‹ Essai de philosophie religieuseChapitre 17 sur 20 · MÉDITATIONS · texte numérisé non relu

MÉDITATIONS

Je nie recueille en moi-même et me dis : D'où vient que je ne puis m'erapêcher de penser à Dieu î J'existe, je vis, j'aime à exister et à vivre, je trouve autour de moi mille objets capables de me plaire et de m'intcresser ; que faut-il de plus pour remplir mon âme, et pourquoi chercher quelque chose au delà î

Pourquoi? c'est, je le sens trop bien, que je suis imparfait et jeté au milieu de choses imparfaites. Quand je considère mon être, je le vois s'écouler comme une onde rapide ; mes idées, mes sensations, mes désirs, tout change d'heure en heure, et de même autour de moi nul être qui ne passe du mouvement au repos , du progrès au déclin, de la vie à la mort. Parmi ces vicissitudes, tel qu'un flot poussé par d'autres flots, je roule dans l'immense torrent qui entraine toutes choses vers des rivages inconnus. Changer, changer sans cesse, voilà la loi universelle, voilà ma condition.

Et plus j*y réfléchis, plus je vois que cette condition tient à la nature même des choses. En moi , hors de moi, l'être est changeant, parce qu'il est borné. Me Toici enfermé dans un coin de l'espace et du temps ; j'ai beau tendre tous les ressorts de ma frêle machine corporelle, je n'ai prise que sur le petit nombre d'objets qui me sont proportionnés et qui m'avoisinent. Je pense, mais parmi les vérités sans nombre que j'entrevois, je ne puis en saisir que quelques-unes, et encore à condition de concentrer ma pensée dans un cercle étroit hors duquel je vois trouble ou je cesse de voir. J'aime, mais ma puissance d'aimer, qui se porte d'un élan soudain vers tout ce qui recèle quelque perfection éclatante ou secrète, ne peut s'attacher qu'à des objets fragiles, changeants et périssables, dont aucun ne me donne ce qu'il m'avait promis. Partout la borne. Je la déplace, mais sans pouvoir Tanéantir. Toujours je la sens, et elle me pèse. Il y a en moi une puissance indcGnie de développement qui aspire à se dé- ' ployer en mille sens divers, et qui rencontrant partout des limites, tantôt se tend violemment pour les faire reculer et tantôt retombe sur soi, lasse, défail^ lante et découragée. Voilà pourquoi je change sans cesse, et voilà pourquoi tout change autour de moi : c'est que nous sommes tous, hôtes de ce monde, grands ou petits, atomes pensants, brins d'herbe ou grains de sable, nous sommes tous, à des degrés différents et sous de6, formes infiniment variables, des êtres incomplets, faisant effort pour se compléter, et n'y parvenant jamais que d'une manière incomplète.

Mais pourquoi suis-je incomplet, et pourquoi sous telle forme, à tel degré, dans tel temps, dans tel lieu? pourquoi même existé-je au lieu de n'exister pas ? Je l'ignore, et cela me prouve invinciblement que je n'ai pas en moi ma raison d'existence, que mon être n'est pas l'être premier, mais un être emprunté, relatif, communiqué.

Or chaque fois que j'envisage ainsi mon être comme radicalement incomplet et incapable d'exister par soi, je vois apparaître dans mon âme l'idée de Têtre parfait. Je le conçois comme accompli dans toutes les puissances infinies de son être. Tandis que je fais effort, à travers la durée qui s'écoule, pour rassembler les fragments dispersés de ma vie et réaliser imparfaitement quelquesunes de mes puissances, lui, concentré dans un présent immuable , jouit de la plénitude absolue de son être éternellement épanoui. Je trouve partout des limites, soit dans les êtres qui m'entourent et me pressent, soit dans le nombre, la forme et le degré de mes puissances. Il est, lui,*^ l'être sans limites, l'être unique en son genre, l'être à qui rien ne peut manquer. Toutes les puissances de la vie sont en lui, tant celles que je connais que celles en nombre infini dont je n'ai aucune idée. Inégales et bornées dans les êtres incomplets, elles y sont en proie à la lutte, à la négation, au désaccord. En lui, tout est infini , positif, plein, égal, unique, harmonieux. Cette plénitude, cette harmonie, cette unité de toutes les puissances de l'être, voilà le bien suprême» voilà le beau absolu, voilà l'être des êtres, voilà Dieu.

