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TRAVAIL ET PROFESSION

Le travail est l'eifort que fait l'homme pour subvenir à ses besoins. La faim est un tyran impérieux dont l'humanité a, de tout temps, subi le despotisme. Peut-on dire que, même à notre époque, on n'en connaisse absolument plus les rigueurs. Si, en France, une population clairsemée sur un vaste et fertile territoire, ignore la famine, certaires contrées d'Orient, surabondantes d'hommes ressentent, malheureusement, de temps à autre, les atteintes de ce fléau. Pour satisfaire son appétit, nourrir les femmes, les enfants, les vieillards, l'homme a dû s'ingénier de mille et une manières. Les fruits des arbres ne duraient guère, c'était une très grande ressource mais intermittente. La pêche et la chasse

ont absorbé longtemps toute rintelligence et toutes les forces humaines. Mais il faut des espaces énormes et dès que le nombre des chasseurs augmente, celui du gibier décroît dans une proportion singulièrement rapide. Naguère quelques peuplades de Peaux-Rouges vivaient chétivement dans ce même Far- West où maintenant des millions d'hommes mènent une vie plantureuse. La pêche et la chasse donnaient beaucoup à certains moments, rien à d'autres. Tantôt les hommes se gorgeaient de nourriture, tantôt ils enduraient les plus terribles privations. Les plus robustes pouvaient seuls résister à ces alternatives néfastes. La mortalité atteignait une proportion énorme, la vie était courte. Une société désireuse de s'organiser d'une façon moins précaire devait forcément trouver d'autres ressources plus constantes. C'est pourquoi la culture est devenue la grande occupation ; elle l'est encore. Malgré le développement des machines, ce sont encore les travaux des champs qui occupent le plus de bras et c'est fort heureux, car c'est la plus saine et la plus morale de toutes les professions. Vivre dans un air pur, loin des miasmes délétères qui roulent dans l'atmosphère des villes, se livrer à des occupations constamment variées, rentrer le soir dans une maison isolée, voilà ce

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qui est parfait pour le corps, pour l'intelligence et pour la morale. C'est pourquoi l'agriculture sera toujours pour un pays une source inépuisable de prospérité non moins qu'une pépinière d'humanités rajeunies et vigoureuses.

Cependant, dira-t-on, comment se fait-il que vivant dans ces conditions favorables, le paysan soit aussi sot, aussi chétif, aussi méchant. C'est qu'entre un paysan et un cultivateur, la différence est énorme. Le cultivateur est l'homme appliqué au labour, aux semailles, aux moissons, à l'élevage ; qui pratique ces travaux avec discernement et qui s'y intéresse. Avide de s'instruire, fier de sa condition, n'ignorant pas son importance mais soucieux de ne pas s'en prévaloir, le cultivateur ne demande ses ressources et ne proportionne son importance qu'à son intelligence et à son travail. Cet homme, tout philosophe ne peut que le saluer très bas. Qu'importe que son travail soit modeste si son cœur est placé très haut. C'est dans ce travailleur obscur, resté en dehors de toute intrigue, dédaigneux des vaines agitations, méprisant les distinctions arbitraires, que réside la force d'une nation. Un peuple est toujours grand quand la proportion de tels citoyens est considérable. Une poignée de bouviers suisses a suffi

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pour arrêter les Autrichiens à Morgarten{i3i5), à Sempach (i386), pour écraser les Bourguignons à Morat (1476).

Tout autre est le paysan, être borné, malfaisant, sordide, s'imaginant qu'il est le seul à travailler, qu'il porte le poids de la société toute entière, qu'à part lui, pauvre martyr, le monde n'est composé que de paresseux. Le paysan est rebelle à l'instruction, plus encore à la propreté ; il se croit bien supérieur aux animaux et se montre par certains côtés bien inférieur à eux. Tout animal en liberté se nettoie, lisse son poil, fait la guerre à la vermine. Livré à luimême, le paysan se complaît dans la crasse, fuit le^u comme la peste, s'enferme la nuit dans une chambre sans air.

Avez-vous quelques rapports avec un paysan, son premier soin sera de se livrer à une enquête sournoise auprès de la valetaille. Cela seul l'intéresse : la fortune d'un homme, afin de baser le plus ou moins d'égards sur la quantité des écus.

Le paysan n'est pas un primitif, mais un dégénéré. C'est le produit naturel d'une société mal organisée, le résultat d'une longue et inintelligente tyrannie qui a vicié les sources les plus pures où la race humaine vient s'abreuver. Il a

fallu, pour créer ce type bestial, la combinaison de travaux excessifs, de mauvais traitements et d'exemples corrupteurs. Rien ne démoralise un peuple comme l'impunité des criminels. A ce spectacle, le jugement se fausse, les notions morales s'obscurcissent, la scélératesse germe rapidement. Chaque fois qu'un gouvernement favorisera une classe au détriment des autres, fâcheux errement dont la conséquence se traduira par une répartition inégale du travail, qu'il n'exercera pas une justice inflexible, qu'il laissera se propager des erreurs, il aboutira à ce désastreux résultat d'avoir pour sujet des paysans et non des citoyens.

A partir de Louis XIV, l'ancienne monarchie française, par son favoritisme et la partialité qu'elle témoignait à certaines castes privilégiées, avait accumulé des haines, dont la manifestation fut la Révolution.

La république n'a pas amélioré l'esprit des populations, tout au contraire. L'électeur est pire qu'aux époques les plus désastreuses. Jacques Bonhomme est devenu le jouet des politiciens qui exploitent largement sa bêtise et sa méchanceté ; c'est une proie facile pour les faux philanthropes, aussi avares de leurs deniers que prodigues des ressources publiques. Le paysan

a glissé tout naturellement sur la pente des doctrines subversives, il s'est jeté dans le socialisme qui ne prêche que lâcheté, vilenie et scélératesse.

