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L'HABITATION HUMAINE

Moins bien protégé que les animaux contre les intempéries, Thomme a dû se chercher un abri dès la première averse ; instinctivement il s'est blotti sous un arbre. C'était là une ressource précaire. Néanmoins, nous retrouvons la trace de ce premier geste dans certains pays, en Afrique par exemple, où la température plus sèche permet aux indigènes l'usage d'une hutte de branchages.

Les grottes et les cavernes n'ont pas tardé à être utilisées ; elles offraient tant de sécurité, même de confort, que de nos jours encore, en Touraine, pour ne citer qu'un seul pays, des régions entières sont habitées par des populations troglodites, rentrant chaque soir dans les

vastes terriers qu'elles se sont creusés. Mais ces cavernes ne se rencontrent pas partout. Les roches ne sont que rarement assez friables pour qu'on puisse y creuser sa maison. La nécessité a conduit l'homme à chercher autre chose.

Dans l'habitation humaine nous trouverons une indication complète des ressources d'un pays : si la contrée fournit en abondance des pierres, de l'argile, du bois, de grands mammifères ou des animaux à toison. Chose plus singulière, la maison ofTre une réminiscence des paysages environnants, ainsi que l'a fait obser ver l'illustre Yiollet-le-Duc.

L'histoire de l'habitation est l'histoire même de l'humanité. Elle permet de suivre pas à pas les progrès, de constater les déchéances. Des ruines éparses jalonnent tristement le chemin d'une invasion.

Avec ime conquête étrangère surviennent des changements dans l'art de bâtir. L'ancienne Rome, qui avait pris aux Etrusques et aux Orientaux leurs méthodes, les a transmises à son tour aux Ibères, aux Gaulois, aux lUyriens.

Le développement des constructions, la recherche dans la décoration extérieure sont des indices de prospérité.

u Quand le bâtiment va, tout va », disait-on

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avec une nuance d'ironie. Rien n'est plus vrai cependant ; la marche de la construction est le thermomètre de la richesse publique.

La hutte circulaire, faite de pieux inclinés se réunissant au sommet, couverte de terre battue, telle que les bûcherons l'ont conservée, abrita longtemps les hommes primitifs. Certaines populations, peu exigeantes, ennemies de l'effort prolongé, l'ont gardée sans presque l'améliorer. Les Peaux-Rouges de l'Amérique, les Nomades asiatiques ont tendu du cuir sur les piquets. Une tribu de chasseurs ou de pasteurs répugne aux terrassements et préfère une enveloppe qui se plie, se déplie, s'emporte sans efforts.

La tente n'est pas l'abri primitif. L'idée d'une peau ou d'un tissu a germé longtemps dans le cerveau humain. Il est vrai qu'à ce moment les hommes n'avaient guère le temps de penser. Chasser, pêcher, se défendre contre les animaux sauvages, fabriquer leurs armes et leurs outils, absorbait le temps et l'intelligence. Il fallait un effort colossal, effrayant, presque un éclair de génie pour obtenir une fronde, un boomerang, une hache de fer, une scie. Combien nos découvertes modernes sont peu de chose à côté de ces inventions si fécondes en résultats.

L'humanité avait parcouru une longue suite

de siècles lorsqu'elle en vint à construire la maison proprement dite. Bâtir d'abord un mur vertical, appuyer dessus une charpente, puis la recouvrir d'une toiture, a marqué un grand progrès dans l'histoire de l'homme. Le mur permet, sinon tout de suite un étage, mais une hauteur suffisante pour circuler en tout sens ; il peut être percé d'ouvertures autres que la porte. A l'intérieur l'air se renouvelle et la lumière peut entrer. Enfin, l'épaisseur du mur est bien différente de la mince paroi oblique d'une hutte. Cette fois, la fumée ne s'en va plus par un trou laissé béant au sommet. Une vaste cheminée emmène les gaz de la combustion, au grand bénéfice des yeux et des poumons. Nous sommes déjà loin de l'abri momentané où l'on n'entrait que pour dormir.

