‹ Essai de phonétique avec son application à l'étude des idiomes AfricainsChapitre 5 sur 56 · D'ÉCRITURE PHONÉTIQUE · texte numérisé non relu

D'ÉCRITURE PHONÉTIQUE

Une écriture phonétique est un système d'écriture donnant une image fidèle de la prononciation.

Quand on veut transcrire les mots d*une langue qui ne possède pas encore d'orthographe, il importe de figurer les sons aussi exactement et aussi simplement que possible, en d'autres termes d'écrire comme on prononce. En français, on trouve des mots tels que arhiy papa, bébé, sofa, képi^ blé, fini, dans lesquels il n'entre aucune lettre qui ne soit prononcée; tout ce qui se prononce y est figuré : ces mots sont écrits phonétiquement. On peut même écrire phonétiquement de diverses manières, se servir de caractères latins, grecs, russes ou autres, adopter, par exemple, C on K pour coco (koko), canapé (kanapé), etc., pourvu qu'on observe les principes exposés plus loin.

Ce ne sont pas les alphabets phonétiques qui manquent. Leur nombre, là où un sejl doit suffire à toutes les exigences, prouverait plutôt qu'aucun n'a satisfait pleinement. Chaque nouvel alphabet proposé aux linguistes depuis 185^, année où a paru le système de Lepsius, première édition (1), n'a obtenu quelques suffrages que parce qu'il

(i) Ldpsîus, Standard Aîpkabetf Berlin, i'* éd. 1855; a" éd. remaaiée,

réalisait un progrès en face de Tinsuffisance de celui qui avait précédé. Puis, à côté des alphabets généraux, il y en a eu de spéciaux adaptés à Tétude de tel ou tel idiome en particulier (i). Ce n'est donc que parmi les premiers, et, entre tous ceux-ci^ dans les plus récents, que nous espérons trouver le caractère scientifique et pratique tout à la fois, qui doit fixer notre choix.

Ce n'est pas seulement l'élément logique que l'on recherche dans un alphabet phonétique. Généralement on désire qu'il soit pratique, facilement exécutable par les typographes, en même temps que suffisamment intelligible à première vue pour tout le monde.

C'est ce côté pratique qui manque aux Alphabets physiologiques, tels que ceux de Bell (3), Rumpelt (3), Jespersen(4)et Sweet(^), qui ont rendu les différences des sous par des différences correspondantes dans les symboles : ce qui les a obligés à exclure la plupart des caractères romains et à les remplacer par des types nouveaux, sortes de caractères hiéroglyphiques ou sténographiques.

D*autres systèmes admettent les caractères latins, en assignant à chacun une prononciation uniforme. Mais comme l'alphabet latin ne peut suffire à représenter tous les sons usités dans l'universalité des langues, on a eu recours à différents procédés plus ou moins heureux pour figurer les sons nouveaux. Certains de ces sons se retrouvant dans l'une ou l'autre langue européenne, grecque.

(i) Le plus récent est celui qui a été adopté, pour des études spéciales, par les Orientalistes aa Congres de Genève (1894). V. Roasselot, Principes de Phonét. expèrim., 338-331.

{2) Bell, Visible Speech^ 1867; Popuîar manuaî of vocal physiology and visible Speech^ a* éd. 1891.

(;) Rumpelt, Das naiiirliche System der Sprachlauie ^ Halle, 1869.

(4) Jespersen, The articulations of speech sounds represenied by means of analphabetic symboles^ Marburg, 1889.

(5) Sweet, A primer of phonetics^ Oxford, 1890.

tchèque, espagnole, etc., quelques auteurs en ont emprunté à ces langues les graphies particulières, (système de Church Missionary Society (i). Le Maître phonétique (2), système de Krauter(3), de Lyttkens et Wulff(4).) L'espèce de mosaïque disgracieuse produite par ce mélange de caractères latins et de caractères étrangers, grecs surtout, soulève contre ces systèmes de nombreuses objections. Mais il n*y a pas que le côté esthétique qui soit sacrifié, on rencontre encore çà et là des inconvénients plus sérieux, rendant souvent la lecture pénible et laborieuse : lettres détournées de leur valeur commune, y pour n dans du, lu, su ; lettres retournées y pour u dans lui, puits, nuit : 9 pour e dans le, de, me ; emploi simultané de caractères romains, italiques et gras pour suffire à la représentation de tous les sons ; capitales employées avec une valeur différente de celle qui est attribuée à la lettre minuscule, R pour r vélaire, N pour n mouillée, etc. Cette dernière particularité s'oppose pa^ suite à remploi, si avantageux pourtant, des capitales pour rinitiale du premier mot de la phrase, des noms propres, des mots en vedette, etc.

