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CHAPITRE TROISIÈME

Mouvement phonique causé par la volonté humaine.

Ici nous sortons de la science proprement dite, et nous entrons dans un domaine ennemi, dans un domaine antiscientifique ; nous n'étudierons pas des règles, mais des désordres véritables, non pas seulement comme à l'instant, des catises perturbantes,

La perturbation, en effet, est scientifique, comme la loi qu'elle perturbe ; elle est elle-même le résultat d'une loi qui vient se croiser avec une autre loi ; c'est tout simplement la résultante de deux composantes régulières ; or la résultante fait toujours dévier chacune des composantes considérées isolément. Mais ici il s'agit de toute autre chose que d'une perturbation ainsi comprise ; il s'agit d'un désordre véritable, d'une déviation capricieuse que l'homme apporte dans la nature par sa volonté.

De même que l'ordre naturel, divin, est essentiellement scientifique, de même la convention ou la volonté humaine, surtout la volonté individuelle, est tout à fait antiscientifique ; la résistance de l'homme à la nature se fait sentir dans la linguistique qui n'est pas de son vrai domaine, on peut le dire» d'une manière désastreuse ; elle tend à confondre les règles logiques, et à créer un langage artificiel où la logique profonde de l'évolution naturelle a disparu.

Plus la volonté humaine s'éloigne de son domaine propre et

envahit un domaine étranger, plus le mal est grand ; or, en linguistique la base physique est la phonétique ; c'est à la phonétique que la volonté humaine peut le moins toucher, par conséquent ; mais si elle y touche c^est là qu'elle accomplit les plus grands ravages.

En morphologie, lexiologie comprise, Vêlement volontairCy V action de la volonté humaine est très étendue, et c'est dans la langue française peut-être qu'on peut le plus facilement l'étudier. Elle se révèle par les nombreux doublets de cette langue ; elle a son histoire spéciale, son époque originaire, le 16® siècle ; elle est arrivée à ce résultat caché, mais réel, de diviser la langue française en deux langues dont l'une n'est comprise que par les lettrés et ne présente pas un seul mot intelligible pour le paysan. Cela enrichit sans doute une langue d'être double, d'en contenir deux entières ; cela permet d'exprimer beaucoup de nuances, de réserver certains mots pour le concret et certains autres pour l'abstrait et le figuré, ce qui augmente la précision du langage ; mais cela lui en'lève le naturel, crée une aristocratie littéraire infranchissable, fait régner le convenu, et communique au style et à la parole le déclamation et la pose.

Au' seizième siècle une réaction s'est produite contre révolution naturelle du français ; on a voulu rebrousser chemin vers les sources latines, et si cette entreprise n'a pas eu d'effet sur la langue des paysans, elle a changé le caractère de la langue commune, bourgeoise^ celle qui seule compte. Tout le monde connaît l'existence et le mode de formation des doublets. Nous y reviendrons tout à l'heure. Nous ne nous occupons pas de morphologie dans cette étude et nous n'avons voulu faire que cette seule citation. Revenons à la phonétique.

Nous avons dit que la volonté humaine, ce que nous appellerons la volonté volontaire^ c'est-à-dire celle qui n'est pas amenée presque fatalement par l'état du milieu, est toujours antiscientifique. Il ne faut cependant pas exagérer cette idée. Oui la volonté humaine est antiscientifique, et pourtant s'il s'agit d'actes importants, et qu'on adopte les conclusions du déterminisme, elle ne l'est plus, précisément parce qu'elle n'est plus volontaire, et devient, comme tous les phénomènes naturels, une simple résultante. Nous n'avons pas à discuter

ici le déterminisme, c'est affaire de psychologie ; toutes les sciences doivent être indépendantes les unes des autres, ne pas appuyer les systèmes de Tune sur ceux de l'autre : Yindépendance respective des sciences est la première condition de leur succès. Mais, même l'hypothèse du déterminisme écartée, il est certain, de Taveu de tous, que les volontés humaines prises par grandes masses perdent leur caractères capricieux, ébauchent des résultats de loi, et s'assimilent de plus en plus dans leur fonctionnement au fonctionnement aveugle et sourd, toujours logique des lois physiques. Le hasard lui-même semble soumis à des lois, et ce que l'on appelle les lois des grands nombres, bien connue des mathématiciens et des statisticiens, en sont une preuve curieuse. Il faut donc renfermer dans de justes limites le domaine de la volonté humaine capricieuse.

