CINQUIÈME SYSTÈME
Système d'Hûbschmann et de Brugmann.
M. Hûbschmann et après lui M. Brugmann ont pris pour point de départ le système de M. de Saussure, mais l'ont modifié sur des points essentiels , et ont fondé définitivement l'école des Néo-Grammairiens.
M. de Saussure avait établi partout dans la syllabe Indo- Européenne un véritable bi-vocalisme, toutes les fois^ au moins, que la syllabe contenait une voyelle longue ou une voyelle semi-vocalisable, ou une voyelle autre que ê et ô. De là son système de coefficients ci-dessus exposé. Ces coefficients étaient a, i, w, ô, â, r, /, r, ;, n, m auxquels venaient se superposer la seule véritable voyelle A contenant a, e, o = a^, a^, a^, d'où les bi-voyelles ea, oa, et, oi, eu, ou, ed,od, eâ, oây er, or^el, o l, ^9 0^9 er, or lesquelles pouvaient se contracter ensuite en ê, ô, ey, oy, ew, ow, d, d, a, ô, er, or, el, al, en, on, er, or, ou se réduire en a, i, u, ô, a, r, ( ,«, m. Nous avons décrit les inconvénients de ce système des coefficients.
MM. Hûbschmann et Brugmann ont abandonné cette idée de bi-vocalisme et de coefficient. Pour eux la syllabe Indo-Européenne ne se compose que d'une seule voyelle , seulement cette voyelle peut être suivie d'une semi-voyelle y, w, r, Z, m, n, laquelle peut devenir, mais accidentellement seulement et lorsqu'elle reste seule dans la syllabe, une voyelle : i, u, r l^ ni, «.
On voit ce qui distingue les deux systèmes ; les coefficients
a, ây ô n'existent plus, et quant aux autres, ?, \ , etc. ils n'agissent plus comme coefficient, c'est-à-dire comme voyelles ajoutée, mais comme consonnes, lesquelles ne deviennent voyelles que par le résultat d'une loi syllabique.
Si les coefficients se dégarnissent, et même finissent tous par perdre leur véritable caractère de coefficients, par contre la voyelle véritable enricbit sa gamme. Suivant de Saussure, il n'existait que a^, a, et a, = 0, o e^ a. Suivant le système nouveau, toute la série des voyelles fut introduite ici, à l'exception de i et de u qui sont en réalité des consonnes-voyelles, des semi- voyelles. On eut a, 0, e, a, ê^ ô, ce qui comprenait les voyelles longues rejetées par de Saussure au rang des coefficients.
En d'autres termes, ce système est celui des gammes des voyelles qup nous avons établies dans la phonétique statique.
Nous ne voulons pas, de peur de nous répéter, présenter ici de nouveau le tableau de ces gammes. Mentionnons les seulement en Indo-Européen primitif.
Gamme en ê 1 ô, 2 ë, 3 a, 4 — Gamme en à lô, 2â, 3 a, 4 — Gamme en ô 1 ô, 2 ô, 3 ô, 4 — Gamme en a 1 â, 2 a, 3 a, 4 — Gamme en 1 ô, 2 0, 3 0, 4 — Gamme eue 1 0, 2 e, 3 e, 4 —
muet
A cette dernière gamme il faut ajouter 5^ ê, 6° ô ; autrement dit une gammme qv/xntitative à une gamme qualitative.
Cette voyelle à divers degrés peut être seule ou suivie d'une semi-voyelle y, w, r, l, r, t , m, n, ng.
Dans ce dernier cas la gamme en è par exemple devient P ôy, ôw, or, ol etc. 2"* êy, ëw, êr, êl, etc. 3® ày, au, âr, al etc. 4'* y, w, r, / etc. lesquels n'étant plus appuyés sur une voyelle deviennent forcément voyelles eux-mêmes, c'est-à-dire : e, u, ^ l etc.
Puisqu'il s'agit ici seulement de gradation, comment expliquer cette gradation et comment Tapplique-t-on ?
Ce sont là deux questions distinctes.
Dans la gamme en ë, par exemple, la gradation est purement qualitative. Lorsque la voyelle est accentuée, on obtient
le degré normal, \% c'est le véritable point de départ ; à partir de ce point, il y a renforcement ou diminution, renforcement lorsque de 2 on passe à 1, à'e ko; diminution^ au contraire, lorsque de 2 on passe à 3, soit d'ê, k à {à étant une voyelle théorique qui se traduit par If ou a bref) et plus forte lorsqu'on passe à 4, car alors la voyelle disparaît tout à fait.