Ce serait une grave erreur de considérer le socialisme comme une théorie nouvelle. C'est au contraire un état primitif. Toute société naissante est forcément communiste ; à mesure qu'elle se civilise, que les dangers disparaissent, les individus éprouvent le désir d'avoir leurs coudées franches, ils secouent ce joug routinier de la communauté ; la société devient alors particulariste. Tout à tous, rien à personne, c'était possible à la rigueur, lorsque le patrimoine de l'humanité se composait de fruits et de racines cueillis sans efforts. Du jour où l'homme a dû s'écarter, courir par monts et par vaux, se fatiguer à la poursuite d'un gibier, il s'en est réservé jalousement la propriété. Mal venu eût été celui qui eût voulu le lui arracher. Ce sentiment s'est accentué à mesure que le besoin de se nourrir réclamait un travail plus dur. L'homme n'a défriché, puis labouré un champ que parcequ'il a cru être sûr du produit de sa culture.

Une société communiste ne saurait marcher qu'en obtenant de ses membres une abnégation complète, une soumission aveugle. Moyennant

ces conditions, une collectivité peut vivre et parfois accomplir de grandes choses. Les vrais, les seuls socialistes sont les ordres religieux. Ce qu'un ordre religieux, recruté volontairement et soumettant ses adhérents à un noviciat très rude, peut obtenir, est impraticable dans une société où tout le monde serait enrégimenté de gré ou de force.

Ce qu'il y a de curieux, c'est que les prêcheurs de socialisme sont des matérialistes convaincus. Dans leur cité nouvelle que se passerait-il ?

Chacun s'efforcerait d'obtenir la plus grande part de jouissances pour la moindre somme d'efforts II y aurait énormément de gens pour consommer, très peu pour produire. S'agirait-il de labourer, de faucher ou de battre la récolte, tout le monde se mettrait à griffonner du papier ; mais quand il s'agirait de manger, chacun chercherait à s'adjuger les plus gros et les meilleurs morceaux. Les communautés religieuses prospèrent parce que les moines rivalisent de travail et d'abstinence. La cité socialiste, si elle n'est pas basée sur une religion quelconque et recrutée parmi des individualités d'élite, ne survivra pas vingt-quatre heures aux provisions laissées par l'état de choses précédent.

Si les politiciens qui répandent les utopies partageuses étaient autre chose que des charlatans et des faiseurs de dupes, pourquoi ne mettraientils pas en pratique leurs théories sur une échelle plus petite avant de les appliquer à tout un pays ? Est-ce que les Esséniens, par exemple, une secte religieuse qui existait iio ans environ avant l'ère chrétienne, avaient attendu des décrets pour vivre en communauté ?

« Ceux qui entraient dans leur société, dit un historien, devaient y apporter tout ce qu'ils possédaient ; les biens de la société confiée à des administrateurs appartenaient à tous les membres en commun et il n'y avait parmi eux ni riches ni pauvres. La journée était divisée entre la prière, les ablutions, le travail et les repas communs. Ils ne faisaient rien sans l'ordre de leurs supérieurs, excepté quand il s'agissait de porter secours ou de pratiquer la charité. Leurs mœurs étaient très austères. »

Voilà du vrai et du bon socialisme, mais combien éloigné de nos mœurs actuelles ! Il est bien plus agréable d'arriver à un portefeuille ministériel après avoir organisé de nombreuses grèves, d'habiter un palais, d'être traité d'excellence par des laquais et des fonctionnaires.

Un essai loyal serait plus convaincant que

des discours furibonds. Sans doute, mais la pauvreté, la soumission, le travail, les mœurs pures ! Dire que des milliers de gens supportent tant de phrases menteuses ! ô stupidité, ô lâcheté des humains !

Les politiciens sont toujours assurés d'entraîner les paysans lorsqu'ils leur promettent le partage des terres. Ils savent bien, ces bavards l)ernicieux, que l'essai de réalisation d'une semblable utopie entraînerait la guerre civile et la disparition d'un peuple. Quelque bornés que soient les paysans, ils le comprennent aussi mais ils feignent de croire le partage possible, se promettant bien eux-mêmes d'arrondir leur lopin de terre à la faveur du bouleversement. S'il est une question que tout orateur se garde de traiter, c'est la mise au point du partage.

Le premier acte est la dépossession générale. C'est à ce moment que le cupide paysan se révoltera ; abandonner ce qu'il possède, mais il aimerait mieux mourir cent fois. Passons.

Qui serait chargé de l'opération ? Les géomètres — mais alors ils formeraient une caste spéciale. Combien de temps durerait leur privilège ? car, à chaque enfant qui naîtrait, il faudrait trouver un nouveau lot. De toute la

société bourgeoise, il ne resterait plus que des arpenteurs. Qui les nourrirait ?

Et les instituteurs ? La société nouvelle voudrait-elîe supprimer l'instruction, qu'il lui faudrait se ménager pourtant des géomètres pour l'avenir. \oilà donc deux castes assurées de survivre. Heureux mortels !

Une véritable armée d'arpenteurs prend donc possession du sol de la France. Pour répartir 52,910,373 hectares entre Sg millions d'habitants, il faut un certain temps. Qui donc, pendant cette période, voudra cultiver des champs qu'il ne sera pas assuré de posséder. Surtout, quelle catégorie d'hommes assumera la charge de faire respecter les décisions des géomètres ? S'imagine-t-on que tous les Français seront satisfaits de leur lot ? Une parcelle est ici couverte d'un château, il faudra le démolir. Là est une pièce d'eau, on la videra. Mais qui ne préférerait un jardin soigneusement entretenu et bêché à quelque fond d'étang ou de pacage marécageux et froid. Comment établir la parité entre des lots si différents.