Cependant ce domaine existe ; il joue un rôle perturbant, et c'est ce rôle que nous allons observer en phonétique.

Premier effet.

C'est dans le français et parmi la Révolution linguistique du seizième siècle que nous sommes vivement frappés de Tefiet que l'envie de créer une langue artificielle a produit sur les sons. Tout le monde sait que le facteur principal, le ferment qui a transformé le latin en français, c'est l'accent tonique. A mesure que Taccent tonique prend plus de force (et tout le monde a observé combien cet accent s'exagère chez les illettrés, s'atténue, de même que le geste, chez les lettrés) il renfle la voyelle affectée, affaiblit toutes les autres au fur et à mesure de leur éloignement ; cependant quand il existe des syllabes trop éloignées, cet effacement universel ferait perdre au mot son équlibre, et alors l'accent trouve un écho sur quelque syllabe éloignée sur laquelle il dépose un demi-accent.

Par suite de cette pondération, des syllabes qui se trouvent entre les accents et les]demi-accents tendant à disparaître, les consonnes tombent elles-mêmes, le latin est devenu du français. Cependant l'accent latin a toujours gardé la même place ; il sert de clef de voûte, donne le secret et la loi de transformation ; c'est un guide sûr, un point de repère et si l'on tient le fil d'une logique rigoureuse ou ne peut s'ég^.rer.

Eh bien ! au seizième siècle, des grammairiens, de prétendus savants, ont vu dans l'écart régulier qui s'était fait du latin au français, une sorte de décomposition cadavérique, une dissolution, une marche de barbarismes en barbarisme, ils ont voulu retremper le français à sa source, et dans cette idée, se sont mis à parler latin en français.

Ils ne pouvaient déplacer l'accent français irrévocablement fixé sur la dernière syllabe sonore, mais ils ont déplacé V accent latin, puis ils ont enlevé à r accent toute action sur le son ; c'était abolir la langue française.

Leur tentative n'a réussi qu'à moitié ; il n'ont pu tuer une langue, ce à quoi une volonté est impuissante, mais ils en ont créé une artificielle qui s'est superposée au français naturel, de manière à former deux couches. Ces faits sont trop connus pour que j'insiste, mais il fallait noter leur place naturelle ici. Citons seulement quelques exemples : hlasphemare a donné à la fois : blâmer et blasphémer ; l'accent latin s'est conservé dans le premier et n'a pas changé de place ; il a exercé autour de lui son action destructive éliminant d'un coup le groupe de consonnes, sph ; le second, au contraire, n'a rien changé au latin, l'accent est bien resté à sa place, mais n'a exercé aucune influence sur les sons voisins. D'autre côté, blasphemum a. donné, blâme et blasphème ; le premier, outre qu'il élimine des consonnes conserve la place de l'accent ; l'autre, le mot savant, outre qu'il conserve toutes les consonnes, change la place de l'accent, retire l'âme du mot d'une de ses syllabes pour la porter dans une autre, ce qui transforme complètement sa physionomie. En somme la langue savante artificielle se distingue de la langue française naturelle au point de vue phonétique, en ce que V l'accent latin est déplacé, 2^ la consonne médiane ne tombe pas, 2^ la voyelle brève qui précède la tonique ne tombe pas.

