Organe de la parole
L'appareil vocal se compose : i° d'un soufflet ^ qui émet un courant d'air ; 2° d'un fuyau sonore^ qui fait entrer la colonne d'air en vibrations productrices de sons ; 3° d'un résonnateur, qui amplifie ces mêmes sons et, au besoin, les modifie en leur superposant des harmoniques variés.
Soufflet. — Le soufflet est principalement constitué par les poumons qui aspirent et refoulent l'air à travers les bronches et la trachée-artère, cette dernière terminée supérieurement par le larynx, dont la saillie cartilagineuse, dite « pomme d'Adam :^, apparaît en relief sûr le devant de la gorge. Le larynx s'ouvre dans le pharynx, sorte de vestibule, qui communique à la fois avec la bouche et les fosses nasales, quand cette dernière cavité n'est pas fermée par le voile du palais faisant office de soupape.
L'acte de la respiration produit un double courant d'air, l'aspiration et l'expiration. Chacun de ces courants peut être employé à la formation des sons. Cependant les moments d'aspiration ne sont guère utilisés pour la communication de la pensée : leur fonction principale est, en somme, de marquer les temps d'arrêts, figurés dans l'écriture par la ponctuation. On doit néanmoins mettre à
— 3') — leur compte plusieurs interjections familières. L*uned*eUes rappelle le bruit du hoquet; une autre constitue une aspiration sifflante voisine de \f ; une troisième se prononce comme Vm, Notons encore plusieurs affirmations monosyllabiques produites occasionnellement par aspiration avec un bruit de souffle, comme le oui du français, yes en anglais, ^« en allemand, nam en arabe, e, ye, o, nJo, etc., dans les langues africaines.
Tuyau sonore. — Le tuyau sonore, vu les services multiples auxquels il est destiné, est un instrument compliqué ; pas si complexe cependant, qu'un examen attentif ne puisse permettre d'en analyser les différentes parties productrices des sons.
1° Le premier de ces éléments nous est offert par le larynx dont l'orifice appelé gîotte, est capable de rapprocher ou d'écarter ses bords latéraux de droite et de gauche. C'est qu'il porte en cet endroit un étranglement manifeste, constitué par deux replis élastiques ou lèvres internes nommées cordes vocales, qui sont capables en se rapprochant de faire vibrer la colonne d'air contenue dans les cavités supraglottiqnes.
La glotte libre, c'est-à-dire ouverte et lâche, laisse passer l'air pendant les mouvements ordinaires d'aspiration et d'expiration, . les cordes vocales ne vibrent pas : on entend la respiration, on n'entend pas encore le son de la voix.
Si la glotte restée ouverte et libre, le courant est renforcé sans qu'il puisse y avoir encore vibration des cordes vocales, la poussée plus énergique laisse entendre un souffle plus fort que celui de la respiration du sujet en ce moment même. Ce n'est pas encore le son de la voix, ce n'est par conséquent ni une voyelle ni une consonne; c'est ce bruit vague d'échappement d'air qu'on représente par h, et qu'on a appelé asptraiioriy h aspirée.
C'est ce que les Grecs ont nommé esprit rude (^), rveG^ix
Si le souffle est expulsé avec moins d'énergie, pendant que les cordes vocales rapprochées et plus ou moins tendues se mettent à vibrer, on a le son pur de la voix humaine. Ce son, en se propageant à travers l'organe vocal, s'ajoute à d'autres sons que le courant peut y produire dans telle ou telle région : le son composé, qui résulte de cette combinaison, ne s'échappe au dehors qu'après avoir encore été amplifié par le résonnateur formé par la bouche seule, ou par la bouche et les fosses nasales réunies. Dans le premier cas, on a les voyelles orales a, e, /*, (7, 7/, œ^ il, et les consonnes sonores b, v, w^ Wy d, ^, g, j , y, l, r ; dans le second on obtient les phonènes nasaux ây U, J, œ, f, /7, û^ tn, n,
20 Un second élément comprend les piliers postérieurs du pharynx et le voile du palais.
Quand la base des piliers se raidit pour opposer un obstacle tremblotant à l'air chassé de la poitrine, on entend un bruit de raclement, comme celui de l'effort que Ton fait pour arracher des mucosités de la gorge : le son produit est celui de ïr dïie glotfa/e^ le rliaïn arabe. Si c'est le haut des piliers qui se tend pour faire obstacle, on obtient le c ou ch dur allemand, y(?/j espagnol.
