Variation par le chans^ement de place
de l'articulation.
1* Par la fermeture plus grande de la bouche, lesvoyelles, d'ouvertes deviennent de plus en plus fermées, comme nous l'avons vu ci-dessus. Mais, de plus, si ei> même temps que la bouche se ferme davantage, la langue se déplace, le timbre change complètement (5).
Les antérieures nous donnent la dégradation ^, è, e, é. i^ t\ î; les postérieures a, à, 0, 6, ù, u, n ; les anormales œ,. œ^ œ, û, ^'h Ù9 les nasales a, ë, œ, ô,
Vo fermé de l'ancien français novelle a continué à se fermer encore plus, jusqu*à. aboutir à u dans le fr. moderne nouvelle,
(i) A. Darmester, Gr. hist. du fr.y 127, n*» 89.
(j) Ibid,^ 137, n« 89; 145, n* m.
{}) Roosselot, Modifie, dulang.^ 368-369.
Les mots latins ayant un a accentué libre et non précédé d'une palatale, ont donné e en français (i) : marb m/r, en regard de marinum marin; ^atkeh père ; faba fève ; plantare planter.
Va long en syllabe ouverte accentuée de Tanglo-saxon est devenu ^ fermé en anglais : anglo-saxon laden « conduire », anglais io lade (tu léà).
LV long accentué en syllabe ouverte est devenu i : anglosaxon specan « parler », anglais to speak (tu sptk).
Ve long Y) du grec ancien se prononce i dans le grec moderne.
Dans plusieurs cas^ eu (œ) de l'ancien français s'est changé en w : prudhomtnej mûre étaient jadis prononcés. et écrits preudome^ meure, 11 en a été de même de e [œ)en contact avec certaines consonnes surtout avec les labiales: aujourd'hui nous disons buvons, que nos pères prononçaient bevons (2).
2° Le contraire peut aussi arriver par exagération de Touverture de la bouche avec adaptation convenable de la langue, ce qui donne des voyelles plus ouvertes (3). De là les changements qu'on peut observer de /en <?, de e en a y, de u en o, de è en à, de ô en à, de œ en ^, etc.
lat. per, fr. par ; » navem « bateau » pour navim du latin archaïque ;
créole de la Réunion darir pour derrière^ makaridi pour mercredi;
swahili dakiari de l'européen docteur.
Le cas est surtout fréquent pour les nasales / et U, En voulant mieux faire entendre leur résonance nasale, qui est difficilement perceptible^ on ouvre la bouche plus qu'il ne convient, et on prononce ^puis i^ à la place de î,
(i) A. Darmesteter, Gr» kist, dufr.^ 89, ^•.
(3) A. Darmesteter, /. c.j 146, § 114.
(3) Roasselot, Modifie, du lang.,.a(x).
— io8 —
i> à la place de fi, C*est ainsi que du latin in-odio est sorti le français ennui, prononcé d*abord ë-nibi, puis aujourd'hui d-nivi ; ungula a donné ongle.
y Par le retrait de la langue en arrière, les lèvres demeurant arrondies, les anormales, œ, U, sont changées en normales postérieures, œ tn o on u, u en u. Cependant on ne trouve guère d*exemples de ces changements, que dans les emprunts faits à un idiome étranger par des langues, qui ne possèdent pas dans leur alphabet les sons œ et //.
40 Mais si la langue conserve sa position avancée, et que ce soient les lèvres qui cessent de s'arrondir, les mêmes anormales, œ et ti, sont transformées en normales antérieures, û? en ^ ou I, iï en /.
L'anglais prononce 1, là où Tanglo-saxon avait œ (1) : angl. io fill « remplir », anglo-saxon /y/Z^n, allem. fullen ; angl. sin « péché », anglo-sax. synn [sœn)y allem. stinde {$œnd);
fr. popul. d pour un (œ), pinè^ pour punaise ;
créole de la Réunion : lidi pour lundi, nef pour neuf (p ).
5" Par l'arrondissement des lèvres, la langue conservant sa position avancée, les antérieures, à, e, i, se transforment en labiales anormales, a et ^ en œ^ % en û ou plus rarement en œ (2) :
e latin atone et libre est devenu œ en français : venire = venir ; debere = devoir ; fenesira =z fenêtre ;
i latin atone et libre placé devant une labiale a également donné œ : primariîim = premier; divinare = deviner (3).
6° Par Tavancement de la langue en avant, les lèvres continuant à s*arrondir, les postérieures, i, 0, m, permutent avec les anormales œ et u (2) :
(i) V. Henry, Gr. c. de Vangl. et de V allem. ^ 3^-37» 5- (a) V. P. Passy, Changem.pkon,, 155.
