CHAPITRE II
Mouvement phonique dirigé par l'action du milieu.
Nous venons d'étudier dans la phonétique statique, le mouvement des phonèmes sous leur influence réciproque, sous celle de l'accent, de la quantité, et aussi des éléments non phonétiques du langage ; nous devons observer maintenant l'action du milieu sur le langage, ou plutôt sur la partie du langage qui nous occupe, sur la phonétique.
Il est inutile de rappeler l'influence que le milieu exerce sur tous les êtres. Ce que la pesanteur, l'attraction est à la force vive du mouvement pour diriger celui-ci, Taction du milieu Test au mouvement phonique pour le porter aussi dans des directions difiérentes qui rayonnent de tous côtés.
Les facteurs divers qui constituent le milieu peuvent se ramener à trois : le temps, la race ou la nationalités et le lieu.
Le temps est un facteur inévitable. C'est lui qui travaille les langues des peuples qui restent isolés, sous migration, ni superposition. Il a surtout pour résultat d'user peu à peu les phonèmes, de les détruire ; il ne les remplace pas ; et s'il était le seul facteur, si d'autres n'agissaient pas en sens contraire les langues périraient. Le temps a partout une influence destructive.
Dans l'action du temps il faut distinguer la directe et l'indirecte. Nous avons déjà étudié cette dernière, les phonèmes
périssent par leur frottement mutuel, ils se modifient par leurs attractions ; tout cela s'accomplit dans le temps, mais ce n'est pas l'action directe de celui-ci ; l'action directe commence quand les phonèmes disparaissent lentement, mais spontanément.
Le lieu est un autre facteur d'efiet tout-à-fait différent ; il commence à agir dès que les peuples accomplissent leurs premières migrations. Le corps principal de la nation resté stationnaire conserve les anciennes formes et les anciens sons ; le rameau détaché les modifie. Il se trouve en contact avec d'autres peuples, subit d autres climats, jreçoit de nouvelles idées. L'influence du lieu se décompose en influence du climat, influence du voisinage d'un autre peuple contigu, influence d'un autre peuple qui a précédé sur le sol. Il est probable que Vi sombre Russe qui n'existe nulle part ailleurs en Indo-Européen a été emprunté par les langues Slaves aux langues Altaïques. Cependant il faut se défier et ne pas exagérer cette action. On a longtemps cru que la jota de TEspagnol lui était venue de l'arabe ; c'était une erreur, c'est un phénomène tout autre et spontané qui Ta produit. Les cérébrcUes^ ont-elles, été puisées par les langues Indiennes dans les Dravidiennes 9 Cela reste douteux.
L'influence du peuple qui a précédé sur le sol se confond souvent avec celle d*un peuple voisin^ car la nation expulsée est souvent restée voisine, mais cependant elle est plus forte que l'autre. Au point de vue morphologique, M. Sayce a signalé le polysynthétisme du vieil-Irlandais qui a certainement dû venir des habitants antérieurs du sol.
L'eôet de l'action du lieu, ce n'est ici ni de renforcer les sons, ni de les diminuer, mais bien de les varier. Tous les phonèmes sont instables, prêts à parcourir toute leur gamme, et même à changer de gamme. Les migrations favorisent cette tendance, autorisent les idiosyncrasies de tel groupe à dominer.
On ne saurait donner un exemple plus frappant de l'action du lieu que celui que l'on rencontre en comparant le consonnantisme de l'Italien avec celui des autres langues romanes. L'Italien conserve les ténues du latin, les autres changent les ténues en sonores et celles-ci en sonores aspirées. C'est que l'Italien s'est formé sur le même sol que le latin, tandis que
les autres ont grandi sur des sols différents. En ce qui concerne ritalien comparé à l'Espagnol, cela est d'autant plus remarquable , que l'Espagnol qui a changé les ténues en sonores appartient cependant à une race beaucoup pliis énergique que celle qui parle Italien.
Le troisième facteur est la race ou plutôt la nationalité, car chacun sait que la linguistique coïncide souvent avec l'ethnologie, mais s'écarte beaucoup de l'anthropologie. Une nation parle souvent la langiie d'une autre race. Le mot race signifiera donc ici pour nous : nation,
La race est Vêlement inverse du temps, quant à ses effets. Si le temps détruit, la race crée ou renouvelle. Elle produit en morphologie ce que Max MûUer a appelé si heureusement le renouvellement dialectal. Son efiet en phonétique est de la même nature. Par là même qu'elle crée, elle fortifie aussi ce qui existe déjà. Le temps a usé, affaibli les phonèmes nonseulement d'un mot, mais les phonèmes en général, il a liquéfié les consonnes, assourdi les voyelles. La race est un facteur qui vient en sens contraire, fortifie et maintient les phonèmes qui disparaissaient ; la loi de substitution des langues germaniques en est un exemple irappant.
C'est un erreur assez commune de croire que le temps agit seul, et qu'il ne se produit par conséquent que des affaiblissements de phonèmes, que la grande loi du moindre effort règle toute la phonétique. A côté du mouvement descendant il y a le mouvement ascendant. Tout à coup les organes relâchés se resserrent, ou redeviennent capables d'effort. Ces relèvements se produisent dans la morphologie ; on les observe aussi dans la phonétique. Ce mouvem£nt antagoniste du premier est un effet de Vaction de la race. Lorsqu'une nouvelle race ou une nouvelle nationalité se forme, ce renouvellement commence une nouvelle vie.