Le voile du palais, remplit l'office d'un rideau élastique : employé, lorsqu'il est relevé, à fermer la communication de la trachée-artère avec l'orifice interne du nez, il ouvre le passage en s'abaissant, ce qui permet au courant de se bifurquer. La branche qui traverse les fosses nasales y produit les résonances nécessaires à l'émission des voyelles et des consonnes nasales.
y Plus en avant se rencontre la langue, l'élément le plus mobile et le plus souple de l'organe vocal. Sa masse est susceptible de se prêter à divers mouvements de fluctuation, qui en soulève l'une ou l'autre partie vers diffé-
rentes régions du palais ou des dents, de façon à opposer à la colonne d*air tout autant d*obstacIes variés, qui lui font rendre différents sons.
A. — Bombée à sa base, en regard du palais mou, elle concourt à la production des vélaires ou gutturales. Elle donne, dans Tocclusion complète, ;f^ ^de Tarabe al koran, de kabari « nouvelle » que certains Swahilis de Zanzibar prononcent pour cabari ; un peu moins profondément, k et g devant o, u et w ; dans Tocclusion incomplète, g ghaïn arabe, c [ch dur allemand) articulation sourde, J aspiration sonore correspondant au ^ , et enfin h [n vélaire (i) ou gutturale).
B. — Relevée plus en avant, en regard de la partie postérieure du palais dur, elle participe avec lui à la formation à.ts post-palatales. Elle donne, avec occlusion complète, ketg isolés, ou placés devant a, e, œ, t\ û^ y eiw, et enfin n devant une palatale.
C. — Soulevée en sa partie médiane vers le centre du palais, elle coopère à l'articulation des médio-palatales. Ce sont, avec occlusion complète, les consonnes mouillées ; avec occlusion incomplète, d'abord un peu en arrière Çy y, puis un peu plus en avant ç, y, en même temps qu'une rigole médiane se dessine en long sur la langue, plus large pour j que pour ^, pour ç que pour^, très évasée pour f, pour lequel la langue ne touche au palais qu'en deux points opposés sur les côtés.
D. — Relevée par sa pointe vers la base des dents supérieures, elle contribue à rémission des pré-palatales ou linguO'dentaleSj moins bien nommées dentales. Elle a, avec occlusion complète et sans résonance nasale, d et /; avec résonance nasale^ n ordinaire, soit isolée, soit précédant une voyelle ou une consonne dentale ouwonw] avec occlusion complète, s, i,
(i) Lat. velum^ voile du palais.
E. — Appuyant sa pointe sur les incisives inférieures,
de manière à oblitérer presque complètement le petit
intervalle laissé libre sous les incisives supérieures, elle
sert à articuler les inier dentales^ /, i/, 5, -ç (i).
F. — Laissée libre de vibrer sur un ou plusieurs points, elle articule les linguales, r et /.
Appuyée contre la partie antérieure du palais^ de manière à ce que sa pointe laissée libre puisse trembloter sur le passage du courant d*air, elle donne Yr linguale^ Vr anglaise initiale ou entre voyelles, IV de Tallemand du Nord.
Appuyée contre les alvéoles des incisives supérieures, touchant le palais par sa pointe, de manière à dégager et à laisser vibrer ses bords latéraux, elle donne la vibrante latérale, l dentale ou alvéolaire,
4" En dernier lieu, les lèvres varient leurs positions, de manière à donner une nouvelle série de sons.
A. — Les labiO'palaialeSyW^ w^ résultent d'une occlusion incomplète des lèvres, en même temps que la base de la langue se rapproche de la partie correspondante du palais dur.
B. — Les denti-labialeSy /, v, se prononcent avec occlusion incomplète des lèvres, la lèvre inférieure pressant les dents supérieures, moins pour v que pour/.
C. — Enfin, les labiales proprement dites, ou labiolabiales, p, b, m, proviennent, p d'une occlusion complète des deux lèvres, b et m d'une occlusion incomplète, avec résonance nasale pour m.
LV labiale, qu'on entend dans l'exclamation pr^ se produit également par le rapprochement des lèvres.
La voix humaine est d'autant plus élevée^ que la pression de Tair chassé des bronches est plus grande, en même
(i) Il est encore possible d'articuler les interdentales en appuyant la pointe de la langue contre les incisives supérieures.
temps qu'il y a, soit plus de tension des cordes^ soit raccourcissement du tuyau sonore coïncidant avec une moindre ouverture entre les différentes parties formant obstacle. On sait que la gravité plus grande de la voix de Thomme, sur la voix de la femme et de Tenfant, est due aux dimensions plus grandes du larynx et de l'ouverture de la glotte. Le changement particulier, que Ton observe dans la voix des jeunes gens, lorsqu'on dit qu'elle ntue^ est dû au rapide développement que prend le larynx à Tépoque de la puberté.