Du jour où la maison s'est ainsi construite, il s'est trouvé des créatures humaines pour s'y plaire, pour l'embellir, la meubler, nous laisser des documents inestimables sur la vie des premiers âges.

La construction d'une maison fut le point de départ de toutes nos sciences et de tous nos arts. Autour de sa maison, immuablement fixée, l'homme a dû faire surgir du sol tout ce qui était nécessaire à sa vie. Il ne fallait plus songer

à poursuivre une proie humaine ou bestiaJe qui pouvait entraîner trop loin par monts et p^nr vaux. Le possesseur de cette demeure fixe ne pouvant plus être chasseur, pillard, ni simplement pasteur, s'est fait agriculteur. Sa charrue a fendu tout à l'entour la glèbe vierge. De précaires et variables qu'elles étaient, ses ressources sont devenues régulières. Renonçant à une vie de pillages et de meurtres, l'homme peu à peu a pris en horreur le volet le massacre. Ses mœurs se sont adoucies. Le travail régulier, la prévoyance et l'observation qu'exige la culture, ont ouvert la voie à la science qui, toute incomplète qu elle était, s'est constituée peu à peu, améliorant à mesure les conditions de l'existence.

Grâce à sa forme carrée, la maison peut se diviser en plusieurs chambres et ce n'est pas le moindre de ses avantages sur la hutte. S'imagine-t-on quelle répugnante promiscuité ré-nait quand une humanité bestiale peuplait ces'cabaaes. Durant les longues nuits, alors que le feu etemt ne jetait plus aucune lueur, à quel excès de monstrueuses débauches se sont abandonnés les peuples primitifs. Aucun frein ne les retenait, aucune dignité d'eux-mêmes. Un bouillonnement du sang, une poussée de luxure et les pires incestes étaient commis. Le marquis

de Sade, lui-même, eût été impuissant à retracer d'aussi abominables accouplements.

En examinant l'habitation humaine, nous y voyons indiqués très nettement le tempérament d'une race, ses habitudes, son degré de civilisation, ses relations belliqueuses ou commerciales ; plus encore, les influences étrangères causées par l'état de domination ou d'esclavage. Les exigences du climat sont également une source féconde d'observations.

Si, malgré tant de siècles, l'histoire, les coutumes et les lois de l'ancienne Egypte nous sont mieux connues que des faits plus récents, arrivés à nos ancêtres et sur le sol même que nous occupons, c'est grâce à ses monuments impérissables que nous le devons. Ces murs inébranlables, ces piliers que nous pourrions difficilement relever si quelque cataclysme les jetait à terre, ces obélisques que nous ne déplaçons qu'à grands frais, l'orientation même des pyramides, nous en apprennent long sur la science, l'esprit méthodique des anciens Egyptiens, également sur leur tempérament pacifique, sans lequel ils n'eussent pu mener à bonne fin leurs gigantesques entreprises. La terre des Pharaons surabondait d'humanités, groupées étroitement dans l'unique vallée du Nil.

Que de bras il fallait, en effet, pour amener du Djebel Mokattam au plateau de Djizeh, de l'autre côté du fleuve, 2 millions 52 1. 000 mètres cubes de pierres taillées en bloc énormes, pour une seule pyramide d'un des cinq groupes que nous a laissé le peuple de Menés.

Pour l'érection de cette masse, cent mille hommes ont consacré chaque année un trimestre, et cela pendant un laps de trente ans.

Comment ne pas admirer la persévérance des Egyptiens ? Comment ne pas remarquer la puissance de leur théocratie et de la royauté ? Par les soins des prêtres, les murs des temples, les faces des obélisques, étaient couverts de signes mystérieux qui retraçaient minutieusement l'histoire du pays. La caste sacerdotale gardait son secret, que les savants modernes ont dévoilé. La lecture des hiéroglyphes nous fait entrer dans l'intimité de cette civilisation si reculée, alors que, sur notre propre territoire, nous ne savons rien de nos ancêtres.

