XII AVANT-PROPOS
sible, leur paraissait la chose du monde la plus aisée.
Quoi! me disaient-ils^ vous en êtes encore au Dieu personnel, à ce Dieu concentré dans sa perfection solitaire, qui sort un jour, on ne sait pourquoi, de son éternité bienheureuse pour créer l'univers ! C'était bien la peine de lier commerce avec Spinoza, et vous avez bien mal profité de cette lecture. Quand Hegel conseille aux jeunes gens de lire Spinoza, c'est pour les exercer à se défaire peu à peu de l'idée enfantine d'un Dieu personnel. « La pensée, dit-il, doit absolument s'élever au niveau du spinozisme» avant de monter plus haut encore. Voulez-vous être phi* losophes? commencez par être spinozistes, vous ne pouvez rien sans cela. Il faut avant tout se baigner dans cet éther sublime de la substance unique, universelle et impersonnelle, où l'âme se purifie de toute particularité et rejette tout ce qu'elle avait cru vrai jusque-là, tout, absolument tout. Il faut être arrivé à cette négation qui est l'émancipation de l'esprit'. » Voilà un conseil que vous n'avez pas suivi. Relisez donc Spinoza, pénétrez-vous de son idée de la substance ; vous comprendrez alors que la personnalité, la conscience, le moi, transportés de l'homme à Dieu, sont autant de contradictions. Être une personne,
* Hegel, Histoire de la philosophie, t. III, p. 374 et suivantes.
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être soi, c'est se distinguer de toute autre personne. Le moi en effet, comme Fichte l'a démontré, le moi suppose le non-moi. La personnalité n'existe donc que par une limite, c'est-à-dire par une négation, d'où il suit que l'Être infini , excluant toute négation et toute limite, exclut toute personnalité. Pour concevoir Dieu comme une personne, il faut lui attribuer les formes de l'activité humaine, la pensée, l'amour, la joie, la volonté. Or, la pensée suppose la variété et la succession des idées, l'amour n'est pas sans le besoin, la joie sans la tristesse, la volonté sans l'effort, et tout cela suppose la limite, l'espace, le temps. Un Dieu personnel est donc un Dieu borné, changeant, imparfait. C'est un être de la même espèce que l'homme, plus puissant, plus intelligent, si l'on veut, mais imparfait comme lui» et infiniment au-dessous d'un principe absolu de l'existence.
« La personnalité, dit Strauss, est un moi concentré en lui-même par opposition à un autre moi; l'absolu au contraire est l'infini qui embrasse et contient tout, qui par conséquent n'exclut rien. Une personnalité absolue est donc un nonsens, une idée absurde. Dieu n'est pas une personne à côté et au-dessus d'autres personnes; mais il est l'éternel mouvement de l'universel qui ne se réalise et ne devient objectif que dans le sujet. La