sa fille. Broyée déjà dans l'engrenage des conventions mondaines, la jeune fille sait que la résistance serait de mauvais goût et accepte, sans enthousiasme, le prétendant.
La noblesse du fiancé est loin d'être prouvée ; quelques actes de vente forment le stock de ses parchemins ; l'honneur de la famille est une question qui ne gagnerait pas à être éclaircie ; une santé déjà chancelante a reçu de rudes assauts pendant la vie de garçon. Mais qu'importe .^ Tous les jeunes Français ne semblent-ils pas taillés dans le même moule.
C'est à ce moment que commence le duel des notaires en mal de contrat.
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En ville, c'est un flot de calomnies, un déluge de médisances. La maison moderne est de verre et les serviteurs remplacent avantageusement la renommée aux cent voix. Le fiancé est correct. Sa maîtresse, bonne fille, accoutumée à ces lâchages périodiques, se montre satisfaite de quelques billets de banque. L'enterrement de vie de garçon reste dans les limites permises à une orgie banale.
Le sort de la femme du peuple n'est pas moins triste. Enfant, elle court les rues, cheveux épars, nez humide, jambes nues sous un jupon trop court. Fillette, elle bâille sur les bancs de l'école, puis, au sortir du préau, court se rouler dans les ruisseaux avec les polissons du quartier. Bientôt arrive la promiscuité de l'atelier où circulent en cachette des romans malpropres, où se chuchotent mille histoires graveleuses, où des paroles on passe vite à l'enseignement pratique. La jeune fille ne tarde pas à se corrompre. S'arrête-t-elle à la devanture pleine d'attractions d'une modiste ou d'un bijoutier, aussitôt l'ouvrière entend murmurer à ses oreilles des propositions déshonnêtes. La vitesse de sa marche ne la sauve pas toujours d'une poursuite éhontée. Le vice rend l'homme ingénieux : certain don Juan fait vibrer la corde sentimentale ;
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tel autre, vieillard en quête de fleurs à peine écloses, fait cyniquement des propositions dorées.
Si la fille du peuple succombe, si elle devient mère, cette faute de jeunesse pèse lourdement sur le reste de sa vie. La honte de sa jeune maternité pousse souvent une fille au crime. Il n'est plus auprès d'elle, le séducteur, il a fui et la loi reste impuissante à le contraindre à s'occuper de son enfant. Puisque l'homme s'esquive si facilement, pourquoi la femme assumeraitelle toute seule la charge d'une faute partagée ') Sur elle d'ailleurs tomberont toutes les foudres : la religion repoussera cette brebis galeuse ; la justice s'armera de toute sa rigueur ; l'opinion publique fulminera ; les gens respectables se détourneront avec indignation.
Il est admis dans les classes riches de la société française que le mariage civil est une formalité banale, insignifiante, pour laquelle il est de bon ton d'afi'ecter la plus complète indifi'érence. Il y a là, sinon une erreur^ du moins une exagération. Le mariage est l'union de l'homme et de la femme pour la procréation et l'éducation des enfants ; or, l'état-civil constate l'union, en explique les devoirs, assure à la femme la protection nécessaire, aux enfants une filiation
officielle. Il est vrai que les religions ont su habilement exploiter l'orgueil humain en entourant de luxe la cérémonie du mariage. Devant l'église arrivent des voitures qui déversent un flot d'invités en tenue de gala. La mariée arrive enfin, marchant avec précaution, pour ne pas froisser la traîne de sa robe blanche. L'orgue mugit, le parfum des fleurs emplit les vastes nefs, l'épithalame flagorneur déroule ses périodes, le oui irrévocable est prononcé, une famille chrétienne est fondée.
Désormais l'homme ne pourra plus abandonner cette femme, eût-elle des torts, fût-elle stérile. Pourtant, l'union stérile est-elle un mariage ? D'ailleurs, est-il prouvé que l'espèce humaine soit monogame ? La médecine, l'histoire et surtout l'expérience ne prouvent-elles pas surabondamment le contraire ? Est-ce que la femme éprouve ces désirs violents, cet amour du changement, qui remuent le mâle jusque dans ses fibres les plus intimes. Si l'homme doit se contenter d'une seule femme, au moins doit-on lui donner toute facilité de s'en séparer quand les caractères ne concordent pas et si les goûts ou la santé élèvent entre eux un mur de glace. Le divorce a conquis son droit de cité, mais non sans peine.