Les Gaulois, race frivole, adonnée déjà aux luttes stériles de la politique, n'avaient ni la patience, ni le temps d'élever des monuments durables. Rien de primitif comme leurs demeures. Un clayonnage de branches entrecroisées traçait le périmètre du mur. Un crépissage de

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terre glaise recouvrait ces fascines et, pour durcir cet enduit, les Gaulois le cuisaient sur place par un feu violent. Nos maisons finissent par un incendie, les leurs commençaient. Ces chaumières couvraient le sommet du Beuvray, et toutes les villes gauloises étaient pareilles. Aussi, dès que nous voulons savoir quelque chose de ces peuplades, qui pourtant nous touchent de si près, nous sommes arrêtés par le plus infranchissable des obstacles, par le néant. Sur les dernières convulsions du monde celtique, nous n'avons d'autres documents que les textes d'auteurs étrangers.

L'examen attentif des temples grecs nous démontre qu'ils ont été primitivement construits en bois. Ces montagnes del'Hellade, maintenant dénudées et arides, étaient jadis couvertes de luxuriantes forêts. C'est ce qui nous explique comment le bruissement des feuilles a pu prévenir Léonidas de l'arrivée des Perses. Après bien des siècles, les Grecs s'aperçurent qu'ils possédaient des marbres admirables et, tout en conservant les formes primitives, ils transformèrent en ornements les saillies et les creux que dessinaient les charpentes. Les rondins qui soutenaient l'avancement de la toiture devinrent des colonnes, l'extrémité des solives traça les

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triglyphes. la colonne dorique jaillit du sol comme un tronc d'arbre et ses cannelures rappellent la ruguosité de l'écorce.

Les villas gallo-romaines étaient dépourvues de tout système défensif. Des mosaïques, des colonnades, des statues, voilà ce qu'il en reste. C'est que les légions veillaient à la frontière et qu'aucun malfaiteur n'eut pu échapper à l'œil vigilant des fonctionnaires de Rome.

Le Moyen-Age est encore présent à nos yeux sous la forme de vieilles burgs désertées. Derrière leurs enceintes successives s'entassaient les troupeaux, les récoltes, les paysans ; au centre le donjon abritait le seigneur et sa famille. La seule vue de ces ruines médiévales nous révèle la disparition d'un pouvoir central, l'absence de toute sécurité, la nécessité qu'éprouvaient les hommes de se grouper autour d'un plus fort. Le constructeur du Moyen- Age a tout subordonné au souci de la défense. Les portes sont étroites et flanquées de tours, un chemin de ronde permet aux défenseurs de se porter en hâte sur tous les points menacés ; dans son échauguette, le veilleur scrute l'horizon. La massive construction tantôt est placée au sommet d'une colline escarpée, tantôt ceinte de fossés profonds. Le paysan ne s'écarte guère de ces

murs protecteurs, il y rentre chaque soir, sans cesse effrayé par quelque incursion étrangère. Les villes, lasses d'être pillées et incendiées par les Normands, les Sarrazins ou les Hongrois, s'abritent, elles aussi, derrière des remparts. Les sinuosités d'un fleuve, mieux encore une position insulaire, sont des éléments de prospérité. Nous n'avons nul besoin de lire, dans quelque chronique, les désastres de cette époque. Guerres, pillages, massacres, sont retracés en lettres de pierre,

Si, à l'origine des temps, chacun construisait sa cabane, plus tard, les progrès de la bâtisse exigèrent des artisans spéciaux qui peu à peu s'éloignèrent de la culture pour se consacrer uniquement à des travaux de plus en plus raffinés. Ce fut la souche de la population urbaine. Dès ce moment, les puissants et les riches se commandèrent d'immenses et somptueuses résidences. Le luxe de l'habitation est non-seulement le signe le plus manifeste de puissance et de richesse, mais encore le meilleur moyen de frapper l'imagination et de revivre dans la mémoire des populations à venir. Un reste de colonnade, un arc de triomphe à demi-ruiné, une ville saccagée, apprennent à des hommes qui ne l'auraient jamais su le nom d'un potentat quelconque.

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perdu dans la nomenclature de l'histoire. L'empereur Dioclétien est bien moins connu dans son pays natal, par ses guerres, ses édits, son abdication, que par la construction d'un palais gigantesque où la ville de Spalato tient toute entière.

