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LES DEUX FRANCE ASSOCIEES DANS LA COA^MUNE ERREUR

Aucun courant d'idées et de sentiments ne se précipite à contre sens de la déclivité. Si le Jean-Jacquisme s est répandu si rapidement en France, s'il a imprégné si profondément la conscience française, s'il a absorbé le philosophisme et s'il lui a donné, pour ainsi dire, sa couleur, il a fallu de toute nécessité qu'une harmonie préexistât entre le nouvel évangile et les hommes qui le recevaient. Si les institutions d'Ancien Régime se sont trouvées si complètement désarmées contre l'idée-force contenue dans le Contrai Social, n'est-on pas fondé à en induire qu'elles lui avaient, sans y prendre garde et à l'avance, fait les plus grandes concessions. Si l'école dan-

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Ionienne elle-même n a pu résister, bien qu'elle semblât, de par sa position révolutionnaire, mieux placée pour le faire, n'a-t-il pas fallu que le terrain se dérobât littéralement sous ses pieds.

Double hypothèse qui trouvera une facile vérification si l'on compare les réalisations rousseauistes avec les tendances séculaires de notre pays et avec le principe interne de la vieille Monarchie.

Le rousseauism.e politique s'est concrète en deux docum.ents fondamentaux, en deux symboles qui lui sont comme les deux tables de sa loi :

La Déclaration des Droits de l'Homme de 1789 et la seconde Déclaration de 1793, qui éclaire et aggrave la première.

Ces deux déclarations elles-mêm.es se résum.ent, chacune, dans une proposition unique et centrale, transcrite presque textuellement du Contrat Social et où toute l'âme et tout le potentiel de la doctrine se trouvent ramassés et condensés comme le devenir d une végétation immense se trouve enfermée dans un germe minuscule. Ce qui jDeut-être a empêché, dans l'instant même et depuis cette époque, les Français d'y voir clair, c'est qu'à ces deux propositions, avec leur formidable puissance germmative, se mêlent une foule d'affirmations, les unes inofîcn-

sives et banales, les autres incontestables parce qu'elles contredisent, réfutent et réparent, d'une façon positive et pragmatique, des abus dont la France se plaignait à bon droit à la fin du XVIII ^ siècle.

Pour nous en vertu d'un raccourci et d'une simplification que nous jugeons légitimes, la Déclaration de 1 789 tient tout entière dans l'article 3 amsi conçu :

Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation ; nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n en émane expressément.

Dans la nation ! Qu est-ce à dire ? Dans la moitié plus un des suffrages com.ptés par tête. La souveraineté est là dans dans la plénitude de son autocratie. Contre elle, le for intérieur de l'individu, la famille, les corps interm.édiaires : provinces, pays, cités, communes, corporations, groupes religieux ne peuvent revendiquer de droit antérieur et supérieur. Tous sont placés sous l'obédience absolue et mis à la discrétion de la majorité. La distinction entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, c'est-à-dire ce dont est fait la supériorité de la civilisation moderne sur la civilisation antique, se trouve niée et abrogée. L'individu reste seul, dans sa faiblesse et son impuissance, en face de 1 Etat omnipotent. Qu'est-ce que l'article 3 sinon l'arrogante et

impérieuse formule du césarisme, du jacobinisme étatique et du commun'sme, ces trois variétés d'une même espèce. De mêm^e apercevons-nous dans 1 article 33 et dernier de la Déclaration de 1793, la règle de la politique extérieure que la France a plus ou moins pratiquée et prônée, depuis presque un siècle et demi, envers et contre les principes de l'équilibre européen et de 1 ordre occidental.

'■' Quand le gouvernement viole les droits du < peuple, dit cet article 35, F insurrection est « pour le peuple, et pour chaque portion du « peuple, le plus sacré des droits et le plus in- " dispensahJe des devoirs. «

H est trop facile de reconnaître, sous son léger déguisement logomachique, le fameux principe des nationalités, le droit perpétuel à l'insurrection et à la sécession dont chaque fraction de peuple est investie à l'égard du groupement naturel dont elle fait partie, pour peu qu'elle s'estime opprimée. Quand y a-t-il fait d'oppression ? C'est elle-même qui en décide, sans qu'il y ait lieu de prendre en considération l'intérêt supérieur de la Nation et de l'Europe.

Droits de l'Homme et du Peuple en soi, et non Droits du Français et de la France. Voilà ce que les assemblées révolutionnaires ont promulgué. La topique remarque en a été faite pour la première fois par Joseph

de Maistre dans un de ces aperçus géniaijx quî illuminent une question jusqu en ses plus intimes replis.

