CHAPITRE II
Dans quelle partie de l'organisme siège l'activité psychique? La physiologie nous donne à cet égard des indications précises.
Prenons un vertébré inférieur quelconque, une grenouille, par eiemple. Nous la voyons sauter, coasser, chercher à fuir. Son activité psychique, si restreinte soit-elle, s'exerce par des mouvements de lutte, de défense, par une agitation incessante qui nous semble spontanée. Eh bien! nous pouvons instantanément abolir toute l'activité de cette grenouille. Il nous sutfît de détruire par un stylet son système nerveux central.
Aussitôt la scène change. Cet animal qui criait, sautait, se débattait, se défendait, est devenu une masse inerte, qu'aucune incitation ne peut réveiller. Il n'a plus de mouvements, ni spontanés, ni réflexes; et cependant le cœur continue à battre; les muscles et les nerfs moteurs sont excitables par l'électricité : tous les appareils, tous les tissus sont vivants, sauf l'appareil nerveux central qu'on a détruit. Mais avec le système nerveux a péri aussi la force psychique, puisque tous les phénomènes intellectuels ou psychiques que présentait l'animal ont totalement disparu.
Cette expérience eût pu être pratiquée sur un chien, un oiseau, voire un invertébré, comme une écrevisse ou un poulpe : elle nous eût donné un résultat identique, et nous aurions constaté ce fait fondamental, indiscutable, que tout mouve-
ment, spontané ou réflexe, disparaît quand le système nerveux central est détruit *.
Or, je le répète, nous ne pouvons juger de Tintelligence que par ses effets, c'est-à-dire par Je mouvement. Là où il y a immobilité, nous avons le droit d'affirmer qu'il n'y a pas d'activité psychique. Cette grenouille sans mouvements spontanés €st, au point de vue psychique, comme un cadavre, et, de même que nous avons nié l'activité psychique du cadavre, ou même de l'animal endormi, de môme nous pouvons nier l'activité psychique de cette grenouille qui a été privée de mouvement parce qu'on a détruit son système nerveux.
Ainsi la physiologie a démontré que sans système nerveux il n'y a pas de mouvement, et, comme c'est le mouvement qui est l'expression de l'intelligence, et la seule manifestation de force intellectuelle qui soit accessible à nos sens, il s'ensuit que le système nerveux doit être considéré comme le siège de l'intelligence. L'intelligence persiste tant que le système nerveux ■est vivant; elle disparaît dès que le système nerveux meurt.
Le mouvement et l'intelligence sont donc fonctions du système nerveux. Supposer que, chez un animal, l'intelligence persiste après que le système nerveux est mort, c'est donc tout aussi impossible que d'admettre la circulation après que le cœur a été dilacéré, ou la respiration, alors qu'on a enlevé les poumons.
Nous n'ignorons pas que certaines opinions sur la persistance de Taclivité psychique après la mort sont généralement enseignées; mais les raisons qu'on donne sont d'ordre sentimental ou d'ordre métaphysique. Elles n'ont donc rien à faire avec la science. Il ne suffit pas de dire : Tintelligence survit à la vie du système nerveux. Gela est trop commode en vérité, et il faudrait fournir la preuve, et une preuve expérimentale, de cette audacieuse affirmation. Or cette preuve n'a pas encore été donnée : les spirites seuls ont eu cette prétention, et on sait avec quel médiocre succès.
Donc, jusqu'à présent, comme d'une part nous ne pouvons juger des phénomènes que par la constatation de leurs effets
1. Chez certains êtres de constitution élémentaire, il semble qu'il n'y ait pas de système nerveux, ou du moins on ne l'a pu découvrir «ncore; ils ont cependant une irritabilité et sont doués de mouvements; mais ces mouvements sont directs, dus à l'excitation immédiate par un agent extérieur qui a provoqué la réponse du tissu irritable. Le système nerveux est un appareil plus compliqué, mais il ne réagit pas différemment.
tangibles, palpables, expérimentaux; comme d'autre part nous ne connaissons pas de phénomène intellectuel qui se soit jamais manifesté en dehors d'un organisme vivant et pourvu de système nerveux, nous admettons, comme démontré par les preuves les plus rigoureuses de la physiologie expérimentale, que l'intelligence est une des fonctions du système nerveux et que, sans système nerveux, il n'y a pas d'intelligence.
