L^ÉÏATISME CONTRE LA COUTUME
Imprégnée de la théorie des juristes, la "vieille monarchie française faisait dériver le pays vers toujours plus de centralisation et d'étatisme.
Importé de Genève, le rousseauisme a achevé d'y précipiter la France. Les Droits de l'Homme et du Citoyen, rédigés pour ainsi dire sous la dictée posthume de l'auteur du Contrat Social, s'appelleraient, à plus juste raison, le formulaire de l'étatisme. Poussés aux extrêmes limites de leur logique, ils ont pour aboutissant le communisme c est-à-dire un état de choses où la conscience et la propriété individuelles, les coutumes et les libertés locales sont absorbées et intégrées "dans la puissance publique.
Ce n'est pas tout. Un troîsièn'ie facteur, l'impénalisme conquérant, surgi avec la révolution Française, pleinement épanoui dans la dictature napoléonienne, a opéré, dans le même sens avec une énergie singulièrement efficace. Pour le succès des guerres de propagande et d'expansion il est fatal que le pouvoir central concentre toutes les forces vives d'une nation vers la fin poursuivie, qu'il n'y tolère aucune dissidence, aucune autonomie, qu'il fasse rentrer la morale dans le domaine de la police et l'éducation dans l'appartenance de la gendarmerie, que 1 impulsion soit communiquée et 1 obéissance obtenue à 1 instant même, de la capitale aux dernières extrémités du territoire. La centralisation étatiste a trouvé en France son couronnement dans la constitution consulaire de l'An VIII, puis dans la constitution impériale, purement autocratique et absolutiste de 1804. A cette époque l'Etat français s'oppose de la façon la plus diamétrale au type de la nation qui se gouverne suivant ses coutumes et ses traditions plus que selon des lois écrites. Nation dont l'activité se confinerait de préférence dans la vie municipale, provinciale et corporative.
Pour retrouver d'ailleurs ce type de la nation décentralisée, il faut remonter jusqu'aux origines de la monarchie française.
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ou se reporter dans une période plus rapprochée à la vieille Angleterre et à la vieille Allemagne.
Mais, par cela qu'elle a procédé d'influences artificielles et extérieures, la force centripète, utilisée par 1 Ancien Régime et manœuvrée par le Nouveau, n'a jamais cessé d'être combattue par des réveils intermittents de la tradition française. Toute une histoire contemporaine de notre pays serait à écrire à ce point de vue, d'où l'on apercevrait peutêtre, sous 1 angle le plus exact, le mouvement des hommes et 1 enchaînement des faits. La centralisation étatique ne règne pas sans partage et sans lutte dans notre pays. Elle a décrit une courbe où les sommets alternent avec les dépressions. Elle rencontre, dans les profondeurs mêmes de la nation, des résistances sourdes et ignorées. S'il en était autrement, notre pays serait engagé, depuis longtemps, dans la phase suprême, celle du communisme.
A toute époque de nos annales, 1 évolution naturelle force les digues et déborde les barrages dressés par l'évolution artificielle.
Le premier mouvement de la Révolution française n'est-il pas, au surplus, de décentraliser avec frénésie. Ce que fait la Constituante contredît, à son insu, ce qu'elle écrit sous l'inspiration de Rousseau et des légistes.
Elle réagit si violemment contre 1 étatisme monarchique qu'elle en oublie de réserver les droits élémentaires de 1 Etat et qu'elle suscite l'anarchie spontanée.
La France révolutionnaire, instinctivement emportée à contre-sens des principes qu elle professe, entend, dans ses premiers temps, n'être qu'une Fédération de Provinces. Si bref qu'ait été ce mouvement qui s'achève avec l'exécution des Girondins, il doit être retenu comme une poussée désordonnée, mais singulièrement expressive de l'évolution naturelle.
Les sommets de 1 étatisme ? Ce sont : la constitution civile du clergé, qui confère à l'Etat la direction des âmes et la loi Chapelier QUI anéantit la liberté d'association. Ici le légiste et le rousseauiste associés triomphent, comme ils vont triompher plus tard dans l'élaboration du Code Civil d'où la famille, cette cellule primaire de la nation, sort très amoindrie dans sa légitime indépendance.
On peut dire qu'en 1815 la dynastie capétienne a retrouvé la France, conduite par vmgt-cinq ans de compression et de nivellement à une situation telle que devant 1 Etat, universel législateur, promoteur, testateur et éducateur, l'individu français, détaché de tout groupe naturel, n'existait plus que comme unité dans un vaste troupeau.
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Un mot célèbre dont on a attribué la paternité à de nombreux personnages est celuici :
< La Restauration s'est couchée dans le '< lit de l'Empire sans même en changer les " draps ^ .
Boutade paradoxale qu'il faut se garder de prendre au pied de la lettre car. sous la Restauration, il y eut, pour les Français infiniment plus de joie de vivre et dans le pays plus de germes de progrès politique que sous le premier Empire. Il n'en reste pas moins que pour des causes comiplexes et peut-être mconjurables les Bourbons ne surent ou ne purent faire rentrer notre pays dans la ligne de son évolution naturelle. La centralisation et l'étatisme subsistèrent dans ce qu ils avaient d'essentiel, corrigés par 1 introduction du régime représentatif. Mais, là encore, ce régime dénué de véritable originalité, transplantation d'une coutume britannique dont on admirait le mécanisme extérieur sans en discerner le ressort interne, ne se rattachait à aucun antécédent national. C'est de lui qu'on aurait pu dire sans injustice qu'il nous était venu dans les fourgons de l'étranger. Et comment pourrait-on oublier que Louis XVIII et Charles X n'avaient, pas plus que la nation, éliminé le préjugé rousseauiste dont ils avaient été nourris dans leur jeunesse.
Le gouvernement de la Restauration poursuivait en justice les publicistes qui ne voyaient d'avenir pour le nouvel établissement monarchique qu'en le fondant sur l'esprit provincial, c'est-à-dire en revenant aux sources même de 1 évolution naturelle.
A quelques nuances près, aujourd hui négligeables, la Monarchie de Juillet répète la Restauration, Rien n est changé à la structure et aux prétentions de 1 Etat, combinaison du parlementarisme censitaire avec la centralisation administrative.