Entrons plus avant dans le détail et prenons comme type l'Allier. C'est un département agricole ne renfermant pas de grandes villes. Sa superficie est de 730, 836 hectares pour 4i4,4o/i

habitants, le classe i4™^ comme étendue, Sx"' comme densité. Voilà donc une contrée essentiellement favorable au partage. Mais il faut retrancher d'abord 83.ooo hectares de bois. Leur disparition causerait trop de peine au Touring-Club de France et à tous les journalistes qui trouvent des larmes de crocodiles à verser dès qu'il s'agit de forêts. Puis, 83.ooo hectares ne se défrichent pas en quelques jours et la mise en valeur du terrain exige du temps et beaucoup d'argent. De plus, c'est un travail pénible qui ne s'exécute que lorsqu'un capitaliste quelconque consent à le payer grassement et qui ne se ferait plus dans une société communiste où chacun économiserait sa peine.

Les superficies diverses représentant les chemins, les emplacements, les cimetières, les lits de rivière, etc., occupent 55.ooo hectares. Les habitants n'ont donc plus à espérer qu'un lot de I hectare Sg.

Les trois cinquièmes de la population, vivant déjà de l'agriculture, pourront tirer de leur lot tout le parti possible. Mais que deviendra un autre cinquième composé d'artisans, et surtout le reste dont un seizième appliqué aux carrières libérales. Ces catégories de gens auraient les plus grandes chances de mourir de faim et peut-

être bien que les agriculteurs partageraient le même sort, caria culture n'est possible et durable qu'avec un cheptel. Sans le travail économique des animaux, sans l'appoint des engrais de ferme, toute exploitation est forcée de disparaître après avoir ruiné le sol.

Ce n'est pas tout ; pour desservir actuellement 104,708 propriétés, il faut 8.766 kilomètres de chemins vicinaux ou d'intérêt local, sans compter les voies privées. Pour desservir 4i4»4o4 parcelles, il faudra plus que quadrupler ce chiffre. Qui les tracerait et surtout qui les ferait ? Leur superficie serait encore à déduire du misérable lot que les naïfs électeurs devraient obtenir.

Ne nous arrêtons pas plus longtemps à ces insanités. Chaque pas fait dans ce sens nous fait heurter à quelque impossibilité nouvelle. Personne n'a jamais travaillé volontairement pour les autres. Ce que tout travailleur consent à abandonner, c'est une faible part de son surplus. Ce prélèvement sur le travail est l'impôt foncier. Il ne s'appesantissait jadis que sur les peuples vaincus, c'était le tribut qu'ils payaient aux vainqueurs. Les nations moderaes qui n'ont pas toujours, et c'est fort heureux, des vaincus à opprimer, prélèvent sur elles-mêmes

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ce tribut ; mais, les citoyens qui ont payé, en surveillent l'emploi. Un seul gouvernement a failli à cette sage conduite. Inutile d'ajouter que c'est la république française : a démocratique et sociale ». Non seulement elle a augmenté sans discernement le chiffre des impôts, mais elle a exclu du contrôle ceux qui payaient les sommes les plus élevées. Les hommes libres d'un grand pays sont tombés peu à peu, grâce à l'avilissement de leur gouvernement et sous la pression d'une populace inepte, au rang des esclaves antiques et des vaincus. La démagogie qui sévit en France, n'a pas craint d'infliger cette honte à ses nationaux.

Dans une société bien organisée, le surplus abandonné volontairement par le travailleur doit servir à la défense collective, à la construction des voies de communication, et à secourir les vieillards qui n'ont plus de postérité pour les soutenir. Naguère les enfants eussent rougi de laisser leurs parents dénués de secours. Celui qui recueillait son père et sa mère s'acquittait avec joie de ce pieux devoir et regardait cette charge comme un honneur longtemps brigué entre frères et sœurs. Maintenant les fils tiennent trop au cabaret, les filles trop à la toilette, pour prélever sur leurs gains l'entretien de leurs

vieux parents. Ils veulent se décharger de ce soin au détriment de l'Etat. Bien plus, il arrive que des hommes vieillis dans la débauche, des célibataires qui ont esquivé les devoirs sociaux, réclament eux aussi l'assistance gouvernementale. Ces revendications sont odieuses et méritent d'être rejetées avec horreur.

L'impôt n'est pas destiné non plus à entretenir une horde de fonctionnaires, véritables sauterelles qui ont vite fait de dévorer les récoltes. Servir son pays, se rendre utile à ses compatriotes, est un si grand honneur que tout homme investi de cette mission est largement payé par cette marque d'estime. Ni les représentants du peuple aux Assemblées législatives, ni les scribes (collecteurs d'impôts, administrateurs ou jugesj, ni les officiers de terre et de mers, ni les consuls ou ambassadeurs, ne devraient être rétribués. Payer des hommes pour s'acquitter d'une fonction, c'est la rabaisser ; c'est faire un métier de ce qui devrait être considéré comme un honneur, coûteux mais glorieux pour une famille. L'impôt se trouverait réduit à ses justes proportions ; le travail utile ne serait pas méprisé et l'exode des campagnes serait définitivement enrayé.

A l'origine des temps, l'impôt se prélevait sur

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le nombre des gerbes ou des têtes de bétail. Chaque année les collecteurs de taxes partaient en campagne. S'il fallait de nos jours appliquer aux grandes nations occidentales ce procédé primitif, on se heurterait à des difficultés insurmontables. Seuls les peuples restés en arrière ont pu conserver ce mode barbare, mais déjà on voit la Turquie s'indigner contre les exactions du Timmetou Yerghi.