S'il est facile de prouver que l'activité psychique siège dans le système nerveux, il est au contraire très difficile de préciser en quelle partie du système nerveux elle siège.
Chez les invertébrés, l'intelligence est, sauf quelques exceptions, tellement vague, obscure, confondue avec l'inslinct et l'acte réflexe, que la spécialisation des phénomènes psychiques existe à peine. Cependant il semble que les instincts supérieurs et compliqués soient principalement au collier œsophagien chez les mollusques, et, chez les annelés, dans les premiers ganglions céphaliques. Si l'on sépare uh annelé en deux tronçons, par une section qui passe un peu au-dessous du ganglion thoracique, la spontanéité a presque totalement disparu dans le segment inférieur, tandis qu'elle persiste dans le segment supérieur. C'est là le premier rudiment, et l'ébauche, pour ainsi dire, du système nerveux cérébral des vertébrés.
Chez les vertébrés, il est évident que l'intelligence ne siège pas dans la moelle; en eifet, des individus ont survécu à des blessures qui avaient sectionné complètement la moelle cervicale; leur intelligence était intacte, et le segment inférieur ne provoquait aucun mouvement spontané. En tout cas, l'intelligence consciente des vertébrés semble avoir pour siège l'encéphale, c'est-à-dire le cerveau, le cervelet et le bulbe.
C'est à peu près tout ce qu'on peut dire de certain; car le siège anatomique des fonctions psychiques n'a pas pu être encore déterminé d'une manière tant soit peu satisfaisante. Malgré les efforts persévérants des physiologistes, on i^'est arrivé à aucun résultat absolument décisif. Flourens, en enlevant les hémisphères cérébraux à des pigeons, a vu leur spontanéité disparaître; les pigeons ainsi privés de cerveau ?ont des automates; ils manifestent encore des actes réûexes plus ou moins compliqués; mais l'activité psychique, ou spontanéité, semble tout à fait anéantie. De même chez l'homme on a vu certaines lésions graves du bulbe, ou de cervelet, ou du corps calleux, ou de la protubérance, sans observer de trouble appré-
ciable dans rentendemeni, alors qu'une destruction plus ou moins étendue des circonvolutions cérébrales entraîne presque toujours des troubles intellectuels notables. On peut donc supposer que les fonctions intellectuelles siègent dans le cerveau en général, et en particulier à la périphérie, dans les circonvolutions cérébrales.
Toutefois nous ne nous étendrons pas ici sur ce problème difficile et intéressant. C'est à la physiologie expérimentale, jusqu'à présent, pour des motifs divers, assez impuissante en cette matière, qu'il appartient de résoudre la question. Il nous suffira d'admettre, ce qui est à peu prè$ incontestable, que les fonctions psychiques sont une des fonctions de Tencéphale ^
On ignore aussi la relation qui unit la structure intime du système nerveux avec sa fonction. On a fait cependant des descriptions microscopiques très exactes. On a pu, dans la trame du système nerveux central, reconnaître des capillaires, des éléments cellulaires et des tubes nerveux. Ces cellules sont, comme la plupart des cellules, constituées par une membrane, un protoplasma et un noyau. On sait aussi que ces cellules émettent de nombreux prolongements, des filaments très ténus, communiquant les uns avec les autres, unis aussi, selon toute vraisemblance, à d'autres petites cellules disséminées dans la substance blanche, qu'on a appelées myélocytes. Le protoplasma de ces cellules est parfois strié, parfois rayonnant autour du noyau central, et dans ce noyau même il y aurait striation parfois, et parfois radiation. Mais tous ces faits, si bien observés qu'ils soient, ne nous sont d'aucune utilité en psychologie. L'anatomie n'a jamais pu donner que de bien pauvres notions physiologiques, et la psychologie, qui est en somme le plus obscur des chapitres de la physiologie, peut, moins que toute autre branche des sciences physiologiques, espérer quelque éclaircissement dans les recherches des anatomistes.