D'autres phonéticiens enfin ont cherché à combler les lacunes de l'alphabet latin en lui conservant le plus possible son intégrité extérieure. Pour cela, ils ont considéré lassons vocaux comme formant une gamme composée de sons fondamentaux et de nuances de ces mêmes sons. Les sons fondamentaux peuvent-être comparés aux notes de la gamme musicale ; ils sont représentés par les caractères ordinaires de l'alphabet. Les nuances rappellent les

(i) Cest Talphabet de Lepsius modifié.

(3) Le Maîtri phonétique ^ Bourg-la-Reine, 1888 et années suivantes. — V. aussi Texposé du système dans P. Passy, Etude sur les changements phonétiques ^ Paris, F. Didot, 1891 ; du même, L'écriture phonétique y. Paris, Librairie populaire, 1898.

(3) Le système de Krauter est employé en Alsace.

(4) Congrès des orientalistes de Kristiania, Stockholm, 1889.

demi-tons musicaux ; elles sont marquées par des signes diacritiques placés soit au-dessus, soit au-dessous de la lettre. A ce genre de transcription appartiennent le système de M. Bœhmer, usité parmi les romanistes allemands, et enfin celui de M. Tabbé Rousselot (i).

Entre ces deux derniers systèmes et celui de Lepsius, on pourrait encore placer celui de Chr. Garnier (2). Combinée surtout en vue de la transcription des noms géographiques, cette méthode laisse de côté certains sons indispensables à un alphabet universel; d'autre part, elle ne réduit à un symbole commun que certaines classes de nuances, figurant les autres par un signe arbitraire, variable pour chaque articulation.

La méthode de Tabbé Rousselot est le fruit d'expériences de laboratoire, poursuivies pendant plusieurs années avec toute la rigueur et la précision des recherches scientifiques. Il sera toujours loisible de changer, en préférant tel signe à tel autre ; mais il ne semble pas possible, si l'on maintient les données du problème énoncé, problème qui consiste à interpréter les sons vocaux comme ceux de la gamme musicale, de déplacer les jalons si sûrement posés par le savant professeur. On pourra changer la cou^ leur ou la forme des jalons, mais non les intervertir ou les transporter ailleurs. Partant il ne semble pas que le congrès international, qui se réunira tôt ou tard dans le but d'adopter un alphabet général aussi bien pour les travaux

(i) L'abbé Rousselot, Professeur à Plnstitut Catholique de Paris et Directeur du Laboratoire de Phonétique expérimentile au Collège de France. — La méthode a paru pour la première fois avec l'apparition de la Revue des patois, Paris, 1887. On la trouve ensuite appliquée et exposée dans plusieurs publications postérieures de l'auteur, Les Modifications phonétiques du langage, Paris, 1891 ; La Parole, Paris, 1899 ; Principes de Phonétique expérimentale, 1901 ; Précis de Prononciation française^ par l'abbé Rousselot et F. Laclotte, Paris, 1902.

(3) Chr. Garnier, Méihoie de Transcription rationnelle générale, V^lTis,

phonétiques que pour les ouvrages à publier sur les langues récemment étudiées, puisse trouver mieux que de faire sien celui que nous venons d^ndiquer. Dans cette méthode, les nuances, qui affectent de la même manière les sons fondamentaux, ont été classées et figurées par un même symbole ou signe diacritique, indiquant pour chacune des lettres qu*il accompagne une modification semblable dans Tappareil vocal. C'est là le côté réellement pratique de cet alphabet, qui a Tavantage de soulager considérablement la mémoire, en même temps que de restreindre le nombre des signes accessoires. De tous les alphabets généraux, c^est certainement le plus simple, le plus agréable à Toeil, le plus facile à exécuter typographiquement, après la dépense nécessaire pour Tachât des types nouveaux, dépense limitée au petit nombre de caractères spéciaux réclamés pour chaque langue en particulier. L'est la méthode que nous exposerons ici. Comme on pourra en juger, elle est absolument conforme aux principes sur lesquels doit être basée une bonne écriture phonétique, principes résumés dans cet aphorisme : Un seul signe pour chaque son, un seul son pour chaque signe. Ce but est atteint quand les quatre conditions suivantes sont remplies :

i® Toute lettre doit représenter un son. Tout ce qui est écrit se prononce ; il n y a point de lettres inutiles, comme est par exemple le /dans Tadjectif^r//.