La seule cause de la stagnation de l'Orient est l'abus de l'impôt ; non pas qu'il soit parti culièrement lourd, mais parcequ'il est mal réparti. Le fellah qui, chaque année, se voit réduit à la portion congrue, se décourage et ne travaille plus désormais qu'au prorata strict de sa consommation. S'il est un pays qui aspire à la barbarie, il adopte l'impôt sur le revenu. Sans doute, on ne manquera pas de citer l'incometax. Mais cet impôt n'est pas unique, c'est un complément variable, une ressource éventuelle laissée à la disposition du parlement. Ce qui est digne d'un grand peuple, ce qui est un indice absolu de civilisation, c'est l'existence d'un cadastre. On ne saurait trop le répéter : l'Egypte antique possédait non seulement un cadastre dès la xviii^ dynastie (i), soit quinze siècles avant

i) Thoutmosis I, i54o-i5oi.

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l'ère chrétienne, mais encore l'Act Torrens, l'immatriculation des immeubles que les nations coloniales ont reprise après des milliers d'an nées d'intervalle. A force d'être vieilles, certaines institutions paraissent toutes neuves.

Une catégorie de citoyens s'imagine-t-elle être imposée plus lourdement, elle se décourage et sa production s'en ressent, Les privilèges sont les ennemis du travail.

Si pénible est l'obligation de travailler que, de tout temps, les hommes ont voulu s'y soustraire. Les peuples anciens avaient recours à la monstrueuse pratique de l'esclavage. L'homme libre ne voulait être qu'un guerrier et passait sa vie à spolier les nations vaincues.

L'époque moderne a supprimé l'esclavage, ennobli le travail, mais sans le rendre moins pénible. C'est pourquoi il subsiste encore des castes qui veulent s'y soustraire et cherchent à accaparer la richesse par le pouvoir. Ce sont pour les travailleurs d'irréconciliables ennemis. L'esprit de caste perpétue les divisions, entretient les préjugés, détourne du travail honnête ; supprimons-les à jamais en abolissant les noms de famille.

Un homme ne vaut que par son travail et sa

bonne conduite ; s'il désire un nom retentissant, qu'il se le fasse lui-même, qu'il devienne un (( ancêtre », selon la belle expression du maréchal Lefebvre. Un nom ancien n'a jamais ouvert l'intelligence à un crétin, pas plus qu'une naissance vulgaire n'a arrêté l'essor de certains génies. Un nom de famille est une étiquette sans valeur, nous avons des raisons de la supprimer, nous n'en avons aucune de la maintenir.

J'ignore si quelque économiste rendra justice, un jour, aux possesseurs de la terre française. Mais, en attendant cette apologie, je leur touche de trop près, j'ai trop vécu dans leur intimité, dont je m'honore grandement, pour les passer sous silence, pour négliger de les saluer avec émotion et respect.

Le propriétaire était, il y a peu de temps encore, un singulier bipède. Amoureux de ses champs, de ses bois, heureux de parcourir ses prairies, de pêcher ses étangs, il s'inquiétait peu du rendement. Ce qui lui importait, par dessus tout, c'était des fermes bien tenues, des cultures en bel état. Certains bâtissaient des châteaux, d'autres amélioraient leurs cheptels, quelquesuns se livraient à des essais culturaux, beaucoup construisaient sur des terrains, souvent médiocres, des bâtiments que vingt-cinq récoltes suffiraient à peine à payer.

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A ces jeux variés, aucun ne s'enrichissait et beaucoup se ruinaient. Mais nul effort n était perdu pour le pays. Si la propriété changeait de maître, les améliorations restaient. Le capital employé, décuplé par la circulation, avait fécondé la région. Le pays bénéficiait de ce désintéressement.

L'union entre propriétaire et métayer était intime, presque affectueuse. Maintenant tout a changé. Le maître devenu suspect, se tient à l'écart. Le cultivateur, subitement changé, a placé ailleurs sa confiance. Puisse-t-il n'avoir pas à s'en repentir P

La vie rurale a perdu son charme. Les immeubles vendus sont passés à des capitalistes qui ne voient que le taux du placement.

Les châteaux désertés deviennent une lourde charge pour ceux qui les possèdent. La culture se ressent de cet état de choses ; elle a cessé de progresser et ne maintient qu'à grand'peine ses positions acquises. Tout cela ne montre-t-il pas une fois de plus qu'il faut, aux troupeaux, des bergers P

Avant tout, le travail doit être libre. La révolution française a supprimé les anciennes corporations. Ces entraves au libre travail présentaient sans doute des inconvénients puisque les

contemporains fulminaient contre elles. La troisième république a rétabli ces groupements sous un autre nom et si jamais une restauration a été funeste, c'est bien celle-ci. Les syndicats qui devraient être rigoureusement professionnels sont devenus des officines où s'élabore une exécrable politique. Ce qui devrait être un appui et un secours pour les ouvriers se manifeste à eux comme un fléau. L'homme laborieux a-t-il amassé une petite somme que la grève survient, voilà l'épargne de plusieurs mois qui disparait. Avec ce régime, à la fm de sa carrière, l'ouvrier ne possède rien.

S'il plait à un travailleur de faire plusieurs heures supplémentaires, d'accepter une tâche à forfait, même de se contenter d'un moindre salaire, de quel droit le syndicat lui défend-t-il pareil marchandage ? Les besoins des uns et des autres ne sont pas égaux, non plus les aptitudes. Tel finira un travail quand son voisin sera péniblement à la moitié. La liberté du travail doit être absolue ; elle seule permet à l'ouvrier d'améliorer sa situation et de s'enrichir honnêtement.

Jadis les plus habiles artisans étaient les seuls qui passaient maîtres ; dans les syndicats actuels, ce sont les plus violents qui dirigent. Ni leur travail, ni leur moralité ne leur sont comp-

tés. On n'estime que l'intempérance du langage et l'exaltation des opinions.

