DE L'ANALOGIE
Avant d'entreprendre l'étude raisonnée des changements phonétiques, disons un mot de Vanalogie, la grande perturbatrice des lois phonétiques qui nous sont manifestées par ces changements.
Uanalogie est basée sur le besoin d'imitation. C'est une tendance d'ordre psychique, qui nous porte à modeler un mot sur un type existant, en vertu d'une association d'idée qui, à tort ou à raison, nous paraît logique. Quelles que soient, en ce cas, les tendances naturelles de la langue que nous parlons, en d'autres termes, quelles que soient les lois phonétiques qui semblent devoir fixer autrement notre choix, nous faisons le rapprochement entrevu, sans tenir compte de la difficulté que peuvent même y trouver nos organes.
On distingue Vanalogie maiérielle et Vanalogie form elle,
I. — L'analogie matérielle s*en prend aux radicaux; elle rejette telle variante ou telle inflexion de la racine pour lui substituer un type emprunté ailleurs. Les transformations, qu'elle peut ainsi faire subir aux mots, sont de
trois sortes, selon qu'elles concernent racceni^ la qnanti1é ou la qualité àts sons.
\^ Au point de vue de V accent, — Citons un exemple emprunté au swahili. Les lettrés continuent à prononcer les mots empruntés à Tarabe avec Taccent qu'ils ont dans cette langue ; mais la grande majorité du peuple a déjà reporté Taccent sur Tavant-dernière syllabe, comme dans les mots du pur bantou. Ainsi heçi'ma, « honneur », du swahili vulgaire, = lie' ci ma ^ du swahili des arabisants.
2* Au point de vue de la quantité, — En latin, la plupart des voyelles finales suivies de dentale étaient généralement brèves; mais l'analogie a eu vite fait d'abréger aussi celles qui devaient être longues : sit, forme contractée de stei, est devenu sTt au lieu de sU,
^^ Au point de vue de la qualité des sons, — En vieux français on dïssLit il pleure, nous plourons, il aime, nous amons : aujourd'hui l'analogie a fait disparaître ces différences, et nous conjuguons sur le singulier nous pleurons^ nous aimons.
II. — L*analogle formelle atteint les affîxes des racines. Elle se constate dans les désinences et les pré&xes soit des noms, soit des verbes, dans les particules dérivatives, et enfin dans les suffixes conjonctifs des composés.
I® Dans les affxxes des noms, — En anglais, plusieurs substantifs, qui n'avaient pas d'abord le pluriel en 5^ en ont été dotés plus tard, par analogie avec ceux plus nombreux qui l'avaient déjà : word^ parole », jadis invariable, fait aujourd'hui words au pluriel.
2° Dans les af fixes du verbe. — En français, mordu, tordu, sont de formation analogique récente, sur le modèle de formes étymologiques cousu (lat. consutum), battu (bas-lat. battutum)^ et autres : on disait primitivement mors [morsum), tort [tortum).
3* Dans la dérivation. — Sur le type de dérivés d'ori-
gioe grecque en -isme parfaitement justifiés par Tétymo- \og\e^ comme syllogisme, paroxysme, etc., nous en avons formé bien d'autres qui ne peuvent pas se réclamer de la même origine, libéralisme, civisme^ républicanisme, etc.
4** Dans les composés, — Sur des modèles, tels que cosmopolite de %6a(ioç, nous formons journellement des composés nouveaux \ franco-belge de français^ galvanoplastie de Galvani, etc.
Comme Tanalogie est une opération placée sous la dépendance de la volonté libre, elle est variable dans ses effets, au point de paraître plutôt la manifestation d'un caprice que d'un mouvement raisonné. Il n'en est rien. Bien que faisant fausse route parfois, oubliant Tétymologie et la grammaire, elle poursuit néanmoins un but, qui est de rendre la langue plus claire^ plus régulière et moins compliquée.
C'est pour obtenir plus de clarté, que les swahilis dotent occasionnellement d'un préfixe pluriel emprunté à une autre classe certains mots habituellement invariables, disant par exemple yâmbo ma-bwana « bonjour maîtres % : mabwana au lieu de bwana^ qui pourrait être compris indifféremment pour le singulier « maître » ou le pluriel « maîtres ».
C'est pour éviter une difficulté et une complication, que les enfants sont portés à dire des chevals pour des chevaux. De même, les Anglais ont abandonné l'ancien pluriel iungan « langues » du singulier iunga^ pour faire mainter nant longues.
C'est par amour de l'antithèse et de la symétrie, que les Latins ont préféré à l'ablatif régulier nocte, la forme analogique nociu^ par opposition à l'adverbe préexistant diu.
C'est par suite d'une fidélité servile à la règle, qu'ils ont donné un neutre omnia à omnes « tous », qui n'est pourtant que Tabréviation de homines (i).
(i) A consulter M Bréal, Essai de Sémantique^ 67-87.
On remarquera encore que Tanalogie tantôt crée, comme lorsqu'elle nous fait dire puriste, artiste^ sur le modèle de sophiste et autres noms en -iste^ tirés du grec, et tantôt nivelle, comme lorsque nous conjuguons il aime, nous aimons^ au lieu de // aime^ nous amons^ de l'ancienne langue.
DIFFÉRENCIATION des HOMONYMES
La différenciation est le contraire de l'analogie. Afin d'éviter une confusion, elle change intentionnellement Tun de deux homonymes ou quasi homonymes (i). Les bons Swahilis accentuent la différence entre baba « père » Qi papa « requin », en ouvrant la première voyelle dans baba et la fermant danspdpa.
Ces sortes de changements, qui demandent au moins au début un effort de la volonté, sont assez rares. Les homonymes se rencontrant ordinairement sur des doublets d'une même racine, il est plus commode de conserver à Tun des deux sa prononciation première, pendant qu'on laisse l'autre évoluer suivant les tendances phonétiques de la langue : ce cas rentre alors parmi les épargnes philologiques dont il a été question précédemment à propos des lois phonétiques, p. 94-9^.
Mais un procédé de différenciation plus usité dans certaines langues est celui qui consiste à accentuer différemment celui de deux homonymes, qu'on veut distinguer davantage. Voir ce qui a été dit plus haut au sujet de Taccent, p. 84-85.
([) Est renvoyée à. Tarticle Dissiuilation des sons contigus, la discussion de certains faits de différenciation entre deux consonnes ou deux voyeUes identiques ou similaires dans un même groupement du même mot.