‹ Essai de politique expérimentaleChapitre 12 sur 21 · CRITÉRIUM DE JUGEMENT ET MÉTHODE DE RÉFORME · texte numérisé non relu

CRITÉRIUM DE JUGEMENT ET MÉTHODE DE RÉFORME

L'idée d'uïîe sorte de physique sociale, c'està-dire d une politique expérimentale, s'opposant à la politique d'imagination et de sensibilité, ne date pas d'hier ni même d'avanthier. On en trouve, confus encore mais aisément discernable, le germe dans les œuvres de Condorcet, écrivant à l'époque où s'exerçait avec la plus impérieuse souveraineté la domination intellectuelle de Rousseau.

Il serait mtéressant de suivre 'a trace de cette idée à travers les mouvements de pensée, si variés et si tumultueux dont le XIX ^" siècle a été secoué, pour qui aurait le propos et les forces d'un tel labeur. Il suffit à notre dessein de noter qu'en France à aucun moment

une politique, fondée sur l'induction et sur l'expérience, n'a réussi à se formuler avec assez d'ascendant sur les esprits pour Imposer ses directives aux praticiens du gouvernement et redresser les impulsions massives et irrésistibles de la foule.

On ne relève plus, depuis 1789, le moindre vestige de théologie et de métaphysique dans les sciences exactes, d'astrologie dans l'astronomie, d'alchimie dans la chimie, etc

Il n'est pas jusqu'à la médecine, plus exposée en raison de sa parenté avec la biologie, science non achevée, aux dangers de la conjecture gratuite, qui ne se soit établie, avec l'immortel Claude Bernard, sur les données de 1 expérience acceptée et reconnue comme unique souveraine.

Mais, le domaine de la morale et de la politique, ou sociologie, est demeuré clos et réservé, à titre d'appartenance inviolable de la déduction et de l'a-pnorisme. Tout 1 enseignement, aussi bien celui qui se donne dans les chaires de l'école que celui qui se dispense par le moyen de la tribune, du journal et du livre, reste profondément imprégné de cette notion, à savoir qu'au seuil de la morale et de la politique, la méthode inductive et expérimentale se trouve arrêtée par une <>• défense d'entrer " que nul ne s'avise de transgresser.

Bien des croyances se sont affrontées, bien des philosophies se sont disputé la faveur du public, bien des partis d'un pôle à l'autre, incarnant tour à tour la Résistance en ce qu'elle avait de plus entêté et le Mouvement en ce qu'il manifestait de plus emporté, se sont rués à la conquête du pouvoir.

Mais, toutes et tous, s'ils ont différé diamétralement d'opinion quant à la meilleure morale ou quant à la politique la plus salutaire se sont accordés à fonder leur morale et leur politique sur leur propre fonds de convenances et de préférences particulières exigeant de leurs adeptes la croyance à leur infaillibilité présumer. D'où des luttes sans fin et des dissensions sans clôture possible qui expliquent le tumulte et la confusion des événements puisque nul procédé d'arbitrage, autre que la force ou la corruption n était en situation de trancher le débat

Les exceptions à la généralité de cette constatation sont très peu nombreuses.

Il nous faut souligner la plus illustre et la plus significative peut-être. Joseph de Maistre, le premier, a senti que la foi religieuse et monarchique elle-même ne peut se passer du secours de la démonstration scientifique et expérimentale. Il a tenté, avec ce don de 1 aperçu qui le distinguait, de refaire au catholicisme et à l'institution monarchique un

substratum autre que celui de la révélation et du droit divin. Et c'est là une autorité dont il importe de se couvrir quand on vient affirmer que, contrairement au préjugé courant et dominant, la Morale et la Sociologie sont objets de science et relèvent de l'induction et de l'expérience, comme tous les autres départements de la connaissance et de 1 activité humaine.

Le croyant invoque Dieu et les causes finales. L'incroyant argue de la loi immanente et du déterminisme. Ne devrait-il pas tomber sous le sens que la conciliation, tant cherchée, et qu'on n'a pu encore trouver que par 1 expédient de l'inconnaissable, réside dans une vérification contradictoire des principes allégués, efïectuée à la lumière des faits expérimentalement observés.

Joseph de Maistre, et c'est son grand titre de gloire, a nié, lui champion incontesté de l'école théocratique et monarchique, que la sagesse de Dieu pût avoir rien à redouter, par essence même, des confrontations sévères de la science.