Dans la gamme en à on suit la même progression.
Dans les gammes en a et o, la progression n'est plus que quantitative.
Dans celles en è et ô, il n y a plus de renforcement, il n'y a plus que la diminution qui est à ou le silence.
Dans celle en e, au contraire, la gamme est la fois qualitative et quantitative, quoiqu'on ne sache pas bien son emploi quantitatif. .
Comment l'augmentation à!e est-elle o, celle d'ê est-elle ô ? Comment en définitive o est il plus fort qu'e ?
Les néo-Grammairiens ne l'expliquent nullement ; ils se contentent de l'affirmer, de le supposer. Nous discuterons cette supposition tout à l'heure.
Comment Taflaiblissement de ê, â, ô est-il a, celui de a, ô est-il nul au premier degré, celui de ë est-il e muet ?
C'est que les phonèmes plus forts quand ils ne sont pas au degré qui exige la disparition absolue s'affaiblissent moins que les phonèmes qui au point de départ sont plus faibles. C'est ainsi que l'ê étant plus faible descend au premier degré jusqu'à Ve muet, tandis que l'ê ne descend que jusqu'à l'a-i, et que l'o plus fort ne descend pas du tout.
Au quatrième degré tous les phonèmes coïncident et sont détruits.
D'une manière plus générale comment s'explique cet étroit rapport entre Ye-o ? Ces voyelles se trouvent sur des branches différentes de la croix vocalique. Oui, mais ces branches sont le prolongement l'une de l'autre. Ue peut être considéré comme plus faible, et alors Mo qui se trouve au point correspondant sur l'autre branche est plus fort et doit alterner avec lui.
Cette alternance ne doit pas être intentionnelle, puisque rien n'est volontaire dans le langage. Pourquoi cette alternance ? Si l'on passe de Ye à l'o sur la croix vocalique, on trouve sur son chemin l'a. Pourquoi ne s'y arrôte-t-on pas? Pourquoi l'a n'est-
il pas^ plutôt que l'o, le renforcement de Ye ? Sur ce point, les néo-grammairiens ne se sont pas fait de questions, et n'ont pas de réponse.
Pourquoi, à côté de la gradation qualitative de la branche européenne, n'y a-t-il en Sanscrit que gradation quantitative? Parce que la voyelle a, la seule en Sanscrit, ne peut trouver de voyelle plus forte qu'elle-même pour se graduer quantitativement en se changeant en elle.
La seconde question consiste dans l'emploi des divers degrés de chaque gamme, et à celle-ci la néo-grammaire a beaucoup mieux répondu.
Elle a nettement établi le rôle générateur de l'accent, nonseulement en ce qui concerne la réduction au 4« degré, et le maintien au 2®, mais aussi en ce qui concerne la demi-réduction au 3® degré et la flexion au 1*^.
P Chaque gamme reste au 2® degré, son degré naturel, quand la voyelle est frappée de 1' accent principal.
2° Elle descend au 3® degré quand la voyelle est frappée d'un accent secondaire.
3^ Elle descend au 4® degré quand la voyelle est sans accent.
4° Elle monte au 1®' quand la voyelle privée d'accent est dans la syllabe qui suit immédiatement la syllabe accentuée.
Cette constatation est remarquable, surtout en ce qui concerne le 4® loi, sur laquelle il faut que nous nous arrêtions quelque temps.
Brugmann s'exprime ainsi page 251 de son Grundriss : « der Wechsel zwischen e und o, ë und ô scheint hier, wie auch sonst m^hrfach, in der weise geregelt gewesen sein, dass urspriinglich e und ë in hauptoniger, o und ô in der sylbe na^h dem kav/pton standen », et il cite T£)tTtt)v, TrpocppMv, àxpicov, rsjtrova,
(kK^LOVOLy vis-à-vis de Tra^jp, (Joryjp ; cppà^oop, dàr^ùf vis-à-vis des
mêmes.