La langue française créée artificiellement par les savants du 16* siècle se distingue de la langue naturelle en ce qu'elle prend le mot latin sans y rien chg.nger, et se contente de le priver de son accent véritable, et de le frapper d'un accent uniforme sur Tultième syllabe ; ce mot fossile, pétrifié est condamné à rester toujours tel, à ne pas vivre de la vie du langage ; il n'a pas de racines, il ne pousse pas de rameaux. Il en sera toujours ainsi de toutes les langues artificielles ; non-seulement elles le sont, mais elles sont condamnées à le rester.

Il faut bien distinguer d'une telle langue celle dite techmqtêe ; du reste, le français a emprunté celle-ci à une langue différente, non plus au latin mais au grec ; cette dernière langue limitée à l'expression d'idées spéciales, n'ayant pas la prétention de concourir avec la langue naturelle dans le même ordre d'idées, et ne produisant pas de doublets, a bien quelques-uns des inconvénients de la langue inaugurée au 16® siècle, mais moins nombreux, parce qu'elle reste dans sa sphère spéciale et qu'il n'y a pas lutte entre deux formes, entre deux sons en corir currenee.

L'effort des savants du 16® siècle ne se borna pas à la phonétique, mais s'étendit à la morphologie où il trouva cependant plus de résistance ; c'est qu'un retour brusque et total au latin était plus facile dans la phonétique lexiologique, et que si l'on avait voulu changer aussi rapidement les formes, on n'eût nullement réussi. Nous n'apprécions ici, bien entendu, la langue artificielle introduite au 16® siècle en français qu'au point de vue purement linguistique ; au point de vue philologique et littéraire, elle a compensé ses inconvénients par de nombreuses utilités ; il est toujours commode pour la pensée d'avoir à sa disposition un double vocabulaire ; chaque doublet servit à exprimer une nuance différente de sens.

Deuxième effet,

^orthographe s'éloigne en français beaucoup de la prononciation, elle est étymologique, comme dans l'anglais ; elle représente, par conséquent, un état mort de la langue, pour ainsi dire une langue morte ; nous retrouvons ce phénomène presque aussi intense un peu partout et dans quelques langues, l'Écossais, le Thibétain. Comment doit-on prononcer, pour prononcer bien ?

Nullement comme on écrit, car l'orthographe usitée est quelchose àe fossile, et la langue parlée quelque chose qui vit encore et qui marche sans cesse. La prononciation est transmise par la tradition ; la tradition se formule en quelques règles assez incertaines ; mais il est sûr qu'on ne doit pas prononcer coname on écrit.

Hé bien ! non-seulement la prononciation de certains mots,

mais le système général de prononciation a changé dans notre siècle et tend à se transformer totalement. Le 16® siècle avait changé les sons en changeant les mots ; le 19® siècle, sans modifier les mots formant le fond de la langue, en fait évoluer le son, La cause est la même, quoique le moyen employé varie ; c'est à l'influence du mot savant, du mot latin que cette transformation est due.

Voici quelques exemples de l'évolution de la prononciation pris dans la langue française. Cette langue répugne, comme beaucoup d'autres, à terminer un mot par une consonne, elle se refuse absolument à le terminer par deux, même quand le mot suivant commence par une voyelle. Le latin, au contraire, se lit comme il s'écrit, on prononce toutes les consonnes y même terminales^ même doubles. A l'instar du latin les mots savants, de seconde couche et empruntés au latin, font sonner toutes leurs consonnes. Ce qui est vrai du mot l'est jusqu'à un certain point de la syllabe ; lorsque deux consonnes médianes se suivent, semblables entre elles, on les fait sonner en latin et dans le français artificiel ; on ne doit en faire sonner qu'une Qn français vrai.

Mors se prononce en latin : mors ; mort, en vrai français^ au contraire, se prononce : mor ; il en est ainsi, même quand le mot suivant commence par une voyelle : la mor{f) est cruelle. Le français abandonné à son évolution naturelle, tel que les paysans le prononcent, ej^ace non-seulement le t, mais aussi Vr. De même le vieux français prononçait bô pour bord ; vê, pour : vers ; mê, pour : mer ; /inî, pour Jinir ; même devant une voyelle, et dit : la mô est cruelle. Cependant la prononciation actuelle transportant la phonétique latine dans la phonétique française dit : la mort test cruelle.