2** Un même son doit toujours s'exprimer par la même lettre, et cette lettre^ quelle que soit sa position y conserve la valeur qu'elle a isolément dans l'alphabet. Ainsi, s se prononcera toujours dure, comme dans savoir ; elle n'aura jamais le son de^, comme à2insoser.

y Tout son simple doit être écrit par un seul signe. Dans l'application aux voyelles, il ne peut entrer qu'une seule voyelle par syllabe : ai, ua^ie, etc., se prononcent en deux syllabes a-i, u-a, i-e. Les fausses diphtongues fran-

çaises et autres^ oi de /(?/, au de maux, sont rejetées. Les prétendues diphtongues et triphtongues des grammairiens, ia^ iV, io^ teu, iou^ ua, tie, ui\ uo^ oua, oui, ta, se réduisent à des combinaisons de semi-voyelles, y^ w, ib, et de voyelles, ya^ ye, yo, yœ^ yn, wa, we, wi, ibi, wo, etc. — Dans l'application aux consonnes, on évitera de représenter par deux consonnes un son simple. Seront donc rejetées les combinaisons ch du français ^Zr^r^/z^r^ sh de l'anglais short « court », sch de Tallemand schaf ^ mouton », et les prétendues aspirées ph du français phare^ ih de l'anglais ihere « là », gh de l'anglais ghost « esprit », ch de l'allemand ich «je », etc.

4** Tout son complexe doit être représenté par chacun des signes correspondant aux sons qui le composent. Ceci s'applique aux groupes de consonnes, soit que ce groupe se présente dans la même syllabe, ou au commencement {hlé, pré^ statue)^ ou à la fin (comme dans l'anglais firsiy beast), soit qu'il soit partagé entre deux syllabes (acteur, dispute, Victor),

L'observation de ces principes oblige naturellement à laisser de côté les lettres accessoires non prononcées, qui, en français par exemple, marquent les modifications de genre, de nombre et de personne, ou rappellent plus ou moins heureusement Tétymologie. On peut même se dispenser de l'emploi de l'accent circonflexe, signe de la contraction, ou le remplacer par le signe de la longue (~), si le résultât de la contraction est de produire une longue.

L'apostrophe, comme signe de l'élision, et le trait d'union entre les deux termes d'un mot composé peuvent être conservés.

A plusieurs missionnaires des colonies, qui nous ont objecté que l'adoption de notre alphabet pour la langue des peuples dont ils ont à faire l'éducation, entraînerait des complications dans les écoles, à cause de la nécessité où l'on serait d'enseigner pour la langue indigène un

alphabet différent de l'alphabet européen, nous répondrons par une simple observation. Si, comme il semble naturel, vous commencez par apprendre à vos enfants à lire et à écrire dans leur langue maternelle, vous avez avantage à prendre TAIphabet général, pour la raison qu'il est le plus simple et sans aucune exception. Le résultat obtenu, et il est hors de doute que vous ne sauriez trouver de moyen d'y atteindre plus facile et plus rapide, faites passer à l'étude de votre propre langue. Ce jour-là, vous constaterez avec une agréable surprise, que vos élèves n'ont rien à désapprendre. Les caractères fondamentaux et leur valeur n'ayant pas changé, il ne vous restera qu'à augmenter les notions acquises des différentes interprétations qu'il y a à surajouter à la prononciation primitive de telle ou telle articulation, à noter par exemple que s, outre sa prononciation habituelle dure = ç, comporte entre deux voyelles celle de -r, que / devant une autre voyelle dans le même radical est ordinairement pour y (français fiel^ ciel, miel^ acier ^ liasse), que n après une voyelle n'a souvent d'autre fonction que celle de marquer la nasalité de cette voyelle (français cran, mon chien), ^\c, ; toutes choses que vous auriez dû enseigner quand même avec tout autre alphabet, et pour lesquelles vous n'auriez pas eu les explications si simples et si claires que vous suggère la connaissance de l'Alphabet général.

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