Un ordre immuable dans son travail est un des facteurs principaux du succès. L'habitude de consacrer, chaque jour, plusieurs heures aux travaux intellectuels assouplit le cerveau. Toute besogne faite par saccades est mal faite. On a prétendu que le génie ne saurait s'astreindre à des lois, or les hommes de génie se sont généralement tracés une méthode invariable.

Une opinion bizarre, qui même de nos jours a conservé encore trop de partisans, est celle qui crée des classifications entre les professions. Chaque homme doit s'orienter selon ses aptitudes et ses goûts ; c'est précisément cette division du travail qui en assure la bonne exécution. Tous les métiers sont respectables quand ils procèdent du travail. Les seuls avilissants sont les métiers de parasites. Par une abberration singulière, ces derniers seuls étaient considérés dans l'ancienne société française. Peut-on se flatter qu'un pareil préjugé ait entièrement disparu de nos jours? Aux esprits légers, ennemis du raisonnement, il peut paraître habile, même glorieux, d'obtenir par la protection, par la souplesse, par une complaisance quelconque, une situation élevée, rémunératrice. L'homme qui bénéficie

d'une semblable faveur est porté tout naturellement à s'exagérer son mérite ; il en arrive à se croire tout différent de ces vagues humanités qui usent à des travaux pénibles leur intelligence et leurs forces. Quand ces favoris du sort deviennent légion, leurs idées gangrènent peu à peu les classes instruites. Chacun ne rêve plus que sinécures largement rétribuées. Le travail producteur est méprisé, l'homme utile est traité en paria et la décadence s'annonce. En Amérique, les professions lucratives sont les plus appréciées. C'est un tort que de tout rapporter à l'argent, c'est une marque d'ignorance et de grossièreté que de mépriser l'effort désintéressé. Toutefois, on ne peut nier que leur jugement soit appuyé sur une base tangible. L'argent n est pas, et c'est fort heureux, le critérium universel, mais il peut servir de mesure dans certains cas. Les sociétés qui affectent de n'en tenir aucun compte font preuve d'une hypocrisie révoltante. C'est pour satisfaire cette dissimulation qu'un peuple s'est ingénié à trouver des mots différents pour exprimer le salaire de chaque profession. L'ouvrier touche sa paie, le domestique ses gages, le soldat sa solde, l'avocat ses honoraires, le fonctionnaire son traitement, le professeur son cachet, l'employé ses appointements. Tout cela et bien d'autres noms pour

exprimer la même idée : recevoir de l'argent en échange d'un travail.

Cette classification arbitraire divisant les professions en carrières libérales et métiers manuels, pouvait avoir quelque raison d'être lorsqu'il existait des maîtres et des esclaves. Dans les sociétés modernes où tout le monde est libre, non seulement cette distinction est surannée mais encore elle est odieuse. Entre les travailleurs, quels sont ceux qui méritent davantage notre estime ? Ceux qui nous nourrissent, qui bâtissent nos maisons, qui nous habillent, ceux qui achetant nos produits nous apportent en échange d'autres denrées, ceux enfin qui usent leur intelligence à perfectionner nos conditions d'existence. Nul n'a le droit de se targuer d'une supériorité vis-à-vis de ces hommes. Eux seuls ne peuvent jamais être supprimés.

L'humanité devenue meilleure, on ne verrait plus ni fonctionnaires, ni juges, ni avocats, ni recors, puisque la chicane serait bannie. Les médecins deviendraient inutiles puisqu'un retour à la vie simple éloignerait bien des maladies. Mais il faudrait toujours des cultivateurs, des ouvriers du bâtiment, des tisseurs, tanneurs, marchands et ingénieurs, sans que ce dernier nom implique l'existence d'un diplôme.

Dans toute cette énumération, il n'a pas été question du soldat. C'est que de tous les rouages inutiles, le soldat de métier, l'odieux mercenaire, est le pire. Tout homme doit défendre sa liberté, sa famille, son champ et ses voisins ; il doit réprimer tout désordre et s'opposer à toute oppression. Mais, se transporter au loin, sur l'ordre d'un potentat quelconque, attaquer des gens qui ne demandaient qu'à rester en paix, s'affubler d'oripeaux, brandir ses armes en cadence, ce sont des actes indignes d'un homme libre.

Le prestige qu'exerce le soldat de métier sur certaines imaginations, tient à la notion confuse des dangers qu'il est censé courir. La même considération s'attache aux dresseurs de chevaux, piqueurs, chauffeurs d'automobiles, aviateurs.

Risquer la plus légère observation sur le compte des journalistes, est un acte téméraire, puisque ces gens font ou défont l'éducation intellectuelle des foules, donnent une direction morale ou im^morale à leurs lecteurs. Esope dirait du journalisme ce qu'il disait de la langue, le meilleur et le pire.

Sans parler de la légèreté de leurs observations, on peut bien dire que trop de journa-

listes sont à la littérature ce que les peintres en bâtiment sont aux artistes ; les uns, payés à la ligne, les autres au mètre carré.

Certains philanthropes, pleins d'ardeur et de générosité, appartenant naturellement aux classes les plus élevées de la société, se sont efforcés d'améliorer le sort des travailleurs. Leurs tentatives ont été couronnées de succès. Les conditions de travail sont meilleures qu'autrefois et les salaires plus élevés. Mais le but est maintenant dépassé ; la grève a changé les conditions normales de l'offre et de la demande; aussi on se demande où s'arrêteront les exigences ouvrières.