Les noms d'Auguste Comte, le père du positivisme, et de Frédéric Le Play, le créateur de la Science sociale, ne sauraient être omis, dans une étude, même sommaire, de la politique expérimentale, ne fût-ce que pour rechercher les causes de leur insuccès.

Le premier a ambitionné de briser la tyrannie de la métaphysique en fondant une sociologie sur une nouvelle classification des sciences et sur la célèbre loi des trois états qu'il tenait d'ailleurs de Saint-Simon. Il a cru qu'à sa VOIX, l'âge positif, caractérisé par le règne des vérités démontrables, allait succéder à l'âge théologique, après un bref passage de transition par l'état métaphysique. Il s est rangé lui-même, sans modestie, parmi les grands fondateurs de religion, n hésitant pas à se comparer à Saint-Paul et à Mahomet.

Le second s est plus préoccupé de cataloguer et de classifier les petits faits sociaux observés, recueillis, colhgés, sous toutes les latitudes, ainsi que des plantes dans un herbier ou des animaux dans une collection de Muséum. Il a abouti, chose plus sensible encore chez ses héritiers et continuateurs : Demolins et de Tourville, à recouvrir d'un appareil scientifique la théorie gobinienne des races élues et supérieures, proposées en exemple aux races moins favorisées.

Quelque hommage qu on doive rendre à la générosité de leur tentative, à 1 étendue de leur labeur, au grand nombre de vérités de détail qu'ils ont semées au travers de leur œuvre, leur impuissance à aiguiller la France sur d'autres voies et à modifier l'esprit public est trop patente pour qu'elle puisse même

l'école dirigeante 117

inspirer l'espoir d'un succès ultérieur. Ils ont suscité des dévouements honorables, assuré la perpétuité de ce qu'il nous faut bien appeler leur chapelle, mais ils n ont mquiété en rien l'école dirigeante dans sa possession d'état.

La raison de leur échec ne nous parait pas douteuse.

Partis de prémisses correctes, si 1 on veut, ces réformateurs ont versé à leur tour, dans les erreurs de l'esprit déductif. Ils n'ont élevé sur des fondements objectifs que de nouvelles constructions métaphysiques.

La constitution qu'Auguste Comte voulait donner à la France en 1848 et dont le triumvirat prolétarien, investi de la dictature et assisté de cent banquiers formait la pièce maîtresse, laisse loin derrière elle, pour la fantaisie et l'irréalité, les créations symétriques de Siéyès. Elle ne l'a pas disputé, pour les chances de survie et d'efficacité, à l'œuvre précaire et fragile qu élaborait, dans le même temps, le comité de constitution à 1 Assemblée Nationale élue au suffrage universel. Quant à la religion, forgée de toutes pièces par le fondateur du positivisme, elle n'a jamais pu j^asser que pour une excentricité parodique.

Le Play et son école partent de ce postulat : la supériorité de la race anglo-saxonne et de son individualisme foncier. D'où il suit que le secret de la rénovation sociale tient pour la

1 18 POLIQUE EXPÉRIMENTALE

France, dans la copie et la transplantation des coutumes et des institutions en vigueur chez la Grande Bretagne et les Etats Unis d'Amérique.

On n est pas dans l'intention de contester la grandeur et les qualités de ces deux peuples. Mais l'école de Le Play ne retombet-elle pas ici dans 1 anglomanie métaphysique de Montesquieu et de Voltaire ? Si l'on accorde que 1 étude de la société anglo-saxonne et la comparaison de ses mœurs avec les nôtres ne peuvent être que profitables à notre pays, est-il rien, en revanche, de plus arbitraire que cette recherche, hors frontières, de la constitution la mieux adaptée à un peuple. Entre le fait d'imaginer la constitution et celui de l'emprunter à 1 extérieur, la différence du procédé n'est que d apparence.

