INTRODUCTION
Tous ceux qui ont dû s'occuper de langues non écrites savent quelles difficultés les ont arrêtés dans leurs débuts, et, pour ainsi dire, à chacun de leurs pas. En dehors des règles qui régissent les parties du discours et les syntaxes, et qu'il faut trouver, comment, avant tout, entendre, distinguer et fixer par l'écriture ces mots, ces syllabes et ces phrases ? Comment expliquer leurs aspects divers ? Comment se reconnaître dans leurs multiples transformations ?
En fait, quand on regarde de près les essais de vocabulaire et de grammaire rapportés des pays neufs, ou que, seulement, on parcourt les cartes qui en ont été dressées, on est frappé de la divergence, de l'incertitude, de Tinstabilité des orthographes adoptées, point de départ d'erreurs innombrables dont plusieurs se fixeront définitivement dans les deux livres classiques et que sanctionneront les Académies.
D'abord, un Français n'entend pas et n'écrit pas comme un Anglais ; ni l'un ni l'autre n'entendent et n'écrivent comme un Allemand, un Espagnol, un Portugais, un Italien.
Mais il y a mieux. Le même auteur, souvent, dans le même ouvrage, dans la même page, sans motif apparent, orthographie le même mot de deux et trois manières différentes.
Ailleurs, on confond les termes du langage, on groupe des mots qui doivent être séparés, on donne comme exception ce qui est une règle, on se perd dans des étymo-
logies fausses, et^ en voulant vous instruire, on vous égare^ on vous déroute, et on vous retarde.
C'est que, souvent, ces linguistes imparfaitement préparés partent de ce raisonnement que fait chacun d'eux : € Tout mon système, à moi — et c'est le bon ! — est d'écrire ces mots barbares tels qu'on les prononce et que je les entends, en me servant tout bonnement des lettres qu'on m'apprit à l'école primaire, dans ma langue nationale. Qu'est-il besoin, d'ailleurs, d'aller emprunter une orthographe étrangère ? »
Il est très difficile de raisonner avec ces hommes excellents et souvent fort instruits, mais simplistes en ces questions spéciales, et qui veulent rester tels par patriotisme^ par habitude et par ignorance de ce qu'ils traitent. Mais comme, en général, ceux-là sont hors d'état de produire eux-mêmes un travail présentable, il n'y a pas lieu de s'arrêter à essayer de les convaincre. Ils n'admettront jamais pratiquement que la phonétique est une science, science délicate et compliquée, et que, pour y réussir, il faut y être initié par un travail sérieux.
D'autres, plus attentifs, se rendent parfaitement compte qu'il est impossible de pénétrer dans l'intime structure des langues nouvelles sans partir de certains principes^ c'est-àdire sans se baser sur une méthode arrêtée, précise et rationnelle.
Et ils cherchent.
Mais, soit qu'ils établissent l'alphabet nécessaire, soit qu'ils mettent à profit les travaux élaborés avant eux, ils ne tardent pas à s'avouer à eux-mêmes que rien ne répond complètement aux exigences qui se multiplient à mesure qu'ils avancent, à mesure surtout que leurs études s'étendent à un plus grand nombre de langues et de groupes de langues.
C'est en présence de ces difficultés que dès les premiers pas qu'il fit dans ses études linguistiques, se trouva le P. Ch. Sacleux.
C'était vers 1880. Nous venions l'un et l'autre d'arriver à Zanzibar : il s'agissait d'apprendre et d'écrire la langue du
pays, le swahili, qui a, dans l'Afrique orientale et sur une aire immense, une importance de premier ordre. Esprit précis, chercheur, actif, difficile à satisfaire, et, pour tout dire, doué de ce sens vraiment scientifique qui soumet tout ce qu'il touche à sa propre critique, le P. Sacleux commença dès lors ces études de phonétique qu'il appliqua à un nombre considérable de langues africaines et dont il nous donne aujourd'hui seulement les premiers résultats.
C'est que, en Afrique, tout ce qu'il avait trouvé en ces matières l'avait beaucoup intéressé, mais rien ne l'avait complètement satisfait. Rentré en France il y a quelques années, et obligé par l'état de sa santé d'y faire un séjour prolongé, il fut amené à prendre contact avec les premiers travaux, qui étaient des découvertes, de l'abbé Rousselot, l'éminent professeur de l'Institut catholique de Paris, et le créateur de la Phonétique expérimentale.
Là, plus de raisonnements d priori ou basés sur des vraisemblances, plus d'accommodements éclectiques avec les alphabets en usage, plus de recherches empiriques. Simplement, l'abbé Rousselot avait vu dans le langage une fonction physiologique, et c'était de cette donnée première qu'il partait pour essayer dé le fixer par l'écriture. Qu'est-ce^ en effet, que la parole, sinon une série de sons articulés, produits mécaniquement par des organes ? Dès lors, ces sons et ces nuances de sons pouvaient être recueillis dans leurs modalités variées par des appareils enregistreurs. Il ne s'agit donc plus, maintenant, avant d'écrire, de tendre l'oreille pour saisir le mot, ou d'aider les surprises de l'ouïe en observant des yeux les mouvements des lèvres : l'appareil recueillera automatiquement ces mouvements, il les transmettra à une plume, il les gravera sur un registre. C'est, en quelque sorte, la photographie de la voix.