Résonnateur. — Les organes, qui agissent comme caisses renforçantes du son, sont la bouche et les cavités nasales,
La cavité du nez étant peu variable chez le même individu, la colonne d'air y vibre toujours à peu près de la même façon, ce qui fait qu'il n'y a pratiquement qu'un seul son nasal, celui qui s'ajoute aux consonnes m, n, et aux voyelles nasales.
Mais il n'en est pas de même de la bouche, c'est-à-dire de l'espace compris entre la glotte et les lèvres. La bouche, grâce à l'extensibilité des joues et des lèvres, et à la mobilité très grande de la langue, a la possibilité de modi> fier à tout instant la forme et les dimensions de sa capacité intérieure. De la sorte, l'orateur trouve à sa disposition, dans un seul organe, un assortiment varié d'instruments, que l'art le plus parfait peut à peine imiter, (^'est la glotte, qui produit le son fondamental de la voyelle ; c'est la bouche, qui amplifie ce son et qui lui donne son caractère distinctif de toute autre voyelle, en un mot son timbre, en renfonçant celui ou ceux des harmoniques qui la caractérisent.
D'après le D' Rosapelly le bruit des consonnes subit un traitement semblable.
Pour les consonnes, selon lui, le résonnateur se compose de la cavité située en arrière du point d'occlu-
sion pour les labiales, situé en avant pour les glottates ; enfin pour les palatales et les dentales^ le résonnateur est double, l'un situé en avant du point d'occlusion, l'autre placé en arrière. Le son de la consonne est amplifié comme celui de la voyelle, et, de plus, les consonnes de chaque ordre reçoivent de leur résonnateur commun une résonance caractéristique, qui est leur timbre spécial, ce qui aide à les distinguer des consonnes d'un autre ordre. C*est ainsi que le timbre commun des dentales /, d, joint au bruit caractéristique de chacune d'elles, empêche de les confondre avec les palatales, les sourdes entre elles / et k^ les sonores entre elles d et g. Pour les spirantes et les nasales, où le bruit des plosions est plus faible, la distinction serait presque exclusivement basée sur la dififérence des timbres, par ex. entre / et 5, s et ç, t» et ;[, i et y, w et « (i).
Appendice. — Palais artificiel.
Lorsqu*on veut étudier les sons d^une langue pour en fixer Talphabet, roreille, surtout vsi elle manque d'une éducation suffisante, est souvent incapable de nous renseigner exactement sur la place occupée dans la bouche par tel ou tel phonème oral. De là de Tindécision et de Thésitation lorsqu'il s*agit, par exemple, de se prononcer entre une consonne normale et une consonne reculée, t o\x t, d on dy entre une n simplement palatale et une h vélaire, entre consonne +^ et la même consonne mouillée, dy ou (f, îy ou /, etc. Au sujet de l mouillée, par exemple, combien chez nous la font mouillée dans fille ? La prononciation commune est aujourd'hui ^j'. Quelques personnes, qui s'essaient à atteindre / sans y réussir, prononcent fautivefily. On n'entend plus fil que çà-et-là en Bretagne, en Saintooge, en Poitou, en Angoumois. Comment distinguerons -nous ces trois prononciations différentes ? — Au moyen du palais artificiel, qui nous mettra sous les yeux la partie du palais touchée
(i) V. D' Rosapelly, Caractères duvocaîoide, dans les Mémoires de h Société de linguistique^ t. x, a f., p. 122 et suiv.
par la langue dans chacun des cas observés. Les tracés ci-dessous, en nous faisant constater les variations des contacts de la langue dans les articulations y y 7, ly^ l , telles que je les pro-
Je
yc
nonce, nous feront mieux comprendre l'importance du procédé. Les échancrures répondent à la place des dents, les pointillés marquent l'étendue du contact de la langue.
L'appareil est si facile à préparer, qu'on aurait tort de ne pas essayer son emploi. Il consiste en une feuille mince et rigide, qui s'adapte au palais de manière à en suivre tous les contours. On le place immédiatement avant de prononcer le son à étudier,
et on l*enléve immédiatement après, de façon qu'il ne puisse être touché par la langue qu*au moment précis de Taiticulation : la partie mouillée indique clairement l'étendue du contact entre la langue et le palais.
