‹ Essai de philosophie pragmatiqueChapitre 6 sur 16 · ENFANCE, EDUCATION · texte numérisé non relu

ENFANCE, EDUCATION

Deux êtres touchent à leur déclin ; pour eux nul espoir, leurs seules perspectives semblent désormais n'être plus que la maladie et la mort. De ces pauvres créatures naît un enfant plein de vie et de santé. Il semble que ce couple fatigué eût été incapable de produire autre chose que la faiblesse ou la sénilité. L'admirable prévoyance du Créateur a voulu que les vivants fussent sans cesse renouvelés par des générations toujours jeunes, robustes, souriantes à l'existence. De même l'être harassé, succombant à la fatigue, se retrouve après quelques heures de sommeil plus énergique et plus dispos.

L'enfant est le renouvellement continu de l'humanité dans ses forces physiques comme dans

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ses tendances morales et ses aptitudes intellectuelles ; parfois semblable à ses ascendants et cependant toujours original, toujours lui-même,

jjiuuuii iiuuveau u uue cumuiuaiî3\ju v/c ^^ o^^.

fondues les propriétés de deux corps. Petite créature qui peut ressembler à son père ou à sa mère sans jamais être la reproduction absolue de l'un ou de l'autre.

Cet âge heureux ignore les deux fléaux qui désolent l'humanité, la maladie et la méchanceté. Nulle préoccupation ne ride le clair visage de Tenfant, nulle pensée perfide ne vient voiler son regard. Soucis et combinaisons agitent encore le sommeil de l'homme, alors que l'enfant s'effondre dans une sorte d'anéantissement. Le sourire de l'enfant découvre si naïvement ses dents blanches que rien ne saurait en égaler la grâce. Chacun s'efforce d'éviter à cette petite créature les moindres peines, chacun s'empresse à l'amuser. Jouis de ton reste, charmant bambin, cet heureux temps ne durera pas toujours.

L'enfant est une plante flexible dont on peut diriger la croissance. Nulle afl'aire n'est aussi importante pour la famille, pour la nation et pour l'individu lui-même. Nous naissons avec un caractère et des aptitudes déterminées, mais ce caractère peut être sensiblement modifié, ces aptitudes développées ou restreintes.

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Dans la formation intellectuelle et morale de l'homme, l'éducation joue un rôle plus important que la nature elle-même. Trois causes influent eur noo Qctca ; rhércdité, les circonstances occasionnelles, l'éducation. Cette dernière peut et doit contrebalancer les deux autres.

L'importance sociale de l'éducation a été comprise de si bonne heure qu'il n'est pas un philosophe qui ne s'en soit préoccupé, pas un législateur qui ait négligé d'en tracer un programme.

Mais, s'il y a unanimité pour proclamer l'importance de l'éducation, des divergences sans nombre apparaissent dès qu'il s'agit d'en régler les principes.

Les sociétés anciennes, que l'amour de la patrie surexcitait jusqu'à l'héroïsme, avaient basé sur le patriotisme tout le système pédagogique.

Il fallait que chaque enfant s'habituât à regarder sa ville comme sa mère, ses concitoyens comme autant de frères, sa vie comme zéro, dès qu'il s'agissait de repousser un envahisseur. De nos jours, le progrès des sciences nous force à donner à l'enfant une instruction plus étendue. L'école absorbe maintenant de longues années. La tâche du maître est devenue plus difficile. Le

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développement intellectuel tend à absorber, de plus en plus, les forces vives de tout être. Estce à dire qu'il faille négliger les exercices physiques qui sont la condition de la santé. Non, car il doit exister un juste équilibre.

Elever un enfant ne consiste pas seulement à lui donner de l'instruction, mais encore à lui inculquer des sentiments moraux qui le dirigeront plus tard dans la vie. C'est aussi développer un corps robuste qui conservera à l'espèce sa force et sa beauté originelle. Il y a donc trois parties bien distinctes : l'éducation, l'instruction, la culture physique.

L'indulgence et la sévérité sont les deux pôles de l'éducation. Etes-vous trop sévère, l'enfant devient craintif, dissimulé, sournois. Marquezvous quelque faiblesse, alors ce qui n'était qu'un léger défaut s'enracine au point de devenir plus tard un vice. Il y a un double écueil à éviter. C'est précisément à se garer de Charybde et de Scylla que doit se montrer le talent de l'éducateur.

Se montrer rude avec des natures faciles, doux avec des caractères obstinés est une grosse faute. La pire des choses est l'injustice. Une correction, voire une réprimande injuste, révolte certaines natures et devient le point de départ

dune mésintelligence complète et durable. L'enfant normal, sain de corps et d'esprit, est droit et loyal. La vie lui enseigne le mal, les nécessités de l'existence la dissimulation. Les hommes qui ont le difficile honneur d'élever la jeunesse, doivent rester jeunes de caractère, c'est-à-dire enjoués, francs et honnêtes. En aucun cas, iJs ne doivent s'abaisser, sous un prétexte d'utilitarisme, à dévoiler la bassesse et la perfidie ; ils aboliraient leur prestige, corrompraient prématurément et sans profit leurs disciples.

La justice des corrections implique la graduation. Comment ne pas être révolté quand on entend une mère, ouvrière ou paysanne, dire à son enfant, avec force éclats de voix et gestes : u Hou ! vaurien, tu finiras sur l'échafaud o. Et cela pour un pantalon déchiré ou quelque autre peccadille. Ces paroles sinistres habituent l'enfant à se jouer des réprimandes, \ienne le moment des grosses sottises, des fautes, qu'estce qu'une pareille mère pourra bien dire ? Elle a pris soin de se désarmer à l'avance.