La Révolution de Juillet, envisagée sous ce point de vue, est de pure forme.
Quarante - huit effervescent, tumultueux, contradictoire, n'est qu'une nouvelle explosion de rousseauisme. C'est l'époque ou un catholique comme Bûchez canonise littéralement Robespierre. Que nous donne ce nouveau bouleversement ? Une constitution républicaine démocratique avec suffrage universel et direct, une seule Chambre, un président. C'est encore une œuvre artificielle, infectée par une autre importation étrangère : 1 élection du chef de l'Etat s'effectuant à l'américaine, étrange et aventureux emprunt fait par un pays centralisé à une nation fédérale. Dans ses Souvenir';, Tocquevilîe, 1 un des auteurs responsables de l'américanomanie qui sévissait alors, a raconté comment au
Comité de Constitution fût écarté dédaigneusement l'avis de Lamennais qui proposait de constituer sur les fondements naturels de la nation, c'est-à-dire les communes. Les constituants de 1848 n'eurent pas un instant le soupçon qu'ils se livraient à une besogne de simulacre et d'apparence et qu ils n innovaient pas au fond des choses, La suite le leur fit bien voir quand, la légende napoléonienne aidant, la constitution impériale de 1852, autocratie légèrement tempérée, se fût substituée à la leur.
Toutefois l'esprit de générosité qui étaii: au fond des hommes de 1848, a valu à la décentralisation î une de ses plus belles victoires avec la loi de 1850 qui instituait la liberté de l'enseignement et contredisait violemmen-^ le jacobinisme dans l'un de ses parti-pns fondamentaux.
Il faut ensuite attendre dix-huit ans pour que dans l'humnliation et le démembrement de la Patrie, l'évolution naturelle de la France retrouve devant elle une voie large ouverte et dépourvue d obstacles. Un âge nouveau naît pour la France lasse de tant d'aventures décevantes et d'illusions désastreuses.
Il eut été trop beau que la rude secousse de 1870 opérât dans notre pays une conversion radicale et le convainquit mtimement de son erreur. L histoire ne fait pas mention
de tels miracles et la vie des peuples obéît à un rythme plus lent que celle des mdividus. Pas un instant la nation française n a eu l idée d'une vaste réforme intellectuelle et morale qui eut englobé les doctrines sacrées de 1 789. Mais il se produisit un phénomène que nous sommes aujourd'hui mieux en posture d analyser impartialement, à un demi-siècle de distance, au sortir d'une nouvelle guerre qui semble avoir enfoncé les événements de 1870 dans une perspective infiniment lointaine et qui nous a fourni de nouveaux éléments d'appréciation et de comparaison.
Le fond des théories jundico-rousseauistes sur lequel nous vivions n'en subsista pas moins. L'école dirigeante dans son immense majorité, persista à se réclamer des grands ancêtres, le cours de l'évolution artificielle ne fût pas suspendu, mais, pour la prem.ière fois depuis quatre-vingt-dix ans, elle fût notablement affectée et dérangée par un retour d'évolution naturelle.
Il faut bien une explication à la survivance de cette constitution de 1873 qui, plus heureuse que nos seize actes constitutionnels précédents, a duré envers et contre les plus fâcheux augures et supporté sans se briser l'épreuve d'une guerre longue et difficile. Cette explication on ne la trouvera pas ailleurs que dans le compromis entre les forces de
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tradition et les puissances de novation qui ont présidé à la naissance delà troisième république. Après bien des vicissitudes, des controverses passionnées et confuses, les constituants de 1875 se résignèrent, par épuisement plus que par conviction, au vote de deux ou trois textes provisoires, incomplets, hybrides, où 1 espoir d'une restauration monarchique nourri par les uns et l'aspiration vers un renouveau de jacobinisme caressé par les autres, se heurtaient à égalité de voix et, s'étant neutralisés, s accordaient chacun, pour aboutir, la moitié d'une phrase. Cette constitution mal bâtie et mal venue, par cela qu'elle était faite de morceaux disparates, dont se désolaient les théoriciens et que rapetassaient dans une ind'cible rapsodic les empiriques du centre s est trouvée à l'usage plus résistante que les conceptions symétriques et majestueuses rêvées par les modernes successeurs de Siéyès. Elle a réussi dans la proportion même où elle défiait et oflensait la raison pure et le radicalism.c logique. Œuvre imparfaite elle a reçu la consécration suprême et indiscutable, celle clu temps. Sous cet abn de fortune la France a vécu et essuyé les plus terribles épreuves. Elle y a trouvé tout au moins une saui'egarde centre les conséquences des doctrines funeste" qu'elle continuait à professer.
80 PCL IIQUE EXPÉRIMENTALE
Cette vertu secrète de la constitution de 1875, nous la trouvons dans la part prise à son élaboration par ceux qu on appelait dédaigneusement les ruraux à cette époque et qui représentaient, d'une façon plus ou moins consciente, la tradition française avant qu'elle fût altérée et défigurée par les légistes et les rousseauistes. Par l'intermédiaire des ruraux — la seconde partie de ce travail en tentera la démonstration — quelque chose de l'âme de la terre française a passé dans ces lois qui, en accordant une influence prépondérante aux communes, ont ralenti souvent, quelquefois arrêté, le processus étatiste et communiste.
Le mérite de la constituhon de 1875 aura consisté, grâce à la puissance dilatoire de son génie interne à nous permettre de gagner la fatale échéance de 1914 sans que les forces de dissolution et de décomposition conjurées contre nous a'ent eu le temps de prévaloir.
Puissance dilatoire de la coutume contrebalançant la violence de la coaction étatiste, puissance tirée de sa longue géhenne par tous les faits de décentralisation et de déconcentration que le réginie de 1875 a permis, favorisés, encouragés presque m.algré lui.
La renaissance des corps mtermiédiaires aura été la caractéristique du dernier dem.'siècle. On a écrit que le jacobinisme ne pouvait
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décentraliser. On a ou raison de l'écrire, en ce sens qu il s y est résigné très à contrecœur et qu'il n'a rien épargné pour reprendre ses concessions dans cet ordre.
