H AVANT-PROPOS
passaient pour très-favorables à ce mouvement. Et ce n'était pas seulement le chef de l'école éclectique qu'on dénonçait comme un hégélien; cette accusation n'épargnait ni l'auteur de l'Esquisse d'une philosophie, ni le groupe d'anciens disciples de Saint-Simon qui dirigeait alors rEncyclopédie nouvelle. De tous côtés, par les mille échos de la presse, livres sérieux, légers pamphlets, journaux et revues, on entendait retentir cet analhème consacré : Le rationalisme aboutit nécessairement au panthéisme. Plus d'un prélat en ses mandements, plus d'un prédicateur du haut de sa chaire s'étaient écriés : Entre le panthéisme et la foi catholique, point de milieu.
Ce déchaînement universel, ces violentes attaques, tantôt relevées comme un défi, tantôt repoussées comme une calomnie, me firent réfléchir. J*adorais la philosophie et ne me sentais aucun goût pour le panthéisme. Je voulus savoir si j'allais au panthéisme sans m'en douter, et s'il était vraiment impossible de croire en Dieu et de rester philosophe. Comment faire? Je savais à peine quelques mots d'allemand, et j'étais hors d'état de lire Hegel. Je me mis à lire Spinoza.
Ma première impression, en commençant avec ce personnage un commerce qui devait durer plusieurs années, ce fut une sympathie respectueuse pour son caractère et un sentiment très-vif de la
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force de son génie. J'aimais et j'admirais cet enfant d'une race proscrite, cet élève indocile des rabbins, chassé de la synagogue, menacé de mort, exilé, n'ayant plus ni patrie, ni culte, ni foyer, mais trouvant dans l'indomptable fierté de son âme et dans la sérénité de ses libres contemplations un asile inaccessible à tous les coups du sort : doux, recueilli, pacifique, inoffensif, souffrant tout des hommes et ne leur demandant rien, dédaigneux du bruit, indifférent à la gloire et à la richesse, vivant dans sa cellule d'un morceau de pain gagné à polir des verres , moins homme qu'esprit pur, sans passions, sans trouble et sans haine, mais non pas sans affection ; car il aima la liberté et la philosophie, il inspira et ressentit l'amitié, et sut un jour oublier sa réserve timide pour maudire, au risque de sa vie, les assassins de Jean de Witt.
Certes il y avait dans un tel caractère, dansune telle destinée, de quoi séduire et intéresser. Et puis le contraste de cet homme au corps chétif et de cette pensée vigoureuse, de ce caractère doux et patient et de cette logique intrépide qui va droit devant elle, foulant aux pieds tous les obstacles sans jamais se détourner, ni fléchir, pour tout dire enfin , ces grands traits de lumière qui jaillissaient de partout à mes yeux, à mesure que j'avançais dans l'Éthique et que je me dégageais du réseau compliqué de ses théo-