La douceur obtiendra toujours plus que la rudesse et, si la fermeté calme n'est pas exclue, l'enfant sera bien dirigé.

La famille est le milieu naturel où l'homme doit se développer. Sa douce atmosphère est

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admirablement appropriée pour faire germer tous les sentiments affectifs. j

Quelle quesoit sa situation, un père peut touiours et doit enseigner à ses enfants le respect de la personnalité humaine et le mepns de la bassesse. L'individu se respecte par la propreté, la décence, la tempérance. Le mensonge et e vol dont l'assassinat est souvent le prélude ou h conclusion, sont des atteintes portées a la personnalité humaine, au détriment du prochain. La forme habituelle de la bassesse est la jalousie si funeste à la concorde et à l'amitié. Les 'impressions premières sont capitales. Larne vier.-e de l'enfant sera marquée toute sa vie du cceau initial et sa conduite ultérieure se régira ^elon ces principes. Rien ne peut remplacer la mère pour'dépo-r dans le cœur de l'enfaut une

semence de vertu. La nature prévoyante a te lement voulu qu'il en fût ainsi, quelle a régénéré la femme par la maternité.

La plus avilie, la plus méprisable des courtisanes devient-elle mère, qu'elle est transformée. Son âme, accessible seulementaux basses convoitises s'ouvre soudain et découvre des trésors de tendresse. Il n'est pas jusqu'à cette créature dégradée qui ne puisse remplir son rôle de mère aussi longtemps qu'une honnête femme.

Sans doute, il existe de trop nombreuses familles DÙ les mauvaises influences ne manquent pas, où la brutalité, l'ivrognerie, bien d'autres vices încore, s'affichent cyniquement. L'enfant issu d'un pareil milieu est fatalement condamné à la lépravation s'il n'est soustrait à l'exemple perlicieux des parents. Heureusement, les rejetons ce ces familles vicieuses, stigmatisés de tares léréditaires, ne font guère que se débattre contis une mort prématurée. Ceux-là seuls donnant à l'humanité ses plus vigoureux rejetons qui oit su mener une vie sage, exempte de désordres.

C'est une observation partout admise, qu'au berceau de tout homme remarquable, on trouve une mère intelligente ou énergique. Par contre, l'originalité de la mère ne manque jamais de se transmettre souvent, même amplifiée, à ses descendants. Le poète Byron en est un exemple frappant. Si le nom de Néron est resté voué à l'infamie et à l'exécration, n'est-ce point parce que cet empereur était fils d'Agrippine, une des femmes les plus ambitieuses et les plus perverses que l'histoire nous ait jamais présentées. Ce qu'écrit Suétone nous fait horreur : « Il n'est pas douteux qu'il eût désiré avoir avec sa mère des relations criminelles, qu'il en fût détourné par les ennemis d'Agrippine, redoutant fin-

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fluenceque donnerait à cette femme orgueilleuse et méchante ce genre de faveur. — On assure encore que plusieurs fois, voyageant en litière, leurs vêtements tachés dénoncèrent un commerce incestueux. » (i)

Tant qu'il ne s'agit que des préceptes moraux d'idées directrices, la famille peut suffire. Mai^ dès qu'il faut initier l'enfant aux sciences, elb doit céder le pas à quelque spécialiste. Oi s'imaginait jadis qu'il suffisait de savoir uio chose pour être capable de l'enseigner. Rien le plus faux. Un savant original et profond ferat, le plus souvent, un professeur déplorable. Une intelligence médiocre, grimpée au prix des plus grands efforts à l'arbre de la science, saura mieux s'adapter à l'ignorance des commençants. Ce sont des procédés empiriques, résultat de nombreuses observations, qui constituent la pédagogie.

L'homme qui se voue à l'enseignement de la jeunesse est éminemment respectable car il remplit une mission humble et ingrate. C'est lui qui aplanira les premières difficultés, c'est lui qui ouvrira avec effort ce sol vierge qu'est l'in-

(î) Olim etiam, quoties lectica cum maire veheretur, libi dinatum inceste, ac macuUs vestis proditum, affirmant.

telJigence enfantine et ce n'est pas lui qui retirera le moindre bénéfice de la moisson. Bien rares sont les hommes qui se souviennent de leurs premiers maîtres. Il est plus habituel d'entendre citer un philosophe en renom, un mathématicien distingué, que le pauvre vieux primaire dont la peine a été bien plus grande.

Au cours des études classiques, certaines intelligences occupées de dissipations et rêvant de plaisirs paraissent bornées. Les professeurs souvent n'ont pas grande idée de ces adolescents turbulents ou rêveurs, incapables d'un travail sérieux. Mais on voit chez certaines natures l'amour de la dissipation disparaître et le goût du travail grandir avec une intensité surprenante. Les bons élèves, ceux dont les nerfs moins impressionnables ont pu s'astreindre dès l'enfance à un travail quotidien et méthodique, sont alors des hommes arrivés, des fonctionnaires nantis de grasses sinécures, où ils se reposent à l'aise dès qu'il les ont obtenues. Chez eux, maintenant, le dégoût du travail est profond, irrémédiable. Ils jouissent de la situation acquise, jugent le but atteint et fournissent le minimum d'efforts pour le maximum d'honneurs et d'argent. Les autres, au contraire, cette obscure minorité qui sans jamais tomber au rang

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de la plèbe scolaire, inamovible aux dernières places, n'a pas connu la gloire du prix d'excellence, est saisie d'une rage de travail. Efforts trop souvent stériles. Ces hommes n'ont plus à ce moment les facilités qu'autrefois ils négligeaient. L'absence de diplômes leur ferme les laboratoires. Pourtant, certains de ces irréguliers n'abandonnent pas la partie ; ils poursuivent leur but avec d'autant plus d'acharnement qu'il leur apparaît plus lointain et plus insaisissable. La liste des inventeurs n'est guère composée que de leurs noms. Si jamais une classe réunissait, après un quart de siècle, les survivants, l'ordre du classement serait singulièrement bouleversé.