Il n'en reste pas moins que les conseils généraux ont obtenu en 1871 du fait des royalistes de l'assemblée nationale un appréciable accroissement de prérogatives et que les institutions municipales ont reçu, en 1881, un notable accroissement d'indépendance. Que cette émancipation de la province et de la commune manque de franchise et de netteté en n'y contredît pas. Mais on est bien obligé de constater que les précédents établissements politiques n'en avaient pas fait autant.
Aux aspirations corporatives qui s accusent avec autant de force que de confusion, le droit d'association s'est petit à petit offert, dans sa plénitude. Cela part de la loi de 1884 sur les syndicats, pour aboutir, en passant par la loi plus générale de 1901, à la loi du 12 mars 1919 qui consacre la restauration de la main-morte et permet aux syndicats l'accès de la propriété perpétuelle. Il serait difficile d'apercevoir dans cette suppression graduelle de tous les obstacles légaux accumulés par l'école révolutionnaire devant la formation de groupes indépendants, une victoire de l'étatisme. Quelque mauvais usage que les factions aient fait de cette liberté nouvelle
et bien que les groupes religieux aient été l'objet de mesures d'exception, Tétatisme s'est vu depuis cinquante ans, imposer des limites susceptibles avec le temps de s'ériger en barrières.
A I ombre de la constitution de 1875 l'évolution naturelle qui, dans notre esprit, s'identifie à la coutume n a cessé de prononcer des pointes hardies contre l'étatisme révolutionnaire.
Le recul de l'étatisme serait bien plus marqué chez nous si, pour renfort n'était venu s'ajouter à la doctrine lacobme le marxisme, autre doctrine étrangère que la victoire de Fhégémonie allemande répandait par toute l'Europe, et qui s imposait au prolétariat des peuples vaincus ou dominés avec toute l'impérieuse arrogance d une conquête intellectuelle précédant l'invasion niilitaire.
Jusqu'en 1893 la France n'avait guère connu que le marxisme Vieille Allemagne, propagé par M. Guesde, socialisme moffensif encore dont la tendance constructive se manifestait plus dans le cadre de la commune que dans celui de l'Etat. Le guesdisme était loin de contredire la renaissance décentralisatr'ce et corporative qui caractérise le premières années du nouvel établissement républicain.
Il est patent durant cette période que le rousseauisme pratique s atténue. Les oonor-
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tunistes, dont Gambetta est resté le prototype, se déprennent de la métaphysique, du romantisme social et acquièrent la notion d une politique des résultats préférée à l'application têtue de principes abstraits. On parle couramment d'un esprit nouveau. Les radicaux retrouvant quelque étincelle du génie girondin inclinent vers le développement des libertés municipales et départementales concédées avec plus de largesse que sous les régimes précédents par de nouvelles lois organiques. Mais l'année 1893 qui marque l'avènement de Jaurès doit être considérée comme une année climaténque où le marxisme allemand, en s'mcorporant au jacobinisme rousseauiste, va rendre à celui-ci toute sa virulence.
On ne court aucun risque d'exagérer 1 influence de Jaurès sur l'orientation de la troisième république dans le second quart de siècle de son existence. D'une honnêteté et d'une sincérité indiscutables, le tribun, servi par l'un des plus beaux talents d expression écrite ou parlée, qui aient honoré les lettres et les assemblées françaises, a exercé une influence énorme sur le prolétariat et sur la bourgeoisie. Il semble s'être assigné pour mission de ramener les rousseauistes au jacobinisme intégral, de les contraindre à épuiser les réalisations de celui-ci et à les prolonger
et les parachever dans des applications toujours plus sévères du marxisme germanique. Par Jaurès, l'étatisme de Rousseau et le communisme de Marx, auxquels il est permis d'attribuer les mêmes parenté et affinité qu'entre le calvinisme et le luthérianisme, font leur conjonction. En se mêlant au rousseauisme, le marxisme lui communique quelque chose de plus brutal et de plus matériel, ainsi qu'on augmente la dureté et la consistance d'un métal trop souple par un alliage propice.
Aussi persévérant que prestigieux et éloquent, Jaurès a exercé une véritable dictature de la persuasion jusqu'à sa fin tragique.
Dès l'ère jauressiste commencée, les courants décentralisateurs sont brisés. Le monopole d'Etat se substitue progressivement à la liberté de l'enseignement. La centralisation administrative se resserre de plus en plus et envahit le domaine de l'idée et du sentiment et tend à dégénérer en tyrannie spirituelle.
Les gigantesques entreprises de socialisme d'Etat imaginées par Bismarck en vue de parachever l'unification de l'Allemagne sont reprises et servilement pastichées chez nous. L'exploitation des voies ferrées par l'Etat est amorcée. De même la fiscalité préconisée par Marx et Engels, dans le manifeste du parti
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communiste : mipôt fortement progressif et exagération des taxes successorales, prendelle pied dans nos lois et cherche à vaincre la résistance des mœurs. Ce sont dans l'esprit de leur promoteur mesures préparatoires à la destruction de la propriété individuelle et à l'abolition de l'héritage. Le vingtième siècle en France s'est ouvert sur un débordement d'étatisme déterminé par une absorption de marxisme allemand dont toutes les classes de la société ont été les victimes plus ou moins conscientes. L action de Jaurès n aura pas été moindre sur ses contemporains que ne 1 avait été celle de Rousseau sur nos pères.
Elle a même été plus directe et plus profonde que celle du Genevois parce qu'il était donné à Jaurès, homme polit'que et grand parlementaire, de contribuer à réaliser l'idéal dans le même temps qu'il le formulait. Nous avons même vu, grâce à son influence indirecte, le corporatisme syndicaliste se détourner de ses fins naturelles et se lancer à la conquête de l'Etat.
Si le malheur de la France eut voulu qu'elle se trouvât constituée d'une façon démocratique ou dictatoriale on ne peut douter que la guerre de 1914 n'eut trouvé l'œuvre de socialisation très avancée, mais, comme nous l'avons dit plus haut, à cette œuvre la consti-
tution de 1875 a imposé, sinon des limites, mais une marche ralentie et moratoire.