CoY^iz, bezzenberger beitràge 10-11, p. 34, établit la règle suivante : « Im allgemeinen làst sich au f dièse frage (celle de savoir pourquoi apparaît e ou apparaît o en grec) die ein fâche antwort geben, e fàrbung geht handin hand mit endbetonung, fàrbung mit anfangsbetonung , et il cite dans ce sens Mahlow, MôUer et Fick, puis il donne de nombreux exemples. Oi^aryjp,
Jaiîp, 7r«r)5p, /xyî7)?p, puis les contrastes : eTroxnîp et ajtrcdp ; aXxnîp
-Blet alixTùàp ; ajxuVT>îp, «fJtwVTwp ; j3oT>îp. êwreap; d<xëxT>îp, daîxrtùp ; ^éx- Tîip, J^XTwp ; dfxyjryjp, dfxïjrtop ; TravdafxaTOop; BYipYtcrip et 9yjp>7T(«)p ; txT>5p et txTwp ; xXyjTJÎp et xX>5t«p ; xoorjxyjnîp et xoorpD^rûDp ; Xyjtorr>îç et Xyîiorwp, oixyîTïîp et oixyjrwp ; 7roi|xavr>îp, Troip^àvrcdp ; TrpoxTiîp, jrpaxrwp ; py^rr^p, pyjTwp ; aTrarwp et 7raT)5p ; ayamrivfùp et av>îp ; avrtcppwv et <pp)5v.
Cette théorie est très simple, et le grand nombre d'exemples cités semble établir qu'elle est fondée.
Pourquoi la syllabe qui suit l'accent prend-elle la teinte o, tandis que la syllabe frappée d'accent prend la teinte e, et que dans les autres la voyelle disparaît? Les néo-grammairiens n'en cherchent pas l'explication. Cette explication nous croyons l'avoir donnée exacte un peu plus haut.
Cependant un auteur en apporte une raison, mais qui suppose que l'a indien a préexisté à Ve et à l'o, et qu'il s'est ensuite en partie conservé, en partie converti en e, en partie converti en 0. C'est M. Léo Mayer dans un article, ûber den einfliLss des hochions au/ dm griechischen Vocalismtcs, page 220 de la kvJin's zeUschrift, volume 24. Suivant Téminent linguiste I'aj indien est Indo-Européen commun, il devient e dans la syllabe accentuée, dans la syllabe non accentuée. Il ne distingue pas du reste si cette syllabe suit ou non l'accentuée ; quant à la persistance de l'a accentué sans se convertir en e, il l'attribue à l'influence de la nasale ou d'r qui suit ; la nasale aussi a une influence sur l'a non accentué : elle le convertit en e, au lieu de le laisser se convertir en o. Voici comment il explique ensuite le choix entre e et 0, et leur dérivation commune d'à. L'a s'élève sous llnfluence de l'accent, cette élévation a pour résultat de le rendre plus aigu, par conséquent d'un faire un e, même un i ; au contraire, l'absence d'accent a pour résultat de le rendre plus grave, par conséquent d'en faire un o, même un u, La présence d'n et d'r empêche le premier de ces résultats ; elle produit l'effet mécanique de conserver le son primitif.
Dans la première partie de cette théorie , on voit que l'auteur s'écarte de celle commune des néogrammaîriens, puisqu'il n'exige plus pour faire apparaître o qu'il s'agisse d'une syllabe qui suive l'accentuée ; dans la seconde il fournit une explication qui se rapproche de la nôtre, mais qui contredit le principe de la néo-grammaire lequel veut qu'e, o de la branche Européenne soit antérieur à l'a uniforme de la branche indienne. 6
Telle est dans la néo-grammaire le système de la construction monovocalique bien différent sur ce point du système bivocalique, ou à coëflScients, de M. de Saussure.
Il ne se préoccupe pas de la gamme spéciale quantitative du Sanscrit a-â.
Il n'explique pas la gradation à la fois qualitative et quantitative de la gamme en ë.
Il n'explique pas le choix de Ye et de To, comme termes opposants, sans arrêt à Xa leur intermédiaire.
Il suppose comme le système de M. de Saussure que Te, o, a européen sont antérieur à l'a uniforme Sanscrit, ce qui n'est pas prouvé.
Il suppose, comme l'autre, que la partie semi-consonnantique n'a jamais existé à l'état vocalique avant la partie vocalique eUe-méme, en d'autres termes il prend pour ' point de départ l'état diphthongal, tandis que, le contraire semble établi, comme nous l'avons vu, par la langue avestique.
Enfin il construit des gammes purement quantitatives à côté de gammes purement qualitatives, ce qui constitué une anomalie que ne contient pas le système de M. de Saussure.
Tous ces défauts graves nous avertissent que cette théorie n'est point complète, point satisfaisante en l'état.
Aussi un savant sanscritiste, M. Regnault, l'a-t-il abandonnée et dans deux essais très sagaces que nous allons synthétiser a cherché de tout autres voies.
Le défaut essentiel de la néo-grammaire qui a fait d'heureuses découvertes n'est pas dans la hardiesse et la nouveauté de ses recherches, mais dans sa tendance à convertir ses résultats provisoires en dogmes, ce qui risque toujours d'arrêter les progrès de la science.