La diminution de la journée de travail est une mesure très louable. La journée de huit heures donnant un tiers au sommeil, un tiers au travail rétribué, un tiers aux occupations privées, semblait la loi tutélaire des classes laborieuses. Il a fallu déchanter. L'homme n'est pas une machine, il faut lui laisser du temps pour s'occuper de sa famille, pour cultiver son jardinet, pour s'instruire ou se livrer à quelque sport. Mais avant de donner à l'ouvrier de nombreux loisirs, il fallait se préoccuper de la manière dont il saurait les employer. Dans les pays du Nord, l'arc, l'arbalète, le golf, le cano-

tage exercent un attrait puissant ; les ouvriers passent aisément leur temps d'une façon saine et peu coûteuse. En Italie, le jeu de boules et la morra suffisent aux gens du peuple ; ailleurs, que faire des ouvriers ? Non seulement l'homme sorti de son atelier ne gagne plus rien, mais il dépense. Si son intérieur ne le retient pas, si des jeux de plein air n'existent pas, l'ouvrier va droit au cabaret pour y vider sa bourse et obscurcir sa raison. L'alcoolisme gagne ce qu'a perdu le travail. Ce n'est pas tout, que faire en un cabaret, à moins qu'on y boive... et qu'on y joue.

Les cartes grasses, maculées, circulent sur toutes les tables et l'argent du ménage file avec une rapidité efi'royable. La chandelle brûle par les deux bouts. En même temps que l'ouvrier entre au cabaret, la misère s'installe en son logis.

La grève qui devait être seulement une menace contre la tyrannie patronale et une ressource désespérée dans les cas de tarifs de famine, est devenue une entrave permanente au travail et l'instrument d'oppression des ouvriers. Pendant que sa famille crie la faim, le gréviste doit rester les bras croisés pour obéir à l'ordre de son syndicat.

Il fallait vraiment être bien naïf pour croire qu'une catégorie d'ouvriers ferait augmenter son salaire par la grève, sans que toutes les autres corporations ne se hâtassent de les imiter. L'exemple était trop tentant pour qu'on ne le suivît pas. Dès lors, toute la sphère des travailleurs accomplissait une rotation complète. Les salaires augmentaient partout avec accompagnement de désordres et de souffrances. Tout renchérissait, si bien qu'après ce bouleversement général tout le monde se trouvait ramené au point de départ. Le malheureux rentier, seul, voyait avec terreur ses revenus devenir insuffisants. Pourtant ces petits capitalistes qui épargnent sou par sou, pour se ménager une vieillesse tranquille et digne, sont très intéressants. Leur travail assidu et leurs mœurs paisibles ont fait la prospérité du pays ; leur économie en fait la richesse. Cette classe de rentiers est cruellement frappée. Ceux qui ont mis trente, quarante ans, pour amasser un capital, comptaient vivre à l'aise. En quelques années tout augmente : loyers, vivres, impôts, services payés, et le taux de l'argent diminue. Ces vieillards si méritants doivent donc se restreindre encore et supprimer de leur vie tout ce qui n'est pas rigoureusement indispensable.

Tels sont les méfaits de la grève.

Tout salaire ne doit augmenter que par l'accord naturel de l'oiïre et de la demande. Brusquer le mouvement, introduire la violence ou la politique, ce qui est tout un, dans les rapports entre patrons et salariés, c'est vouloir tout briser.

Il n'est pas étonnant que, lassés de leur travail stérile, les ouvriers découragés se tournent vers l'Etat et lui disent : u Secourez-nous au moins dans notre vieillesse ! n Ils n'ont pas tout à fait tort puisqu'un misérable gouvernement leur a fermé les portes par où ils comptaient sortir de leur pauvre milieu. Pourtant, que doit faire l'Etat en pareil cas ? Rien. La retraite n'a sa raison d'être que pour le soldat mutilé, devenu incapable de gagner sa vie. Hors de ce cas si légitime, point de pensions,

Tout citoyen doit des enfants à sa patrie. Ces enfants à leur tour doivent rendre à la vieillesse de leurs parents les soins que ceux-ci ont donnés à leur jeunesse. Nul ne peut sans infamie se dérober à ce devoir. Vouloir substituer l'Etat aux enfants, c'est anéantir l'esprit de famille.

La république démocratique ne sait que répondre aux ouvriers qui réclament. Elle a tellement prodigué les pensions î Les fonctionnaires

livrés à la fantaisie des politiciens ne restent à son service qu'alléchés par le mirage de la retraite. Les grandes compagnies de transport ou minières ne fixent l'inconstance de leurs ouvriers que grâce à cet appât. Mais cette mesure ne se justifie que par des exigences d'application et de régularité. L'ouvrier qui va, vient, change d'atelier, réclame à tout instant des augmentations, n'a aucune raison valable de réclamer une pension.

De toutes les conceptions des philanthropes^ une seule, la diminution des heures de travail, peut être mise en pratique. Encore faut-il procéder dans l'application avec lenteur et prudence.

Deux terrassiers partent de leur village et vont s'embaucher dans un chantier. Dès les premiers jours une différence s'établit. L'un de ces hommes fréquente les endroits où l'on s'amuse ; l'autre est ménager de son argent. Quelques mois s'écoulent ; celui qui décidément se révèle ami du plaisir, travaille irrégulièrement et tient des propos frondeurs. Les commandes s'arrêtent, la production se ralentit ; certains ouvriers sont congédiés ; le plus sérieux reste, tandis que son compatriote revient misérable au village. Puis les affaires reprennent un cours normal,

l'ouvrier sobre et travailleur passe contre-maître et c'est lui qui fait entrer à nouveau son compatriote à l'usine. Une ligne de démarcation s'est tracée entre eux. Trente ans après, l'un de ces hommes est toujours un miséreux, perdu d'ivrognerie, tandis que son ancien camarade est le plus riche propriétaire du pays.

Le premier ne cesse de maudire la destinée, jalouse et déteste son ancien égal. Les fils sont plus distants encore. Les uns médecins, officiers ou magistrats, sont cités avec une secrète envie et comptent dans les rangs de la bourgeoisie ; les enfants de l'alcoolique se traînent dans la misère et professent avec passion des théories subversives. Cependant, quelle fut, à tous les instants, la seule cause qui fit diverger ces deux existences? La bonne conduite. Ce n'est rien et c'est énorme. Une vie régulière est l'avenir du pauvre.