Ce n est point durant une guerre où son existence nationale est en jeu qu'un peuple a le loisir de réfléchir sur ses institutions et sur ses doctrines politiques. La guerre a-t-elie conclu pour ou contre l'étatisme ? C'est une des plus graves questions qui, à deux ans des événements, puissent se poser devant la conscience française. Faisons observer que, sous le pomt de vue économique et social, avec les immenses concentrations d'hommes et les réquisitions de ressources qu'elle exige, la guerre conspire en faveur de l'étatisme et justifie les ingérences de 1 Etat dans les domaines réservés.
La guerre détermine un communisme de fait où il semble que le communisme de droit, n'ait plus qu'à s'installer. Mais, par contre, n'est-elle pas infiniment propre par le spectacles des gênes, des malfaçons ei des gaspillages de toutes sortes inséparables de 1 étatîsme à porter à leur comble les répugnances de l'individu et des corps intermédiaires, subordonnés et sacrifiés jusqu'à l'écrasement ? Ne montre-t-elle pas que le rousseaussisme et le marxisme, malgré tout le som qu ils apportent à s'en défendre, ne peuvent durer et se consolider que dans une organisation et une disciolme toutes militaires et à établir cette équa-
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tîon fondamentale : étatisme, rousseauisme, marxisme et militarisme ?
Il semble que l'année 1919 ait assisté à une réaction spontanée et simultanée du pays contre l'étatisme théorique et l'étatisme de fait engendré par les nécessités de la défense nationale. Le chef de la nouvelle majorité parlementaire s est prononcé pour une laree décentralisation. On a salué l'avènement d'un régionalisme fondé sur les exemples que proposaient à notre imitation l'Alsace et la Lorraine en rentrant dans l'appartenance de la patne française.
Nos chères provinces nous ont apporté tout un trésor d expérimentations politiques et sociales, à base d'autonomie locale, effectuées dans le cadre de la législation allemande. Ce mouvement encore indécis et confus estil à la veille de se préciser et de s'accélérer ; ce réveil de la tradition, sorte de Belle au bois dormant, sera-t-il durable ?
C est à la génération montante, pourvue d'un principe novateur et d'une méthode efficace qu il appartiendra de répondre.
LE PRINCIPE DES NATIONALITES CONTRE l'ordre EUROPÉEN
Quand le rousseauisme, exprimé dans les Droits de 1 Homme et des Peuples, incarné dans la Révolution hrançaise, multiplié par la force de propulsion particulière à notre pays, a fait explosion sur l'Occident, un ordre européen commençait à se dégager de la transformation et de la dissolution du monde féodal.
Ordre incomplet et imparfait encore, mais ordre quand même en ce sens qu'il progressait suivant deux principes, non écrits, non forniulés, en quelque manière subconscients, maniés et utilisés par l'empinsme des hommes d'Etat, portant en eux des germes de stabilité et de paix.
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Il suffira de rappeler sommairement que consacré, pour la première fois, par le Traité de Westphalie, ie principe de l'équilibre des forces naturelles constituait un critérium pour le règlement des conflits internationaux et îe maintien des indépendances nationales. Il s'opposait à toute expansion abusive ayant la monarchie universelle pour but avec !a conquête pour moyen.
Il postulait qu'une seule nation ne peut s'écarter de la justice et du droit international sans rencontrer la résistance non seulement de la nation menacée, mais aussi la résistance olus efficace de toutes les nations raisant partie du systèn.e politique européen.
Le principe fusionniste est moins connu. Rares sont les historiens et les publicistes qui l'ont discerné, en marche lente, timide mais certaine et directe, sous le désordre apparent des événements.
Ce principe donne satisfaction à la loi de concentration qui tend visiblement, depuis le Moyen Age, à réunir et à agglomérer, dans des unités politiques et économiques plus vastes, la multitude des petites communautés engendrées par le génie dispersif du règne féodal.
C'est le principe fusionniste qui a fait de la Bourgogne, de T Alsace, de la Bretagne et de la Provence, et de tant d'autres provinces
qui s'appelaient nations, la France une et indivisible, lui qui a fait de l'Angleterre, du Pays de Galles et de l'Ecosse, l'un des peuples les plus fortement homogènes du monde, lui qui a soudé î 'Aragon et la Castilîe en un royaume unique, lui qui, de cent morceaux divers, avait créé la sainte et immense Russie.
S'il a opéré avec une énergie et une vitesse moindres dans l'Europe Centrale et dans la Péninsule italique, on ne pouvait s en prendre qu'à la fatalité de causes ethniques et géographiques qui semblaient vouer les trois grands centres d'agglutination en devenir : puissance Allemande, puissance Autrichienne et puissance Italienne, à une forme d unité moins intime et moins étroite : la fédération.
L'action combinée et harmonisée du principe d'équilibre et du principe fusionniste, le second tendant à la centralisation, le premier voué à maintenir les forces d'unification dans leurs bornes naturelles, semblait devoir acheminer l'Europe vers une longue période de tranquillité qui eut permis à la civilisation industrielle d'appeler les peuples à ses bienfaits et d'éliminer graduellement la civilisation militaire.
Il tombe sous le sens qu'un tel état de choses ne pouvait correspondre qu'à une réalisation approximative et grossière de l'idéal absolu. Une Europe, conditionnée par les jeux mou-
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vants de Fcmpirisme et du hasard, ne pouvait se calquer exactement sur un cadastre tracé par des géomètres rigoureux. Les races, en Occident, sont trop enchevêtrées, le sol trop tourmenté, les courants commerciaux et économiques trop instanles, les prétentions des nationalités à se faire reconnaître trop indéterminées et irrégulières pour qu'un arrangement d'ensemble, quel qu'il fût, ne donnât pas prise à des litiges toujours ouverts et à des procès toujours pendants.
Qu'est-ce que la question d'Occident ?
Qu est-ce même que la question d'Orient qui, SI souvent dans l'histoire, a soulevé la première ?
