SEPTIÈME SYSTÈME
Système de bivocalismb a éléments alternants de
M. Regnault.
M. Regnault, rompant avec l'école des néo-grammairiens, a édifié de toutes pièces une théorie nouvelle dans son esquisse du véritable système primitif des voyelles dans les langues Indo-Européennes ; il l'a fait avec une grande sagacité, et s'est appuyé de sa science profonde. Les exemples abondent et semblent des preuves irréfutables.
Voici l'idée dominante de la théorie. Ce qui a frappé M. Regnault c'est la différence entre ce que les néo-grammairiens appellent Vétat normal et Vétat fléchi. Pourquoi Ye s'applique-t-il à l'un de ces cas, et Yo à l'autre en Européen ? L'explication que nous en tentons n'en avait pas été donnée. Comment concevoir le passage de l'un à l'autre des phonèmes, et Topposition de l'une de ces voyelles qui n'existait pas d'abord ? D'autant plus que si l'on consulte tous les exemples, Ye et Yo semblent alterner souvent d'une manière indifférente ; bien plus Ye apparaît aussi très régulièrement dans une langue et Yo dans l'autre. Pour qu'un tel choix puisse se faire, ne semble-t-il pas naturel que Ye ait existé à côté de Yo dans le même mot dans la langue proethnique ?
Suivant les néo-grammairiens, dans leur bivocalisme et lorsqu'une des deux voyelles est i, u, ou semi-voyelle y, w, c'est la semi-voyelle ou la semi-vocalisable qui est toujours la dernière, et elle est beaucoup plus ferme que l'autre, tandis que la première voyelle disparaît complètement à l'état réduit, la seconde se contente de se liquéfier en voyelle, de y, w n, m, r, l devient i, u, «, r^^l^, même persiste sous cette nouvelle forme. M. Regnault, pense, au contraire, que ces deux voyelles doivent être mises sur le même pied au point de vue de la transformation et même de la disparition, de sorte qu'à l'état réduit c'est tantôt la première, tantôt la seconde qui disparaît.
Donc, soit dans le passage de l'état normal à l'état fléchi, soit dans celui de l'état normal à l'état réduit, il y aurait bivocalisme dont un des éléments seul survit alternativement.
Il y a même quelquefois trivocalisme, par exemple dans la conglomération vocalique eoy. iBby est ï état proethnique, qui donne à la période ethnique à Tétat normal ey, à 1 état fléchi oy, à Tétat réduit tantôt i, tantôt e, par exemple.
En outre la voyelle semi-vocalisahle ne se met plus toujours à la dernière place, mais souvent aussi à la première, alternant encore sous ce rapport avec l'autre voyelle.
Toutes ces voyelles sont radicales et proethniques.
Telle est Vidée dominante. Voici maintenant le système.
1« Le mouvement général du vocalisme dans l'indo-européen consiste dans l'affaiblissement de
d, à en ê, ë
e, e en t, t ô, ô enû, û
2^ Les voyelles a, è, ô qui sont pour àa, ëë, ôô, par l'affaiblissement de l'élément final {e s'affaiblit en i, et o en u) donnent souvent àë et y ou,
3® La voyelle d ou o ne résulte jamais de la modification d'une autre voyelle.
4° Le vocalisme indo-Européen primitif s'accusait au moins dans la plupart des formes par la juxtaposition de deux ou plusieurs voyelles longues.
Il y a deito) séries de voyelles P la branche â-i (y), comprenant les intermédiaires a, ê, ë, î, i, y ; 2° la branche ô-u (w) qui comprend ô, û, û, w. C'est conforme à notre croix vocalique .
La plupart des racines présentent proethniquement les deux séries^ de voyelles réunies, soit d^î et leurs dérivés, soit âô et leurs dérivés. La formule algébrique de ce bivocalisme est donc tantôt d (= ô, û, iï, z^) + a (= a, ê, ë, t, y) ou bien l'inverse â (= a, ê, ëy i,y)-\-ô (= 0, û, ûy w),Ge n'est pas tout; â pouvant se décomposer en àà, chacune de ses deux composantes peut subir les transiormations e, z, y, d ou ae, ae, ay ; ee ta, ya ; et transformations réunis ëë, n, %y. Il en est de même d'd se décom- ^posant en 66, puis chacun de ses éléments à son tour en û, w.