De même le mot : nerf dont la vraie prononciation est ; nèr, se prononce actuellement comme on l'écrit : nerf (ner-vus) ; os qui doit se prononcer : ô se prononce os (oss-is) ; fils dont la véritable prononciation est fî, se prononce ^5 ; sens, sans au lieu de : san ; mœurs, meurse au lieu de meur.

L'invasion de la prononciation latine a mieux respecté les doubles consonnes médianes. On prononce : cUler avec un seul /, parce que le mot appartient au français naturel, et illustre avec deux II, parce que le mot appartient bm français artificiel.

Cependant il se produit une tendance à prononcer les deux lettres dans un certain nombre de mots qui sont du vrai français, par exemple dans : sommet.

Un sentiment diacritique contribue certainement à ces perturbations. La langue française a beaucoup dihomophones ; le mot : sens, par exemple, prononcé ian peut se confondre avec beaucoup d'autres ; de même le mot os, prononcé : ô ; c'est pour éviter la confusion qu'on fait sonner \s dans les mots qui le possèdent. Pour le même motif, les comptables disent sept cents en faisant sonner le / de sept de peur qu'on ne confonde : se avec si.

Mais la cause de la déviation est plus générale et plus profonde. Elle est dtie à l^infltience de P écriture ; celle-ci étant étymologique renferme toutes les consonnes devant être prononcées ou non ; elle pénètre par les yeux des personnes lettrées dans leur esprit, autant et quelquefois plus que la langue parlée par leurs oreilles ; elle a, en outre, plus d'autorité ; elle se lie au style, aux sentiments, aux pensées, la langue orale plutôt aux actions at au besoins ; il semble d'ailleurs qu elle ait pour mission de rectifier celle-ci, et la prononciotion naturelle semble, au contraire, une prononciation corrompue ; plus le nombre des lecteurs augmentera, et il augmente, plus là prononciation artificielle, à la suite de la langue artificielle ellemême, supplantera la prononciation naturelle. D'ailleurs beaucoup de personnes voient écrit dans les livres le nom de choses qu'elles n'ont pas vues, dont on ne parle pas autour d'elles, qu'elles ne connaissent qu'en lisant, et la prononciation intégrale des lettres écrites leur semble alors non-seulement la meilleure, mais la seule existante. Cette influence de l'écriture sur la prononciation se révèle particulièrement dans ce qu'on appelle les liaisons. Ces liaisons qui consistent à faire sonner le /, 1'^, Yr de la fin du mot précédant sur la voyelle initiale du mot suivant se faisaient rarement autrefois, à moins qu'il ne s'agit de mots se qualifiant entre eux ; elles sont aujourd'hui très usuelles et se font sentir même entre le substantif et le verbe, même entre des mots tout-à-fait indépendants. Cette évolution est due, non-seulement à une cause dont nous parlerons un peu plus loin, de sens artistocratique et cérémoniel, mais aussi à Tinfluence de l'écriture. Comment négliger dans

la prononciation toutes ces lettres, 5, t, etc. que l'écriture emploie à la fin des mots ; on ne peut plus se décider à les lire toujours sans les prononcer jamais ; on voit ce qu'on dit avant de le prononcer et de l'entendre.

Troisième effet.

Nous venons d'étudier deux réactions importantes et bien formelles de la volonté de l'homme contre les lois naturelles de la phonétique ; or dans ces réactions, la volonté d'un seul homme n'a pas prévalu, mais celle collective de tout un groupe, de toute une génération ou d'une classe entière ; quelquefois la volonté qui agit est pltis volontaire, si Ion peut s'exprimer ainsi, elle devient individuelle. En général, c'est un auteur, littérateur ou savant, qui prononce l'abolition de telle prononciation, et par conséquent souvent de tel son.