Voici la façon très simple de construire un palais artificiel. Avec une matière plastique capable de se durcir rapidement, godivades dentistes, cire à modeler, plâtre, etc., on prend Tempreinte du palais du sujet à mettre en expérience. Avec le godiva, l'opération est très facile. Un pain et demi est bien amplement suffisant. Après Tavoir mis à ramollir dans Teau chaude, on en fait une boule bien homogène, qu'on place sur le bout d'une règle plate. Le sujet s'introduit dans là bouche l'extrémité de la règle chargée de godiva, et presse fortement en ayant soin de mordre en même temps le bord de la masse, afin que l'empreinte embrasse toute la surface du palais, y compris les sinuosités des alvéoles. Après une minute ou deux, pendant lesquelles on a pu garder la bouche ouverte pour respirer plus facilement, le godiva a déjà pris assez de consistance pour pouvoir être retiré avec précaution. On le plonge dans l'eau froide, pour achever de le durcir.
Avec ce moule il est possible d'obtenir un palais artificiel très mince, -soit au moyen de la galvanoplastie, soit par estompage d'une feuille d'étain de 2/10'"'" d'épaisseur, soit par clichage au papier à la façon des imprimeurs. Ce dernier procédé est très commode, il donne d'excellents résultats pour des expériences qui ne se répètent pas trop rapidement dans une même séance.
Voici comment on opère : Après avoir très légèrement huilé la face supérieure du moule, dont on a eu soin de casser tout ce qui dépasse les alvéoles des dents, on étend par-dessus une feuille mince de papier filtre ou buvard, qu'on a trempée dans l'eau et pressée entre deux buvards ; on la déchire en deux ou trois endroits, là où elle menace de faire des plis ; puis on l'applique avec soin, en pressant légèrement avec le doigt partout où on soupçonne un vide ou une bulle d'air. On fait un mastic très léger en mélangeant avec une pincée de blanc d'Espagne ou de kaolin quelques gouttes d'une colle forte liquide, la sécotine ou le liquide fflue, et avec la pointe d'un canif on étale ce mastic demi-liquide par-dessus le papier. On applique alors une seconde feuille de papier, mouillée comme la première, et on l'estompe soigneusement avec les doigts. On laisse le palais artificiel sécher sur son moule pendant douze ou vingt-
quatre heures ; après quoi on l'enlève avec précaution en le soulevant sous les bords avec une pointe quelconque. Avec des ciseaux on découpe le contour des dents, et on retranche tout ce qui dépasse la base à Tendroit où commence le palais mou. Enfin, on vernit avec un vernis noir à Talcool, qui sèche rapidement.
Pour se servir du palais artificiel, on en blanchit la face intérieure en la frottant avec une poudre convenable, craie ou blanc d Espagne, kaolin, farine, etc. Pour ne pas risquer dVnlever le blanc en posant l'appareil dans la bouche, le sujet se frotte le bout des pouces et des index avec la même poudrr . Avec les pouces il presse le palais artificiel contre son palais pour Vy faire coller, et prend soin de ne pas relever la langue jusqu^au moment où il prononcera le phonème qu'on se propose d'étudier. Avec un tant soit peu d'attention et d'exercice, on articule convenablement et sans trop de gêne. Dès le début d'une première séance nous avons obtenu d'excellents résultats avec un jeune noir du Congo, qui avait consenti à se prêter à nos expériences sur la langue de son pays, le dialecte Viii du Loango.
Pour retirer le palais artificiel de la bouche, il est souvent nécessaire de se servir d'une pointe, ou mieux d'un crochet, avec lequel on l'arrache par sa base. On distingue facilement les points touchés par la langue, qui a laissé son empreinte humide sur la mince couche de blanc. Qn transporte ces points sur le papier à l'intérieur d'un tracé préparé d'avance au moyen d'un patron en carton mince de carte de visite. Pour obtenir ce patron, on place le palais artificiel sur une carte, on en suit les contours au moyen d'un crayon, et on découpe avec des ciseaux en suivant le trait. On pose sur le papier ce patron, la partie des dents en avant, de manière à avoir le côté droit du palais à sa gauche, et on en trace les contours. Les échancrures répondent à la place des dents. On a une épreuve correspondant au négatif photographique. Il sufl&t de la regarder par transparence ou de la décalquer sur le verso, pour avoir une image fidèle du palais et des résultats obtenus.
Le palais artificiel se prête à une foule d'observations sur les consonnes et les voyelles, soit isolées, soit groupées. Les résultats sont des plus avantageux. Rien de plus facile, en effet, lorsqu'une articulation a été ainsi étudiée chez un sujet, de se rendre compte de sa place dans l'organe vocal, et d'arriver soi-même à reproduire exactement ce qu'on a entendu. La des-
cription de Tarticulation se fait aussi oo ne peut plus facilement, permettant à chacun de se la figurer et d*essayer méthodiquement de l'obtenir dans toute sa pureté.