Cette idée de l'être parfait me ravit. Qu'elle est vaste

et sublime 1 mais n'est-elle pas trop loin de moi T tant s'en faut, elle en est aussi près que possible. Plongé dans le mouTement des choses qui passent, je puis me laisser un instant séduire à leur attrait ; je puis, amoureux de moi-même, être quelquefois ébloui, enivré du sentiment de mon énergie ; mais c'est que je ne regarde qu'à la surface. Dès que je rentre en moi, dès que je m'examme dans mon fond, je suis épouvanté de la faiblesse, de l'inconsistance, de l'incurable fragilité de mon être, et je sens qu'il s'évanouirait s'il n'était appuyé sur l'être véritable. Il n'y a là aucun effort d'eq[irit, aucun circuit de pensée, aucun raisonnement ; il y a un élan soudain, spontané, irrésistible de mon âme imparfaite se rapportant à son principe étemel, se sentant être et vivre par lui.

Que si je viens à réfléchir et à raisonner sur ces deux objets de ma pensée, l'être imparfait que je suis et l'être parfait par qui j'existe, je vois que supprimer l'un quelconque de ces deux termes serait une entreprise insensée. Je les retrouve au terme de toutes mes analyses, au principe de tous mes raisonnements. Ils composent, dans leur indissoluble union, le fond permanent de ma conscience.

, Puis-je penser à la durée qui s'écoule, toujours précédée et toujours suivie d'une autre durée , sans concevoir l'éternité? puis-je me représenter un certain espace, enveloppant un espace plus petit et enveloppé par un plus grand, sans concevoir l'immensité? puis-je contempler l'être fini, mobile, en voie de développement, sans concevoir l'être infini, immuable, accompli?

Ces deux idées s'appellent Tune l'autre et s'enchaînent par un rapport nécessaire. Serais-je dupe d'une corrélation fortuite, qui n'est peut-être que dans les mots? Mais comment serait-elle dans les mots , si elle n'était dans les idées, et comment serait-elle dans les idées, si elle n'était dans les choses? Est-il rien d'ailleurs de plus simple que ce rapport? Avant l'être imparfait, il y a l'être parfait ; avant ce qui n'existe que d'une manière temporaire, locale, relative, il y a ce qui existe pleinement et absolument. Voilà qui est simple, clair, évident; c'est un axiome naturel, c'est le premier des axiomes, c'est la loi suprême de ma raison.

ITefforcerai-je de détruire par un artifice de réflexion ce que la nature a si profondément gravé dans ma conscience? Je l'ai entrepris plus d'une fois sans pouvoir jamais y réussir. Supposé qu'il n'y ait pas d'être parfait, comment en aurais-je l'idée? L'aurais-je créée? mais avec quels éléments et d'après quel modèle? J'aurais beau accumuler des siècles et des espaces, je ne ferais pas l'immensité et l'éternité. En vain j'entasserais grandeurs sur grandeurs, en vain je choisirais parmi les êtres toutes leurs puissances, tous leurs traits de beauté et de perfection, ces grandeurs accumulées, ces beautés et ces puissances, même agrandies, épurées et combinées par l'imagination la plus puissante , ne me donneraient jamais l'infini, l'absolu, le parfait. Qu'est-ce d'ailleurs en général que les idées ? ce sont les formes de la pensée ; et qu'est-ce que la pensée en général, quelle est son essence ? c'est de représenter l'être ; comment donc représenterait-elle ce qui n'est pas? Enfin, si j'analyse

ridée de Têtre imparfait, je trouve que Tètre imparfait, c'est l'être qui n'a pas en soi sa raison d'être et qui suppose par conséquent autre chose que soi. Si donc je concevais l'être imparfait comme épuisant toute l'existence, je le concevrais tout ensemble comme supposant et comme ne supposant pas autre chose que soi, palpable contradiction.

Et je pourrais sans doute faire beaucoup d'autres raisonnements pour me convaincre que je ne puis nier l'être parfait sans être réduit à l'absurde. Mais cela est inutile. Je suis dans une région supérieure à la réflexion et au raisonnement, dans la région des idées premières et des principes évidents. Je pose donc comme un principe, comme une vérité claire par elle-même et antérieure A toute autre vérité, que mon être contingent et imparfait et tout être analogue ont leur raison dans l'être nécessaire et parfait.