Premier point de contact : laccord entre la fierté traditionnelle et la mégalomanie idéologique. Pourquoi les Français, avec leur pénétration habituelle n'ont-ils pu se livrer au constat de nocivité que l'illustre Savoyard faisait du dehors ?

C'est que précisément, ce caractère d universalité revêtu par les deux grands symboles révolutionnaires se trouvait en conformité secrète avec la complexion et 1 histoire d une nation, fière et ardente, qui se flattait de 1 universalité de sa langue, qui gardait conscience d'avoir écrit, dans un passé à jamais glorieux, '( le geste de Dieu ■\ de qui la prétention à demeurer en Europe la grande Nation investie d'une mission supérieure se justifiaitpar le fait et qui tenait de son hérédité un goût SI marqué pour la propagande et la croisade au dehors.

Comment l'instinct de chevalerie, si puissant au cœur des Français, n'eut-il pas vu dans le principe des Nationalités une occasion nouvelle d'aller parcourir le monde en redresseurs de torts et en libérateurs faisant tomber les chaînes et ouvrant les cachots où tant de peuples étaient censés gémir sous d'abominables tyrannies. Nous sommes bien

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obligés de noter uiie corrc3pondance intime entre les antécédents de la France et le rousseauisme. Celui-ci avait en soi de quoi satisfaire la passion dominante des Français et voiler ainsi à leurs yeux les conséquences lointaines d'erreurs et de sophismes qui ne pouvaient être mis en œuvre sans préjudiciel d'abord à la France et dont l'exotisme ne s'accordait que trop avec les intérêts de l'étranger.

C'est par là que les " Droits ", suivant le mot du poète, ont chatouillé l'orgueilleuse faiblesse de l'âme française et mis en vibration sa fibre la plus sensible. Ils donnaient à nos pères ce dont ils dussent être les plus prompts à s'em.parer, un drapeau à promener par le monde, un évangile à répandre, une formule d'impénalisme à satisfaire, toute rehaussée de bonté et de générosité.

Dans l'état social, tel qu'il se présentait à la fin du XVIII*' siècle, avec ses tares et ses abus, la politique métaphysique voyait surtout la dégénération d'un état de nature gratuitement imaginé et non la résultante de composantes soumises aux lois d une sorte de physique sociale et, par conséquent, justiciables de l'observation et de l'expérience. Quand on envisage, comme J.-J. Rousseau et ses disciples, l'organisation sociale d une manière abstraite, en la tenant pour indépen-

dante de l'état de la civilisation, il en résulte étroitement la croyance à la toute puissance du législateur. Il n'est besoin, pour créer une société parfaite, que d en concevoir nettement le plan et de la construire er.suite avec des matériaux humains se rangeant docilement à l'appel de 1 architecte. C'est besogne à quoi le radicalisme logique de notre race, éprise par dessus tout de clarté, de précision et de symétrie, devait fatalement se complaire. Une nation uniquement gouvernée par ses coutumes, présente une apparence, très superficielle, de désordre et d incohérence affligeante pour le regard. C est le paysage agreste et désolé de Versailles avant le passage de Mansard et de Le Nôtre.

Quoi de plus agréable à l'esprit classique que les constitutions artificielles tirées au cordeau et se recommandant à la fois par la majestueuse simplicité de l'ensemble et par la sobre élégance des arrangements de détail bien supérieurs aux spontanéités touffues et luxuriantes de la tradition et de la coutume.

Etrange et contradictoire effet d'une prédication. Au moment où elle réagit violemment sur la sensibilité française et sur toutes les manifestations de l'art national, oii elle éloigne nos pères de l'étriqué, du rigide et de l'artificiel pour les ramener à la nature, au culte de la campagne et de la forêt, où elle

fait prévaloir dans tous les domaines, une sorte de docilité aux libres expansions de la nature animale et végétale, elle nous enlève dans l'ordre politique, jusqu'à l'idée même qu'une constitution fût, pour un peuple donné, le résultat de nécessités fournies par l'histoire, le milieu, la race, le sol et le climat. Par Rousseau, le Français, dans toutes ses manières d'être, de penser, de sentir et de vivre, dans la vie domestique, dans l'am.énagement même de ses habitations et de ses jardins, prenait conseil de la nature et refusait de lui faire les violences dont le Grand Siècle, typifié dans Louis XiV, était coutumier ; mais, dans la vie publique, s'introduisait la notion d'un jeune peuple sans état civil et sans père connu, à qui il convenait de fabriquer de force une nature et une hérédité. L Ancien Régim.e et l'Institution monarchique pouvaient-ils puiser dans leur ancienneté la force de résister à une attaque qui les ébranlait de deux côtés à la fois, au nom de la nature et de la raison pure. En d'autres termes, dans l'hypothèse où les obscures combinaisons de l'hérédité eussent fourni, à point nommé, un grand roi et un grand ministre, auraient-ils été à même de neutraliser l'évangile destructeur, de faire aboutir l'évolution et avorter la Révolution en réforme qu'ils auraient dirigée, non sans

maintenir la politique française dans la continuité de ses traditions ?