11 serait pourtant bien intéressant de savoir dans quel élément du système nerveux siège l'activité psychique. On admet,
1. Sténon disait en 1668 (et ses paroles sont encore vraies aujourd'hui, à plus de d^ux siècles de distance) : « Le cerveau est le principal organe de notre âme et rinstrument avec lequel elle exécute des choses admirables. Elle croit avoir tellement pénétré tout ce qui est hors d'elle qu'il n'y a rien au monde qui puisse borner sa connaissance; cependant, quand elle est rentrée dans sa propre maison, elle ne la saurait décrire et ne s'y connaît plus elle-même. >»
comme un dogme inébranlable, que la cellule nerveuse est rélément actif du système ijerveux, que les fibres blanches ne jouent qu*un rôle accessoire, un rôle de conduction. Mais cet axiome, universellement admis, et que nous nous garderons de contredire, aurait besoin d'être mieux démontré qu'il ne Ta été jusqu'ici. On ne peut alléguer à cet effet que des vraisemblances, des analogies, des présomptions. La preuve directe n'est pas faite, et, en fait de science, il n'y a que les preuves directes qui puissent entraîner la certitude.
Quoi qu'il en soit, ces incertitudes, ces ignorances n'ébranlent en rien cette proposition fondamentale que du système nerveux dépend l'activité psychique.
Revenons à la définition donnée plus haut de l'acte psychique, acte paraissant spontané : nous voyons qu'il semble exister dans le système nerveux un appareil psychique ; autrement dit, que la spontanéité (ou ce qui nous semble tel) paraît être élaborée dans certaines régions du système nerveux. Les physiologistes n'ont pas encore pu en déterminer le siège précis; mais à défaut de toute localisation anatomique, on doit admettre son existence, manifestée par des effets certains. A côté du système nerveux moteur , qui excite les muscles ; du système nerveux végétatifs qui agit sur la nutrition des éléments organiques; du système nerveux sensitify qui subit les sensations du dehors, il y a un système nerveux psychique , qui élabore des mouvements paraissant spontanés.
L'existence de ce système nerveux psychique, en tant qu'appareil distinct, est tout à fait incontestable, encore qu'il soit si intimement uni aux autres parties du système nerveux que l'analyse physiologique la plus pénétrante n'a pas pu encore et ne pourra peutêtre jamais les dissocier complètement. Autrement dit, il y a, dans le système nerveux, des éléments anatomiques qui servent à élaborer la conscience, la volonté, le raisonnement, les idées.
Le système nerveux psychique est, comme les autres parties du système nerveux, soumis à d'étroites conditions physiologiques d'existence.
Nous allons les passer en revue rapidement : nous établirons ainsi cette loi très importante que les phénomènes intellectuels dépendent de l'état physiologique du système nerveux.
A posteriori^ cette étroite dépendance prouve de nouveau, et avec une très grande force, que Pintelligence est fonction du système nerveux.
I. La circulatîon. — Chez tous les animaux, la cellule nerveuse ne vit que si elle est irriguée par du sang contenant de Toxygène. Les physiologistes ont fait à ce sujet de très nombreuses expériences, lesquelles, s'appliquant à tous les animaux sans exception, portent principalement sur les vertébrés.
Si Ton enlève le cœur d'une grenouille, de manière à arrêter la circulation du sang, la grenouille continuera à se nourrir, à sauter, à s'enfuir, à sentir : son agitation augmentera d*abord; puis, au bout de quelques minutes, les mouvements seront plus lents, plus paresseux, plus rares. Finalement, Tanimal deviendra tout à fait immobile, inerte, sans mouvements réflexes ou spontanés, et cependant les nerfs moteurs et les muscles seront encore excitables. Ainsi les phénomènes psychiques ont survécu à la cessation de la circulation, tant que le système nerveux est resté vivant. Puis, le système nerveux étant mort, par suite de l'anémie prolongée, tous les phénomènes psychiques ont disparu.
Ainsi, dans la hiérarchie vitale des éléments anatomiques (et par conséquent des fonctions physiologiques), le système nerveux (et par conséquent l'intelligence qui est sa fonction) a péri avant le muscle et le nerf moteur, et l'activité psychique a été abolie peu de temps après que la circulation a cessé.