Chaque grand bâtisseur croit son œuvre immortelle. II n'est pas jusqu'au simple bourgeois moderne qui ne se flatte de voir sa postérité abritée, pour un siècle au moins, dans la banale demeure qu'il vient d'édifier. Mais les faits ne viennent pas justifier les espérances conçues. Quelque regret que puisse éprouver un philosophe à venir enlever cette dernière illusion à tant de gens ; à peine le père est-il mort que la famille se disperse et qu'un lugubre écriteau vient s'accrocher à l'immeuble. Quoi qu'il en soit, l'idéal de nombreuses humanités est de se voir quelque jour abritées sous leur toit, d'être enfin propriétaires.

Rien n'est plus naturel, plus moral qu'un pareil souhait. Quelle meilleure destination à donner à ses premières économies qu'une maison que l'on a pour ainsi dire construite pierre par pierre ? Le désir de posséder son a home » est un tel stimulant à l'économie, la construction est un si judicieux emploi de l'argent, le fait d'occuper une demeure indépendante, sans

promiscuité, est si avantageux pour la morale, qu'uD gouvernement doit s'efforcer de n'entraver en rien une tendance aussi normale. On pourrait même dire qu'il serait de son devoir de h favoriser, si l'ingérence de l'Etat dans les affaires privées ne devenait tout aussitôt pernicieuse.

Un gouvernement doit agir à l'égard de ses administrés comme Dieu dans la création. L'être éternel a mis, sur la terre, les plantes, les animaux, l'homme ; il a fixé des lois aux éléments des limites aux forces de la nature, puis il est rentré dans sa tour d'ivoire. Donner au peuple de sages lois et des exemples de vertu, punir les criminels avec une extrême rigueur, accorder

pour tout le reste la plus grande liberté, tel est

le rôle de l'Etat.

De nos jours, si nous voulons construire, nous n'avons plus à considérer que la dépense! Nous n'avons plus besoin de percher une demeure au sommet d'une montagne ou de la protégerpar quelque marais. L'homme moderne veut arriver facilement à sa maison et fuit comme la peste le voisinage des eaux stagnantes. Si quelques châteaux se hérissent encore de tours ou se couronnent de créneaux, c'est par un "-price d'orgueil ou un scrupule d'imitation.

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Les grosses murailles du Moyen-Age n'offriraient guère de résistance aux explosifs modernes.

Celui qui bâtit peut donc à son gré demander aux siècles écoulés leurs formules de construction, s'approprier le style qui lui plaît. L'antiquité grecque et romaine, l'art Byzantin, les géniales conceptions du Moyen-Age, la fécondité éclectique de la Renaissance, les méthodes plus strictement nationales des époques Louis XIII, Louis XIY, Louis X\ , mettent leurs trésors à la disposition des modernes. Ont-il su en profiler ? La question est indiscrète. Une réponse risquerait de paraître malveillante. Certes, il sest rencontré d'habiles architectes pour restaurer des cathédrales, des châteaux, avec une érudition merveilleuse. D'autres ont fait de superbes pastiches, certains ont amalgamé avec beaucoup de goût plusieurs styles ; mais aucune conception originale n'a surgi. On tourne toujours dans le même cercle. Les ordres classiques n'ont même pas encore perdu leurs derniers partisans. Il semble que des nations si bien documentées, pourvues de matériaux nouveaux et d'outils singulièrement perfectionnés, eussent dû enfanter quelque style nouveau. L'Allemagne se flatte d'avoir réussi ; sans nul doute, elle appro-

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che du but. Cependant, on ne saurait dire qu elle a réalisé entièrement son noble projet.

p' jPour être juste, il convient de reconnaître que rien n'est délicat à manier comme le Modem-Style. Veut-on lui imposer une formule et le faire rentrer dans un moule, il se dérobe ou alors il n'est plus lui-même. SU ut sit aui non sit (i), telle est sa de\ise. Pour se conserver original, il demande à l'artiste des efforts incessants, il lui faut se renouveler sans cesse. Mais cette rénovation incessante est le propre de l'x^rt.