Les intelligences ne se développent pas uniformément ; les unes sont précoces, d'autres tardives. Mettre aux examens des limites d'âge, c'est exclure de parti-pris des intelligences dont le concours serait un jour précieux.

Trop de gens s'imaginent qu'un diplôme est une fin. Erreur, c'est une simple précaution que prend la société. Un diplôme n'est qu'un moyen dont il ne faut pas s'exagérer la valeur. Dans l'état actuel des esprits en France, tout individu nanti d'un vague certificat se juge très différent des bipèdes qui l'entourent ; il croit s'être

créé des droits sur tout le monde et s'aigrit s'il n'obtient pas tout de suite la sinécure rêvée. On ne saurait trop réagir contre cette tendance. C'est à l'œuvre qu'on connaît l'artisan. Savoir appliquer ses connaissances, voilà où est le mérite ; il faut pour cela autre chose que des titres universitaires, il est encore besoin d'aptitudes naturelles et d'intelligence ; ces deux choses-là ne s'acquièrent pas dans les livres.

L'instruction ne doit être donnée qu'à ceux-là seuls qui en sont dignes, c'est-à-dire à quiconque en reconnait l'importance et désire avidement la science. Les autres, le vil troupeau qui ne fait aucun cas de l'enseignement, s'empresse de l'oublier et n'estime parmi toutes les connaissances humaines que ce qui est indispensable pour obtenir une fonction, ne méritent pas ce don insigne. Qu'un pays fasse des sacrifices, s'impose un effort pour éclairer une multitude aussi grossière, c'est peut-être méritoire, mais c'est aussi maladroit, inutile et souvent pernicieux.

Cette instruction ainsi gratuitement et obligatoirement donnée est reçue avec dédain. Ces rudiments à peine compris suffisent à inspirer à quantité de gens une idée démesurée de leur personne. Leur ignorance est telle qu'ils croient

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avoir atteint le sommet des connaissances humaines, alors qu'ils ne soupçonnent même pas quelle distance énorme les en sépare. Ce stupide orgueil prêterait à rire si les conséquences n'en étaient pas désastreuses. Cette horde diplômée délaisse les besognes utiles et se rue à l'assaut des fonctions. Ceux qui ne réussissent pas à piller le budget s'en vont renforcer les rangs des bohèmes, des déclassés et souvent des criminels. Au lieu de se montrer si fiers des prix de leurs enfants, les parents feraient bien mieux de leur donner une éducation utile et virile.

Les familles ne peuvent pas enseigner ce qu'elles ignorent elles-mêmes ; arrive un moment où il faut abdiquer la direction intellectuelle de l'isnfant. Leur devoir est d'apporter le plus grand soin dans le choix des professeurs. Autant que la famille, la patrie est intéressée à cette œuvre, elle doit exercer un contrôle très strict sur l'enseignement. Chez les peuples barbares, le respect des vieux parents et des gens âgés est la première des règles ; en France, les adolescents se montrent d'une insolence révoltante. Au point de vue religieux, la neutralité de l'école est un encouragement à l'athéisme. Les parents ont rarement les connaissances voulues pour

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enseigner à leurs enfants les dogmes de leur religion. Puis il est difficile d'être le professeur de ses enfants. Garçons et filles sont trop habitués à compter sur la tendresse paternelle ou

lliatcrnolli?

Quelle que soit sa nature, quels que soient ses procédés, l'enseignement ne doit jamais oublier un seul instant qu'il doit retarder l'éveil des passions sexuelles. L'idéal serait de maintenir fdles et garçons dans l'ignorance totale jusqu'au jour du mariage. Dans une société où cet acte est reculé à des limites invraisemblables par d'odieuses questions d'argent, le rôle de l'éducateur est de canaliser l'exubérance des forces juvéniles, de les employer sans relâche, tantôt à un métier manuel, tantôt à l'étude, de diriger vers les sports les plus violents, ceux qui ont besoin d'une dérivation énergique. Il faut au maître un tact énorme, une prudence indéfectible et aussi une austérité de mœurs telle qu'elle puisse toujours servir d'exemple et jamais d'excuse.

C'est une bonne fortune pour la jeunesse, quand l'enseignement est donné par des religieux voués au célibat. Ces éducateurs modèles apportent à leur tâche un zèle, une patience, un désintéressement que la foi seule peut inspirer. Nulle pensée de lucre ne les anime, nulle dissi-

pation n'entraîne au loin leur esprit ; ils sont tout à leur œuvre. Trop souvent le professeur laïc ne poursuit qu'un but : l'argent. Que de fois, occupé de mille pensées étrangères : soucis du ménage, quand ce u'cot pas la vioiou de plaisirs malsains, ce maître n'a pour ses disciples qu'indifférence et aversion. Invariablement les soins accordés aux élèves sont rigoureusement proportionnés à la fortune, surtout à la générosité de leurs familles.