En dehors des rivalités des princes et des peuples, ce n'a jamais été et ce ne sera jamais que la mise en balance de 1 intérêt général de l'Europe avec les réclamations, émanant de nationalités qui, mécontentes de leur sort et de leur lot, exigent des remembrements de territoire et des déplacements d'équilibre, par quoi la paix générale se trouve mise en péril. Tout remaniement est gros de confîits armés qui s'engendrent de proche en proche et qui se multiplient les uns par les autres. Le principe d'équilibre et le principe fusioriniste, dans leur opération concertée, ne mettent pas un sceau éternel sur les injustices partielles inséparables de tout règlement européen, ils ne condamnent pas le monde à
un immobilisme absurde, ils n opposeiil pas une fin de non-recevoir aux nationalités nouvelles en gestation et qui viennent réclamer leur droit à l'existence et à la lumière. Mais, ils substituent aux subversions violentes et aventureuses les procédures prudentes et moratoires de l'art diplomatique, ils escomptent la collaboration du temps, ils soumettent à un tri et à un examen sévères les prétentions et surtout ne mettent-ils qu à bon escient l'ordre européen et la paix générale au risque des remaniements territoriaux.
C'est à la lumiîère des définitions qu'il faut compléter pareil exposé.
Les nationalités sont soumises à la grande loi de l'évolution. Elles naissent, vivent, se développent, meurent et parfois même renaissent après une éclipse plus ou moins longue.
Qu'est-ce qu'une nationalité ?
C'est un groupe d hommes en qui, tantôt la communauté de race, tantôt la communauté de langage et de culture, parfois la communauté de croyance, souvent toutes ces causes ensemble, conjuguées et combinées à l'infini, ont éveillé une conscience solidaire et une véhémente aspiration vers 1 autonomie.
Que si ce groupe possède en soi les éléments de sagesse, de stabilité, de prospérité, de force et d'accroissement qui lui permettent
de justifier et d'imposer son aspiration, lî franchira un nouveau stade et devieudm une nation.
A ce degré, un groupe, sans posséder encore la plénitude des droits souverains, à l'extérieur et à l'intérieur, revêt une cohésion et une originalité qui le rendent indissoluhle et impérissable dans la relativité des choses humaines.
Un troisième degré le fait parvenir au rang d'Etat organisé et achève de le personnaliser. Un Etat ne connaît d'autres loi intérieure que la sienne. Si dans ses rapports avec les autres Etats il se subordonne, il ne l'a pu faire qu'en qualité d'associé et de confédéré, hé par un acte de sa propre volonté à un ou plusieurs autres Etats, ses pairs.
Mais, en aucun cas, les notions de Nationalité, Nation et Etat ne sauraient être mêlées et confondues. Elles sont distinctes et donnent heu à des combinaisons qui varient et se diversifient à l'infini. La Belgique nous donne l'exemple d'un Etat doublé d'une nation et composé de deux nationalités : la Flamande et la Wallonne ; la Suisse, l'exemple d un Etat confédéral composé de trois nationalités. L'ancienne Autriche-Hongrie présentait l'assemblage de deux états-nations souverains, associés et planant au-dessus d'une foule de nationalités mineures. La Pologne d'avant le
Traité de Versailles rendait témoignage à une nation qui, toute tronçonnée qu elle fût. survivait à la perte de son rang et de sa qualité d'état indépendant. L'histoire de l'Europe depuis le Moyen Age n'est tissue que de ce travail incessant de décomposition et de recomposition qui a forgé les Etats modernes seuls reconnus par le droit mternationaî avec des nations et des parties de nations, se solidifiant, se disloquant tout à tour au milieu des nationalités en fermentation.
Dans notre opinion, ce travail ne sera jamais définitif et achevé. Pour prétendre le contraire lî faudrait nier la vie, le mouvement et l'évolution, fauteurs éternels de transformations suivies de recommencement.
Mais S! nous accordons que la carte de l'Europe est sujette en tout temps à révision, nous affirmons, en revanche, l'ordre européen et l'intérêt général de l'Occident, lesquels doivent être entendus, pris en considération majeure, avant de faire droit à toute instance en remembrement.
Nous affirmons, à l'enccntre d? l'évolution artificielle, de ses violences et de ses brutalités, l'évolution naturelle qui, disposant du temps, économise l'effort, prévient les confîits, épargne les subversions.
Nous affirmons l'intérêt de la France qui, lorsqu'il se trouve en contradictio -, avec la
mission de libératrice universelle qu'elle s'attribue, doit être préféré à celle-ci.
Nous ne reconnaissons donc pas au principe des nationalités la valeur qu'on lui a faussement décernée, d un impératif catégoque, applicable sans discussion, m réserve, dans tous les cas.
Quand, en son article 28, la déclaration de 1793, quintessence de rousseauisme, qui a toujours plus ou moins constitué le fonds de la politique française proclame :
« Qu une génération ne peut assujettir à « ses lois les générations futures ■' elle limite par là même à une trentaine d'années la durée des grands arrangements européens et des intervalles de guerre. Au mépris des données de la sociologie positive, elle impose aux nations, personnes morales théoriquement éternelles, le rythme, bref et précipité, des existences individuelles, elle brise toute coiîtinuité dans les desseins.
Lorsqu en son article 35 et dernier, elle promulgue, à titre de droit le plus sacré et de devoir le plus indispensable pour le peuple et toute fraction de peuple, l'insurrection et la sécession sans autre règle et critère que la fantaisie mouvante et unilatérale des insurgés et des séparatistes, elle replonge l'Europe dans le désordre et la rejette au chaos primitif, car, avec une telle doctrine, il n'est pas
un établissement politique qui se puisse croire assuré du lendemain seulement. Par le principe des nationalités amsi formulé nous en revenons jusqu'au Bas Empire, jusqu à l'invasion des hordes innombrables qui parcouraient le monde romain en cherchant quelque point où accrocher leurs c freintes et orageuses destinées.
Avant même de demander à i histoire subséquente la réfutation par le fait du rousseausime appliqué eux relations internationales il est aisé d'en induire rzpriorî'qu il devait y engendrer, à une échelle agrandie, les mêmes résultats qu'à l'intérieur. De mêmie que les Droits de l'Homme aboutissent, sous prétexte d'émancipation, à absorber l'mdividu dans le communisme d'Etat, de même les Droits des Peuples après avoir battu en brèche le principe fusionniste, annulé le principe d'équilibre, devaient fatalement par leur action de morcellement déblayer le chem.in devant de nouvelles tentatives de monarchie universelle, trop facile à établir sur une poussière d'états minuscules et de nationalités prématurément émancipées.