Le son 01 prononcé : otia semble choquant dans certains mots, par exemple dans : les français ; ou le convertit en : ais ; \&& français ; à la suite de cette réforme, Voi se perd dans beaucoup de mots et se remplace par : cù. C'est à Voltaire que nous devons ce changement. L'action des littérateurs fiit bien plus puissante dans le domaine de la lexiologie où elle créa le néologisme.

Mais le savant technique en cette matière, le grammairien, touche plus hardiment à la phonétique, non pour en changer le cours et lui donner une direction autre, mais pour lui tirer toute direction, pour \ arrêter ; il fixe ou veut fixer la prononciation, se fait conservateur de langues, réagit contre l'impulsion naturelle qui pousse celles-ci à marcher toujours, à se décomposer, à se recomposer à l'infini. En cet ordre d'idées, il agit encore en sens contraire de la nature, de l'évolution, par un caprice perturbant qu il prend pour de la raison. Du reste, il ignore l'étymologie ; il ne fait pas retourner en arrière les règles de la phonétique, comme le faisait le savant du 16® siècle ; il les immobilise simpUmeni. Les corps savants officiels, l'Académie, dans ses dictionnaires, agissent de même quant à la lexiologie et la grammaire mais s arrêtent devant la phonétique, force purement naturelle, dont ils n'osent pas approcher.

Quatrième effet.

Ce nouvel effet de perturbation causé par la volonté humaine est dû au langage cérémonieL Dans la morphologie, ce langage est très répandu, et ses conséquences sont importantes ; en phonétique ce n'est qu un fiacteur beaucoup moins fort.

Les classes plus instruites ou hiérarchiquement plus élevées ont un désir très marqué de se distinguer par leur langage, comme par leurs vêtements, des classes inférieures ; elles font choix de mots, comme d'étoffes, de locutions comme de formes et de coupes, et aussi de certains sons plus harmonieux. Pourtat le fond de la langue est toujours le même, mais il suffit de peu de choses pour la travestir.

Dans les sociétés plus théocratiques ou plus aristocratiques, la divergence est plus profonde ; il existe deux langues formées de toutes pièces, Tune au profit et à l'usage de la race supérieure ou censée telle, l'autre à l'usage de la race ou de la classe inférieure.

Ce système porté à sa plus haute puissance produit le phénomène du bilinguisme. Chez les Arrouagues il existe non pour tous les mots, mais pour un grand nombre, deux langues, l'une à l'usage des hommes seuls et que les femmes n'ont pas le droit de parler, l'autre à l'usage des femmes. Sans doute, cette distribution n'a pas été le fait d'une convention primordiale ; si l'homme ne peut se créer volontairement une langue, à plus forte raison ne peut-il s'en créer deux. Ainsi, il est probable que le bilinguisme des Arrouagues doit son origine à un fait de guerre, mais c'est une volonté expresse qui l'a maintenu ; autrement, il aurait disparu bien vite.

A côté du bilinguisme de seœe à sexe, se trouve le bilinguisme Aq caste à caste. La caste sacerdotale possède dans beaucoup de pays une langue sacrée qui n'est guère accessible aux autres, qui en tout cas n'est pas la langue commune. Parmi ces langues sacrées spéciales on peut citer le Sanscrit, le Kawi, l'Arabe par les mahométans et chez nous le Latin. Quelquefois, c'est la classe non plus sacerdotale, mais lettrée qui se distingue par l'emploi d'une langue étrangère ; c'est ainsi que les Japonais emploient le Chinois, les nations européennes à une certaine époque le français. C'est ainsi que la société française élégante a créé chez nous le néologisme anglais.

