TROISIÈME SYSTÈME
Système des coefficients semi-vocaliques proposé par
M. DE Saussure.
Ce système est absolument le contraire de ceux qui précèdent. Ceux-ci n'admettaient pas d'à, e et o primitifs, accordant la primordialité à w et i seulement, et introduisaient artificiellement l'a et par lui Xe et l'o. Le système actuellement décrit, au contraire, n'admet la primordialité comme voyelles que de l'a, l'o et l'e, introduisant seulement l'z, l'w, l'r et aussi l'n, nasale sonnante comme semi- voyelles et à titre de coefficients.
Ce qui était radical dans l'un devient coefficient dans l'autre ; ce qui était exposant dans l'un devient radical dans l'autre.
La voyelle radicale est un A lequel se prononce a dans le Sanscrit, e, o dans les autres langues Indo-Germaniques. Cet a, e, qui dans la langue proethnique commune devait avoir le son d'un e muet peut se renforcer ou se réduire. S'il se renforce, il devient â dans le Sanscrit, é ou o dans les autres langues ; s'il s'affaiblit, il disparait complètement, et on n'aurait plus en face de soi que la racine, si les coefficients i, w, ç, », et aussi a, o et à qui reparaissent comme coefficients n'étaient là pour la soutenir ; la racine est alors à son état réduit.
Dans ce système, il n'y a ^état normal^ au-dessous affaiblis' sèment^ au-dessus renforcement ; il n'y a pas de double renforcement correspondant à la Vriddhi.
Voici d'ailleurs le tableau des coefficients.
Racines à voyelle radicale : 1^ degré, nuHe, 2® degré, a, e, e muet, suivant les langues, 3® degré â ou o, suivant les langues, s'adjoignant les coefficients suivants :
P coefficient a : stea, kttyiiii 2^ . i : reik, 'ktvK(ù
6* .vibrante 7* nasale
aj*
aJL
bheuQy (fivy(ù
deo, diScùiJn
dheà, TiQriiit
de7*k^ (îepxofxat
pendhj mvQoç
Avec les mêmes coefficients la racine réduite devient stà^ rih, bhug, do, dhà, d^k, pndh, et avec la renforcée stao, roik, bhoug, doOy dhoa, dorkj pondh.
M. de Saussure résume ce système (page 135 du Système primitif des voyelles) dans le tableau suivant :
Vocalisme des racines dans Vindo-européen.'
racines pleines
racines réduites
Et il ajoute ces abréviations utiles :
pour a^A et a,0, après la contraction A^ et 0^ pour a^A et afi^ après la contraction ^4 , et 0,
En effet si a^ et a, suivis de i, u, n, m, V subsistent ainsi que leurs coefficients, suivis d'A et d'O ils se contractent avec eux.
C'est ainsi que a^ = s suivi à' A se contracte avec lui en y?, que suivi d'O il se contracte avec lui en w.
Cette contraction est le trait d'imion qui peut faire passer du système de M. de Saussure à celui d'Hûbschmann et Brugmann sans sortir de la néo-grammaire.
Ce système présente ce grand avantage de ne point introduire arbitrairement conmie exposant un a, e ou o suivant les cas qui n'appartienne pas à la racine, sorte de voyelle irrationnelle n'ayant que le but de renforcer, amenée par une sorte de raisonnement, ce qui est contraire à la loi d'évolution inconsciente du langage ; il échappe ainsi au vice du système des exposants, du guna et de la vriddhi, émis par Bopp et Sleicher.
Mais il présente deux inconvénients graves.
P II suppose que la racine à l'état normal a préexisté à la même racine à l'état réduit^ que veid, vaid, est antérieur à vid ; leip antérieur à lip ; feug à fug.
Il est vrai qu'à l'appui de cette prétention on invoque la loi du moindre effort, en vertu de laquelle le vocalisme, le phonétisme même, tend toujours à s affaiblir et non à se fortifier, de sorte qull est naturel que leip soit antérieur à lip, tandis que Tin verse ne le serait pas.
On doit répondre que si loip plus fort que leip est postérieur à leip, de môme leip plus fort que lip devrait être postérieur à lip, qu'on ne comprend pas comment le renforcement est tantôt antérieur, tantôt postérieur au phonème simple renforcé.
Mais la réplique du système de M. de Saussure semble décisive, h'e de leipo, s'il était un renforcement de l'i dielipon ne pourrait en effet être antérieur à cet i, puisque le renforcement ne peut être antérieur à ce qu'il renforce ; mais il n'y a pas renforcement, en réalité, la voyelle e, o de leipo, leloipa, est la voyelle normale, la seule voyelle, Vi n'est en réalité qu'un iy y, une semi-voyelle seulement ; quand Ye, seule voyelle, est supprimé, il y a donc bien état réduit ; quand Ve devient o, il y a renforcement.