Quel que soit le style qu'on ait choisi, il existe pour toute construction des règles absolues. Nous les énumérerons très brièvement, désireux de rester sur le terrain de la philosophie sans empiéter sur le domaine de l'architecture. Tenir compte de l'orientation, préserver l'immeuble de toute humidité, qu'elle provienne du sol ou de la pluie, laisser entrer à flots l'air et la lumière, tels sont les principes généraux qu'on ne doit jamais perdre de vue. Il pourrait paraître superflu d'ajouter : <( il faut bâtir la maison pour qui doit l'habiter » ; cependant que de fois cette condition fondamentale n'a pas été observée. Trop souvent, le château, la villa, le

|i) Qu'il soit ce qu'il soit ou qu'il ne soit pas.

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cottage, monuments élevés à l'orgueil, semblent n'avoir eu d'autre but qu'exciter la risée du passant et d'incommoder à jamais leurs habitants.

Dans les pays du Nord, le froid est un ennemi dangereux, toujours aux aguets. Il convient de le combattre par l'orientation vers le soleil, l'épaisseur des murs, le choix des matériaux peu conducteurs.

Dans les régions où la neige et la pluie tombent régulièrement, il faut accepter résolument les hautes et rapides toitures largement débordantes.

Les habitudes de pays et la routine des ouvriers sont choses tellement difficiles à déraciner, que ces lois ne sont pas toujours observées. C'est ainsi que la petite maison flamande, dont le type est répandu dans tout le Nord-Ouest, est aussi peu que possible appropriée au climat. Au niveau même du sol, sans être construite sur cave, elle ne perd rien de l'humidité tellulique. D'autre part, la toiture finissant au ras du mur, laisse ruisseler la pluie tout le long de la paroi trop mince. Par les rudes hivers, cette demeure serait inhabitable sans la présence d'un poêle constamment allumé.

Quelle est la conséquence d'un pareil état de

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choses ? Reclus répond : u Dans les régions basses du pays flamand, la vie est plus courte. »

Ailleurs, on préfère les rondins de sapin, trop sujets à l'incendie.

Parfois les architectes, désireux de montrer leur érudition, ont édifié, sous le climat pluvieux de Londres ou de Paris, de lourds monuments copiés sur des temples grecs. Ces constructions, qui étaient à leur place sous le soleil d'Athènes, de Pœstum ou d'Agrigente, sont lugubres sous la pluie, ridicules sous la neige. Est-il rien de plus grotesque qu'un tuyau de cheminée en zinc jouant à cache-cache avec des acrotères.

Beaucoup de pays n'ont pas su se créer de style national, au moins devraient-ils se garer des hérésies architecturales.

Dans une contrée ensoleillée, les appartements doivent se développer plutôt en profondeur. Une trop vive lumière amènerait l'inconvénient de la chaleur et des mouches. Au contraire, sous un ciel gris, chaque appartement doit offrir au soleil sa plus grande dimension ; sa profondeur devrait être telle que tout rayon lumineux en traverserait la plus grande partie. La maison qui n'est pas visitée par le soleil sera visitée par le médecin. La cuisine où le feu ne

s'éteint pas, la salle où l'odeur des mets attire les mouches, doivent être orientées au nord. La lumière diffuse convient à l'atelier, où les rayons directs fatigueraient les yeux.

La hauteur des plafonds est devenue, snohhism aidant, un article de foi en matière de construction. Pourtant, l'homme n'est pas un oiseau ; il marche et ne s'élève pas en l'air ; c'est en longueur et largeur qu'un appartement doit s'étendre. Le cube d'air sera le même et les meubles pourront se loger facilement.

Une chambre haute de plafond, mais exiguë dans ses autres dimensions, donne l'impression d'un puits.

Les Parisiens ont essayé de réagir contre la spéculation des propriétaires qui s'efforcent de gagner un étage de plus dans la même hauteur légalement fixée. Ailleurs, où le terrain a moins de valeur, pourquoi cette tendance ^ L'habitude des plafonds élevés est générale à Lyon, ce sont des nécessités industrielles qui l'ont imposée : la possibilité, le cas échéant, de loger un métier de tissage. Mais l'industrie de la soie est spéciale à certaines régions.