Naturellement, l'homme qui ne possède rien et qui juge bon de dépenser son salaire au cabaret, se croit une victime. Ceux qui mènent une vie laborieuse et rangée sont odieux à la masse turbulente. Tous les braillards d'estaminets, toute la masse des imbéciles et des envieux, ne cessent de proclamer que la fortune est le résultat du vol.

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Il me fut donne la possibilité de voir de près deux hommes qui ont réussi à s'élever d'une classe infime aux sommités de la fortune. Le premier, compagnon serrurier, commença par réparer des instruments agricoles, les simplifia, perfectionna la trempe des aciers, s'agrandit peu à peu. Sans qu'il eut fait de découvertes sensationnelles, par le fait d'améliorations, le modeste serrurier devint patron, agrandit son atelier, fonda une usine et maintenant commande à des centaines d'hommes. Cette industrie inconnue jusqu'alors dans le pays y répand l'aisance.

Une ligne de chemin de fer, desservant la région, grevait lourdement le budget de la Compagnie, maintenant elle encaisse des recettes magnifiques.

Le second, nous l'appellerons X..., était passé de l'état de terrassier à celui de petit entrepreneur, grâce à des prodiges de travail et d'économie. Arrive la guerre franco-allemande. Des trains chargés de matériel et de munitions sont bloqués par les neiges dans les montagnes de l'Auvergne. Les ingénieurs affolés ne peuvent arriver à recruter des ouvriers. La rigueur de la saison arrête les plus intrépides. Il faut pourtant que les trains passent. X... conçoit une idée singulière qu'il soumet à ses chefs.

— Faites» lui est-il répondu.

Accompagné d'un crieur, muni de son tambour, notre homme parcourt les villages, promettant outre le salaire journalier, une abondante distribution de vin chaud. Les populations montagnardes professent à l'égard du vin un véritable fétichisme. Les hommes arrivent en foule. La neige est balayée avec entrain, pendant que d'immenses bassines fument, emplissant l'air glacial d'arômes bachiques. Bientôt la voie est dégagée. Les trains passent. Comme l'œuf de Colomb, ce n'était rien, mais il fallait y penser.

Justes appréciateurs du mérite, les ingénieurs protégèrent lliomme qui leur avait rendu service.X. . .passa des petites entreprises aux grandes. Des années s'écoulèrent. Celui qui avait manié la pelle put réaliser son rêve et acheter « un petit féodau pour recevoir ses vieux t amis ».

Les hasards de la vie, qui mettent en présence des gens très disparates, voulurent que cet homme illettré, ainsi qu'on en peut juger par la phrase citée, rencontra M. des E... doyen de la Faculté de C... L'historien, le littérateur, remarqua l'intelligence et le jugement de l'entrepreneur. Le véritable mérite s'élèvera toujours au-dessus des mesquines barrières que les pré-

jugés et les conventions mettent entre les mortels. Les deux hommes sympathisèrent. L'amitié les unit, si différents qu'ils pouvaient paraître. Cette étrange liaison était toute à l'honneur de M. desE... ; elle prouvait qu'il n'était pas un banal pédagogue, incapable de lire autre part que dans les livres, mais qu'il savait aussi discerner sous une enveloppe frustre une intelligence exceptionnelle.

Un trait encore pour compléter cette curieuse physionomie de X.... L'école polytechnique apparaissait dans le cerveau de l'entrepreneur comme la dispensatrice de toute science. Il espérait voir un jour ses fils figurer dans les rangs de la célèbre école. Tous les rêves ne se réalisent pas. Doués d'autres aptitudes, ces jeunes gens n'avaient aucune chance de porter, pluS tard, le bicorne et l'uniforme noir. C'était un gros chagrin dans l'existence de X...

« Si mes fils sont reçus à polytechnique, il y aura cent mille francs pour vous. » Le directeur du collège à qui ce discours s'adressait en resta interloqué. On le serait à moins. Il est des choses qui échappent à la toute-puissance de l'argent. L'examen d'admission à polytechnique est de ce nombre. Malgré la prime promise aux professeurs, les fils X... échouèrent et durent s'acheminer vers d'autres carrières.

Ces deux hommes n'ont-ils pas eu une existence féconde et bien remplie ? L'argent qu'ont amassé ces deux privilégiés de l'intelligence et de la volonté n'est-il pas légitimement acquis P N'est-ce pas la juste récompense de leurs efforts et de leurs vertus ? S'imagine-t-on par hasard que le public leur en a quelque reconnaissance ? Quelle erreur ! La masse des sots et des envieux les nomme des parvenus. Dans la bouche de ces misérables, impuissants à concevoir ou trop lâches pour exécuter, ce mot prend les proportions d'un reproche colossal.

En réalité, il n'est pas de plus beau compliment. Parvenir est une gloire, puisqu'il faut développer de nombreuses qualités pour s'élever honnêtement au-dessus de sa condition.

Déehoir est une honte car la déchéance a pour cause la stupidité, la paresse ou le vice. Les natures basses et vulgaires ne peuvent comprendre quel enchaînement a porté au-dessus d'eux un ancien égal. Leurs cerveaux obtus s'évertuent à trouver quelque vol secret, quelque machination malhonnête. La plèbe n'a ni respect ni admiration, sa bêtise l'excuse ; mais que dire de tant d'autres I

Les bases fondamentales de toute fortune sont le travail, l'économie, la bonne conduite.

au moins autant que l'intelligence. Toutes ces conditions sont nécessaires, quelquefois même elles peuvent être réunies et la fortune ne pas arriver. En Europe, pays de travail plutôt que de spéculation, il ne suffit pas que le mari gagne si la femme dépense follement. A l'effort de l'un doit correspondre l'économie de l'autre. En Orient, la lutte pour la vie est moins acharnée, les besoins sont plus restreints ; aussi, les femmes, enfermées dans le harem, n'interviennent jamais dans les affaires. Les gros capitaux engagés, les risques considérables et surtout les richesses d'un sol vierge permettent aux Américains de subvenir aux coûteuses fantaisies de leurs femmes. Mais déjà des catastrophes financières sont venues leur démontrer l'utilité de l'épargne.