Chez les vertébrés supérieurs, à sang chaud, ces phénomènes sont plus saisissants encore; car la persistance de l'activité psychique, après la fin de la circulation, au lieu de se compter par minutes, comme chez les grenouilles, les reptiles et quelques poissons, se compte par secondes. Ainsi, quand, par un procédé quelconque (arrêt du cœur, section de la tête, injection d'air ou de poudres dans les artères céphaliques), on interrompt la circulation du cerveau ou de la moelle, aussitôt, c'est-à-dire en quelques secondes, on voit cesser toute l'activité du système nerveux.
C'est vraiment un spectacle remarquable que cette fin instantanée de tout mouvement sous l'influence de l'anémie totale, et rien ne peut donner une idée plus saisissante de l'indissoluble union de l'âme et du corps. L'âme disparait dès que le sang n'irrigue plus les cellules nerveuses, et cette mort de l'âme est d'une soudaineté extraordinaire.
Lorsque le couteau de la guillotine sépare brusquement la tête du tronc, l'hémorragie abondante par les veines et artères ouvertes vient se joindre à la suppression immédiate de l'irrigation encéphalique, et la mort du système nerveux est sou-
daine. Que de controverses cette question a soulevées, et que de discussions fantaisistes! En un pareil sujet les romanciers et les journalistes ont leur opinion, alors qu'il faudrait étudier le problème au point de vue rigoureux et méthodique de la physiologie expérimentale.
Et d'abord, quand, dans une syncope, le cœur cesse de battre, et que la circulation se trouve ainsi, par Tarrêt du moteur circulatoire, subitement arrêtée, que devient la conscience? L'expérience nous enseigne que la conscience cesse subitement. Des individus qui ont eu une syncope vraie ont pu raconter leurs impressions, et ces impressions sont bien simples; elles se ramènent à un seul mot, néant : une ou deux secondes de vertige, puis rien, rien. La perte de la mémoire et de la conscience est absolue , tout signe extérieur a complètement cessé , et, comme aucun souvenir ne vient révéler au moi la trace d'une agitation intérieure, c'est tout à fait le néant. Or, dans une syncope , l'anémie est incontestablement moins soudaine et moins complète que dans la décollation. Car, par la section de la plaie, l'écoulement veineux considérable et subit prive l'encéphale de tout^le sang qu'il contenait, ce qui ne peut avoir lieu dans la syncope, où c'est seulement la circulation artérielle qui cesse.
11 est donc extrêmement vraisemblable que, dans la décapitation, comme dans la syncope, la perte de conscience est soudaine et complète.
D'ailleurs, si nous nous reportons au seul témoignage qu'il soit permis d'invoquer, c'est-à-dire aux mouvements extérieurs, nous savons, par un très grand nombre d'expériences précises et indiscutées, que tout mouvement, spontané ou réflexe, disparait aussitôt que l'anémie est totale. Or, puisque les mouvements sont abolis, nous pouvons en conclure que l'intelligence a disparu. La tête d'un décapité est tout à fait inerte et immobile, une minute après le supplice. Mal|?ré tous nos efforts d'imagination, nous ne pouvons, dans cette tête inerte, supposer une intelligence, une conscience. Il est absurde d'attribuer quelque activité psychique à ce qui est inerte, et il ne nous est pas plus permis de croire à la conscience d'une tête immobile qu'à celle du moulage qui reproduit les traits du décapité.
Cette extrême fragilité de la vie du système nerveux est un phénomène tout à fait remarquable ; elle nous prouve combien est intense la vie des éléments anatomiques qui sont les organes <le la fonction psychique. Il faut que perpétuellement, sans
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repos, sans rémission, la cellule nerveuse soit baignée parle sang oxygéné : quelques secondes d'arrêt dans la circulation, et la vie psychique s'arrête.
GependaDt cet arrêt peut n'être pas définitif. Si Tanémie n'a duré que quelques secondes, et qu'au bout de ce temps le sang vienne à circuler de nouveau dans l'encéphale, alors la vie renaît, les mouvements réflexes reparaissent, puis les mouvements spontanés, puis l'activité intellectuelle.