Dans les deux cas, on fait œuvre de métaphysicien en tenant pour nulles et non avenues les données de 1 atavisme, du climat, du terroir et de la situation géographique.

faine, en qui l'on doit voir l'un des précurseurs de la méthode expérimentale, serrait de plus près la vérité quand il écrivait, daris la préface de ses Origines de la France Contemporaine, que la constitution d'un peuple est à découvrir et qu'en tout état de cause, elle ne saurait être le résultat d'un libre choix. Mais n'est-il pas ironique de noter, après

cette ferme déclaration de principe, demeurée classique, pour ainsi dire, que Taine, lui aussi, a cédé au subjectivisme politique et s'est adonné à la fabrication de constitutions dont les projets ont été recueillis en appendice à la publication de sa correspondance. Fustel de Coulanges, le grand historien aux vues si fermes, si claires et si pénétrantes, n'avait pas laissé, à l'exemple de Taine, d'élaborer pour la France un plan d'institutions nouvelles dont son exécuteur testamentaire, M. Victor Giraud, nous a révélé les grandes lignes, et dont le subjectivisme prête à sourire.

.^insi donc tous les physiciens politiques et sociaux ont subi la contagion et n'ont pas résisté, dans la pratique, à la tentation de réformer et de constituer la société française, au moyen d un vigoureux effort de pensée et d'imagination. De bonne foi ils croyaient réagir contre les méthodes mystiques et rhétonciennes et fonder leurs travaux de palingénésie politique et sociales sur les réalités historiques et scientifiques. Au vrai, ils n'en usaient pas autrement que l'école de Rousseau et c'est ce qui explique leur insuccès en même temps que l'échec des innombrables réformateurs surgis, en France, depuis six ans.

Le temps de la guerre a provoqué, dans notre pays, une immense éclosion de littérature rénovatrice et rédemptrice. Il n'est

pas de publiciste notoire qui n'ait convié ses compatriotes aux actes de repentir et de contrition et qui ne leur ait proposé une nouvelle règle de vie nationale. Ces œuvres apparaissent, à plus d un égard, remarquables. Il s'est dépensé infiniment de talent et de probité dans leur élaboration. Elles ont mis le doigt sur des plaies qui ne sont que trop saignantes et sur des tares qui ne sont que trop apparentes. Elles se sont heurtées à la orofonde mdifïérence du public français. A aucune époque on n'a disserté plus copieusement, plus éloquemm.ent. sur la nécessité, démontrée par la guerre, d'un vaste recommencement sur nouveaux frais, dont la Paix de Versailles eut été le point de départ. A aucune époque, la nation, considérée dans son immense majorité n'a paru moins soucieuse d innover ef n a opposé aux tentatives, d'ailleurs contradictoires, de refaîre à neuf notre ordre politique et social, une force d'inertie et de conservation plus difficile à ébranler. C'est un fait dont il est impossible de ne pas rester frappé. Ne peut-on l'interpréter dans le sens d'un immense dégoût, dont la nation française, au point de maturité où elle est parvenue, serait prise à l'endroit des excursions aventureuses dans les paradis incertains et chimériques, dont les métaphysiciens font luire le mirage à ses yeux ? Ne peut-on conclure de cette disposi-

l'école dirigeante 121

tion d'âme que les temps sont nés d une politique expérimentale, pratiquée dans toute sa rigueur scientifique ? N'y a-t-il pas raison majeure dans la période où nous entrons, de définir cette politique et d en reconnaître les conditions d'application.

Cette déterm.ination rencontre des. difficultés objectives et subjectives dont l'analyse a été donnée, une fois pour toutes, par Herbert Spencer, dans son Intrcduction à la Science So-JaL\ son œuvre maîtresse.

Les difficultés objectives résident dans la multiplicité et la confusion des faits politiques et sociaux et dans l'extraordinaire enchevêtrement des causes qui ont engendré ces faits.

Quant aux difficultés subjectives, elles tiennent dans l'interposition entre les faits et le sociologue, des préjugés de famille, de race, de caste, de profession, de nationalité, qui déform.ent la réalité aux yeux du réformateur et lui imposent en quelque sorte, dans l'ordre intellectuel, cette vision erratique que les naturalistes prêtent à de certains animaux.

On ne peut se flatter de l'espoir d'éliminer entièrement et à tout jamais de telles difficultés. Pourtant elles sont moindres à telles époques qu'à telles autres. Ce que nous venons de constater, à propos de l'actuelle et apparente indifférence des Français en matière de réformes politiques et sociales, donnerait aisément

à penser qu'ils sont moins éloignés qu autrefois du plein état de grâce scientifique, moins disposés à se laisser entraîner par le sentiment et l'imagination.