On peut comparer un tel phénomèoe à ce qui a lieu en géologie. Les terrains successifs s'étendent par strates régulières ; le terrain volcanique et primitif s'enfonce profondément. Mais tout-à-coup un soulèvement se produit, les strates sont rompues, des chaînes de montagnes s'élèvent et le terrain volcanique s'élève à la surface. De même ici au milieu de la stratification du langage régularisée par le temps, la race fait surit
gir des véritables éruptions phonétiques , les phonèmes se trouvent tout-à-coup relevés et renforcés.
Lorsque les races se superposent ou se mêlent surtout, naissent les langues hybrides. L'hybridation est un des phénomènes linguistiques les plus importants, nous n'avons pas l'espace suffisant par l'étudier ici, et d'ailleurs elle affecte plus les formes que les sons. Disons cependant que l'hybridation a pour résultat de rehausser les phonèmes, de différencier ceux qui s'étaient confondus. C'est elle en partie qui a créé les accents musicaux dans les langues de l'Extrême-Orient.
Ainsi ces trois facteurs : le temps, la raccy le lieu produisent surtout le premier l'affaiblissement et la destruction, le second le renforcement et la différenciation, le troisième la variation des phonèmes^
Cet affaiblissement, ce renforcement, cette variation quelquefois se produisent dans l'intérieur d'une même langue, mais le plus souvent de langue à langue. Ce n'est guères que de langue à langue, en effet, que peuvent agir les différenciations de races. D'autre côté il est assez difficile à certains points de savoir s'il s'agit des états différents de la même langue, ou de langues différentes ; c'est dans le cas de la dérivation d'une langue à l'autre, lorsque la période de désintégration confine à celle d'intégration.
L'affaiblissement se réalise, soit en détruisant peu à peu le son après des dégradations successives, soit en confondant un son avec un autre, par une analogie toute phonétique, comme en grec où Yu est d'abord devenu ii, puis i, mais ceci est plutôt le résultat de l'action dynamique d'un son absent sur un son présent, effet que nous avons déjà étudié, soit en assimilant un phonème à un phonème qui le touche, ce qui rentre aussi dans le chapitre précèdent. Il y a donc à retenir ici seulement la dégradation successive du phonème.
Le renouvellement phonétique, résultat de l'action de la race, se réalise par le renforcement ou la restitution totale ou partielle des phonèmes et aussi par la dissimilation de chaque son en plusieurs, enfin par une dissimilation des phonèmes voisins dans le même mot ; c'est la première de ces réalisations surtout que nous aurons à considérer.
Enfin la variation phonétique est soit le passage d'un pho-
nème à un autre phonème, soit Tintroduction d'un phonème qui n'appartenait d'abord qu'à une langue voisine appa-rentée ou non. C'est ainsi que la Sanscrit a correspond à e en grec. Ces changements sont conservateurs du phonème ; ils Tempêchent de parcourir une suite d'altérations, puis de disparaître ; ils satisfont aussi au caractère d'instabilité de ces phonèmes.
Ces trois phénomènes, et surtout l'affaiblissement et le renforcement des phonèmes s'accomplissent à différents degrés et ^ plusieurs manières. Tantôt par exemple le renforcement est partiel, celui qui affecte dh qu'il convertit en d et non le d de manière à le convertir en t, ou bien il est total et change entièrement la gamme vocalique, par exemple, telle que nous l'avons décrite dans la phonétique statique, tantôt il est pur c'est à dire ne se combine avec aucune autre loi, tantôt il se combine avec une loi en sens inverse, celle du moindre effort et de l'affaiblissement qui dérive du temps, tantôt enfin il ne se produit que dans quelques mots où il apparaît à titre d'irrégularité apparente ou réelle.
On devrait dans toutes les mutations de phonèmes non amenées par l'action d'autres phonèmes ou d'autres éléments linguistiques, faire nettement le départ entre celles qui dépendent de l'action du temps, celles qui viennent de la race et du lieu, mais ce départ serait très difficile dans l'état actuel de la science. Qu'il suffise de dire qu'en général on doit faire à chacun de ces facteurs la part spéciale que nous venons de lui attribuer.
Ne pouvant faire exactement ce départ, nous pensons qu'il est inutile de revenir ici sur ce que nous avons dit dans la phonétique statico-dynamique à ce sujet. Dans cette partie de notre travail nous avons décrit 1" la génération des phonèmes y 2*» leur transformation ascendante et descendante, 3° leur dépérissement et leur chute, comme étant le résultat, réel souvent, apparent toujours, de leur vitalité et de leur mouvement spontané. Ajoutons ici que dans la génération, il y a souvent influence de la race, dans la variation influence du lieu et dans le dépérissement d'une manière certaine influence du temps, que ces facteurs sont parfois cachés, mais n'en ont pas moins été effectifs. Souvent il y 8i croisement entre eux, et annulation partielle réciproque, ce qui explique bien des anomalies apparentes.
En vertu des principes que nous venons de poser, il sera facile dans les divers phénomènes ci-dessus décrits de la phonétique statico-dynamique de se rendre compte pour lesquels l'action soit du lieu, soit de la race, soit du temps a été la cause véritable, ou la condition, ou l'occasion, et pour lesquels on ne saurait invoquer ces causes. Une partie de la phonétique statico-dynamique pourra avec les progrès de la science se résoudre en phonétique purement dynamique, quand on saura clairement distinguer les diverses actions du milieu, leurs composantes et leur résultante.