Juvénal dit avec son énergie habituelle : (( II est bien d'avoir donné à l'Etat et au peuple un citoyen de plus, si toutefois tu l'élèves de telle sorte qu'il soit utile à sa patrie, capable de cultiver le territoire et de pratiquer pour le bien général les arts de la guerre et de la paix (i) )>. Ces quelques mots sont le plus admirable programme d'éducation qu'on puisse rêver.

L'enseignement doit inspirer le sentiment de la hiérarchie, d'où provient le respect de l'autorité. Il existe toute une gradation dans la société : les parents, les vieillards, les hommes qui se distinguent par leur vertu, leur science, leur bonté. Un adolescent n'est que trop porté à se croire

(i) Gratum est, quod patriœ civem populoque dedisti, Sifacis, ut patriœ sit idoneus, utilis agris, Utilis et bellorum et pacis rébus agendis. (Satire XIV)

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supérieur à tout le monde. L'éducation doit faire comprendre à la jeunesse qu'elle ne saif encore que peu de choses, aue lp^^"o-ë^ scholacti.T'- -'- ^^ valeur que lorsqu'il est accompagné d'expérience. Mépriser la hiérarchie, c'est méconnaître les forces latentes de toute société.

La jeunesse devrait ériger en article de foi la continuation du métier paternel. C'est une plaie de notre époque de voir les jeunes générations aspirer à d'autres positions que celles occupées par leurs parents. Ce n'est pas monter que d'obtenir une situation plus lucrative ou plus en vue ; c'est assouvir un besoin d'avarice ou d'orgueil. Il y a deux façons de se déclasser : en montant aussi bien qu'en descendant. Rien n'est plus déplorable pour un peuple que de voir, à chaque génération, les cerveaux les mieux organisés, ceux qui auraient fait le plus d'honneur au métier paternel, abandonner cette carrière honorable et connue pour se ruer à l'assaut des fonctions. D'autant que les fils des précédents fonctionnaires n'entendent pas devenir artisans mais comptent fermement émarger aux budgets nationaux. C'est la révolution perpétuelle et la curée.

S'il est une opération intellectuelle où le besoin d'une méthode semble superflu, c'est

dans le fait de retenir des mots. Si la mémoire ^^t mauvaise, le résultat est pitoyable ; est-elle satisiaisauiv., i — ,^^^|^]p^ g^ o^ravent avec facilité. Pareille au tonneau des Danaïdes, une incxxxv.!.^ infidèle laissera échapper ce qu'on voudra lui confier ; pourtant certains moyens paraissent lui faciliter sa tâche. Le fait est intéressant à constater, car la connaissance d'un grand nombre de mots est indispensable à la possession d'une langue étrangère.

Sans exagérer la valeur des systèmes mnémotechniques, sans les approfondir, nous voyons que de simples rapprochements fournissent de précieux repères. Nous apprendrons simultanément blanc et noir, monter, descendre, devant et derrière. Ce sont les contraires dont l'un éveillera immédiatement l'idée de l'autre. Merveille, émerveiller, merveilleux, merveilleusement, c'est le groupement par analogie rationnelle.

La ressemblance d'un mot étranger avec un son de sa propre langue, permet de retenir certains vocables, en dépit de la différence du sens.

Redire à haute voix des noms qu'on vient de lire, les fait pénétrer par l'oreille en même temps que par les yeux. On peut arriver à posséder rapidement la nomenclature des objets

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usuels en les touchant, alors qu'on répète le nom à haute voix.

Conjuguer un verbe en accompli sssant l'acte qu'il exprime est une méthode parfaite.

Tous ces moyens ne sont que des auxiliaires d'une portée limitée ; mais trop souvent nous souhaitons un secours, de quelque part qu'il vienne, pour passer ces quelques moyens sans les signaler.

Le roi Louis-Philippe s'effrayait un jour devant le comte de Ramhuteau, préfet de la Seine, de l'accroissement de la population ouvrière. Préoccupation que les gouvernants actuels sont loin d'avoir. L'éminent fonctionnaire sourit et dit : « Non, Sire, ce n'est pas là qu'est le danger, ce ne sont pas les ouvriers qu'il faut craindre, eux qui ont des bras pour gagner leur vie, eux dont le salaire s'élève chaque jour et dont j'améliore le sort. Leur travail garantit leur tranquillité. Craignez plutôt les déclassés, les médecins sans malades, les architectes sans bâtiments, les journalistes sans journaux, les avocats sans causes, tous les incompris, les mécontents, les affamés qui, ne trouvant point place au banquet, cherchent à renverser la table pour ramasser les plats. Voilà les faiseurs de révolutions, les prêcheurs d'anarchie, les flibustiers de l'instruction ! »

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Le même Rambuteau écrit dans ses mémoires :

« A Paris, sur douze cents avocats inscrits au tableau, vingt parviennent à la renommée, quatre-vingts à la fortune, cent-cinquante à une modeste aisance ; le reste végète, Dieu sait comment, et regrette peut-être de n'avoir point mis ses aptitudes au service du commerce ou de l'industrie. C'est pourquoi j'obtins du Conseil municipal la réduction d'un bon quart des bourses dans les collèges, et il en restait encore trop. La moitié eût suffi. Douze ou quinze bourses par an, c'est assez pour récompenser d'anciens serviteurs de la ville en élevant leurs enfants : davantage, c'est offrir à l'intrigue et à la faveur le bénéfice de l'éducation gratis. »

Quel sage raisonnement et combien nous sommes loin des politiciens qui promettent toujours, sans même attendre qu'on les prie. Combien leur réélection les préoccupe davantage que la chose publique !

