HUITIÈME SYSTÈME
Système de Scherer, ou de dédoublement de la voyelle.
Un des problèmes les plus difficiles de ceux que nous venons d'étudier est de savoir si ioxx u ont précédé ai, {ei, oi) au {eu, ou) ou si au contraire c'est ai {ei, oi) au {eu, ou) qui ont précédé i eiu. C'est le fondement de la querelle entre les anciens et les nouveaux grammairiens.
Nous avons dit qu'un des arguments d'analogie qui s'élèvent en faveur de l'ancien système vient de l'étude du vocalisme anglais et de celle du vocalisme roman. Dans le premier i long devient ai; u lorsqu'il s'allonge devient au. De même en roman, o devient uo, et e devient te.
Dans le dialecte Bavarois le processus est le même qu'en Anglais. Dans ce dialecte le chemin de la voyelle longue à la diphthongue présente des étapes où à côté d'i et d'w sonne d'abord une voyelle indéterminée plus près de Va que ne le sont i et u, et si indistincte au début que l'on peut douter si l'articulation la précédait ou la suivait et qu'on écrivait encore au XP siècle ie, uo, pour î et û, puis cette voyelle devint plus distincte et donne e devant i, et o devant u, c'est-à-dire comme des a assimilés à z et à û, d'où ei et ou deviennent plus tard ai et au. La même chose, dit Scherer, a dû se produire en Aryen.
D'où vient l'adjonction de la voyelle indéterminée, s'éclairdssant et se renforçant peu à peu ? On a probablement marqué l'accent par la quantité, en allongeant la voyelle accentuée. Puis on a démembré la longue en deux brèves. L'une d'elles étant accentuée, non l'autre, elles tendent à se différencier qualitativement, ainsi que tous les sons identiques mais de
hauteur différente. C'est qu'en effet la hauteur ou la profondeur de l'intonation, inhérente à une syllabe déterminée, appelle la voyelle avec un timbre plus élevé ou plus profond correspondant. N'est-ce pas ce qui se produit en musique pour les harmoniques ? Cet appel d'une seconde voyelle proportionnée à la fois à la nature de la première et à l'élévation de l'accent explique la coloration de Y a en e et en o.
Cette explication de Scherer rend compte à la fois du phénomène aryen, et de celui des langues néo-germaniques et néo-latines, les reliant les uns aux autres. Il est très ingénieux et possède un fonds important de vérité. Il consiste essentiellement dans le principe du développement et de la bifurcation du son, et fait naître la transformation qualitative d'une quantitative préalable. Vuo de buono est le développement de l'o par sa diphthongaison avec lui-même ; de même Vie de cielo est la diphthongaison à'e avec lui-même. De même en Anglais \ai pour ei est la diphthongaison de 1'/ avec lui-même, Vau pour ou suit le même processus ; seulement dans le premier cas, la diphthongaison se fait avec une voyelle un peu inférieure, dans le second avec une voyelle un peu supérieure ; remarquons que la diphthongaison ne peut se faire avec une voyelle identiquement égale, sans quoi on retomberait dans le renforcement purement quantitatif. Enfin le renforcement aryen ôli en ai, {ei, oi) de u en au {eu, ou) est entièrement semblable à celui de l'anglais.
Il se rapproche plutôt de l'ancien système que de celui des néo-grammairiens, puisque i s'y trouve antérieur à ei, éi, ai, et u antérieur à ^w, eu, au.
Mais tandis que l'ancien système introduisait arbitrairement la voyelle a {e, o) avant la voyelle élargie, Scherer explique sa genèse naturelle et toute physiologique par le résultat de l'insistance sur une voyelle faisant ressortir et teinter distinctement une de ses harmoniques.
Nous objecterons à cette théorie, si séduisante qu'elle soit, que le résultat naturel de l'insistance, le développement normal de la voyelle consiste plutôt à la faire suivre ou précéder de sa semi-voyelle propre, par exemple pour 1'^ yi ou ty^ par l'w, wu ou uw, c'est ce qui a lieu en particulier fréquemment en Sanscrit. D'ailleurs dans la même langue comment admettre
que pour les sons les plus différents lï, Yu, Va soit toujours et pour tous rharmonique ? Il est vrai que iy peut devenir sous l'empire de l'accent ey puis oy, et uw d'abord ow, puis aw, de manière à se rencontrer en a, mais ce processus possible a le tort de nécessiter trop d'hypothèses.
. Enfin la raison décisive qui doit faire rejeter ce système est celle-ci : l'explication de Scherer devient inapplicable quand la syllabe ne contient ni i, ni u radicaux, mais une simple consonne ; il est en défaut lorsqu'il s'agit d'une racine du type P't {pet, pat, pit, pot). Dans ce cas il ne peut y avoir ni élargissement, ni développement d'harmonique, ni diphthongaison par bifurcation d'un son qui n'existe pas.
Néanmoins le système de Scherer est un des plus sérieux qui aient été proposés. Nous nous servons dans le système personnel que nous allons proposer tout à l'heure, de plusieurs de ses observations. Nous retenons, en particulier, ce principe du développement de la voyelle primordiale par la préposition qu'elle se fait d'abord d'un son indistinct qui va se précisant peu à peu sous l'influence de l'accent.
Mais en quoi notre système différencie surtout du sien, c'est en ce que nous croyons que ce son indistinct n'est pas créé par Vu ou Vi radical» parce que s'il en était ainsi Yu et Yi créeraient un son non indistinct tout d'abord, mais distinct et ou bien analogue à eux-mêmes ou bien jouant vis-à-vis d'eux le rôle d'harmoniques, mais que ce son indistinct dépend d'une consonne précédente, est le schewa mobile ou quiescent suivant les cas inhérent à toute consonne, et qui devient mobile si le phonème suivant est une autre consonne, dont le lieu de prononciation est assez distinct pour qu'il y ait une suspension nécessaire de prononciation, qui devient quiescent s'il est suivi d'un i, d'un u non accentués et voyelles, et qui enfin redevient mobile, puis distinct de plus en plus si, sous l'empire de l'accent on insiste sur la syllabe, insistance qui fait réapparaître le son indistinct, le renforce, et renforce aussi Yi et Yu en les consonnantifiant en y et w.