HOMONYMES
Chans^ements sporadiques et changements généraux.
Quant aux changements inconscients, ce qui frappe tout d'abord en eux, c'est l'isolement des uns et le caractère envahissant des autres. Ici, telle altération s'est manifestée brusquement, sans préparation, sans intermédiaires ; elle est sporadique, n'atteignant que des mots isolés, le plus souvent empruntés à un idiome étranger ou encore au parler spécial d'une catégorie d'individus d'une même société. Là au contraire, l'altération est contagieuse, procédant par voie d'évolution lente et embrassant des séries de mots d'un dialecte, d'une langue, voire même d'un groupe de langues où un même son se représente dans les mêmes conditions.
L'explication d'une telle diversité d'action doit être
recherchée dans U cause qui a été, pour les altérations sporadiques^ soit défaut d'audition qui a fait entendre et répéter une articulation pour une autre, soit incapacité de la langue chez le premier auditeur qui a répété comme il a pu un son qu*il a bien entendu, mais auquel son organe n'était pas habitué, soit distraction ou inattention de Tenfant qui s'est mal servi de son oreille ou de sa langue ou des deux à la fois, sans avoir été corrigé efficacement par les parents, sa prononciation s'affermissant de plus en plus jusqu'au jour où elle a été imitée et propagée. Tandis que Torigine des grandes altérations, qui ont jenvahi les cas semblables d'une même articulation, se réclament d'une tendance générale dans l'organe vocal des individus d'une même société à changer, économiser, abréger, adoucir ou renforcer les mouvements articulatoires de tel ou tel son ou groupe de sons de la langue ancienne. Dans ce second cas, Touïe aide bien à la reproduction du changement une fois produit, mais elle n'est ici ni la cause première^ ni toujours un interprète infidèle : la cause première et continue réside bien dans l'organe vocal lui-même.
C'est aux recherches de l'abbé Rousselot sur les lacunes du champ acoustique des sourds, que Ton doit d'avoir été mieux averti des conséquences que peuvent avoir les méprises de l'ouïe dans l'histoire des langues (i). Il n'est pas nécessaire en effet de supposer une oreille malade pour expliquer ces sortes de confusions, c L'oreille saine se comporte à l'égard d'un son qui lui est étranger, comme une oreille malade à l'égard d'un son connu. L'oreille, même saine, n'a de finesse que pour les sons que l'éducation lui a rendus familiers ; les autres, elle ne les perçoit que grossièrement, et comme à travers un écran » (1. c. 1 14). La raison scientifique de ces sortes de confusions se trouve
.(i) Phonéi, expirim, et Surdiii, Paris iço?. — A consulter aussi du iliéme, Les Modifie, phonéi,^ P#'i44, 3^9 et suiv.
— 9) — dans rinégale sensibilité de Touïe aux divers sons dont «st composée une articulation. L^oreille se comporte ici« au moins momentanément et d'une façon accidentelle, comme l*œil des personnes affectées de daltonisme, qui ne distinguent qu'une, deux ou trois couleurs, parce que chez elles la rétine est insensible à certains rayons du spectre. De même que la lumière blanche, privée de toutes les espèces de rayons qui la composent moins une, paraît rouge, verte ou bleue, en traversant un vitrail rouge, vert ou bleu, de même un son du langage, un k par exemple, si Touïe qui en est frappée ne perçoit pas tous les sons simples qui le .composent, risque fort d*être entendu /, lorsque ceux qui restent se rapprochent des sons caractéristiques du t.
Si les changements inconscients de cette seconde catégorie ne peuvent qu'être signalés un à un, au fur et à mesure qu*on les rencontre, ceux de la première se prêtent le plus souvent aux classifications dites Lois phonétiques.
Lois phonétiques.
On appelle loi phonétique l'expression de la tendance en vertu de laquelle un dialecte^ une langue ou un groupe de langues, a apporté telle modification à tous les mots, qui ont employé de la même manière et à la même époque telle a riicula tion a n ter i eu re.