C'est encore là une expérience saisissante, qui indique bien, d'une part, que la vie psychique est liée à la vie du système nerveux; d'autre part, que la vie du système nerveux dépend de l'irrigation sanguine oxygénée.
Malheureusement il nous est impossible de pénétrer plus profondément le phénomène. Pourquoi la cellule nerveuse meurtelle si vite? Est-ce l'oxygène combiné aux globules rouges, qui lui fait défaut? Est-ce quelque autre substance? Est-ce que le fonctionnement normal de la cellule produirait des substances toxiques qui entravent la vie, substances que la circulation du sang enlèverait au fur et à mesure de leur production? A vrai dire, nous n'en savons rien. Il parait probable que la cause de la mort cellulaire est un phénomène d'ordre chimique. Mais nous ne saurions affirmer que les phénomènes électriques (électro-capillaires, par exemple) soient sans influence. Peut-être même d'autres causes, que nous ne connaissons pas et que par conséquent nous ne pouvons supposer, entrent-elles aussi en jeu, quoique la mort par l'anémie soit, selon toute vraisemblance, un phénomène d'ordre chimique.
La circulation sanguine, qui paraît intermittente, est, en réalité, dans la trame même de la substance nerveuse, presque tout à fait continue. Le sang, qui est lancé dans les grosses artères par saccades brusques, voit son cours devenir de moins en moins intermittent au fur et à mesure qu'il passe des grosses artères dans les petites , et des petites artères dans les capillaires. Dans les capillaires, les seuls vaisseaux où la paroi membraneuse soit assez mince pour permettre des échang-es entre la cellule nerveuse et le sang, le cours du sang est continu ; c'est un écoulement permanent, sans secousse, qui constamment amène au contact de la cellule un liquide oxygéné. Les mouvements d'expansion et de retrait qui ont lieu dans le cerveau pendant les efforts d'expiration ou d'inspiration, de systole ou de diastole cardiaques, ces mouvements ne modifient que faiblement la circulation papillaire et se font sentir surtout sur le
liquide céphalo-rachidien, qui est plus ou moins refoulé. Les gros vaisseaux , ou sinus veineux , sont à certains moments vides ou pleins ; mais, dans les capillaires mêmes, par suite de Tétroitesse des conduits, les oscillations cardiaques ou respiratoires raodiflent peu le courant irrigateur. Cette continuité dans rirrigation de sang oxygéné n'est pas sans importance pour amener la continuité de la fonction psychique; car une circulation saccadée, avec des poussées brutales de sang, suivies aussitôt d'une déplétion brusque, ne serait pas sans influence sur l'activité psychique, qui doit être continue, non intermittente.
D'ailleurs une continuité absolue n'est pas nécessaire, car le sang doit être considéré seulement comme un milieu intérieur^ suivant la parole profonde de Cl. Bernard. Son rôle, si essentiel qu'il soit, n'est que nutritif. La fonction psychique relève uniquement du système nerveux, et le sang ne sert qu'à le faire vivre.
Ainsi la condition essentielle de la vie nerveuse, et par conséquent de la vie psychique, c'est la circulation.
IL La respiration. — Au même titre que la circulation, la respiration est nécessaire à la vie du système nerveux. Chez les invertébrés et les vertébrés inférieurs, le besoin d'oxygène est moins urgent que chez les vertébrés supérieurs. Mais, chez tous, avec pins ou moins d'intensité, se manifeste la nécessité absolue de l'oxygénation.
Chez l'homme, les efTets psychiques de l'asphyxie ont pu être bien observés. C'est d'abord, à la fîn de la première minute, une angoisse qui va croissant; puis, à la fîn de la seconde minute, une douleur intense, une suffocation atroce accompagnée de mouvements convulsifs, épileptiformes. Au milieu de cette agitation épouvantable, Tintelligence reste inaltérée. Mais bientôt les objets extérieurs ne sont plus perçus; la vue se trouble; les images intellectuelles deviennent de plus en plus confuses, puis la conscience disparait, et l'individu perd la notion du moif de sorte qu'à la lin de la troisième minute il n'y a plus de conscience, plus de mémoire, plus d'intelligence; pendant une minute encore les mouvements convulsifs et réflexes se manifestent, de plus en plus rares, puis ils cessent. Nul mouvement de la vie animale. Cependant le cœur continue à battre quelque temps encore ; mais chacune de ses contractions envoie au cerveau un sang noir, privé d'oxygène, abondant en acide carbonique, insuffisant à entretenir la vie du système nerveux, et par conséquent l'activité psychique.