La célèbre phrase de Beaumarchais : a II fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint )), a servi de pavé pour assommer l'ancien régime. Le favoritisme a survécu à la Révolution. L'instruction, si prônée de nos jours, n'a pas remplacé l'éducation, jugée indispensable

par la monarchie. Passer un examen, cela prouve que le candidat sait faire une version, réciter un texte ou résoudre une équation. Cela ne prouve pas avec toute évidence que le sujet soit intelligent, qu'il sache s'adaptera toutes les circonstances qui se présenteront. Que de fois les rôles seront intervertis : tel latiniste se trouvera en présence d'un problème, tel géomètre devra puiser dans son propre fond et non plus dans les savants traités.

L'intelligence est protéiforme, elle se plie à toutes les nécessités. C'est ce qu'on admettait jadis. Décidément, les régimes déchus avaient du bon.

Naguère, les parents se souciaient peu d'élever les enfants selon leurs goûts et leurs aptitudes ; ils semblaient croire que leurs descendants devaient sui\Te, sans s'écarter, une ligne tracée à l'avance. Dès sa naissance, la petite créature était vouée à une invariable destinée. Dix ans avant qu'un jeune homme eût songé au mariage, sa famille avait jeté son dévolu et arrêté son choix. Etrange conception qui faisait bon marché des préférences et des caractères. Cette sollicitude exagérée a causé de nombreux déboires.

Que de fois l'individu ainsi prédestiné s'est révélé avec des aptitudes diamétralement oppo-

sées. D'où résistances parfois, presque toujours de nombreuses désillusions et des existences gâchées. Les parents doivent être plus raisonnables et se persuader que tout homme a, sinon le devoir, du moins le droit de faire sa vie.

Pendant bien des siècles, l'enseignement se bornait à des dissertations. On ergotait sans fin, sans raison. A notre époque, ces discussions puériles font sourire de pitié. A vrai dire, elles nous paraissent tellement oiseuses, tellement stupides même, qu'il nous faut faire un effort pour concevoir pareille aberration. La vie est si courte que c'est un crime d'en gaspiller la plus belle partie.

Faisons des hommes et non des cuistres. Sovons enfin modernes.

?Sous n'avons ni les mêmes mœurs, ni les mêmes constitutions, ni la même mentaUlé que les Grecs et les Romains. Les sciences qui n'existaient pas à leur époque, forment maintenant la part la plus considérable de l'instruction. D'ailleurs la durée des études ne doit pas être trop prolongée. La discipline scolaire ne convient qu'aux enfants et adolescents. Assujettir un jeune homme à ce joug, c'est annihiler sa volonté, briser le ressort de son énergie.

Sous peine de déchoir, une intelligence doit aborder le plus rapidement possible l'enseignement technique ou se lancer dans les affaires. Rien n'est grotesque comme de voir ces collégiens barbus, marchant passivement dans le rang au milieu de leurs tout jeunes camarades. Qui sait si le fastidieux enseignement classique n'est pas l'unique cause de cette veulerie, de ce manque d'initiative, de cette soumission à la tyrannie qu'on remarque, en France, dans toutes les classes instruites. Malheur aux pays qui ne produisent plus d'aventureux, mais qui regorgent de scribes.

Tel qu'il se pratiquait naguère, le système scolaire semblait avoir pour but de tout atrophier et de tout vicier. C'est ainsi que l'histoire, dont l'étude attentive ouvre à l'esprit des aperçus extrêmement profitables et intéressants, n'était qu'une nomenclature aride de dates et de noms. Inutile de chercher quelques vagues indications sur la vie matérielle, l'état social, la marche des arts ou des sciences. Les historiens n'avaient cure de telles considérations, mais ils enregistraient soigneusement le nom des souverains, les dates de leur avènement et de leur mort. Les batailles, ces guerres stupides qui n'avaient d'autre cause que la convoitise et la brutalité, remplissaient le reste de leurs livres.

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L'enseignement moderne a répudié certains de ces errements. L'histoire ne se sépare plus de la philosophie qui analyse, synthétise, tire des conclusions ; de la géographie ni de la philologie qui nous donnent l'explication d'antagonismes ou de rapprochements. Nous voyons enfin surgir de l'ombre, où elle est restée si longtemps ensevelie, l'histoire de l'homme.

Rejetons avant tout l'enseignement du latin, énigmatique et prétentieux langage qui ne se parlait tel, qu'au Forum. Il est resté de nos jours l'orgueil des pédants et le suprême espoir de la routine.

L'étude des langues et des littératures anciennes est certainement belle et intéressante ; mais, qui la pratiquera en dehors des professeurs.^

Les hommes riches, une fois sortis du collège, chasseront, s'amuseront, oublieront le grec et le latin. Bien plus, comme cette étude les aura tenus longtemps dans l'ignorance des besoins réels du pays, ils seront mis en dehors de la politique et de la marche des affaires. Si l'on enseigne le grec et le latin aux jeunes gens sans fortune, ils se rueront à l'assaut des fonctions ou se jetteront à corps perdu dans la politique, les seuls métiers qu'ils seront capables d'exercer.

Au lieu d'alimenter les industries de leur pays, ils le troubleront au nom des Grecs et des Romains.