Restreintes aux altérations inconscientes placées sous la seule dépendance du mécanisme vocalique non abusé par une oreille défectueuse, les lois phonétiques sont constantes. Par là on veut dire qu'à quelques exceptions près, imputables à des causes diverses^ les lois phonétiques agissent toujours invariablement dans le même sens pendant leur période d'action. Il est à noter en effet que les lois phonétiques sont temporaires. C'est que les changements inconscients dus à une cause générale ont^ comme
tout ce qui est instinctif, une marclie intermittente ^ capricieuse, obéissant à telle tendance ou loi phonétique pendant une période donnée, et à telle autre plus tard, tantôt évoluant toujours dans le même sens, tantôt suivant une direction latérale, tantôt quoique plus rarement repassant par les étapes antérieures^
Les exceptions aux lois phpnétiques sont souvent plus apparentes que réelles, soit parce que le premier énoncé de la loi suppose à celle-ci une extension trop considéi^ rable, soit parce que parallèlement à la première loi il en existe une seconde qui lui dispute le terrain, soit encore que des causes diverses d*un ordre nouveau aient soustrait Tun ou Tautre cas particulier à l'évolution générale qui devait Tentraîner. La recherche de ces causes particulières devra porter sur Tanalogie, les emprunts d'un dialecte à l'autre^ les accidents phonétiques (métathèse, épenthèse^ etc.), les abréviations fantaisistes, les formations savantes^ les cas isolés d'assimilation ou de dissimilation, les épargnes philologiques, et enfin sur Taffranchissement possible d'un terme usuel et banal, dont on aura longtemps toléré une innovation enfantine ou capricieuse que tout le monde comprenait aisément sans penser à la corriger, jusqu'au jour où le mot nouveau, entré dans les habitudes, a supplanté Tancien ou pris place à côté en qualité de doublet.
Les épargnes philologiques d'une langue se composent^ au point de vue exclusivement phonétique, de tous les mots conservés sous une forme archaïque dans une sorte de musée linguistique, qui les soustrait aux altérations subies par des mots contemporains dont les conditions ont été cependant identiques. Tantôt c'est un terme figé dans une locution banale, formule vénérable et intangible que les générations successives répètent fidèlement. Tel est le cas, en swahili, d'un démonstratif de lieu papa « ici ^ qui a été conservé comme premier terme dans l'expression
papa hapa « ici ici > pour c ici-même », alors qu'en toute autre occurrence le premier /^ a été altéré en h, hapa ; soit encore une forme archaïque du verbe négatif dans le proverbe
kuku wa mkaia haia
poule du pauvre ne pond
(qui n'a rien n'obtient rien), où Ton voit k^aia au liei de hâta qui Ta remplacé plus tard. — D'autre fois, à la suite de Textension prise par un mot auquel un sens secondaire est venu s'ajouter, c'est un doublet que Tinstinct populaire, à demi conscient de la nécessité d'une différenciation, a maintenu dans sa forme ancienne avec celui des sens qu'on lui attribuait, l'immobilisant sur place malgré la tendance phonétique qui l'entraînait à un changement en même temps que son homonyme, qui a seul évolué en emportant sa part de signification. Le nyika, qui a généralement changé en h les / et les p médians conservés par les langues voisines (swahili, etc.), prononçant paha^i pour papa^i « grosse sauterelle », -fuhi pour -fupi « court », moho pour tnoio « feu », muhi pour muti « arbre », dit cependant kati c poitrine » pour faire la différence d'avec kahi € centre, milieu », pépo « esprit malin »pour le sépa* rer de pèho « vent ».
L'analogie d'une part et les accidents phonétiques de l'autre faisant l'objet de chapitres spéciaux, on peut considérer le chapitre intitulé : Evolution des phonèmes comme susceptible d'offrir la matière d'autant de lois qu'il compte d'ordres de faits différents^ à la condition cependant d'éliminer les changements qui pourraient être dus à une méprise auditive. Ces cas seront signalés dans la mesure du possible, là où ils seraient susceptibles de se produire. On se rappellera toutefois que s'il y a des changements phonétiques imputables à une modification dans les mouvements de l'organe vocal^ et d'autres qui relèvent uniquement d'une confusion acoustique, il doit s'en rencontrer
aussi qui peuvent dépendre de Tune ou l'autre cause selon les circonstances, comme par exemple la substitution de la variété sourde (/) d'une consonne à la variété sonore (d), «etc., etc.