Je sais qu'avant cet univers dont je fais partie, mobile assemblage d'êtres imparfaits et fragiles, il y a l'être parfait, qui seul existe par soi. Voilà un premier rayon de lumière dans ma nuit ; mais à peine l'ai-je aperçu qu'il semble s'évanouir et me laisser replongé dans des ténèbres impénétrables. Car que signifient ces mots : Dieu existe par soi. J'y trouve, au sein même de l'évidence, un mystère profond. Que l'être parfait doive nécessairement renfermer en soi le principe de son existence, je ne puis en douter. Autrement en eflet Dieu ne serait pas Dieu , l'être parfait ne serait point l'être parfait. Car n'étant point par soi, il serait par un principe antérieur, il n'aurait qu'un être communiqué, dépendant, périssable. Et ce principe étranger d'où il tirerait son être serait le vrai Dieu , à moins qu'il ne dépendit à son tour d'un autre principe, et ainsi à l'infini, et alors il n'y aurait pas de principe, il n'y aurait

pas de Dieu. Ainsi, je n'en puis douter, l'être parfait existe par soi ; cela est certain.

Oui, cela est certain et cela n'en est pas plus clair ; car qu'est-ce au fond qu'être par soi î Si je veux me contenter d'une notion négative , je dirai : c'est exister «ans avoir besoin d'un principe. Ceci est clair; car je sais très-bien ce que c'est qu'avoir besoin d'un principe ; il suffit pour cela de me regarder moi-même ou de considérer un être quelconque de l'univers. Je sais donc négativement ce que c'est qu'être par soi ; mais quand je veux me former de l'être par soi une notion positive, je me sens en présence d'une énigme insoluble.

Dirai-je que Dieu se crée lui-même? ce serait me payer de mots. Car si je prends cette explication au sérieux, elle signifie que Dieu est à la fois cause et effet de lui-même ; il est donc avant de se faire, il est donc avant d'être , autant de contradictions. Ainsi l'explication se réduit à dire que Dieu n'a pas besoin de créateur, qu'il est l'incréé ; je retombe dans une notion purement indirecte et négative.

Dirai-je que Dieu est parfait et que sa perfection est sa raison d'être î voilà une pensée qui m'a paru quelquefois solide et profonde; mais j'étais dans l'illusion. Qui en effet parviendra, la perfection étant posée, à en déduire l'existence î Beaucoup l'ont essayé ; nul n'y a réussi. Si la perfection en Dieu est la raison d'être, il faudra dire, à parler en toute rigueur, que Dieu est parfait avant d'être, ce qui est une contradiction. La raison étant ainsi faite qu'elle soumet tout concept au concept de l'être, qu'elle ne conçoit rien d'antérieur à

l'être, il faudra donc invoquer ici une faculté humaine supérieure à la raison, je ne sais quelle intuition extatique. Chimère, folie!

Mais je me forge ici peut-être des difficultés à plaisir. Dieu, c'est l'être même ; n'est-il pas tout simple que l'être soit? Non, cela n'est pas tout simple, car combien de fois ne m'est-il pas arrivé, au bout de toutes mes réflexions sur l'origine des choses, de rencontrer ce problème : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien? je dis rien en toute rigueur, ni être imparfait ni être parfait, ni être flni ni être infini, ni Dieu, ni univers, ni homme, ni espace, ni temps, ni mouvement, ni nombre, rien enfin, absolument rien.

On me dira que cette supposition est contradictoire et qu'en essayant de concevoir le rien absolu, je détruis moi-même ma conception ; car je suis à tout le moins, moi qui conçois le rien. Il est vrai, je ne puis évidemment faire l'hypothèse du rien à titre d'hypothèse actuellement réalisée , mais qu'importe? cela ne m'empêche pas de concevoir le rien comme possible , abstraction faite de moi , bien entendu , comme de tout ce qui est. Qu'est-ce à dire sinon que je n'ai aucune idée positive de l'être par soi? Si je le concevais, je saurais pourquoi et comment il existe et je ne demanderais pas : pourquoi y a-t-il quelque chose? Cette question me fait donc aller jusqu'au fond de mon ignorance incurable ; elle me dénonce l'incapacité absolue oii je suis d'atteindre Dieu dans son essence. Je sais que Dieu est; je ne sais pourquoi il est. Son essence m'échappe ; je puis dire ce qu'elle n'est pas, je ne puis dire ce qu'elle est.

Sae DEUXIÈME MÉDITATION.

On dit que Dieu est incompréhensible ; ce n'est pas assez dire. Dieu dans son essence. Dieu comme être par soi , est absolument inconcevable à tout autre que Dieu.