Un professeur italien, Amerigo Namias, s'exprime ainsi : u Nous ne nions pas que les langues anciennes aient une haute valeur éducative, même comme préparation aux études scientifiques. Mais nous croyons que les langues modernes possèdent la même efficacité, en particulier l'Allemand, dont l'étude est une 'véritable gymnastique intellectuelle, au même degré que le Grec, et qui réclame le concours de toutes nos facultés mentales, tant pour les exercices grammaticaux que pour la traduction. D'autre part, les langues modernes ont sur les anciennes l'indiscutable avantage d'être d'une application continue et d'une utilité immédiate. Les sciences positives sont un produit de notre époque, or les langues vivantes sont l'instrument le plus précieux, il faut même dire indispensable, pour celui qui veut en suivre pas à pas le développement ». (i)

Si j'ai tenu à traduire ces lignes, c'est qu'elles sont décisives, puisqu'elles émanent d'un professeur, c'est-à-dire d'un homme intéressé

(i) Nuova Antologia.

par métier à l'étude du latin, et aussi d'un Italien dont la langue dérive directement de la souche romaine.

Qu'on ne vienne plus nous citer la richesse des littératures anciennes. Il y a plusieurs siècles, l'argument pouvait avoir sa valeur. Maintenant, les modèles ne nous manquent plus, nous n'avons que l'embarras du choix. Pourquoi irions-nous chercher des Grecs et des Romains quand nous pouvons lire La Fontaine, Bossuet, Voltaire, Paul-Louis Courier. Flaubert. About, Lamartine.

Notre langue ne nous fournirait-elle pas suffisamment de modèles, que nos voisins nous en apporteraient de plus rapprochés de nos idées, de notre manière de voir et de sentir.

Les langues allemandes, anglaises, espagnoles et françaises possèdent un ensemble de productions qui dépasse l'antique et de bien loin.

Nous avons besoin de toutes les forces de notre intelligence ; il nous faut les rassembler, non les éparpiller. Jetons par-dessus bord cette autre inutilité, le grec, non sans saluer en passant ce merveilleux roman de l'Odyssée, le document le plus vivant que nous ayons sur l'antiquité. Mais, parmi les bacheliers, quels sont ceux qui lisaient dans le texte le vieil Homère ?

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Presque toujours, c'est dans quelque traduction que nous en savourons les beautés. Donc, il n'y a pas lieu de s'attarder davantage aux études grecques.

L'histoire est à la société ce que la mémoire est à l'individu. Quiconque possède bien l'histoire est renseigné non seulement sur le passé d'un peuple mais encore sur son avenir, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Son étude est d'une importance capitale.

Les ignorants s'imaginent volontiers que la connaissance de l'histoire est oiseuse et stérile. C'est une erreur monstrueuse. Nous y apprenons moins des prouesses guerrières que la vie de nos ancêtres ; nous y découvrons de précieuses indications sur leur tempérament et leur mentalité. L'histoire de sa nation est pour l'individu le code qui doit régir ses moindres actes de citoyen.

Il importe surtout de ne pas former de misérables bavards, des gens de chicane, des parasites, mais des citoyens utiles. La valeur ne se mesure pas aux mots, autrement tout vantard serait un héros, mais aux faits. Les actes, voilà les seules choses éloquentes, les seules méritoires. L'homme d'action est toujours ce qu'il y a de plus rare.

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Que la jeunesse s'inspire donc de ce principe : se faire une situation par son travail seul, de quelque nature qu'il soit. Il n'y a pas de sots métiers dans les métiers honnêtes. Se mettre à la remorque d'un homme politique, sollicitei' et obtenir une place de fonctionnaire, sont choses méprisables. Le laboureur penché sur le bras de sa charrue est mille fois plus utile, mille fois plus respectable que le politicien chamarré de décorations^, passant dans un landau devant le front des régiments. Honneur au travail, vive à jamais l'individualisme qui surexcite les énergies et développe les grandes facultés.

Jadis on s'inquiétait peu de présenter, à l'intelligence de l'enfant, la science sous une forme attrayante. Dans les geôles de jeunesse captive où s'écoulaient tristement tant de belles années, on semblait avoir pris à tâche de hérisser d'ennui et de difficultés les connaissances les plus élémentaires. Tout était rébarbatif : le costume des professeurs, les grandes salles d'aspect sévère, les livres compacts. La pédagogie moderne a rompu avec ce système odieux. Les locaux scolaires, aérés, décorés, inspirent moins de terreur. D'immenses tableaux coloriés instruisent sournoisement l'écolier le moins appliqué. Le maître a laissé sa férule, instrument d'un

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autre âge. Les livres se sont remplis d'une iconographie artistique à la fois instructive et attrayante.

Malgré ces améliorations, il reste beaucoup à laire. C'est encore « la méthode des anciens collèges royaux : perdre beaucoup de temps en choses inutiles, laisser ignorer celles qui pourraient émanciper l'homme, en lui fournissant par l'instruction des moyens d'existence assurés D'après ce système, les caractères disparaissent ; chacun ayant sa case marquée d'avance et ne sachant comment vivre au dehors, v reste et se soumet à tous les gouvernements^ qui se présentent. J'ai vu tomber depuis quarante ans Charles \, Louis Philippe, la République de 4«, Napoléon III, et le lendemain de ces catastrophes la machine allait son train comme avant • les rumes, les fusillades, les déportations, les mjustices de toute sorte n'y faisaient rien ; chaque fonctionnaire restait tranquillement à son bureau, prenant note des nouvelles autorités des nouveaux décrets, des nouvelles mesures.