Comme une loi phonétique n'atteint souvent une articulation que dans un nombre limité de cas, il importe avant tout, lorsqu'on soupçonne l'existence d'une loi nouvelle, de bien préciser les conditions dans lesquelles se produit telle ou telle altération phonétique et, pour cela, de noter la position du son modifié par rapport aux sons voisins.
Si c'est une voyelle, on examinera si elle est isolée^ initialâf médiane on finale, libre ^ entravée ou interconsonnaniique, accentuée ou atone.
Si c'est une consonne, on recherchera si elle est isolée, initiale, médiane ou finale^ simple, double ou groupée^ placée devant telle ou telle voyelle^ implosive ou explosive.
D'un fait dûment constaté dans telle position déterminée, on ira à la découverte d'autres faits identiques, se répétant dans la même position. C'est seulement après les avoir obtenus, qu'on se croira autorisé à formuler l'existence de telle ou telle loi phonétique. En voici un exemple :
c initial latin devant a correspond à ch (e) dans le français actuel :
chef de caput, champ » campum, charte » carta, cher » carnm, chanter » cantare,
Uhistoire de notre langue nous ayant permis de constater sa dérivation du latin, nous pouvons formuler la loi précédente en la précisant davantage, et dire : c initial iatin devant a a abouti à ch dans le français moderne. Si nous découvrions entre c et ch des intermédiaires successifs, tels que ky» ty» tch, nous ajouterons à la loi exposée
ci-dessus les mots en passant par les intermédiaires ky» ty» tch.
La méthode des études phonétiques fait éviter les étymologles fausses ou suspectes.
Le court exposé qui précède a dû convaincre de Timportance des reconstitutions, que Ton peut faire soit au moyen d*une loi phonétique, soit; pour un cas particulier, par la découverte autour d*un même mot d'une ou de plusieurs étapes antérieures orientées dans le sens d'une même évolution.
Avec sa méthode rigoureuse qui écarte les déductions hasardées, le phonéticien évite les étymologies fantaisistes, et, à moins d'évidence historique, n'accepte pas le rapprochement de deux mots de langues différentes, s'il ne peut les faire rentrer dans une série d'autres mots se correspondant dans les mêmes langues avec les mêmes changements phonétiques. Il ne fera pas dériver le Muîtingu ou Muluku « Dieu * des Bantous orientaux du Moîoch des Phéniciens, parce qu'aucune donnée historique ou linguistique ne montre les langues bantoues apparentées au phénicien, et qu'à supposer même un emprunt très hypothétique qu'aucun fait certain n'indique, il lui manque d^autres exemples d'emprunts et de changements parallèles.
Malgré la grande ressemblance de Deus et de 0e6çy il ne se croira pas autorisé ou du moins il hésitera toujours à affirmer la parenté des deux mots, tant qu'il n'aura rien découvert qui la confirme. En effet, s'il tient compte du fait acquis que le latin et le grec appartiennent à deux branches collatérales remontant séparément à un ancêtre pré-aryen, et s'il suppose que Deus et ©so; soient les termes de deux évolutions séparées d'un même vocable pré-aryen, il se représente chacune de ces évolutions comme ayant porté non pas sur un seul mot, mais sur plu-
sieurs possédant en commun la même articulation. Dès lors il cherche en latin d*autres mots, qui avec Deus auraient un d pour un 6 du correspondant grec. Or c*est une /que Ton rencontre en latin, %%^fera\ 8u(i.6{ fumus, S'jfOL fores, etc. : conclusion, la première piste esta abandonner. — A une autre question qu*il se pose, Deus ne serait-il pas un emprunt fait directement au grec, il trouve pour réponse OàXa(i.o; thalamus, 0r^XY) iheca^ 6i[i.% thema, changé régulièrement en ih jamais end : seconde piste à laisser. Y en aurait-il une autre encore à tenter, une exception..., Thypothèse de je ne sais quelle communication dérobée par une tierce langue ayant servi d'intermédiaire caché ? Rien jusqu'ici n'a autorisé ni confirmé aucune supposition. En attendant une découverte inespérée, épigraphique ou autre, la prudence recommande le silence sur la prétention à donner à Deus et à 0e6ç une généalogie commune.