A part les quelques fortunes qui se sont faites au détriment du trésor public, celle des politiciens par exemple, toute richesse a pour origine un ensemble de qualités sinon de vertus. Cela n'empêche pas le socialisme d'ériger en dogme que la propriété c'est le vol et si, les basses classes de la population française sont devenues si haineuses et si méchantes, c'est qu'elles sont imbues de cette croyance. Que ces masses aveuglées prennent la peine de raisonner, elles

s'apercevront que les concussionnaires sont presque toujours leurs propres élus : ceux qui proclament ks doctrines révolutionnaires, quitte à les réprimer par la force dès qu'ils auront franchi la porte d'un ministère.

Ce que l'ignorance et le parti-pris empêchent de voir, c'est qu'un homme ne s'enrichit pas seulement, mais qu'il donne à son pays plus de fortune qu'il n'en garde pour lui-même. Une ville, une campagne qui ne renferment que des artisans ou des cultivateurs sont des pays misérables. La fortune privée est la ressource universelle en cas de disette. Parce que les récoltes auront manqué, les gens riches ne cesseront pas leur train, ne renverront ni leurs domestiques ni leurs ouvriers. Ils feront vivre autour d'eux non seulement les mêmes gens, mais souvent ils entreprendront un long et difficile travail dans le seul but de venir en aide aux miséreux. Leur intervention active ou simplement passive permettra à toute une population de franchir un mauvais pas. La fortune de quelques uns est la sauvegarde de tous.

D'ailleurs, où commence le riche, où finit le pauvre P Un homme ignare ne cherche pas d'autre mesure que la sienne propre : tout ce qui est au-dessous il le qualifie de pauvre, qui-

conque le dépasse est riche. Singulier critérium, aussi variable qu'universellement employé. Quel homme n'en trouve point au-dessus de lui ? Est-il un miséreux qui ne rencontre plus indigent que lui ? Aucune borne ne vient délimiter la richesse d'avec la pauvreté. Le même rhéteur qui vilipende les classes fortunées serait très vexé d'être traité de miséreux. Tel est riche ici qui serait pauvre ailleurs.

La notion exacte de la richesse est : dépenser moins qu'on ne gagne ou qu'on ne possède. La véritable pauvreté consiste à ne pas se suffire par son travail ou son revenu. La richesse est donc beaucoup moins la possession que l'usage. Un ouvrier sans autre capital que ses bras est souvent plus riche qu'un capitaliste dépensier.

Le triomphe des idées révolutionnaires serait le partage. Le résultat immédiat de cette opération serait de mettre un capital entre des mains qui, n'ayant pas su le gagner, ne sauraient pas davantage le conserver.

Est-ce une chose si désirable que l'argent P Une famille qui s'enrichit est plus à plaindre qu'à envier. La vie saine, normale, est celle du travail. L'oisiveté est la pire des calamités. La mollesse qu'entraîne l'opulence crée mille ennuis et souvent ruine la santé.

Sans parler des industries de luxe qui ne vivent que de l'inégalité des fortunes, l'Art ne peut exister que s'il trouve des protecteurs éclairés et généreux. Les trouverait-on dans un peuple de primaires ? Ces ignorants seraient incapables d élever leur intelligence jusqu'à la compréhension esthétique ; le pourraient-ils par extraordinaire que les moyens pécuniaires annihileraient leur bonne volonté. La juste appréciation des œuvres d'Art réclame une éducation toute spéciale qu'on ne rencontre que parmi les gens qualifiés d'oisifs. ïl ne resterait donc plus comme amateur que le gouvernement ; mais il ne se laisse guider dans ses préférences et ses achats que par l'intrigue et la protection. Aussi, la décadence et la ruine de l'Art accompagneront toujours la diminution des fortunes privées.

Stendhal fait remarquer que les Milanais tiraient un juste orgueil du nombre de leurs concitoyens riches ; loin de les jalouser, ils les considéraient avec complaisance. La vie de Milan à cette époque était un enchantement, si bien que, par amour pour cette ville-Cicée, Stendhal, qui pourtant au cours de ses voyages avait pu faire de nombreuses comparaisons, se déclara Milanais et voulut que cette inscription

figurât sur sa tombe : u Arrigo Beyle, Milanese etc. )).

Si le peuple de Milan, colonie germanique épanouie au soleil de l'Italie, remarquable par sa belle intelligence et son noble caractère, éprouvait de tels sentiments, c'est qu'il se rendait compte que tout homme s 'enrichissant par son travail fait la fortune du pays avant la sienne. Clairvoyants et laborieux, les Milanais avaient deviné d'instinct cette vérité.

Un homme de grand talent qui, pendant sa détention dans les forteresses autrichiennes, avait longuement médité sur la vanité des choses humaines, Silvio Pellico a écrit très justement : (( Onore a tutle te oneste condizioni umane e quindi ai poveri ' Purche rivolgano la loro svenliira ai miglioramento di se stessi, pwxhè non presumano che il patire H aulorizzi ai vizzi e alla malevolenza. » Honneur à toutes les honnêtes conditions de l'humanité, honneur surtout aux pauvres gens, à condition qu'ils fassent servir leur misère à l'amélioration d'eux-mêmes et surtout à condition qu'ils soient bien convaincus que leur pauvreté ne les autorise en aucune façon à s'abandonner aux vices et à la méchanceté.

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