S'il fallait une preuve de l'extraordinaire tyrannie intellectuelle qu'exerce le rousseauîsme sur l'intelligence française, on la trouverait dans l'œuvre apologétique, en quatorze volumes, où le champion le plus illustre et
le plus malheureux du principe des Nationalités, Emile Ollîvier, a essayé d'établir, outre sa droiture d intentions incontestable, l'excellence et la légitimité de sa politique, envers et contre les leçons d'une tragique expérience.
Certes, quand Emile Ollivier s'élève généreusement contre le droit de la conquête et de la force, il ne peut que rallier tous les suffrages. Mais comment le suivre dans la thèse où il prétend, sans tenir le moindre compte des données de l'histoire, de la géographie et de la race, faire de la volonté des peuples l'unique élément constitutif d'une nation. ' Cette volonté, comme l'esprit saint, souffle
< où elle veut. Elle crée s'il lui plaît des grandes agglomérations comme des petites. Un peuple c est aussi bien un canton qu'une im-
< mense province ".
D où il suit, selon les termes même dont s est servi Emile Ollivier, qui n'a reculé devant aucune conséquence de ses prémisses :
D abord, qu'aucun peuple n'a le droit « d'intervenir dans les affaires d'un autre « peuple, de s'opposer à ses arrangements " internationaux, de 1 empêcher de se sépa- « rer d'un Etat auquel il a été uni par la force >'.
Ensuite, " que l'Europe, formée en congrès « et en conférence, n'est pas investie d'un droit « collectif, supérieur et refusé à chaque nation
« isolément, sous prétexte d'empêcher qu une « nation, par sa volonté, ne dérange le sys- « tème général auquel elle appartient '>.
C'est avec des affirmations d'une intrépidité aussi sereine qu'on a pleinement justifié, favorisé et légalisé l'entreprise bismarckienne, pour condamner, au nom du même principe, la conséquence dernière et inévitable de cette entreprise : le rapt de l'Alsace-Lorrame. Or, la paisible intégration de cette province dans la patrie française était beaucoup mieux sauvegardée par le principe d équilibre et par le principe fusionniste que par la volonté de ses habitants convoqués, tous les trente ans, à un plébiscite. Ceux-là l'avaient bien fait voir autrefois, qui après avoir rédigé la Déclaration des Droits des Peuples, réprimaient avec une sauvage énergie l'insurrection vendéenne et la volonté que manifesta Toulon de se donner aux Anglais, encore que les Blancs de Bretagne et les Toulonnais fissent sous le point de vue métaphysique correcte application du principe des Nationalités.
Preuve saisissante que la mobile volonté des générations successives, si elle est, sans nul doute, un élément important, capital, SI l'on veut, du droit à l'indépendance et à la sécession, n'en est pourtant pas le seul. Par une heureuse inconséquence, chez la France, une et indivisible, le principe des
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Nationalités n'a jamais été qu un article d'exportation.
Mais en revanche on peut dire de lui que c'est la Révolution française, commencée en guerre de propagande, s achevant en épopée napoléonienne d expansion et de conquête, qui l'a inoculé à 1 Europe.
Et, quand, après cette formidable subversion, les Traités de 1815, produits d'un empirisme réparateur, eurent rétabli dans le Vieux Monde l'ordre et l'équilibre traditionnels, il était fatal que ce germe déposé par nous ne tendit vers l'éclosion. ,
Il y tendit en effet, avec 1 appui, l'aveu et les encouragements de la démocratie française, divisée en deux courants : le césarien et le républicain, l'un plus guerrier, l'autre plus pacifiste et humanitaire, mais réunis, sinon par la communauté des motifs, du moins par l'accord des volontés pour réclamer l'abrogation des Traités et créer des embarras à la Restauration et à la Monarchie de Juillet demeurées fidèles au pacte européen.
C'est à partir de 1815 que s'est fortifiée cette étrange mentalité qui portait 1 opinion française à faire abstraction de l'intérêt national et de l'intérêt occidental au profit des nationalités étrangères dressées en bataille contre les arrangements de la diplomatie.
On a été, en France, dès cette époque, au
hasard des circonstances et au caprice des engouements, tour à tour et avec passion, patriote grec, patriote polonais, patriote hongrois, patriote itah.en et même patriote prussien contre 1 Autriche et la Confédération Germanique.
Toutes les causes nous ont enflammés, tous les étendards nous ont ralliés.
Personne ne prenait garde, dans 1 excès d un désintéressement chevaleresque jusqu'à l'absurde, qu'une démolition de l'Europe, envers et contre 1 esprit des Traités, ne pouvait avoir d'autre résultat que la création de grandes communautés unitaires, nées pour 1 hégé-, monie et la prépotence, vouées à s élever et à s'agrandir aux dépens de la France.
Notre Révolution de 1848 a été, pour toute l'Europe, comme un signal. Nous étions espérés, partout, comme les champions du libéralisme et du principe des nationalités. Mais le régime républicain, issu des journées de Février, eut le bon sens inattendu de ne pas suivre les clubs et de s'en tenir aux effusions littéraires. C'est en vain que les libéraux allemands, les révolutionnaires polonais et hongrois nous attendirent. La République de 1848 manqua au rendez-vous et continua la politique extérieure de la Restauration et de la Monarchie de Juillet. L'œuvre de 1815 et l'équilibre européen étaient sauvés. Mais
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pas pour longtemps. La démocratie césarienne allait se saisir du pouvoir et son chef, héritier de la vraie tradition révolutionnaire, solidaire de tout un passé de conspirations, allait se charger de pousser jusqu en ses extrêmes limites la subordination de l'intérêt français au principe des nationalités et de consommer la ruine de 1 ordre européen. L'œuvre de Napoléon III, c'est l'unité italienne et l'unité allemande. C'est le principe des Nationalités qui a conduit la France à Sedan.
Ce n'est point que les avertissements nous eussent manqué.