Il s'agit donc, par dessus tout, dans les temps que nous vivons, non de découvrir le novum organum, nous savons qu il existe depuis que Bacon a formulé les lois de 1 induction et de l'expérience, mais de rechercher comment il nous sera donné d introduire correctement et efficacement 1 usage de cet instrument dans les choses de la morale et de la politique et de connaître enfin les joies de la réussite dans un ordre où les champions les plus autorisés de la méthode positive et de la réalité n'ont rencontré que des échecs.

Il faut d'abord déblayer le terrain d'une objection qui se présente invinciblement à l'esprit.

Puisque l'expérimentation est impossible à provoquer en sociologie, puisque 1 absurdité éclate d'un pouvoir autocratique qui par le seul effet de sa volonté opérerait sur le genre humain comme in anima vili et transformerait une nation en un vaste laboratoire, est-il donc interdit d'appliquer la méthode des sciences exactes à des sciences aussi conjecturales que la Morale et la Politique. ?

Qu'est-ce que la France depuis cent trente ans ? Qu'est-ce que l'Europe même, peut-on

l'école dirigeante 123

ajouter après les événements de 1914-1920, sinon un véritable laboratoire d'expériences politiques et sociales. Est-il exagéré de voir dans la Métaphysique une sorte d'impératrice d'Orient qui, dans la plénitude de son autocratie, ne prenant conseil que de ses rêves et de ses illusions, dans la faillite des coutumes, î'écllpse des traditions et l'écroulement des institutions, a soumis le monde civilisé à une longue série d'expérimentations successives et diversifiées à l'infim. Quels systèmes n ont pas été éprouvés, quelles théories n ont pas essayé de prendre pied dans le domaine de la pratique, depuis la date précitée ? Nous comptons les révolutions par douzaines. En partant de lautocratie absolue lusqu à la démocratie pure, toutes les variétés de constitutions ont été mises à l'essai chez nous, La France, pour limiter notre énumération à quelques faits saillants, a connu l'anarchie spontanée et la centralisation outrancière, la religion et l'irréligion d'Etat, le libre-échange et la protection, la fiscalité réelle et l'impôt personnel, le mariage indissoluble et le divorce, le parlementarisme à l'anglaise et le socialisme d Etat à la prussienne et ainsi de suite. Il n y a peutêtre pas dans l'histoire de nation qui se soit, d'une façon aussi souple et aussi accommodante que la nôtre, livrée sur elle-même aux expérimentations les plus hasardeuses.

On allègue l'impossibilité des expériences politiques et sociales. Mais ces expériences ne sont plus à faire et les voilà couronnées par la plus grandiose et la plus décisive, celle d'une guerre inexpiable, qui a duré quatre ans, tendu tous les ressorts sociaux jusqu'à les briser, et qui a projeté sur tous les arcanes de la politique et de la sociologie des illuminations que nous n'eussions même pas soupçonnées, avant l'événement.

Que reste-t-il ? A observer, relever, vérifier, trier, comparer, classer, cataloguer, d une façon impartiale et objective, les résultats de ces expériences, à assembler et à coordonner les éléments de la constitution politique et sociale, sur laquelle la France est appelée à vivre et à prospérer.

Mais quel fil conducteur nous guidera dans cette besogne d'observation et de classement, à quelle pierre de touche éprouveronsnous les faits, à quel critérium les rapporterons-nous ?

La réponse selon nous se trouve dans le concept de l'évolution, justement formulé et apprécié.

Il ne s'agit pas de reprendre ici les grandes théories darwiniennes et spencériennes de l'évolution, ni d'en construire une nouvelle.

Il nous suffit de reconnaître que 1 avenir

l'école dirigeante 125

sort irrésistiblement du passé et que 1 existence de tout être organisé, de l'individu humain et des collectivités humaines est assujettie, dans sa durée et dans sa continuité, à des changements graduels, lents et mesurés procédant rigoureusement de leurs états antérieurs. La nature avance non par bonds, mais par modifications, presque insensibles, dans le temps et dans l'espace. La reconnaissance du concept d évolution serait donc, dans notre pensée, une des conditions nécessaires à l'introduction de la méthode expérimentale dans la morale et la politique.