De là les combinaisons les plus multiples. Comme de cumulé dans la langue proethnique le bivocalisme devient altetmant dans la langue ethnique, il importe d'étudiej à la fois les transformations d'(î et do, d'aa et d'oo et leur alternance dans cette dernière langue et ses diverses branches .
Voici des exemples :
ôâ affaibli en da, oé peut se réduire à ô ; Sanscrit sô pi pour so api ; grec yîp« pour ripoDa ; lat. ûnus pour ôenus.
ôâ affaibli en ûâ,ûê,\et vâ,[vê,ipms en â, ê. Doublets Sanscrits taks = twakb ; tar =tvar, grec ré pour rFe, rt; pour rFtç ; réco-apeç pour TF6<T(7ap£ç, quatuor \ latin eam5 pour cî?am5, skr. , ct?an ; dulcis p. dulcvi'i, yXuxuç. Doublets sanscrits : ksubh, pousser et ^^çp, lancer, venant tous deux de proethnique hsôêph ;en Zend kfisviv, hhsub, Ja forme khsviv conserve les deux voyelles et l'état proethnique.
Quelquefois une consonne ou même deux consonnes sont tombées, ce qui empêche d'apercevoir le bivocalisme intérieur primitif ; ainsi sanscrit vep, vîp, agiter, mène à un primitif kvep kvip et même skvep, skvip = skoep, skoip = skôâp. De même en allemand les formes congénères schweben et wében pour hwében. Cette disposition de consonnes présente, de plus, une grande analogie avec la disparition alternante vocalique.
Les doublets Zend suivants font toucher du doigt un bivocalisme encore subsistant dans une forme et disparaissant dans l'autre ; mrûi et mru, dire, stui et stu, célébrer, khrui et khrù^ être terrible.
Pour en venir à Tapophonie du parfait, isiTrco, eXittov auprès de XsXotTra sont pour XFet7rc«>.XFyî7r«,eXFtiTov(en effet pour l'auteur la diphthongue et n'est que le développement de l'y)). Dans le parfait l'F = o absorbe Te ; dans le présent Te absorbe l'F = o, dans l'aoriste tous les deux disparaissent.
Les doublets sont un des principaux auguments de M. Regnault, et en effet ces doublets sont très nombreux dans toutes les langues : lubet et libet^ vellus et villus, xotvoç et ?uvoç ; tar^ tur, aller ;yMr,yar, vieillir ; gar^ gur, gir, chanter, crier; car^ cur, cir^ aller ; par^ pur, remplir ; mar, mur, mourir ; var, vur^ choisir ; star, stur, stir, étendre ; smar, smur, se souvenir ; latin calor, color ; scelus, o-xoXtoç; bene bornes.
Souvent le premier élément semi-consoimantique reste seul la voyelle suivante étant absorbée : hvar, hur,. aller de travers ; svap, sup, dormir.
Les exemples sont aussi nombreux pour le cas où c'est l'élément de ô kw qui suit : gustus est pour gjustus, ainsi que le prouve le gothique kiusa.
Enfin quelquefois Yô (ou ses substituts) se trouve placé entre deux autres voyelles â-â (ou leurs substituts), de sorte que le groupe primitif est âôâ ; par ex. la racine aFeS dans aFeÇw, d'où (xul(ù pour ao'Çco ; xXy)ï; est pour xXyjFKÎç, ce qui suppose un original ytlâoerq.
Ce système qui constitue ,un sérieux effort fait pour découvrir la clef du vocalisme, et qui a le mérite de parcourir des chemins non encore battus semble concluant lorsqu'à côté des doublets dont Tun présente une des voyelles et l'autre l'autre voyelle, l'auteur fournit un troisième doublet présentant la réunir des trois voyelles, et il faut reconnaître qu'il a eu assez fréquemment cette bonne fortune. Nous verrons plus loin dans le système que nous proposons que cette réunion des deux voyelles se rencontre, en effet ; nous en donnons cependant uiie explication différente.