Dans le temps que le principe des nationalités était le plus en honneur et que le chef de la nation française proclamait l'abrogation des Traités de 1815, un homme s'est rencontré qui dans le siècle dernier, s étant donné à lui-même le titre d'aventurier de la pensée et ayant débuté par d'audacieux défis jetés à la société et à la propriété, se heurta, un jour, à cette grande question de la guerre et de la paix, de l'équilibre européen et des nationalités, et eut cette bonne fortune en y appliquant' avec passion, toutes les ressources de son bon sens natif, de la résoudre en conservateur épris de positivité.
Cet homme était P. J. Proudhon.
Révolutionnaire, il discerna la confusion
que faisaient dans le principe des nationalités, ses coreligionnaires, de deux choses distinctes et essentiellement différentes.
Il leur remontra, avec l'extraordinaire puissance dialectique qui était en lui, qu'ils faisaient porter au principe de l'ordre et de l'équilibre européen la peine d'abus dont celuici n'était pas responsable.
Les peuples à l'intérieur des grandes communautés européennes dont les Traités de Vienne avaient consacré l'existence et 1 équîlîbre, réclamaient de meilleures institutions politiques, de profondes modifications à la structure de la propriété, la suppression d'archaïques survivances d'un passé aboli, d'importantes réformes dans l'intérêt du plus grand nombre. Revendications qui rencontraient d'âpres résistances. L erreur, ne cessait de répéter Proudhon, consistait à penser que l'obtention des réformes et la cessation des abus fussent subordonnées à la destruction de l'équilibre européen, et que la liberté, ou plutôt l'anarchie des nationalités, fût solidaire de l'amélioration du sort des classes laborieuses.
S'agissant notamment de l'Autriche qui était, aux environs de 1860, comme aujourd'hui encore en particulière exécration à tous ceux qui se piquaient de marcher dans les voies du progrès, Proudhon niait que l'admi-
nistration intérieure de cette puissance pût être tranchée par le droit international. « Que " l'Autriche gouverne bien ou mal ses peuples, « écrivait-il, c'est chose qui appartient à la <* raison publique, au libre examen et à l'o- " pmion '.
En d'autres termes, toutes réformes politiques, économiques et sociales, pouvaient et devaient s'opérer dans le cadre territorial tracé en 1815 par le Congrès de Vienne. Il en était de même de 1 émancipation des nationalités, dites opprimées.
Ces opinions faisaient scandale, chez les libéraux et les démocrates. Pareille considération n était point pour arrêter Proudhon dans l'expression des vérités nécessaires.
« Il est de mode de déclamer contre l'Au- « triche, écrivait-il, une haine universelle, peu '< raisonnable, sans portée. L'Autriche tom- ' berait qu'une autre puissance se formerait " à sa place et confirmerait de nouveau le ' droit actuel . Dans son livre Guerre et Paix, Proudhon niait qu'on pût se croire raisonnablement autorisé à poursuivre le dessein de fermer à l'Autriche toute vue sur l'Adriatique.
Dans l'histoire du principe des nationalités, 1 épisode proudhonien est d'un intérêt capital. C'est un témoignage décisif rendu au principe de l'équilibre européen et aux Traités
de 1815 par un démocrate et un révolutionnaire incontestable qui, selon ses expressions mêmes, savait discerner les faits sous la croûte des apparences.
Si légitimes et si intéressantes que puissent, à de certaines heures, apparaître les revendications des peuples, ou des fractions de peuples, Proudhon n'admettait pas qu'elles fussent satisfaites aux dépens de 1 équilibre européen et de la paix du monde. L intérêt général de la communauté européenne était fondé à se subalterniser tout intérêt de nationalité particulière. Aux réclamants, Proudhon répondait qu'il était inutile de bouleverser l'Europe pour leur procurer les franchises et les immunités auxquelles ils se croyaient en droit de prétendre.
L'idée des Traités de 1815, écrivait encore Proudhon, c'est l'équilibre entre les puissances, tel que toute suprématie politique, tout protectorat, par conséquent toute guerre d'ambition et de conquête fussent rendus impossibles. En second heu et comme garantie de cet équilibre l'établissement dans tous les Etats du régime constitutionnel. Voilà, en dépit de toutes les accusations comme de toutes les réticences, ce qu'il y avait au fond des Traités de 1815 ; ce que la coalition des peuples soulevés contre Napoléon en 1813, d une part, et la tradition de 89 de l'autre, avaient exigé
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qu'il y eut. Non, il n'y avait pas lieu de déchirer les Traités de 1815, comme le cnait le jacobinisme, mais, simplement à en demander la rectification quant à certains détails, ce qui veut dire la consolidation.
L'éternel honneur de Proudhon sera d'avoir compris, aperçu, démiontré l'exacte convergence des intérêts de l'ordre et des aspirations démocratiques, réalisée dans le principe d'équilibre, d'avoir osé dire au parti de la Révolution que le principe des Nationalités allait à l'encontre des fins qu'on prétendait poursuivre et qu'il préparait aux démocraties européennes, au heu de la paix annoncée et promise, une ère nouvelle de commotions et de conflagrations.
Les événements ont apporté à cette théorie prophétique une complète lustification expérimentale.
Il serait difficile de contester que le principe des Nationalités n'a'.t engendré, comme l'efïet sort directem.ent de la cause, nos désastres de 1870-71 et qu'il ne soit, par conséquent, à 1 origine de la grande guerre de 1914.
Pour les esprits clairvoyants et avertis une seule chose faisait question, au début de cette guerre, effroyable leçon de réalités qui venait apporter toute la force et la solennité de son dément! à tant d'utopies et d'illusions.
Le principe des Nationalités, pris en flagrant délit de suprême malfaisance, allait-il connaître enfin le discrédit et la déchéance ?
Une illumination allait-elle se produire dans l'esprit de nos dirigeants, saisis de repentir et d'efîroi, et bien décidés désormais à écarter 1 erreur rousseauiste et révolutionnaire tant dans la conduite de la guerre que dans la conclusion de la paix ?
Il fût bientôt évident qu'il ne fallait pas compter sur ce renversement de directives.