« Mais ce fameux système d'instruction ne produit pas seulement des fonctionnaires qui acceptent tous les gouvernements, dans la crainte de perdre leurs places, il produit aussi les faiseurs de révolutions. L'Etat ne peut pas

employer tous les bacheliers que l'Université fabrique chaque année ; un grand nombre restent sur le pavé. Que peuvent faire ces malheureux avec leur grec, leur latin, leur philosophie ? Rien du tout ! On n'en veut pour commis ni dans l'industrie ni dans le commerce ; ils sont déclassés, irrités, et naturellement trouvent tout mal.

« Au lieu du grec et du latin, si on leur avait appris les langues vivantes, la comptabilité, la chimie, la mécanique, l'économie politique, la géographie et le droit commercial, ces mêmes hommes iraient, comme les Allemands et les Anglais, chercher fortune dans tous les pays du monde, portant avec eux le nom français et ne resteraient pas ici en masse pour tout critiquer et renverser. »

Qui parle ainsi? Erckmann et Chatrian, deux hommes observateurs et réfléchis qui, retirés dans leur petite ville, ont eu le loisir de méditer. Avantage inappréciable, ces deux Alsaciens ont pu comparer l'effet d'une éducation différente. La situation de Phalsbourg, à cheval entre deux nations, leur fournissait un champ immense d'observations.

Ce n'est pas tout d'avoir obtenu l'homme utile, il faut plus encore. Le triomphe de l'éducation est de former le gentleman. Ce mot anglais

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n'a pas son équivalent dans notre langue. Si la France a donné le jour à de nombreux gentilshommes, elle n'arrive pas facilement à façonner l'homme à la fois instruit, bien élevé, affable, plus attentif à faire profiter le public de ses avantages, que jaloux de s'en prévaloir. Un être sot et brutal sera toujours un gentilhomme s'il appartient à la caste nobiliaire, il ne sera jamais un gentleman.

Ni la naissance, ni la richesse, ni le savoir, ne confèrent isolément l'éducation. Etre un gentleman, c'est réunir en sa personne tous les heureux résultats que peut donner l'ensemble de ces conditions.

Se vanter, mentir, manquer de probité, de dignité ou de morale, sont autant d'actes qui déshonorent un homme et l'empêchent à tout jamais d'aspirer à cette noble qualification. Combien peu nombreux, à certaines époques et dans certains pays, ceux qui méritent d'être appelés ainsi. C'est à ce noble but que doivent tendre les suprêmes efforts de l'éducation.

Si l'éducation des garçons est chose capitale, celle des filles n'est pas moins sérieuse. En peu d'années la fillette grandit, se transforme, devient femme et mère de famille à son tour ; la direction qu'elle imprimera à l'intelligence neuve de

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ses enfaiits s^ fera sentir pendant leur vie en tière. Il ne suffit pas d'avoir élaboré un système d'éducation à l'usage d'un sexe seulement. Législateurs et philosophes doivent étudier la question sous ses deux faces. La conduite à tenir variera selon le point de vue auquel on se place. Les peuples orientaux par exemple ont sur le rôle de la femme des idées absolument opposées aux mœurs d'Europe. Turcs, Arabes, Persans, Hindous, Chinois, ne considèrent pas la femme comme une égale ni une associée, ils ne voient en elle que la mère, qu'un outil indispensable à la continuation de l'espèce. Partant de ce principe, ils n'exigent de la femme aucune étude, aucun travail, ils ne lui imposent aucune peine, mais aussi ne lui accordent qu'une considération limitée. Dans l'oisiveté du harem, la femme peut se donner des soins raffinés et possède toute facilité pour soigner sa beauté. Confinée dans ce rôle effacé, vivant une vie anonyme à Tarrière-plan d'une maison jalousement fermée, la femme n'aurait que faire de connaissances abstraites, d'idées générales. Aurait-elle de naissance le goût du travail intellectuel et la curiosité scientifique, que ces qualités se perdraient rapidement, faute d'être stimulées par les nécessités d'une vie âpre et besogneuse. L'orientale se laisse donc vivre dans l'indolence ;

ses nerfs ignorent les secousses des passions violentes.

Un heureux caractère, une robuste santé paraissent être les seules qualités qu'un mari puisse exiger et qu'un père doive s'efforcer d'obtenir.

Dans les pays d'Europe, il n'en va pas de même. II semblerait que la monogamie eût dû avoir pour premier résultat de ménager aux femmes une existence douce, éloignée du tracas des affaires, ignorante de tout souci. C'est le contraire qui se produit. Les chrétiens traitent leur femme comme un associé, quand ils ne la traitent pas comme un commis ; ils la veulent instruite, tout au moins capable de s'exprimer sur toutes sortes de sujets, laborieuse. La femme doit donc, pour se plier à ces désirs, acquérir une certaine instruction. On a donc rédigé des programmes, institué des examens.

L'enseignement est surtout confessionnel. Les prêtres de toutes les sectes ont compris l'importance qu'il y avait à s'emparer du cerveau de la femme, à combler cette faible capacité, pour être les maîtres des générations à venir. Plus impressionnable que l'homme, moins grossière, ennemie du raisonnement, la femme est facilement subjugée par les rêveries mystiques.

Il serait peut-être sage de contrecarrer ces tendances au merveilleux, de développer l'amour des réalités positives, alors qu'on semble s'efforcer d'augmenter ce vice naturel de la femme.