Dans une habitation de campagne, la hauteur démesurée des plafonds prouve le manque de raisonnement des constructeurs. Partout où l'air

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se renouvelle facilement, où le sol n'a qu'une valeur moyenne, le développement d'un logis humain doit se faire dans le plan horizontal.

Je me suis demandé s'il était possible d'établir une formule générale. Le minimum de la hauteur d'un plafond doit être calculée sur la taille humaine grandement haussée. En aucun cas, cette dimension ne devra tomber au-dessous de deux mètres. Tant que la somme des deux dimensions, longueur et largeur, variera entre 4 et 6, la hauteur ne devra pas être inférieure à la moitié de cette somme, soit :

Longueur + Largeur

= Hauteur

Si les deux côtés de la chambre donnent un total de 6,5o jusqu'à ii, la hauteur devra être fixée au tiers, plus o"'25 centimètres. Quand le chiffre de l'addition dépassera ii , le quart plus 0^20 suffira ; au-dessus de ii, le cinquième, plus 0"'25.

La population française était naguère essentiellement rurale. C'est dans la campagne qu'il nous faut chercher la demeure typique.

Mieux abritée par sa haute toiture débordante que la maison flamande, elle était, jusqu'au xix' siècle, faite de troncs d'arbres grossièrement équarris et superposés. La résistance

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et la durée de ces murs était incroyables. L'influence gauloise s'est perpétuée à travers les siècles.

« Telle est à peu près la façon des murs de fortification dans toute la Gaule, écrit Jules César. On place sur le sol des poutres droites, parallèles et distantes entre elles de deux pieds ; elles sont maintenues en dedans par des traverses et garnies de terre. »

La vallée du Rhône et le littoral méditerranéen n'ont cessé de s'inspirer des traditions grecques et romaines. On ne voit partout que de solides maisons carrées, recouvertes de tuiles creuses, pourries de caves et hautes de plusieurs étages. Les générations se succèdent dans ces spacieuses demeures sans y rien changer.

Le temps semble n'avoir aucune action sur ces immeubles, résistants et massifs comme des forteresses.

Chose étrange, pendant que le Nord édifie de légères constructions, sans autre défense contre le froid que la qualité de ses briquetages, le Midi qui a moins besoin de se préserver, sacrifie beaucoup à la solidité. Deux théories sont en présence : bâtir moins pour soi que pour les générations à venir, c'est le système de l'Europe méridionale ; construire des maisons éphémè-

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res, capables de résister tout au plus un demi siècle, telle est la pratique courante dans les pays Anglo-Saxons. Il est vrai que celte singulière conception a une excuse dans la bizarrerie des lois. Le terrain appartient rarement à celui qui construit. Cette raison n'existe pas aux Etats-Unis, mais le prix élevé de la main d'oeuvre et aussi la manie de sacrifier à la mode du jour, ont généralisé cette manière d'agir.

Un défaut trop commun à tous les architectes consiste à sacrifier la commodité interne à l'aspect extérieur.

Sans doute une façade harmonieuse satisfait le goût esthétique ; il se peut qu'une perspective de colonnes et d'arcades soit agréable à considérer, mais le bien-être des habitants prime toute autre considération. L'amour du confort va grandissant et propage de plus en plus les cottages, ces demeures compliquées de pavillons et de bow-windows.

La commodité de l'intérieur exerce une grande influence sur nos idées. L'homme est-il à l'aise chez lui, se sent-il au large, trouve-t-il réuni tout ce qui lui plaît, il reste au logis et les mœurs s'en ressentent.