Cette influence puissante de l'oxygène tendrait bien à conGrmer l'opinion énoncée plus haut, à savoir, que les phénomènes de l'activité nerveuse sont d'ordre chimique. L'élément nerveux consomme incessamment l'oxygène, et ne vit que si la circulation incessamment lui en fournit.
III. La nutrition. — La nutrition du système nerveux se fait par le sang. Le sang contient des substances qui sont détruites par le fait de la combustion des tissus; cest l'alimentation qui répare ces pertes incessantes. De là un sentiment général — soif ou faim — perçu par le moiy quand l'état constitutif normal du sang est modifié par cette usure.
Cependant, si nécessaire que soit à la vie du système nerveux cette réparation alimentaire, le besoin n'est pas immédiat. Pendant longtemps, très longtemps, la viç^^'d^ système nerveux et l'activité psychique persistent sans qu'il y ait alimentation. Certains vertébrés inférieurs et invertébrés peuvent rester pendant des mois entiers sans manger. Même chez les animaux supérieurs, ]a mort ne survient guère, par l'inanition, qu'au cours de la quatrième et même des cinquième et sixième semaines. Dans ce cas, le délire et le trouble profond de toutes les fonctions intellectuelles caractérisent la dernière période de la vie. Mais le délire lui-même est une forme de l'activité» psychique, de sorte que la vie intellectuelle persiste tant qu'il y a circulation, et le seul aliment perpétuellement indispensable à la vie de la cellule nerveuse psychique, c'est l'oxygène.
Cette longue durée de la vie du système nerveux dans la mort par l'inanition nous montre bien ce qu'il faut entendre par l'expression vie des éléments nerveux. Ils vivent par eux-mêmes ; le sang ne fait que leur apporter les aliments nécessaires, et le principal, le seul incessamment et immédiatement indispensable, c'est probablement l'oxygène ; les autres matériaux du sang ne sont que d'une utilité secondaire, nécessaires seulement à la rénovation et à la vitalité prolongée des cellules. Le système nerveux a son existence propre, indépendante du sang qui le nourrit, de môme qu'un chêne vit par lui-même, quoiqu'il ait besoin pour vivre du sol dans lequel s'enfoncent ses racines.
IV. La température. — C'est dans des limites relativement étroites de température que peuvent avoir lieu les phénomènes de l'activité nerveuse et de l'activité psychique.
Chez les vertébrés à sang froid et chez les invertébrés, la 4
limite inférieure de la température compatible avec la vie psychique est voisine de 0^. Certes, à de si basses températures, l'activité nerveuse est presque nulle; cependant tout mouvement n'est pas aboli. A 0° les poissons, les grenouilles, les mollusques, les vers se meuvent encore, quoique lentement, rarement et avec peine, et cependant leur température propre dépasse de quelques dixièmes seulement le zéro du thermomètre. Dans les mers polaires glaciales, on voit des êtres vivants, mollusques, annelés, arthropodes, qui ont des instincts, des amours, des appétits : or la température des eaux où ils vivent est à peine au-dessus de 0**, et souvent même plus basse. Il va sans dire que, quand la congélation du corps a lieu, l'inertie est absolue, et toute vie est éteinte.
La limite supérieure est très variable. Il est des invertébrés (parasites intestinaux) qui vivent à des températures de plus de 42°, tandis que, pour beaucoup de vertébrés à sang froid et d'invertébrés, la limite supérieure est assez basse, 35 degrés et même 25.
L'excès de la chaleur entraîne une curieuse dissociation des fonctions des tissus. De même que l'anémie fait périr le système nerveux avant d'atteindre le cœur, les muscles et les nerfs moteurs, de même l'hyperthermie fait périr le système nerveux avant les autres appareils. Une grenouille plongée dans l'eau à 36° sera immobile, inerte, comme aneslhésiée ; elle ne fera aucun mouvement, et cependant le cœur battra encore, et les muscles seront encore excitables. C'est une preuve nouvelle de l'extrême fragilité du système nerveux psychique, le p>us délicat de tous les appareils et de tous les tissus de l'organisme.