Mais si le phonéticien fait ses réserves sur la parenté de Deus et de ©soç, l'observation de la famille de mots Deus, divus, dium (sub dio)^ divinus, en lui révélant une crase dans Deus pour deivus^ Tamène à découvrir dans les mots précédents une racine commune dont il peut cette fois justifier le rapprochement avec le sanscrit devas « brillant, divin. » A côté de devas^ il voit dans la même langue dyâuS'pifar «Père (du) ciel », qui répond au latin Jupiter (pour Joits-piiery dyaus-ptier). Il constate encore que ce dyâîis «ciel, jour *, génitif divas, est l'équivalent du grec Ze'j; (pour AyeOç), génitif Aïo; (pour AiFoç). De là, passant à d'autres langues de la famille indo-européenne, il trouve en concordance avec les lois phonétiques de chaque idiome, la divinité désignée par le même nom : lithuanien devas, letton deews, celtique dia, allemand diens-tag (pour :{ieS'iac) « jour du dieu Tiu » = anglais iues-day.
Utilité des études phonétiques pour les recherches grammaticales et lexlcologlques.
Les procédés d'investigation phonétique sont surtout précieux pour la recherche et la coordination des formes grammaticales, soit qu'il s'agisse de grammaire comparée, soit qu'on s'en tienne à la grammaire d'une seule langue. Au lieu de classer à tout hasard telle modification sous une étiquette commode, comme sont sjouvent celles d'exception et d'euphonie, au lieu de formuler des règles vagues et imprécises, on s'aidera de la phonétique pour faire des rapprochements et des comparaisons^ débrouiller les confusions^ restituer les formes appauvries, glaner les archaïsmes, qui sous le masque d'exceptions révèlent souvent l'origine des changements postérieurs et permettent de mieux énoncer la règle. Tel l'architecte, dans un monument vieilli et plusieurs fois repris et retouché, inspecte chaque fragment de style, assigne à chacun son époque et sa signification, tel doit être un bon phonéticien en présence de l'édifice du langage souvent remanié, souvent •dégradé, mais assez conservé malgré l'injure des temps pour suffire aux besoins de chaque époque.
C'est la phonétique qui aide à résoudre des questions comme celles-ci. Pourquoi en français disons-nous un cheval, des chevaux? Parce que, vers la fin du moyen âge (fin du xu" siècle), la syllabe al a été changée en la diphtongue au devant une consonne, par vocalisation de / en u (ou), tandis que la liquide s'est conservée dans les autres cas : albe aube, alire autre, malsade mausade en regard de maladroit. De là cheval est resté au singulier, tandis que le pluriel chevals est devenu chevaux^ avec x pour s.
Pourquoi encore le français a-t-il un e pour désinence
— lOO —
féminine, et non pas un a ? Parce que en passant du latin au français la finale atone a s'est affaiblie, aboutissant vers le VII* ou le VIII* siècle à ^, qui est devenu muet en maints endroits.
Si de la grammaire nous passons au dictionnaire, nous trouvons encore là de nouveaux problèmes qui sont du ressort de la phonétique. Questions de dérivation : comment ici une racine verbale a donné naissance à tel ou tel nom, ou vice-versa ; comment ailleurs un verbe est sorti d*un adjectif; commetit un substantif ou un adjectif s'est figé pour former un adverbe ou une préposition ; comment d'un pronom personnel a pu se former un verbe être, etc.t etc. Questions des variantes dialectales : comment et pourquoi le même mot se prononce-t-il différemment d'un endroit à l'autre ? Questions d'archaïsme : entre deux formes d'un même mot, y en a-t-il une qui a pu précéder l'autre et lui donner naissance par voie d'évolution ? Dans les emprunts à faire à une langue étrangère, quelles modifications convient-il de faire subir au thème choisi, pour l'adapter convenablement à une autre langue? etc., etc.