Allongement et abrègement
Les langues ne paraissent pas toujours se laisser guider par des principes généraux dans la détermination de leurs longues et de leurs brèves. -Si l'on excepte les cas d'allon- ;gement, qui relèvent de la contraction ou de l'allongement •compensatoire, il est difficile de formuler aucune règle <;ommune à beaucoup de langues, et cela à cause des influences diverses et parfois opposées auxquelles arrive à "être soumise une même syllabe. Il suffit, par exemple, que l'influence qui a produit l'allongement dans un idiome particulier, soit, danis une autre langue, ou négligée ou annihilée par une influence contraire prédominante, pour que l'on constate ici l'allongement, là l'abrègement, pour
un cas en apparence identique dans les deux langues. Il faut être prévenu encore que telle loi, que Ton aurait dûment vérifiée, est sujette à être contrariée par Faction perturbatrice de Tanalogie ; et enfin, que la loi, qui aura décidé telle ou telle modification, peut n'avoir qu'un effet transitoire : par exemple, telle voyelle longue par contraction ou en vertu de rallongement compensatoire, peut redevenir brève après un certain temps, lorsqu'on aura oublié son caractère originel.
Ainsi avertis de l'espèce d'arbitraire^ plus apparent sans doute que réel, auquel est soumise l'évolution des brèves et des longues, nous pouvons maintenant envisager avec plus d'assurance les différentes positions qui influent le plus sur l'allongement ou l'abrègement.
1*^ La même tendance qui porte à accentuer certaines syllabes pour en marquer la plus grande importance, s'exerce encore d'une autre façon, qui consiste à allonger la syllabe à mettre en évidence. C'est pourquoi on trouve souvent^ pas toujours, les deux effets réunis, soit intentionnellement, soit inconsciemment par suite d'une propension naturelle à prolonger les mouvements qui requièrent le plus de force. En italien et dans les langues du groupe bantou, les voyelles frappées de l'accent tonique le sont en même temps de Saccent temporel : swahili mkô'no « main », où encore le suffixe, en déplaçant l'accent tonique, transporte avec lui l'accent temporel, mkonô'ni « dans la main ».
L'accent oratoire, qui déplace et supplante si facilement l'accent du mot, est aussi capable d'entraîner avec lui ou de transposer l'accent temporel.
2* Par contre, les. voyelles atones ont une tendance générale à s'abréger, les voyelles ouvertes moins cependant que les voyelles moyennes ou fermées ; lat. amà, fr. aime.
3** Un cas très régulier dans la généralité des langues est celui de rallongement par contraction ^ que celle-ci soit
provoquée par la rencontre de deux voyelles en hiatus, ou par la chute d'une consonne intervocalique :
lat. avês € oiseaux » pour ave^es^ » «ï/ « rien » » nl-hl/,
% mî€ h moi » » m7-h1,
groupe bantou ntêso « yeux » » ma-tsa^ » m^/{0 « dents » » ma-îno,
4^ L'allongement d'une voyelle peut encore reconnaître pour cause la chute devant une autre consonne d*une première consonne, qui lui faisait précédemment entrave (i), c'est ce qu'on appelle Y allongement compensatoire. Le cas est surtout frappant pour la voyelle suivie d'un groupe composé d'une nasale + une autre consonne explosive ou spirante. Il arrive facilement alors que la voyelle restée orale, ou même nasalisée sous Tinfluence de la consonne nasale, s'allonge à la suite de la disparition de celle-ci :
lat. equôs « chevaux » pour equo-ns^
gr. îicTcoùa « chevaux » — ïnT:o-vc,
angl. five {fâyv] « cinq », anglo-saxon flf, en regard des formes archaïques flmf du gothique et filnf de l'allemand;
lat. gustare^ fr. goûter ; » fenestra^ fr. fenestre, puis fenêtre.
La loi de l'allongement compensatoire a encore souvent son effet, lorsqu'il y a chute de la consonne finale de l'un des éléments d'un mot, que ce soit un préfixe, ou le premier terme d'un composé :
lat. dîmoveo « je sépare » de dis et moveo,
5** Une voyelle en hiatus tend à s'abréger :
lat. augure « augmenter », auges « tu augmentes », augeo « j'augmente ».
6** Théoriquement toute voyelle entravée tend à s'abréger. Mais en pratique cette tendance est parfois contre-
(i) Il ne s'agit pas ici des consonnes doubles.
balancée par d'autres influences, qui produisent TeSet tout contraire.
De toutes les consonnes, ce sont les sourdes finales, surtout les sourdes explosives qui ont le plus de puissance pour abréger la voyelle précédente à laquelle elles font entrave.
L'anglais et Tallemand, alors même qu'ils gardent longue la syllabe finale fermée par une seule consonne, l'abrègent si une seconde consonne vient à s'ajouter à la première entrave (i) ;
angl. / sleep [slip) « je dors », et / slept « je dormis », — fi^^ (f^y^) * oinci », et f^tfth « cinquième », f^fty « cinquante ».
En français, les groupes de consonnes abrègent la voyelle qu'ils entravent : acteur ^ aptitude.
En grec et en latin, la prosodie fait une longue de toute voyelle suivie de deux consonnes, même dans le cas ou la seconde consonne appartient au mot suivant : lat. acer et acre « acre », domus et dotnus patris « la maison du père ». Mais c'est là une pure fiction ou licence poétique, comme l'ont prouvé des découvertes récentes. En réalité le langage populaire ne connaissait pas cet allongement; pour lui une voyelle brève demeurait telle en toute position.
Mais il y a aussi des langues, où l'entrave a des effets différents, selon qu'elle est constituée par telle ou telle consonne. C'est ainsi qu'en anglais la syllabe accentuée est longue, bien que fermée, quand sa voyelle est suivie d'un groupe composé de nasale ou de vibrante et d'explosive sonore : ôld « vieux », wôrd « mot », to find (fàynd) « trouver ».
(i) Cette loi ne s^est pas imposée à toas les dialectes de rallemand et de Tanglais. En anglais notamment, la syllabe est longue bien que fermée, quand sa voyelle est suivie d^un groupe de nasale ou de vibrante et d'explosive sonore. V. V. Henry, Gr, c, de Vangl. et de Vallem.^ 42.
L'allongement d'une voyelle sous Taction d'une r, qui lui fait entrave, se constate d'ailleurs fréquemment dans les langues. Les autres liquides, /, m, n, produisent aussi quelquefois le même effet ; mais ici le fait est bien moins constant qu'avec IV.
7"* La place occupée dans un mot par une syllabe peut avoir quelque influence sur sa durée. Cela est surtout évident dans les langues, qui joignent l'accent temporel à Taccent tonique, comme l'italien et les langues du groupe bantou, qui ont régulièrement l'avant-dernière syllabe accentuée et longue tout à la fois.
En français, où l'accent d'intensité, l'accent de hauteur, et l'accent temporel sont réunis sur la même syllabe. Taccent du mot, s'il n*est pas supplanté par l'accent oratoire, se porte sur la dernière syllabe, les finales en e muet exceptées.