Le bilinguisme s'affaiblit, mais subsiste encore quand le vocabulaire étant généralement le même, il se dédouble cependant dans des cas spéciaux, et qu'à côté de la langue vulgaire se forme la langue noble, de cour, cérémonielle. Le Javanais forme type sous ce rapport. Il se dédouble en ngoho, ou langage vulgaire, et krama, ou langage noble employé pour parler aux princes, auxquels se joint un troisième, le madya ou langage moyen. Quelquefois les racines diffèrent, mais le plus savent le krama dérive du ngoko par la simple mutation de la voyelle finale ou de la médiane ou par l'addition de la consonne finale n, s, l, ng. Aussi utama, excellent, devient : utami ; mula, le commencement, devient : mûa ; rembug, le conseil, rembag ; dukuh, le hameau, dekah ; opah, le salaire, epah ; segara, la mer, seganten ; dina, le jour, dinten ; rasa, le tact, raos ; anti, attendre, antos ; kaju, le bois, kayeng ; sega, riz cuit, sekul ; ambu, odorat, ambet. A son tour, le langage cérémoniel s'écourte pour devenir langage moyen ; wonten, être, devient onten ; deteng, vers, devient teng.

Ici, ce qui est très remarquable au point de vue qui nous occupe, celui de la phonétique, la différenciation entre les deux langues est à la fois phonétique et conventionnelle. Elle est purement phonétique à la différence des cas de bilinguisme cidevant décrits qui variaient toiyours les racines, puis qu'elle ne varie qu'une voyelle ou une consonne, employant à la distinction des langues une sorte d'apophonie ou de métaphonie simple ; elle est conventionnelle, car les deux formes ne sont pas nées d'abord naturellement, sauf à servir ensuite artificiellement à l'expression de deux langages différents ; c'est bien le second langage qui a fait varier intentionnellement et conventionnellement ici le son diacritique.

Cette modification purement phonétique, en changeant par exemple une seule voyelle du mot, ou en l'ajoutant ou en la retranchant, se retrouve chez nous dans ïargot II y a un argot il est vrai, lexiologique qui emploie des mots différents, mais souvent il se contente aussi de dénaturer le mot par un simple changement phonique, qui suffit avec une prononciation rapide pour le rendre inintelligible. Par une singulière coïncidence, parler ainsi s'appelle parler Javanais.

Le Javanais véritable présente encore cette particularité qu'à

côté de ces trois langages il en a créé encore plusieurs autres conventionnels et intermédiaires par la même méthode, et qu'en outre le peuple qui le parle possède une langue sacrée le kaw% différente par ces racines, et qui rentre dans le bilinguisme morphologique dont nous n'avons parlé que pour ordre et pour faire ressortir le sens du bilinguisme.

D'autres langues possèdent, quoique moins développé, le langage de cérémonie ; il s'agit du Chinois, du Japonais, de l'Annamite etc. mais un tel langage est chez eux plus morphologique que phonétique.

Chez nous, les traces du bilinguisme aristocratique sont bien plus phonétiques que morphologiques. Cependant à ce dernier point de vue^ nous possédons et surtout la langue et la littérature classiques possédaient des mots nobles et d'autres qui ne l'étaient pas. Une poète qui se respectait remplaçait cheval par coursier^ et beaucoup de mots par des périphrases. Cette mode a disparu ; elle a été remplacée par des emprunts nombreux faits aux langues étrangères pour exprimer ce qu'on dit exactement par de vrais mots français, et aussi par les doublets de la langue artificielle et savante, s' étendant au-delà du sens différencié qu'ils avaient pris, et occupant celui qui restait à leur correspondant de la langue naturelle et générale. Mais cette influence s'exerçant d'abord sur la morphologie est arrivée à la phonétique et s attaque à la prononciation. Parmi les voyelles, elle abrège toutes les longues, diminue la force de l'accent qu'elle rend presque nul, substitue partout Yaccent oratoire à Yaccent tonique, de même que l'intonation au geste, multiplie les liaisons, par l'abaissement de l'accent redonne à Ye muet une demi-tonalité que celui-ci avait entièrement perdue, prodigue les différences de son purement diacritiques, fait réagir l'écriture sur la parole, l'étymologie sur l'évolution en cours, et crée une phonétique distinguée, mais artificielle et volontaire, à côté de la phonétique naturelle, vulgaire, mais réellement plus scientifique et pour l'expression de l'idée, du sentiment surtout, plus puissante.

