XIV AVANT-PROPOS
personnalité de Dieu ne doit donc pas être conçue comme individuelle^ mais comme une personnalité totale^ universelle (Allpersônlichkeit), et au lieu de personnifier l'absolu, il faut apprendre à le concevoir comme se personnifiant à Tinfini'. »
Le sens commun dit que Dieu sait tout. « Le sens commun a raison^ répond Strauss; Dieu est tout sachant^ parce qu'il embrasse toutes les intelligences finies^ qui dans leur ensemble représentent tous les degrés possibles du savoir » C'est en elles ^ c'est dans Thomme surtout que Dieu prend conscience de lui-même, et voilà le sens précis de cette image poétique de Schelling que l* homme est le héros de l'épopée étemelle que compose l'intelligence céleste.
Oserai-je avouer qu'il m'a fallu beaucoup de temps pour m'habituer à ce langage et à ces pensées^ et plus encore pour discerner clairement le point extrême où elles viennent aboutir? J'avais vu jusque-là dans le panthéisme un effort impuissant, mais sincère, pour concilier le sentiment des réalités finies avec l'aspiration de l'homme vers Dieu. Mon commerce assidu avec Spinoza ne m'avait pas détourné de cette opinion^ et je m'expliquais ainsi cette part de christianisme caché et ces traits de spiritualité mystique partout
* Strauss, Glaubemlehre, l. II, p. 505 et 5i4. ' Même ouvrage, 1. 1 , p. 575.
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répandus dans ses écrits. On m'assurait d'un autre côté que Hegel méritait aussi peu que Spinoza l'accusation d'impiété et que sa philosophie était profondément spiritualiste et chrétienne. J'avais pris ces déclarations au sérieux, et aujourd'hui encore je suis porté à penser que Spinoza et Hegel ont été religieux d'intention ; mais que peuvent les intentions individuelles contre la marche logique des idées, surtout quand elle est secondée et précipitée par l'esprit du temps? Il fallut donc ouvrir les yeux et reconnaître que le panthéisme contemporain^ placé comme tout panthéisme entre deux tendances opposées^ celle qui va au mysticisme et celle dont l'athéisme est le dernier terme, a résolûment pris son parti et sacri6é la personnalité divine.
Aussi bien dans notre Europe moderne un système qui arborerait ouvertement la négation de l'individualité humaine aurait peine à se faire prendre au sérieux. Le sentiment de l'individualité surabonde aujourd'hui et il s'associe à un besoin énergique non moins opposé au mysticisme, le besoin d'activité. Je parle de cette activité qui se déploie au dehors, agit sur la nature par l'industrie, sur les hommes parla parole et la pensée. Une soif immense de jouissances terrestres et un besoin puissant d'activité extérieure en tout genre, tel me parait être, en bien et en mal, le caractère