A cette mterroeation la politique expérimentale est contrainte de répondre que l'Ancien Régime s était rendu singulièrement vulnérable à l'influence destructrice des doctrines nouvelles par la prépondérance qu'il avait accordée aux légistes et à leurs théories.

On a même pu prétendre avec quelque vérité que J.-J. Rousseau avait été le transcnpteur fidèle des théories juridiques que le principe monarchique s'était imprudemment incorporées.

Peut-on oublier le rôle considérable joué par les Parlements dans la période pré-révolutionnaire ? Ce serait se condamner à rejeter 1 une des explications les plus décisives de la chute de l'Ancien Régime.

Dès les premiers temps de la monarchie, nous voyons les juristes et les parlemicntaires prononcer et opérer l'identification et la confusion du Roi avec la Nation. Il n'y a plus que deux éléments sociaux en présence : le roi et le sujet. Les corps intermédiaires : la noblesse, les hommes et les corporations sont j^rogressivement conduits à la nullité, l'insignifiance et l'anéantissemient. Le grand ouvrage de la centralisation administrative est commencé dès Richelieu et, fatalement, il tend à la destruction des coutumes fondées sur la famille

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et sur la territorialité Le d-'oifc français succûiTibc sous les coups du droit romain. Et voilà un état de chose qui favcnse singulièrement 1 hypothèse d individus se mettant en société, par un acte de leur libre volonté et signant le contrat social rousseauiste. Voilà qui accrédite cette autre hypothèse de la perfectibilité indéfinie de 1 espèce humaine au m.oyen des lois et des décrets laquelle est au fondement de l'étatismic.

Aussi, au second temps, suffira-t-il, pour abattre l'institution monarchique, de prononcer la disjonction du roi d'avec la nation, et de transférer à celle-ci, par le moyen des Droits de l'Homme rousseauistes, la plénitude du pouvoir absolu concentré dans la personne du roi. Et ce dernier, n'étant plus étayé à rien, exécute dans le vide la chute verticale dont le monde restera stupéfait. La Nation absolue va succéder au Roi absolu.

La métaphysique n'a donc pas agi, sur la France, à la façon d'un poison qui, du matin au soir, infecte l'organisme social jusqu à ses extrémités. On la comparerait plutôt à un ferment qui a fait lever une pâte prête à l'accueillir et à le recevoir.

L'analogie des théories juridiques françaises et du Contrat Social, leur affinité même, est un fait de très grave conséquence. Comme la représentation du tiers-état à l'assemblée

Nationale et aux assemblées subséquentes, aïeule de notre école dirigeante actuelle, loin de s'être recrutée parmi les professions usuelles et productrices, plus enclines au pragmatisme, avait été prise presque exclusivement chez les juristes, les hommes de loi, les praticiens et les basochiens, élevé? et couvés par la Monarchie, il s'ensuit que les rares " physiciens ^ politiques et sociaux, issus de l'Encyclopédie et du philosophisme, étaient condamnés à se subordonner de plus en plus aux légistes et aux disciples de Rousseau conjurés.

De telles constatations projettent une lumière éclatante sur la marche des affaires françaises depuis 1789 jusqu'à nos jours. Et surtout nous font-elles assister, pour ainsi dire, à la formiation intellectuelle de l'école dirigeante que la guerre de 1914 a trouvée en possession du pouvoir. Les actes de cette école, aux heures mêmes où les plus rudes réalités la courbaient sous leur empire, ont toujours été affectés par le préjugé juridique hérité de l'Ancien Régime et par le préjugé métaphysique du Régime moderne. Il y a là, en permanence, une double cause d'aberration dont les effets sont rarement suspendus, insuffisamment contre-battus et qui ne laissent pas d'altérer, dans leur efficacité, les manisfestations du patriotisme le plus sincère.

