‹ Essai de philosophie religieuseChapitre 9 sur 20 · XVI AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XVI AVANT-PROPOS

de notre temps. Il est donc fort naturel que le panthéisme mystique de Baader et de Gœrres ait échoué^ et je m'explique très-bien qu'au contraire le panthéisme de Hegel et de Feuerbach ait fait et fasse chaque jour des progrès.

Cette disposition générale des esprits, ces progrès du panthéisme hégélien sont choses graves; mais je n'en avais pas encore mesuré toute la gravité avant d'avoir considéré l'état présent des écoles philosophiques. Sans vouloir exagérer l'importance de ce qu'on appelle une école, il est certain que toutes, et même la plus obscure, indiquent les courants d'idées qui se partagent l'esprit d'un temps. Or si j'exceptais celle où j'ai été élevé, je veux dire l'école spiritualiste , avec ses diverses ramifications, il me semblait que toutes les autres sans exception, même celles qui dédaignent ou qui combattent le panthéisme, concourent avec lui à détruire la foi dans la providence divine et substituer ridée hégélienne de l'être impersonnel, cause indifférente et inconsciente de tout ce qui est.

Veuillez jeter un coup d'oeil avec moi sur les plus florissantes de ces écoles, non pour les étudier en elles-mêmes, mais seulement pour constater ce qu'elles me semblent avoir de commun. Vous rencontrerez d'abord un très-grand nombre d'esprits distingués, qui sans avoir la même origine, sans parler le même langage, sans pour-

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suivre aucun dessein convenu^ forment pourtant un groupe naturel que j'appellerai Técole sceptique^ ou Técole critique^ si on aime mieux. Les uns s'inspirent de TËcosse et acceptent les idées de Hamilton ; les autres se rattachent de préférence à rÂlIemagne et à Kant. Quelques-uns enfin ne veulent relever que d*eux-mémes^ empruntant seulement au scepticisme telle ou telle de ses idées et persuadés qu'ils restent libres de rejeter tout le reste. Que disent ces philosophes? que le seul sage parti en matière religieuse, c'est de laisser Tidée de Dieu dans une absolue indétermination. Suivant eux en effet, la suprême loi de la pensée humaine, c*est de déterminer ses objets, c'est de les concevoir dans l'espace, dans le temps, avec telles propriétés, telles limites, telles relations. Il suit de là que Dieu, l'absolu, l'immense, l'éternel, échappe à l'esprit humain par sa grandeur même.

Déterminer l'idée de Dieu, disent-ils, c'est la détruire; car c'est individualiser, personnifier l'universel; c'est l'enfermer dans un système, c'est lui imposer les formes de notre intelligence imparfaite, c'est le rapetisser et le dégrader. L'homme sans doute est ainsi fait que rien de fini ne peut lui suffire; il s'élance hors de l'univers, cherchant un idéal de beauté, un objet parfait d'amour, d'espérance et d'adoration. Cet

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effort^de rhomme vers rinfini^ ce souci des choses éternelles, voilà l'origine sainte des religions et des systèmes de philosophie; mais toute r^ligion^ si sublime et si pure qu'elle puisse être, se ramène à un symbole particulier de la divinité, comme toute philosophie, la plus large et la plus profonde aussi bien que la plus superficielle et la plus étroite, se résout en une formule déterminée dé l'absolu. Or, l'idéal, le divin, l'absolu, c'est justement ce qui ne peut être représenté par aucun symbole, ni exprimé par aucune formule. La religion et la philosophie sont donc condamnées, comme l'art, comme là morale, comme l'homme tout entier, à un devenir sans fin. Voici donc en deux mots la condition religieuse de l'humanité : la masse des hommes s'agite aveuglément à la recherche d'un idéal inaccessible. Quelques esprits d'élite observent avec calme cette agitation fiévreuse, en notent les accès, en décrivent poétiquement les crises, les convulsions et toutes les vicissitudes. Si vous leur demandez quel en est l'objet, ils vous diront que le vrfii philosophe y pense sans cesse en sachant qu'il doit l'ignorer toujours.

Il est assez clair que les esprits de cette trempe ne sont guère disposés à être dupes des constructions ambitieuses du panthéisme allemand; mais il est clair aussi qu'ils aident beaucoup les pan-

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théistes à battre en brèche les antiques idées d*un Dieu créateur et d'une Providence, et qu'ils disposent ce grand nombre de libres esprits que le scepticisme épouvante à Tidée hégélienne du Dieu impersonnel.

Il y a d'autres philosophes qui se disent positifs, faisant profession d'établir leur doctrine sur des faits visibles et palpables, à Texclusion de ces notions à priori, de ces idées absolues de substance, d'essence, de cause finale, pures abstractions, hypothèses gratuites, chimères, dont l'ancienne métaphysique alimentait ses vains systèmes et leurs éternels combats. Nous voulons, nous, disent-ils, une philosophie réelle, démontrable, qui s'accroisse et grandisse avec les progrès de Tobservation. Nous partons des faits matériels, nous nous appliquons à les décrire, à les comparer, à les classer, à en dégager par l'analyse, l'analogie et l'induction, les lois qui y sont contenues, et voilà le seul objet digne d'occuper un siècle où les sciences physiques et mathématiques ont enfin conquis leur droit de souveraineté. Les hommes ont naturellement commencé par demander à l'imagination les causes de l'univers, ç'a été l'époque des religions. Plus tard, à mesure que l'intelligence a été mieux cultivée, les symboles poétiques ont été remplacés par des hypothèses métaphysiques et des conceptions abstraites, ç'a été l'âge

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