(3) A. DarmesteUr, Gr, hist. du fr,^ 96.
lat. canalem ; fr. chenal ;
u latin, libre ou entravé, a donné ii en français : nullitm = nuly tu = tu (i).
70 Si en même temps que la langue s'avance, les lèvres cessent de s'arrondir, les postérieures, Oy u, permutent avec les antérieures de même ouverture.
La permutation la plus fréquente est celle de u en / : swahili ulimwëngu « univers » = ulumjoSngu du
pokomo ; lat. cynicus emprunté au grec /.uytxô; « philosophe
cynique :^ ; créole de la Réunion dismâ pour doucement, V. Henry fait remarquer, qu'en latin, le groupe initial va en syllabe fermée est presque partout devenu vl : vola « je veux » et velle « vouloir :^ ; vorto alterne avec verto « je tourne 1^ en vieux lat. ; lat. archaïque voster = vester « votre :^ (2);
8^ Par contre, si la langue se retire, en même temps que les lèvres s'arrondissent, les antérieures, e^ i\ permutent avec les postérieures Oj u :
lat. firmare^ patois de Cellefrouin (Charente) frnma
« fermer » ; lat. simulare « simuler » pour similare (de similis
« semblable :^); lat. toga « toge » de tego « je couvre ».
9° Le voile du palais doit-il s'abaisser aussitôt après une voyelle orale, il suffit que ce mouvement inconscient soit anticipé, pour que la voyelle soit nasalisée (3). Il n'est pas nécessaire que la consonne nasale fasse entrave à la voyelle antécédente, quoique ce dernier cas soit une condition plus favorable à la nasalisation de la voyelle.
(ijA. Darmesteter, Gr. hisi. du fr,^ 88.
(3) V. Hejiry, Gr. c. du gr, et du lat. y 39, p.
(3) Rousselot, Modifie, du lang.^ 269. — P. Passy, /. ^., 179-18?.
— no —
Le latin catnpum (italien campo) a donné le français <hamp (fia) ; nomen est devenu en français nom [no). On voit, par le français, que la consonne nasale du latin a fini par tomber dans la prononciation, après que la voyelle a été nettement nasalisée. Ce cas est fréquent dans Thistoire des langues.
On trouve aussi très souvent des formes dialectales avec une voyelle libre, primitivement orale, devenue nasale en dehors de toute influence, soit de n, soit de m. Le timbre de la voyelle orale est tantôt conservé, tantôt changé : picard jôvyal = fr. jovial^ » pdjô = » pigeon y
Un cas plus rare est celui où une voyelle finale devient nasale, par suite de rabaissement prématuré du voile du palais pour la respiration (i):
patois du }^ovd perse" pour persil f Paré' pour Paris;
chez les vieux d'Angouléme âsâ pour ainsi (a).
io<> Quand la consonne nasale, qui a été cause de la nasalisation de la voyelle précédente, vient à disparaître, la voyelle, cessant d*étre influencée par elle, perd facile- ' ment sa nasalité pour redevenir orale. Le cas est plus commun pour une atone que pour une voyelle accentuée :
créole de la Réunion adiva pour devant.
1 1** Mais on trouve aussi des exemples de voyelle nasale redevenue orale, malgré la persistance de la consonne nasale postérieure : femme (fam), dame, homme, bonne, -étaient autrefois prononcés fâm, dam, ôm, bon, prononciation qui a été conservée dans certaines provinces, notamment dans Touest (Normandie) et dans le midi (3). — Dans ce cas, la voyelle redevenue orale conserve souvent^ au moins provisoirement, le degré d'ouverture qu'elle a
(i) Rousselotf Modifications phon^t, du lan^r,^ 369.
(3) Témoignage de Tabbé Roosselot.
{}) A. Darmesteter, Gr, hist. du fr,, i47-i48, n* 119.
4icquis en passant par la nasalisation. De là Topposition ^ntre le français actuel femme (fam ) et le Iztin fâmina.
Par suite d'une méprise auditive, la dénasalisation ■apparaît quelquefois brusquement, avec ou sans changement de la voyelle orale : a pour d^ e pour i^, o pour ^, etc.
Nota. — Les changements, que nous venons de passer «n revue, peuvent être provoqués par Tune ou l'autre des -causes inconscientes que nous avons signalées, ou une modification dans les mouvements de Torgane vocal^ ou un •défaut d'audition. Il ne faudrait pas s'imaginer cependant -qu'ils soient toujours et invariablement dus à une cause organique, paresse ou précipitation des organes, défaut d'adaptation convenable, méprise auditive, etc. ; il peut Ven produire aussi sous l'influence d'une articulation voisine, la voyelle tendant à s'accommoder à la position de la voyelle ou de la consonne qui précède ou qui suit <V. Assimilation).