Les gens du Nord, que les intempéries retiennent plus longtemps à la maison, ont pris soin

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de ménager dans la partie la plus agréable et la plus ensoleillée de leur habitation, une pièce banale qui n'est ni un salon, ni une cuisine, mais un living room, l'endroit où la famille se tient. Le nom change suivant les contrées, mais la destination est la même et les effets identiques. Il est regrettable que les coutumes françaises n'aient pas prévu cette oisiveté occupée. A la campagne, c'est la cuisine : « la maison », comme l'appellent les paysans, prenant ainsi la partie pour le tout, qui joue le rôle de living room, mais combien mal ! L'atmosphère est infectée par des odeurs d'aliments, l'espace est occupé par la longue table où la famille prend ses repas. Bien des gens, de nos jours, ne voudront pas croire que ce meuble massif était creusé d'excavations, où l'on versait la soupe. Plutôt que d'acheter une modeste écuelle facile à rincer, le paysan prenait sa nourriture dans ce trou infect qu'on ne pouvait jamais nettoyer à fond. Si certaines de ces tables ne se rencontraient encore, d'ici, de là, dans le Morvan et le massif central, on pourrait croire à quelque conte. Et qu'on ne veuille pas faire remonter un pareil usage à des périodes très anciennes ; le milieu du xix*'""'" siècle a vu arriver l'abandon de ce meuble par trop primitif. Dans l'ambiance

rustique de la 0 maison » , on ne saurait rester avec plaisir, ni s'adonner à une occupation saine ; l'habitude seule permet de s'y supporter.

En revanche, on trouve un salon chez le moindre bourgeois français. Cependant cette pièce ne sert que rarement tandis que le living room est d'un usage constant. Beaucoup de gens ont un salon parce que leurs voisins en possèdent un ; ils seraient humiliés de n'en pas avoir. Une fois de plus l'orgueil l'emporte sur la raison.

Pourquoi délaisser la pièce la plus spacieuse de la maison ? Pourquoi une façade symétrique si elle rend la disposition incommode ? Qu'importe un brillant extérieur si le logis est sombre et malsain ? Que signifient ces sots préjugés qui veulent dissimuler une toiture si nécessaire sous un climat pluvieux ? Autant de questions qu'un peu plus de réflexion et un peu moins d'orgueil pourront facilement résoudre.

Toutes les fois qu'il sera possible, la maison isolée des voisins devra prendre l'air et la lumière par ses quatre côtés. La forme carrée est non seulement plus économique, mais offre une pénétration moindre aux attaques du froid ou de la chaleur.

Sauf en quelques rares pays, les constructeurs

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négligent trop les sous-sols où cuisine, évier, office, lingerie se développent à l'aise. De vastes caves, éclairées par une tranchée, peuvent encore trouver place au-dessous. Sans avoir besoin de s'élever trop haut, par conséquent de nécessiter des échafaudages coûteux et de s'exposer largement aux assauts du vent, la maison offre un spacieux logement d'une salubrité parfaite.

Ce rapide coup d'œil jeté sur les civilisations disparues, nous amène à conclure : Tout n'est pas parfait actuellement, mais dénigrer notre époque moderne, mépriser systématiquement nos merveilleuses inventions, est une manie plus que désagréable, révoltante, odieuse même.

Certaines personnes sont affligées de ce travers et loin de s'en corriger, s obstinent dans leur préjugé. Ils croient, ces êtres à vue bornée, au jugement étroit, se faire passer pour des esprits supérieurs ; ils ne donnent, au contraire, que le spectacle de la sottise et de l'aveuglement. Rien de nouveau sous le soleil, se plaisent -à répéter, pas toujours en latin, ces contemptores temporis prœseniis. Sans doute, les plus admirables découvertes n'ont pas, toujours et partout, eu sur l'épuration des mœurs et la formation des caractères, une influence salutaire • par endroits même, le résultat a été désastreux.'

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Mais au point de vue strictement matériel, le progrès est indéniable.

Le confort, l'hygiène domestique, l'eau, la lumière, la force motrice, la chaleur, distribuées à volonté, la possibilité donnée par le livre imprimé, de s'instruire, les arts graphiques perfectionnés ouvrant toutes grandes les portes de l'Art, la conversation à distance, la voix humaine enregistrée, les voyages rendus possibles aux simples particuliers, enfin, au-dessus de tout cela, la suppression des famines, par les transports rapides, et de la douleur par les anesthésiques, voilà un bilan que jamais aucune civilisation n'avait pu réaliser.