Le Principe des Nationalités devait, peu après la déclaration de guerre que nous subissions le 2 août 1914, de la part de l'Allemagne, devenir rapidement le pivot de la politique française, concourir à l'élargissement du conflit et à l'augmentation de nos sacnfices.
Nous n'avions, en son nom, aucune revendication à formuler. Il n'était susceptible de nous apporter la moindre compensation, la plus mince satisfaction. Le seul argument, couramment invoqué par ses partisans, tenait dans la présomption d'amitié et de reconnaissance éternelles portées au compte des nationalités que nous aurions contribué à émanciper.
On voyait complaisamment, dans chaque nationalité appelée à se hausser au rang de nation et d'Etat,, du fait de la guerre, une alliée et une cliente nécessaire non moins que précieuse.
On ne prenait pas garde que tous les exemples passés faisaient bonne justice de cet argument d'ordre sentimental mais dénué de valeur pratique. L'égoïsme est la loi des jeunes nationalités, tout à l'ivresse de l'indépendance et à la poursuite de leurs grands desseins impérialistes. Suivant un mot célèbre, la gratitude des nationalités nouvelles n'a d autre mesure que la durée de leur faiblesse. Opinion cruelle mais rigoureusement exacte, confirmée par les exemples de l'Italie, de la Hongrie et de la Prusse dans le passé, par les exemples de la Jeune Turquie el de la Bulgarie dans le présent.
Nous savons ce qu il y a de vain à raisonner en histoire sur des possibilités non réalisées, Qui sait pourtant si, de la part de la France, une politique extérieure, nettement dressée contre le principe des Nationalités, n'eut pas, réussi à localiser et à limiter le conflit quand, dans les premières semâmes de la guerre, l 'Autriche-Hongrie n'était en conflit qu avec la Russie, quand l'Italie et la Roumanie hésitaient encore à y prendre part.
Bien des chances favorables ont été ainsi négligées et gaspillées. II suffit, d'ailleurs, à notre thèse, que ces chances n'aient' point été tentées. La profession que nos dirigeants faisaient du principe des nationahtés les condamnait à provoquer de tout leur
pouvoir, de mois en mois, 1 entrée en scène de nouveaux belligérants dont les revendications devaient compliquer encore le règlement de la paix.
C'est ainsi que nourri, élargi sans cesse, par l'accession successive des parties prenantes, médites, succombant tour à tour à la tentation de recueillir leur part dans les dépouilles du vaincu, le conflit a fini par déterminer l'effondrement de notre principale alliée, la Russie, et nécessité, dans une phase suprême, l'intervention américaine. Du fait que dans une déclaration officielle formulée à la face du monde, au début de 1917, la France faisait de réversion radicale de l'Empire autrichien, c està-dire de l'application du principe des nationalités, son principal but de guerre, elle se condamnait à laisser passer toutes les occasions de paix avec ses ennemis occasionnels ou secondaires, à dépasser de beaucoup, par la somme des pertes et des mines, l'unique profit qu'elle dût retirer de la victoire, c'està-dire la récupération de l'Alsace-Lorrame et à travailler pour autrui sans autre contrepartie que les manifestations futures d'une hypothétique reconnaissance.
Evidence qui, après deux annnées écoulées depuis la victoire, transparaît de plus en plus sous le voile trompeur des illusions déma-
gogiques. Notre mysticisme rousseauiste nous coûte cher.
Cela ne va pas sans excuse et sans explication. De tels résultats, si navrants pour nous, ont pu être amenés, dans une mesure que I histoire aura à déterminer au vu des documents, par les parti-pris combinés de la politique Britannique et Wilsonienne.
Hélas ! N est-il pas acquis dès maintenant au débat que notre résistance efficace aux conceptions de nos Alliés se trouvait d'avance neutralisée et paralysée par le principe moteur de notre politique étrangère. A tout instant de cette guerre, la Déclaration de 1793 est venue s interposer entre nos actes décisifs de guerre et de paix et le sentiment que nous avions d une méconnaissance de nos intérêts les plus sacrés.
Loin de consacrer l'éclipse du principe des nationalités, la paix de 1919 l'a porté, de notre faute et de notre consentement, à un pinacle d'où il domine et régente le monde et conditionne l'avenir pour une période indéfinie de troubles, de commotions et d'erreurs. Il achève de décrire son processus de destruction, plus puissant que la vaine tentative d agréger en société les nationalités turbulentes issues de la guerre.
L erreur rousseauisle, la déclaration de 1793 et le principe des Nationalités, ont
même pris un nouveau nom, suivant la plaisante remarque de l'éminent publiciste américain M. Morton Fullerton.
Ils s'appellent aujourd'hui " Balkamsation .
Balkanisation de la Russie, de 1 ancienne Autriche-Hongrie, de l'Asie Mineure. Orgie de balkamsation planétaire. Il n'y a plus d'Europe organisée. Tandis qu'au milieu de cette confusion, l'Empire allemand, amoindri provisoirement par la défaite, en vertu du principe des Nationalités qui concentre les forces de désordre en même temps qu il dissout les puissances d'ordre, demeure mtact dans sa volonté de revanche et d expansion, comme la plus énigmatique et la plus inquiétante des menaces.
Le principe des Nationalités devait fermer à jamais le Temple de Janus.
Or, nous sommes en présence d une multitude de petits nationalismes et impérialismes avides et rapaces, impatients du joug et de la discipline, qui se concurrencent et se détestent, dans une violente fermentation d appétits. La guerre et la paix, viciées dans leur conduite par l'aherration révolutionnaire, ont élevé au rang d'Etat sans examiner leurs titres et leurs aptitudes, des nationalités émancipées pêle-m.êle, par décret collectif, avant tout apprentissage de la liberté et de l'indépendance. Le « droit des peuples à disposer
'f d eux-mêmes '^ sans égard aux conditions ethnographiques, géographiques, sociales et rehgieuses a pleinement opéré. La pohtique métaphysique l'a emporté sur la politique expérimentale. On voit bien ce que l'intérêt européen et 1 intérêt français y ont perdu. Ils n'y ont rien gagné qu'en fallacieuses espérances dont chaque jour emporte un lambeau.