Un ordre de conséquences, mal discerné encore et non moins important, découie de ce qui précède. Si I on admet, en effet, que deux parts d'erreur sont entrées en combinaison dans la conscience irançaise, l'une à base de droit romain et née presque en même temps que l'A.ncien Régime, et l'autre à base de rousseauisme, toute mioderne, le dogme des deux France, irréconciliables et séparées par un immense hiatus dans le temps et dans l'espace, en reçoit une atteinte décisive. Que devient cette dualité quand les deux moitiés de la commune erreur s'ajustent si exactement ? Nos dissensions les plus aiguës, en France, quand elles se rapportent à la constitution de l'Etat et à la direction de notre politique extérieure ne sont-elles pas entre opportunistes et radicaux d'une même erreur, plutôt qu'entre champions de principes antinomiques.

Les juristes d'Ancien Régime ? Les métaphysiciens révolutionnaires } Il serait sans doute excessif de prétendre que c'est là toute la France. Mais si l'on considère l'énorme part d mfluence, de patronage, de direction mtellectuelle et morale, que ces deux catégories sociales, postées à toutes les avenues du pouvoir exercent respectivement, on en arrive à trouver que bien peu de gens, en France, échappent à leur magistère tout puissant. On en arrive surtout à cette navrante

évidence que, dans notre pays, l'Immense majorité des citoyens, à des degrés divers, participent à la commune erreur et illusion. Que de Français sont rousseauistes sans le savoir et ont absorbé la doctrme en vertu d'une lente et imperceptible endosmose, même parmi ceux qui, par éducation et position, seraient enclins à s'en croire préservés. Si la France apparaît impuissante à se constituer une autre école dirigeante, avec ses cadres, son personnel, sa clientèle, avec surtout une doctrine ferme et assurée, où prendre la raison profonde de cette carence si ce n'est dans une sorte de large et vaste communauté de doctrme, dissimulée par l'âpreté des concurrences de factions et des rivalités de clans ?

Quand on a réservé les exceptions qui se réduisent, en somme, à quelques brillantes individualités et à des groupes peu importants numériquement et tenus à l'écart des affaires, on ne tarde pas à reconnaître, dans notre pays, sous la croûte des apparences et sous le badigeon des logomachies, une unité morale beaucoup plus étroite qu on ne pense et dont, malheureusement, les théories jiiridico-rousseauistes constituent le lien. Dans les débats de notre vie publique, le junsme rousseauiste s'il est pris à partie par les oppositions dans ses résultats fâcheux n'est près-

que jamais, en vertu d une inconséquence coutumière, mis en cause dans son principe.

Ainsi s explique-t-on que la doctrine révolutionnaire n'ait pas trouvé, dans notre pays, des résistances efficaces, même aux instants ou notre politique se trouvait dans les meilleures miains. C'est que, comme nous venons de l'écrire, tous les régimes qui se sont succédé en France depuis cent trente ans, ont, sans exception participé, en quelque mesure, à l'erreur originelle. On imputera sans doute quelque mtention paradoxale au fait de réunir dans la solidarité d'un principe unique les deux monarchies représentatives, le césansme napoléonien et les deux Républiques que la France a connues depuis 1815. Le paradoxe n est que de simple apparence. Entre ces divers régimes, qui semblent irréductibles les uns aux autres, ce n'est qu'une question de proportion dans l'adhésion au rousseauisme pratique sinon théorique. Tous se sont caractérisés à l'intérieur par le renforcement croissant de la centralisation étatique, au dehors par la reconnaissance plus ou moins explicite du principe des Nationalités et de ses conséquences. Toutes les variétés de l'espèce : étatisme, jacobinisme, césansme, communisme, sont invariablement grosses les unes des autres, et notre histoire contemporaine est faite de leur procession qui établit un

lien de parenté et de continuité entre nos successives révolutions, jusqu aux événements de 1870-71 dont la France sort amoindrie, humiliée et frappée même dans son intégrité territoriale.

Les leçons de la défaite eussent dû alors frapper d'un irrémédiable discrédit le mysticisme révolutionnaire. Elles ne lui ont point ravi sa prépondérance officielle. Il a continué a être environné d'hommages à la tribune des assemblées, dans l'université et dans la presse. Notre école dirigeante ne s en est pas détachée et la tyrannie de son principe, dans les moments critiques de la guerre et de la paix en ces six dernières années lui a été cause d'impuissance et d'infériorité.

Dans la lutte de la France contre le pragmatisme positif de ses ennemis et même de ses alliés, la conjonction que nous dénonçons, aura été plus intime et plus complète qu on n'a tendance à le soupçonner.

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