Les sculpteurs de l'antiquité pourraient seuls disputer la palme à l'époque moderne, à l'exclusion de tous les autres artistes. L'architecture grecque si vantée n'est qu'une conception mesquine. A distance, ils paraissent immenses ces temples d'Agrigente ou d'ailleurs ; à l'intérieur, ils sont petits. Les Grecs ont recherché un effet théâtral, ils l'ont obtenu, mais aussi ils ont méconnu cette loi de la sagesse qu'il faut proportionner l'effort au résultat. Il eut été moins déplaisant au bon sens humain, qu'ils parussent mesquins, mais qu'ils fussent spacieux. N'en déplaise aux pontifes, prêtres sans fidèles

d'une religion désuète, les monuments grecs sont monotones. L'Art ne s'y renouvelle pas assez. Aucune comparaison n'est possible avec les géniales cathédrales du Moyen-Age. De sveltes piliers supportent à des hauteurs vertigineuses des voûtes semblables à des dômes de feuillages ; les arêtes qui se croisent sont autant de nervures et de pétioles.

Les architectes romains connurent le cintre. Cette découverte importée d'Orient permit d'édifier des amphithéâtres, des thermes, des aqueducs. En dépit du progrès réalisé, les Romains n'ont jamais su recouvrir d'une voûte une large superficie. Le Panthéon d 'Agrippa, u la Rotonda », est le seul essai tenté en ce genre.

Terrifié de son audace, l'architecte a posé sa voûte sur un mur circulaire de S'^^o d'épaisseur. La coupole ne se détache du sol qu'à regret, sans envolée, sans légèreté.

La basilique latine, cette longue nef bordée de deux collatéraux, n'offrait aux multitudes que l'abri d'une mince toiture. Sous le climat de Trêves, de Lutèce. voire de Lyon, la pluie et la neige traversaient trop souvent cette mesquine couverture ; mais, comment jeter d'un mur à un autre une voûte imperméable aux intempéries ?

igS ESSAI DE PHILOSOPHIE PRAGMATIQUE

La question finit par se résoudre pour les bas côtés. Restait le vaisseau central avec sa charpente peinturlurée; lui conserver la surélévation et voûter, c'était s'exposer invariablement avoir les murs s'écarter. Voulait-on s'assurer de la solidité, il fallait supprimer les fenêtres de la nef centrale et butter la retombée de sa voûte par les poussées des collatérales. L'édifice manquait à la fois de lumière et de majesté.

L'invasion des hommes du Nord infusa un génie nouveau à de vieilles races usées. Les Septentrionaux ne restèrent pas embarrassés longtemps. Tout d'abord, ils montèrent des pilastres, allégèrent les voûtes entrecoupées d'arcs doubleaux ou surélevées en tiers point. Une solution élégante ne suffisait pas à leur hardiesse, ils voulurent, ils trouvèrent.

La croisée d'ogives qui ramène le poids en des endroits déterminés et l'arc-boutant qui permet d'établir une voûte à telle hauteur qu'il plaît au constructeur, furent la géniale découverte des hommes du Nord.

Si, de nos jours, malheureusement, nous ne continuons pas cet Art sublime, c'est que le prix de la main-d'œuvre, l'impatience du résultat et la dispersion des fortunes, nous contraignent à de plus mesquines et banales constructions.

Certaine nation adopte pour ses constructions un système pernicieux : l'adjudication au rabais. L'ingénieur établit un devis et sur les chiffres ainsi posés, chaque entrepreneur offrira une diminution de lo, 3o, même 4o pour loo. Une telle différence ne peut s'expliquer que par l'ânerie de l'ingénieur ou l'improbité de l'entrepreneur. Pareil système n'est qu'un encouragement à la fraude.

Le travail achevé, il s'agit de faire accepter les malfaçons. C'est alors que la corruption entre en jeu. Entre l'homme d'affaires et le fonctionnaire il s'établit une complicité suspecte. La probité dans de semblables marchés subit mille assauts. Faut-il s'étonner qu'avant même d'être entièrement finis, tant de monuments se lézardent de toutes parts.

ESS.Vl DE PHILOSOPHIE PRAGMATIQUE 20

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