Ainsi fixé, le son peut désormais être aisément figuré. Et comme il y a, dans chaque langue, des sons pleins, des sons intermédiaires, des sons incomplets, on prendra des caractères simples, — les plus usuels seront les meilleurs —
et, quand il sera nécessaire, des caractères fortifiés de signes diacritiques ; mais les uns et les autres auront toajours, pour les mêmes sons et les mêmes nuances, une valeur constante, identique et permanente.
De plus^ si variables et si compliqués que paraissent ces sons et ces nuances de sons, dont sont composées les langues, tous peuvent cependant être figurés au moyen d'un nombre fort limité de signes graphiques : d*où TAlphâbet général. Le tout était de faire correspondre exactement ces signes aux sons du langage. C'est là tout le travail de Tabbé Rousselot et celui du P. Sacleux.
On aura donc ainsi une écriture phonétique^ c'est-àdire rationnelle^ simple, correcte, applicable à tous les sons de la voix humaine, et vraiment scientifique.
Que le débutant veuille bien, néanmoins, ne pas se contenter de jeter un coup d*œil sur TAlphàbet général ainsi obtenu, et, sous le prétexte enfantin qu'il sait depuis longtemps ses lettres, passer outre. Encore une fois, la phonétique est une science, et elle doit être travaillée comme telle, avec attention, intelligence et persévérance.
Autre danger. En voyant un certain nombre de lettres nouvelles et de signes diacriti<|ues spéciaux, plus d'un, sans autre examen, trouvera que « c'est bien compliqué ! » — Cette impression s'explique, mais ce n'est qu'une impression. Il est en effet plutôt remarquable qu'on puisse arriver à écrire toutes les langues, avec un si petit nombre de caractères. Et puis, n'est-il pas évident que la plupart de ces signes et de ces lettres sont inutiles pour nombre d'idiomes ?
11 n'y a pas lieu, non plus, de s'arrêter à cette autre raison que les indigènes devant apprendre nos langues européennes, mieux vaut ne pas leur compliquer le travail et leur embrouiller les idées en leur enseignant un système d'orthographe qu'ils devront plus tard réformer. Le P. Sacleux a répondu lui-même à l'objection (p. 6), et l'expérience se trouve ici pleinement d'accord avec le bon sens. En toute science, en effet, il est élémentaire de procéder du connu à l'inconnu, et comme nous-mêmes, avant
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d'apprendre à lire et à écrire le latin et le grec, nous commençons à lire et à écrire notre propre langue, il est beaucoup plus rationnel, plus simple et plus expéditif d'enseigner aux indigènes de nos colonies, Torthographe si facilement accessible de leur langue avant de les initier aux mystères, aux irrégularités et aux anomalies de la nôtre.
Mais je m'arrête trop, peut-être, à cette première partie de Touvrage du P. Sacleux, qui, outre les principes d'Ecriture phonétique etTAlphabet général, contient encore une remarquable étude des sons, nous montrp^le mécanisme de la parole, et passe de là au classement des sons du langage : voyelles, consonnes, groupes et diphtongues, syllabes et mots.
La deuxième partie, qui est la plus considérable en étendue, est tout entière consacrée aux changements phonétiques : changements par analogie, différenciation, variation du timbre, allongement, abrègement, chute des voyelles, redoublement des consonnes, permutation, assimilation^ accidents divers, etc.
Celui qui doit, par goût ou par devoir, se livrer à des recherches grammaticales ou lexicologiques, appréciera Tutilité de ces études; elles le guideront dans ses recherches, elles le tireront souvent d'embarras, elles lui épargneront du temps, elles lui inspireront de fort intéressantes comparaisons avec des langues voisines ou éloignées, elles le préserveront des étymologies hasardées, suspectes et fausses, elles lui permettront, enfin, de faire des travaux dont pourront à la fois profiter les praticiens et les savants.
Voilà pourquoi, j'aime à l'espérer, cet ouvrage sera bien accueilli. Il est d'une tenue austère, et sa lecture exige une attention soutenue ; mais il a droit de la demander, et on la lui donnera.
Mon désir serait qu'il fût pris pour guide par tous nos missionnaires.
Les explorateurs passent, prennent des noms — souvent fautifs, — et les livrent à la géographie à l'anthropologie ou à la linguistique. Ils gagneraient assurément beaucoup
à faire figurer un peu de phonétique parmi leurs études préparatoires, quand ils en font.
Les commerçants et les colons pensent, en général, n*avoir besoin que d'un bagage limité d'expressions, moyennant lesquelles ils compc«nnent et se font comprendre. Ils ne perdraient ri^is eux non plus, à asseoir leur pratique sur quelques rudiments de théorie.
Les fonctionnaires, pour le peu de temps qu'ils restent en place, comptent sirr leurs interprètes, dont cependant, héks I la fidélité est rarement incorruptible. En réalité, 8 ils parlaient correctement les langues indigènes, leur inflneiicc en croîtrait d'autant.
Mais ce qui est pour tous les autres une convenance demeure pour les missionnaires une obligation de conscience. Or, devant entendre les indigènes et leur parler, il ne peut leur convenir d'user d'un simple jargon. Mieux, du reste, ils posséderont ces langues en leur mécanisme souvent si remarquable, et plus aisément, avant qu'elles ne meurent, ils les pénétreront de l'idée chrétienne. En même temps, par les travaux qu'ils seront en mesure de produire, ils mettront aux mains des savants des sujets d'étude intéressants, utiles et présentables. Et ainsi, servant la Science avec la Religion, ils serviront doublement la Vérité.
f Alexandre LE ROY,
Ev. d'Alinda, Sup. g en. C. S. E.