La jeune fille possède pour tout bagage intellectuel : un peu d'orthographe et d'arithmétique, des préceptes de littérature, trop peu d'histoire, presque pas de géographie, parfois une langue vivante, point de philosophie, à peine les éléments des sciences naturelles. Ce qui est précisément négligé, c'est ce qui lui serait de quelque utilité dans la vie et dans la formation de son jugement.

La femme, telle qu'on doit la désirer, serait une créature très droite, de raison sûre, de conception terre à terre mais très judicieuse, dédaigneuse du luxe et de la toilette, éprise seulement d'ordre, féconde, attachée à son mari, passionnée pour ses enfants, orgueilleuse de ses nombreuses maternités. De ce rêve à la réalité il y a une chute douloureuse.

Aussi péremptoire, mais plus éloquent qu'un raisonnement philosophique, est l'admirable roman de Flaubert : Madame Bovary. La fille au père Rouault est le banal produit de l'éducation française. Sans énergie, elle se traîne dans une écœurante oisiveté, puis s'abandonne graduelle-

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ment aux pires excès. Il est vrai que ce type, si nombreux jadis, a dégénéré encore. Madame Bovary fait des cadeaux à ses amants. La belle dame de nos jours se fait complètement et largement entretenir. La petite pensionnaire devient Madame Moraines, ainsi dépeinte par Bourget : a II y a en elle une femme qui veut jouir du luxe et elle garde un amant qui la paie ; il y a une femme qui veut jouir de l'amour et elle a pris un amant tout jeune ; une femm<^ assoiffée de considération et elle vit avec un mari qu'elle ménage. »

Il faudrait élever la fillette à la campagne et l'habituer aux rustiques occupations d'une ferme, celles du moins qui sont du ressort de la femme : traire les vaches, couper l'herbe pour les lapins, prendre soin de la basse-cour. En lisant ces lignes, le lecteur délicat va frémir, tant pis ! Ce qu'il y a de plus rebutant dans les travaux du ménage ne doit pas être épargné à la jeune fille ; n'aura- t-elle pas plus tard des malades à soigner, de vieux parents ou déjeunes enfants.

Mais, dira-t-on, toutes les femmes ne sont pas destinées à devenir des fermières. Peut-être parlez- vous des familles placées au dernier degré de l'échelle sociale ? Du tout. Cette vie laborieuse et simple est indispensable à toutes les

jeunes filles ; même, pour un peu, nous écririons surtout à celles que leur naissance et leur fortune semblent dispenser de ces soins vulgaires. La saine vie rurale retrempe les corps et les âmes ; elle replace l'être dans une situation plus naturelle que l'existence factice des villes. C'est précisément parce qu'il se trouve çà et là des familles vivant d'une vie agreste et simple, qu'il se conserve encore des vertus puissantes et des âmes vigoureusement trempées.

Le regretté Demolins, trop tôt ravi aux études de philosophie sociale, a posé la question : 0 A (|uoi tient l'indéniable supériorité des Anglo- Saxons » ? Son interrogation a obtenu cette réponse péremptoire : à l'initiative individuelle, au goût développé autant qu'inné pour la vie rurale.

Comment les femmes pourraient-elles acquérir et même conserver l'amour de la campagne, lorsqu'elles se voient enfermées dans un pensionnat urbain. Le grand air est remplacé par la fumée des usines voisines, le gris des murs tient lieu de pelouse et la liberté de courir par prés et par champs se restreint à quelques jeux bien tranquilles dans un étroit préau. Les préoccupations que donnent à la campagne l'état de l'atmosphère, les variations de la récolte ou du

cheptel, sont remplacées par des conversations inspirées d'échos mondains et des aspirations à de futures toilettes. Sortir la femme de la ville serait le salut de la société.

Faut-il s'étonner qu'après plusieurs années de cette éducation factice les jeunes filles nées à la campagne n'aient plus le désir d'y retourner. Au contraire, elles mettent un point d'honneur à la cjuitter ; tandis qu'il ne viendra jamais à l'esprit de leurs compagnes d'aller les y remplacer.

A ces soins rustiques, à ces rudes travaux, la jeune fille risque d'abîmer ses ongles, de perdre le charme de la fragilité et d'une intéressante morbidezza. Si elle casse ses ongles, c'est qu'elle les portait trop longs, ils repousseront ; ce qu'elle perdra en fragilité, elle le gagnera en robustesse, son mari s'en félicitera plus tard. Ce n'est donc rien que de mettre en déroute l'anémie et la neurasthénie ? Si les mains ont perdu un peu de leur gracilité, qu'importe ? La main est un outil et il le faut solide. Que ceux qui veulent la femme nonchalante, alanguie, aillent la prendre dans un gynécée pour l'enfermer dans un autre ; qu'ils adoptent franchement les mœurs de l'Orient, mais qu'ils ne cherchent pas à créer un être anormal, hybride^ qui aura les défauts inhérents à l'un et à l'autre sys-

tème, sans les compenser par aucun avantage. Puisque la femme française s'habitue plus que jamais à regarder le mari comme un payeur de notes, qu'elle ne vit que pour la toilette et les plaisirs, il faut réagir à outrance et ramener la femme dans le devoir, c'est-à-dire dans la voie du travail, de l'obéissance et de la maternité. Les belles et prolifiques familles, si nombreuses jadis, pullulaient toujours autour d'une mère énergique autant que robuste. Veut-on les revoir, il faut alors élever de vraies femmes, au lieu de fabriquer des poupées sans cervelle, incapables de résister au moindre choc.

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