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La monogamie suppose l'égalité numérique des sexes ; cette égalité n'existe pas. La nature prévoyante a doué les mâles d'un esprit combatif qui en détruit un grand nombre. Les hommes exercent seuls les métiers périlleux ou insalubres. Les jeux même des petits garçons causent de nombreux accidents et parfois la mort. Le mâle est hardi, casse-cou, il cherche à séduire par sa témérité autant que par sa beauté. Mars obtient plus de succès qu'Apollon. N'est-ce pas un fait d'observation courante que les femmes raffolent des piqueurs, des chauffeurs, des Fanfan-la- Tulipe. C'est l'instinct qui parle plus fort que tous les raisonnements.
Par suite de leur nombre plus considérable que celui des hommes, beaucoup de femmes se voient exclues des joies naturelles de l'amour et de la maternité. Par l'effet d'une criante injustice, ces infortunées sont en butte aux sots quolibets de la foule. La vieille fille n a pas le droit de reporter sur un vil animal un peu de cette affection dont elle aurait entouré un mari et des enfants. L'absence de dot a suffi dans bien des cas pour éloigner les prétendants empressés à graviter autour des héritières. Soumises aux lois d'une morale inhumaine, ces filles se sont raidies contre les entraînements de leur cœur et de
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leurs sens ; elles suivent tristement le chemin de la vie, sans une main pour les aider, sans une parole de tendresse, sans un geste de pitié. Le flot des indifférents les bafoue et raille leurs travers.
Ceux qui n'ont pas assez de sarcasmes a décocher contre les vieilles filles, tombent en admiration devant le a don Juan o, célibataire endurci, prototype de l'égoïsme. Quelle inconséquence ! Dans une société monogame, tout homme devrait se marier par inclination. Pourtant, le mariage de convenance, c'est-à-dire celui que les familles ont préparé, discuté, sans que les intéressés aient été appelés à donner leur opinion, est le plus général. Chose étrange ! C'est celui qui paraît donner le m.oins d'insuccès. A défaut d'amour, l'égalité des situations, l'identité d'éducation, maintiennent les conjoints dans une union relative. Le mariage d'intérêt, quêtant de gens contractent, ne trouve aucune excuse. Le mariage d'orgueil, auquel la femme accessible à la vanité se laisse entraîner, est franchement stupide. L'homme, qui a sacrifié au veau d'or, peut se dire qu'il n a pas suivi non pas une ombre mais une réalité. La femme qu'un mirage de vanité a séduite reste toujours inquiète de son sort sans pouvoir espérer être plainte.
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La marche logique d'une société exige la polygamie. La claustration est le seul moyen de soustraire la femme à des attentats vexatoires, trop souvent homicides ; elle la protège en outre contre un travail trop dur, contre de pénibles travaux. Quoi de plus répugnant que la femme armée d'un outil, parcourant les champs, suant et geignant comme un homme. N'est-ce pas l'abdication de son sexe.
La monogamie entraîne l'abâtardissement des races. C'est à cette constitution vicieuse de la famille que nous devons la disparition graduelle des éléments supérieurs en Europe. En effet, qui peuplera dans une société où les femmes errent en liberté ? Les flâneurs et les polissons. Les hommes occupés toute la semaine par leurs travaux, seront dédaignés au profit « des apaches » habitués et triomphateurs quotidiens des bals publics. Si les filles, après un certain nombre d'aventures, acceptent les hommages d'un homme sérieux, c'est afm de se faire une position ; elles n'en auront pas moins été déflorées de corps et d'âme par des vauriens. Dans une société polygame, ceux qui possèdent les femmes sont ceux qui les méritent. Il s'opère de la sorte une véritable sélection.
Les nations modernes ont besoin d'une loi
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moins stricte basée sur l'expérience de la vie. Nos sciences ont fait une évolution ; nos habitudes ne pourraient-elles faire la leur au grand profit de l'humanité.
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