C'est aussi à cette cause que l'on doit attribuer l'habitude de plus en plus générale des liaisons en français. Le langage vulgaire est âpre et sans euphonie ; des hiatus entre mots y sont fréquents, la période mal pondérée, l'harmonie nulle ; il en

résulte du sentiment, de l'énergie, point d'élégance. C'est à celle-ci que vise le langage cérémoniel et aristocratique, sans beaucoup de souci du reste. Les liaisons entre mots se multiplient, comme les relations cérémonieuses entre personnes ; nul frottement, point de heurt ; les mots y sont bien élevés, ne se poussent pas, s'emboitent avec politesse. Mais vienne un éclat de la passion, une idée vive, Tartifice disparaît, les liaison s'arrêtent et les mots sortant indépendants retournent au langage primitif et naturel.

Cinquième effet

On connaît l'institution du tabou ; chez certains peuples Océaniens tout mot identique quant au son au nom du monarque décédé, bien plus toute syllabe comprise dans un mot et identique à ce nom devient tabou, c'est-à-dire qu'il est défendu de la prononcer,et qu'il faut trouver une détermination nouvelle pour désigner l'objet qui a perdu ainsi son vocable. Cette dénomination nouvelle est toute artificielle ; et c'est ainsi que peu à peu par l'effet d'une superstition une langue nouvelle s'introduit. Ce qui nous intéresse ici c'est qu'elle est artificielle, et que sa création vient d'une cause. phonique. Cette fois encore la volonté absolue et capricieuse de l'homme proscrit un son, et en introduit un nouveau.

Tel est le rôle de l'élément volontaire dans la phonétique ; il est assez restreint, tandis qu'il devient souvent dominant en morpholpgie ; c'est que la phonétique forme les assises de la langue, repose sous un sol profond et n'est accessible aux efforts superficiels de Thomme que quand elle affleure à terre et forme déjà la morphologie ; cependant il était utile de voir quelle prise l'homme peut avoir sur lui-même, sur ce qui lui est très personnel, son langage, sur ce qu'il n'émet qu'à sa volonté, la parole ; or, cette action est d'abord très petite, son langage lui échappe presque complètement ; la phonétique agit en lui malgré lui ; ce n'est que plus tard, quand le son est devenu un mot, et surtout plus tard encore quand le mot est devenu l'instrument d'une idée, que la volonté humaine acquiert prise sur lui, peut réagir et rend humain le son qui était naturel , c'est-à-dire involontaire au suprême degré, même inconscient pour l'homme dans son évolution latente.

Nous avons essayé de tracer non une phonétique générale, malgré le titre trop absolu que nous avons pris, mais plutôt le cadre d'une phonétique générale qu'il serait peut être prématuré de prétendre entièrement remplir ; nous avons voulu raconter les phases principales de l'histoire des phonèmes, leurs rapports de famille, leurs rapports de fonctions, leurs actions et leurs réactions réciproques, leur lutte pour la vie entre eux, contre le milieu où ils vivaient, contre l'homme même qui les parle ; notre travail n'est qu'une ébauche mais ce qui peut le justifier, c'est que c'est l'ébauche d'une synthèse utile qui n'avait pas encore été faite.

Pour avoir cette synthèse il faut joindre au présent volume celui que nous avons déjà publié sous ce titre : Essai dephonétiqm Générale^ qui en forme la première partie.

Avant de terminer, nous voulons proposer aux linguistes, au lieu de la terminologie habituelle et défectueuse s'appliquant à beaucoup de phonèmes linguistiques, une terminologie nouvelle qui nous semble beaucoup plus logique et qui abrégerait en précisant.

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