Une erreur grossière consisterait à confondre l'évolution avec la notion métaphysique du Progrès en soi qui a tenu et tient encore tant de place dans la philosophie officielle et qui, en somme, est dans son optimisme naïf, tout le fonds du rousseauisme. C'est par le moyen de cette notion qu'on en est arrivé à placer toute destruction, toute innovation, quelle qu'elle fût, sous le patronage indiscutable du Progrès, qui ne peut se tromper m nous tromper. Il n'est pas d'« idole " plus dangereuse et plus pernicieuse. Sous son égide, que ne peuvent se permettre les révotionnaires les plus msensés, étant donné que 1 humanité, emportée dans une ascension mystérieuse, au long d'une spirale sans fin, s élève

fatalement, inéluctablement, vers un Progrès mcléfini.... et d'ailleurs mdéfmissabîe !

Au rebours de ces enfantillages métaphysiques qui par malheur sont encore en crédit, la méthode des sciences expérimentales distingue entre Févolution ascendante qui seule mérite le nom de Progrès et iévolution descendante et régressive qui conduit les individus et les sociétés à la décadence et à la mort.

Elle distingue aussi : Iévolution spontanée, produite par le jeu des agents naturels et révolution artificielle, provoquée par l'art ou psr la science, c'est-à-dire par la pensée et la volonté humaine. L'évolution artificielle n'est pas à rejeter m à condamner absolument Ce rejet et cette condamnation équivaudraient à la suppression du libre arbitre, qui est, à bon droit, l'orgueil de l'homme et 1 essence de sa dignité. Ils ne feraient que remplacer un fatalisme par l'autre. Il est en la puissance des hommes de diriger, dans une mesure limitée sans doute, mais importante quand même, la marche de l'évolution naturelle et d accélérer la vitesse des phénomèr'"". C'est même à y bien regarder, le plus noble emploi que le sociologue et l'Homme d'Etat jmissent taire de leurs facultés. Il appartient à 1 évolution artificielle si elle est intelligente et active de conjurer les dangers de l'évolution naturelle quand elle penche vers la déchéance et la

l'école dirigeante 127

régression. Mais une société et une nation seront exposées à d'étranges revers de fortune et de prospérité si elles appliquent tout leur pouvoir d'évolution artificielle, comme le fait est arrivé pour nous avec le rousseauisme révolutionnaire, à contre-sens d'une évolution naturelle à caractère ascendant.

La méthode expérimentale, telle que nous la concevons, appliquée aux sciences morales et politiques, comporte trois temps et trois phases

Observation et classement des innombrables faits d'expérience dont surabonde notre histoire contemporaine.

Détermination la plus objective possible de leurs résultats ou pernicieux ou salutaires.

Classement et répartition desdits résultats en deux catégories selon qu ils ressortent de l'évolution normale et naturelle, ou de l'évolution artificielle indûment provoquée par les métaphysiciens investis du pouvoir.

C'est amsi et non autrement qu'à la recherche d un risoroimtnio français, dont les réformateurs proclament vainement l'urgence sans parvenir à en définir valablement les conditions et en faire pénétrer la conviction dans la conscience nationale, sceptique et inerte, nous verrons clair dans l'ordre politique social et français, tel qu'il s'étend et se comporte après la grande catastrophe européenne de

1914, que nous éviterons l'écueil sur lequel ont sombré tant de prophètes d'un ordre nouveau, soit conservateurs, soit révolutionnaires.

Ainsi, ce qui n'a jamais été fait par les réformateurs même les plus positifs, toujours enclins à procéder par table rase et à brusquer en leur impatience la lenteur des variations historiques, démêlerons-nous les faits, engendrés à notre msu et contre notre volonté souvent, par l'évolution naturelle et qui, par conséquent, doivent être mamtenus, favorisés, développés dans leurs tendances, même s ils offensent des théories que nous pensions avoir les meilleures raisons de tenir pour préférables.

Ainsi distinguerons-nous, nettement séparés et différenciés, les faits d'évolution artificielle illégitime, et serons-nous fondés à mettre à leur charge les tares politiques, les injustices sociales, les échecs extérieurs, et à exercer, contre eux, en toute sécurité, notre effort réformateur.

Ainsi, parce que nous aurons mesuré et limité notre effort, éliminé le chimérique, proscrit l'absolu, ménagé la transition, abdiqué nos préjugés, opposé aux divagations sentimentales et aux illusions métaphysiques une force de réfutation, trouverons-nous le moyen d'éveiller dans la nation, sans la détourner de son labeur, le désir des réformes concrètes, pratiques, prudemment évoluées.

Page 1