En effet, lorsqu'on possède trois doublets de la formule suivante : (jatpw, verro p. sverro ; o-upoo où l'on trouve tantôt Ta, dans <7atp«, tantôt lu dans o-upw, tantôt u + a^ e dans verro = sverro^ quand on a d'un côté has, de l'autre rtç -^kis et enfin quis réunissant les deux, on peut parfaitement conclure que le forme pleine contient les deux voyelles qui sont éliminées chacune alternativement.
Mais c'est ici môme que se placera notre première critique.
La réunion effective des trois doublets n'est produite que rarement ; •presque toujours l'auteur n'apporte que deux doublets dont l'un à la forme de â, à i, y, l'autre la forme de ô à w, w ; quant au troisième qui cumule les deux voyelles, ce n'est qu'une racine proethnique supposée ; or d'une racine supposée on ne peut tirer une induction. L'auteur suppose que les voyelles différentes des deux doublets ont été cumulées dans un troisième doublet qu'il cite. Cette dernière citation constitue une pétition de principe. On a singulièrement abusé depuis quelque temps de ces restitutions de racines proethniques.
Que reste-t-il alors si l'on rejette ce troisième doublet supposé ? Les deux doublets réels. Ces deux doublets parcourent chacun, il est vrai, toute l'échelle descendante des substituts de chaque voyelle, et ne se retrouvent pas dans l'e-o classique. De plus, leur emploi ne se dirige plus d'après les règles de Yapophonie ordinaire, puisque l'accent n'y est plus pour rien.
et que souvent un des doublets est dans une langue, l'autre doublet se trouve dans une autre langue. Cela peut ébranler le système de l'apophonie ordinaire mais ne peut faire triompher le système d'un bisyllabisme primitif. De ce qu'en Sémitique à côté de qatal existe qâtal, qatel, qetoly qetul, aqtul^ qutel, peut-on conclure qu'il a existé une racine proethnique réunissant toutes ces variétés vocaliques et qui s'établirait ainsi qaeioùtiùoieal, ou pour ne prendre que deux séries de voyelles qâûlûâl? Nullement : on en conclut que le vocalisme est flottant et que sur une consonne peuvent se placer successivement toutes les voyelles sans altérer le sens. En un mot, cela détruit le système de la gradation vocalique, et établit à la place celui de la simple variation vocaliquo, non celui d'un bivocalisme primitif.
Une autre critique atteint Yidée du bivocalisme elle-même. Est-ce que la composition diphthongale primitive de la racine est naturelle surtout lorsqu'il ne s agit pas d'une voyelle plus une semi-.voyelle, comme ay, mais de deux voyelles proprement dites, comme âô. Pourquoi ce luxe inutile ? Bien plus, comme nous l'avons vu, une triple longue vocalique originaire sera souvent nécessaire, ce qui est moins naturel encore. Les diphthongues ne sont nées, en réalité, que du développement d'une voyelle simple, et plus souvent de la rencontre de voyelles venant de deux syllabes différentes.
Enfin, le système de M. Regnault, à moins qu'ils ne veuille dire, ce qu'il ne dit pas, que l'alternance des deux voyelles n'a aucune raison d'être particulière phonétique et ne constitue qu'une simple variation vocalique comme en Sémitique, a cette lacune de ne pas rechercher la cause de l'apparition tantôt d'une des voyelles, tantôt de l'autre dans l'alternance, ce qui semble un abandon des règles du langage, et un salut à l'introduction du hasard dans la science. Il est vrai que M. Regnault rejette la maxime des néo-grammairiens, à savoir que les règles phonétiques ne souifrent pas d'exception, et en cela il a raison. Mais c'est aller trop loin que d'enlever les règles elles-mêmes.
Une dernière critique. En étabKssant ces types ôâ, âôj puis en les décomposant ainsi : ooaa, aaoo, puis en affaiblissant Y a en é, ë, f, ï, y et Yd en o, û, û, w, on aboutit à une véritable indétermination. Toutes les racines peuvent se prêter à des
combinaisons aussi nombreuses, et les faire y rentrer ne prouve plus rien. Ce qu'il fallait c'était nous présenter des exemples nombreux d'un bivocalisme réel et non supposé proethnique, à côté des exemples réels de chaque monovocalisme alternant ; et c'est ce que l'auteur n'a pas pu faire.
Pour ces motifs, le système de M. Regnault, quelque puissant et intelligent effort qu'il constitue, ne nous semble pas avoir fourni l'explication tant cherchée.