Cette réplique ne semblerait pas seulement décisive, elle le serait si Ve-o était suivi toujours d'une semi-voyelle seulement; mais d'après M. de Saussure, elle peut l'être aussi d'A, 0, E et d'Â, ô, E ; alors on est en présence d'une voyelle + une voyelle, d'une véritable diphthongue dont le second élément reste vocalique et n'a rien de semi-vocalique dans la théorie, du moins, de M. de Saussure, et alors demeure cette anomalie que la diphthongue est antérieure à la voyelle simple, que presque toutes les syllabes se composent de dipthongues, et que la voyelle simple n'apparaît que par la décomposition de la diphthongue.
Un ie\ processus, s'il était vrai, serait d'autant plus singulier que nous verrons, en examinant les causes de Yapophonie, que cette cause est Yaccent, que cet accent en frappant une syllabe augmente quantitativement ou qualitativement son vocalisme. D'autre côté, nous savons que l'accent n'intervient que quand une racine s'unit à une autre racine pleine ou vide pour en former le lien. Il y a donc un moment où l'accent n'a pas encore apparu ; alors la racine a dû être à ce qu'on nomme son éiat réduit qui est, en réalité, son état normal. L'état dit réduit est donc antérieur à Yélat appelé normal, par consé-
quent était l'état antérieur, Yétat normal véritable. Le Sanscrit Védique vient à l'appui, on y trouve diS, direction, manière, rf^5, regard, wû, maison ; plus tard seulement apparaît dans le même sens avec la suffixation d a : deia = daisa, etc., donc la forme dis est antérieure à celle daika, et d'ailleurs le simple ne doit-il pas être antérieur au dérivé ? La vérité est que la forme antérieure serait dis ou dis, cette forme sous l'influence de Taccent en dérivation serait devenue days = dais = des ; puis l'accent se retirant pour aller se porter sur une autre syllabe, de nouveau dis. Si la forme primitive était ai on devrait trouver dais = des et non dis dans la racine nue.
Dira-t-on que la mot dérivé est plus ancien que le mot simple, que celui-ci est abstrait de celui-là, et que, par conséquent, la forme du mot dérivé peut être antérieure à celle du mot simple ? Il faudrait alors soutenir que la déclinaison faible et la conjugaison faible qui reposent sur une dérivation sont plus anciennes que la déclinaison et la conjugaison fortes, ce qui est démenti par l'histoire des langues Indo -Européennes. Telle est la remarque judicieuse faite par Téminent linguiste, Frédéric MûUer.
2° Le système de M. de Saussure semble encore plus difficile à soutenir dans le cas des apophonies oAy eA, -A, et oO, eO, '0 que dans celui des apophonies o7, e/, -/, et o, e, -. Estil facile de supposer, en ne sortant pas des termes où la question reste enfermée, qu'on a originairement constitué une syllabe KeA, KeO, KeH, Zeô, où les deux voyelles ne peuvent pas se diphthonguer par la semi-vocalisation de l'une d'elles, et qu'on n'a constitué que plus tard par réduction les syllabes bien plus naturelles KA, KO, Kk, Ko ; d'autant plus que les premières sont spéciales aux Indo-Européens, tandis que les secondes se rencontrent dans toutes les langues. Ce bivocalisme semble dans ces combinaisons artificiel, et trouvé pour les besoins de la cause.
Aussi les néo-grammariens n'ont-ils généralement pas adopté sur ce point la théorie de Saussure, comme nous le verrons plus loin, puis en conséquence ont modifié la théorie entière.
3° Ce système présente un troisième inconvénient. Pour lui, la voyelle A = ^, o, a = a\ a\ a\ est radicale ; la voyelle A suivant la l^re, E, 0, Ê, ô, Â sont de simples coefficients, par
conséquent d'importance secondaire. Le contraire semble plutôt vrai, puisqu'on peut enlever la première série de voyelles ou la modifier (a, e, o) sans changer le sens, tandis qu'on détruirait le sens en supprimant E, 0, Ê, ô, etc., ou qu'on le changerait d'une manière complète, en substituant l'une de ces voyelles à l'autre.
Comment concilier cette prétention qu'une racine primitive est pet, laquelle aurait donné ensuite naissance à des sousracines peat, peit, peut,pert, pent, avec ce fait qu'au contraire c'est la racine pat, qui a un sens autonome, et que celles peat, poat, paat, forment en réalité seules des nuances de sens, tandis que la racine pat, diffère totalement quand au sens de la racine pz^ et de celle put, comme en témoignent : è7ra6ov, ettuGov emOov ?
Cette prétention est inadmissible, et comme elle forme une des bases du système, elle le ruine. Pour l'étayer de ce côté, nous verrons que M. Henry a voulu établir le sous-système des coefficients significatifs.
Ce système de M. de Saussure n'est donc pas satisfaisant.
Mais ce qu'il faut retenir comme définitivement acquis à la science, c'est la reconnaissance de Vni, n, Yr, l'I vocaliques qui résultent de ses travaux, et que non-seulement les autres néogrammairiens, mais que presque tous les linguistes ont désormais adoptée.