Quand on dit que tout en Dieu est infini, et par conséquent infiniment disproportionné à Thomme, et partant incompréhensible, on dit vrai. Quand on dit qu'il y a en Dieu une infinité de perfections, infinité incompréhensible à un être fini, on dit vrai encore ; mais pour dire tout le vrai, il faut dire que l'essence de Dieu nous est absolument inaccessible. Et cela se conçoit. L'essence de Dieu est incommunicable. Dieu seul est Dieu. Il faudrait être Dieu pour comprendre ce que Dieu est en soi et pourquoi il est, où est la racine de ses perfections et quel nœud mystérieux les enchaîne.

Mais alors à quoi me sert d'avoir trouvé Dieu, puisque cette connaissance ne fait que me montrer la profondeur infinie de labime d'ignorance où se confond ma pensée? Ne sois point si prorapt, mon esprit, à te décourager. Examine plus à fond. Tu ne connais pas l'essence de Dieu ; mais s'eiisuit-il que tu ne puisses rien connaître de lui? D'où vient que tu ne connais pas son essence? c'est qu'elle est incommunicable Mais tout en Dieu est-il incommunicable? il est évident que non; car tu es, tu penses, tu aimes, tu agis. El la pensée, la vie, l'activité, l'amour, sont partout répandus autour de toi. Dieu n'est donc pas resté en lui-même, enseveli dans le mystère de son essence; Dieu s'est manifesté. Dieu s'est communiqué. Pourquoi, comment? tu l'ignores; mais le fait est certain : l'univers est là. 11 y a donc en

Dieu quelque chose d^incoinmunicable, savoir l'essence de son être , et il y a aussi quelque chose de conimunicable, savoir les puissances de son être, la pensée, l'amour, la joie, la vie.

Ne sais-tu pas d'ailleurs que Dieu est parfait? Sans comprendre , sans concevoir même le dernier fond de son essence, ne sais-tu pas que tout ce qui est en lui, y est sous la forme de la perfection, c'est-à-dire sous la forme de l'immensité, de l'éternité, de la plénitude absolue et de l'entier accomplissement? Que te manquet-il donc pour connaître ton Dieu selon la mesure de tes besoins et de ta condition terrestre? Ni empressement indiscret , ni lâche défaillance. Au lieu de gémir sur la faiblesse de ta raison, marche à sa lumière, et pour assurer tes pas y prends ton point d appui dans ce que tu connais le mieux au monde, savoir ta pensée.'

Tu penses, faiblement sans doute, tantôt bien, tantôt mal, et toujours moins bien que tu ne voudrais ; mais tu penses enfin. Entre tous les êtres, tu exerces par privilège cette puissance supérieure de la pensée qui s'appelle la raison et qui a la vérité pour objet. Ne saistu pas très-clairement en quoi consiste la vérité ? Sans doute tu ne l'atteins pas toujours, mais tu sais toujours qu'elle consiste dans l'accord de la pensée et de l'être. Sans être, point de pensée; sans pensée, l'être s'échappe à lui-même, il est comme s'il n'était pas. La pensée réfléchissant l'être, l'être se saisissant par la pensée, voilà la vérité. Or pourquoi ta pensée est-elle imparfaite? c'est qu'elle est bornée, soit du côté de son objet, soit du côté d'elle-même. L'être lui échappe, et elle-

même bien souvent, dans son effort pour le saisir, elle le laisse échapper. C'est qu'elle se précipite avec trop d'ardeur, c'est qu'elle cherche toujours à embrasser une plus grande quantité d*ètre et à le saisir à un plus haut degré de pureté, et jamais elle n*y parvient à son gré. Ta pensée est une puissance incomplète qui n'arrive à l'acte que par l'effort, à l'aide du temps, à travers mille intermédiaires, mille obstacles, mille faux pas. Et même quand elle aboutit à telle ou telle vérité particulière» elle ne peut s'y arrêter. Elle aperçoit aussitôt une autre vérité lointaine qui l'attire, de sorte qu'après avoir repris haleine, elle s'élance de nouveau, toujours inquiète, avide, affamée de vérité, jamais assouvie. Celte as[nration toujours déçue ne te fait-elle pas concevoir l'idéal de la pensée parfaite , je veux dire la pensée a l'état d'accomplissement absolu, embrassant tout l'être, l'embrassant d'une prise sûre et d'un seul regard, sans effort, sans intermédiaire, sans succession, sans limite, sans défaillance , sans la moindre imperfection. — Oh ! l'idéal sublime que celui-là! et de quelle joie ineffable cette possession de la vérité doit-elle être suivie l — Tu dis bien, car la vérité vivante, la vérité se saisissant soi-même et jouissant de soi , la joie parfaite dans la pleine possession de la vérité, voilà Dieu.

