‹ Essai de philosophie religieuseChapitre 6 sur 20 · X AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

X AVANT-PROPOS

VOUS faut reprendre en quelque sorte à Dieu la réalité que vous lui avez donnée; il vous faut concevoir et vous-même et tous les êtres de ce monde comme des réalités individuelles et distinctes^ et alors que devient cet être universel et impersonnel auquel il vous plaît de laisser encore le nom de Dieu? Ce prétendu Dieu n'est plus qu'une abstraction. Pris en soi^ il est sans réalité et sans vie; il n'a ni conscience^ ni amour, ni liberté, ni félicité ; il est Fêtre indéterminé, Têtre pur, Têtre qui peut devenir en général toute chose sans être rien en particulier, un je ne sais quoi, un chaos, presque un néant. Prenez garde, vous touchez à l'athéisme.

Si cette dialectique est exacte, si le milieu que les disciples de Spinoza et de Hegel veulent tenir entre le mysticisme et l'athéisme, entre un Dieu qui est tout et un Dieu qui n'est rien, si ce milieu n'est pas tenable, il s'ensuit que le panthéisme, qui doit pourtant son principal attrait à la puissance tant célébrée de sa logique, est essentiellement illogique dans son fond.

Cette méthode de réfutation me paraissait péremptoire, et aujourd'hui encore je la crois fondée en raison; mais à mesure que je pénétrai plus avant dans le panthéisme contemporain et dans les problèmes de la philosophie religieuse , je vis combien j'étais loin d'avoir tranché la

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racine des grandes difficultés. Ce qui m'avait fait illusion sur la vertu de mon dilemme, c'est que jusqu'alors je n'avais pas sérieusement mis en question la personnalité de Dieu. Dominé par mon éducation chrétienne^ jeté dès le commencement de l'âge viril dans un courant d'idées spiritualistes^ accoutumé à vénérer Platon^ Des* cartes et Leibnitz comme les maîtres immortels de la sagesse humaine^ je regardais le principe de la providence divine comme une sorte de condition à priori imposée par le sens commun à tout système de philosophie. Cette illusion était sans doute un reste de la naïveté du premier âge, et il faut convenir que j'étais fort en arrière de mon temps et de mon pays; car c'était déjà une doctrine fort répandue, non-seulement en Allemagne^ mais en France et dans toute l'Europe^ qu'un Dieu distinct du monde ^ un Dieu personnel^ un Dieu juge et père des hommes^ est une superstition. Il fallut un commerce assidu avec les partisans du panthéisme^ il fallut surtout l'élude plus approfondie des derniers maîtres de l'Allemagne^ Hegel, Strauss, Feuerbach, pour m'ouvrir les yeux sur l'état vrai de la philosophie contemporaine. Je vis alors que pousser les hégéliens à la négation de la personnalité divine, ce n'était pas, comme je me l'étais imaginé, les réfuter par l'absurde; car ce sacrifice, que je croyais impos-

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