Mais si ce n'était là qu'un mirage trompeur, une vision chimérique de ma raison qui prête la réalité à ce qu'elle désire? Ne viens-je pas de faire Dieu à mon image, et en réunissant ce qu'il y a de meilleur en moi, ne me suis-je pas composé un Dieu qui n'a d'être que pour moi? Je me disais tout à l'heure et je me démon-

trais, ce me semble, qu'entre Dieu et l'homme il y a une différence absolue et non relative, une diflerence de nature et non de degré...

Il est vrai : le fini n'a aucune proportion avec l'infini ; mais songes-j bien. De l'intelligence que tu es à l'intelligence accomplie, il y a l'infini. Ta pensée et toute pensée imparfaite est une puissance en voie de développement ; c'est là son essence et sa loi nécessaire. La pensée divine est ime pensée pleinement développée, qui, par son essence, est antérieure à tout développement. La pensée finie implique l'effort ; la pensée divine l'exclut. La pensée finie se déploie sous la forme du temps, la pensée infinie subsiste et se maintient sous la forme de Téternité. Il n'y a plus ici les conditions d'une intelligence imparfaite, plus de borne, plus d'espace, plus de temps, plus de succession ; par conséquent, ni mémoire, ni raisonnement^ ni induction, ni aucun de ces intermédiaires tout humains entre une vérité infinie et une pensée finie, ni aucune de ces opérations laborieuses qui sont le tourment et la confusion de notre raison. Il n'y a plus que la pure essence de la pensée, la pensée adéquate à l'être, l'intuition ayant conscience de soi, la pensée saisissant l'être et se saisissant elle-même. D'une part, une virtualité indéfinie tendant vers l'acte sans pouvoir l'atteindre; de l'autre, l'acte absolu, infini, excluant toute virtualité, tout effort, toute mesure, tout degré, tout intervalle entre lui et sa fin. Ce n'est pas là une difTérence de d^ré, mais de nature et d'essence ; c'est la différence du temps à l'éternité, du fini à l'infini, du relatif à l'absolu.

Aussi bien, comment Dieu ne posséderait-il pas l'intelligence, puisqu'il est le principe universel, l'être à qui rien ne peut manquer. U y aurait donc moins dans Tétre parfait que dans l'être imparfait , moins dans la cause que dans l'effet! Dieu serait la source de l'être, et il ne serait pas la source de Tintelligence sans laquelle l'être est comme s'il n'était pasi Et si Dieu est intelligent, comment ne ferait -il pas acte d'intelligence, comment n'aurait-il pas l'intuition et la conscience de soi? Car en vérité, me figurer une pensée sans intuition et sans conscience, ce serait conserver le mot en ôtant la chose. Â moins que je ne m'avise de dire qu'entre la pensée divine et la pensée humaine il n'y a rien de commun? Mais alors ces mots : Dieu pense, n'auraient pour l'homme aucun sens ! la conscience de la pensée serait une imperfection, le sommeil vaudrait mieux que la veille, et Dieu, comme dit cet ancien, serait semblable à un homme endormi! Où serait sa dignité? — Non, s'écrie un autre sage, non, par Jupiter, on ne me persuadera pas aisément que la pensée, l'àme, le mouvement et la vie n'appartiennent pas à l'être absolu, que cet être ne vit, ni ne pense , et qu'il demeure immobile, immuable, étranger à l'auguste et sainte intelligence !

Les sages ont raison, Dieu n'est pas un être absolument incommunicable, sans rapport avec ce qui vient de lui. S'il y a dans son essence un mystère qui me confond, il y ^ ^nssi en elle une lumière éclatante qui brille à l'œil de ma raison et qui la ravit. Il est la raison même, la raison éternelle ; non le germe obscur

de la pensée, mais la pensée accomplie, non la vérité abstraite, mais la vérité substantielle et active qui s'épanche et se communique à l'infini. Réjouis-toi, mon âme, tu as trouvé Dieu, le vrai Dieu, le Dieu vivant.

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