L'étude dès actions thermiques nous montre encore à quel point les phénomènes psychiques sont soumis à cette condition primordiale de la température. Sur les vertébrés à sang chaud, l'observation est presque impossible à faire ; car leur température organique est stable et ne varie pas avec le milieu extérieur. Mais, chez les vertébrés à sang froid qui suivent exactement les oscillations thermométriques du milieu ambiant, par exemple une grenouille ou une tortue, on peut observer toutes les modi* fications que la température fait subir à l'activité psychique, depuis 0° jusqu'à 35°, et cette étude, au point de vue où nous nous plaçons ici, est des plus instructives.
En effet, graduellement et par étapes très régulières, nous voyons, à mesure que la température s'élève, croître l'activité
psychique de l'animal à sang froid. Près de 0<*, sa sensibilité est presque nulle; ses mouvements sont lents, paresseux; il est plongé dans une sorte de torpeur. A 10<*, il est déjà plus actif. Mais, à HO^, son activité est tout à fait remarquable : il est devenu très excitable, très sensible à la douleur et aux excitations de toute sorte. Enfin, à 30^, son agitation est incessante et contraste étrangement avec la torpeur profonde et l'engourdissement où il était plongé pendant le froid.
En voyant, avec la température, croître simultanément Tactivite psychique et la combustion chimique des tissus, on ne peut s'empêcher de penser qu'il y a entre ces trois phénomènes une étroite relation. Toute action chimique va en croissant d'intensité et de rapidité à mesure que la température s*élève. Or, en mêaie temps que la température et les combustions chimiques, on voit les actions vitales, nerveuses, psychiques, croître simultanément, en intensité et en rapidité. C'est donc, selon toute vraisemblance, une force chimique qui est la cause du mouvement et de l'activité nerveuse.
Pour prendre une comparaison simple, imaginons une pile quelconque donnant une certaine quantité d'électricité g à la température de 0"^. On sait que l'intensité électrique dépend des actions chimiques dont la pile est le siège. Or, au fur et à mesure que la température s'élève, on voit croître l'intensité électrique, qui devient, je suppose, à i^, Qf + m; à 2°, g -f- 2w, et ainsi de suite pour devenir, k t°y q + tm. Dans ce cas, la force dégagée est fonction des actions chimiques qui croissent avec la température : ces trois phénomènes, température, combinaison chimique, électricité dégagée, vont en croissant simultanément.
On peut supposer quelque analogie entre cette pile et la vie des organismes vivants; car rien n*est plus régulier que l'accroissement d'énergie psychique marchant de pair avec l'élévation thermique et les combustions chimiques interstitielles.
Chez certains animaux à sang chaud, ceux qu'on appelle hibernants, quand la température s'abaisse, toute l'activité nerveuse semble éteinte. Ils sont engourdis, inexcitables, sans réactions volontaires ou réllexes, sans vestiges de sensibilité. Mais, dès que leur température remonte, ils redeviennent comme les autres vertébrés supérieurs, aussi actifs, aussi agiles, doués comme eux d'instincts variés, et manifestant les mômes phénomènes intellectuels.
Normalement, chez les animaux à sang chaud, la température ne varie pas ; l'écart quotidien, normal, n'est que de 3° au
maximum, en prenant même les limites physiologiques tout à fait extrêmes (chez l'homme, par exemple, de 35o,6 à 38°, 6). En dehors de cette limite, la température est pathologique.
On connaît très bien les effets psychiques de la fièvre, ne fût-ce que pour les avoir observés sur soi-même. Même quand la température n'est que de 39°, c'est-à-dire de 1°,5 à peine audessus de la normale, notre état psychique est déjà modiOé. Les idées sont confuses, sans précision, sans ordre logique. L'attention ne peut se fixer sur aucun objet ; souvent même il y a un commencement d'idée fixe, qui, par sa ténacité, empêche tout efi'ort intellectuel sérieux. Cependant la parole est brève, saccadée ; on parle avec animation, et l'excitation psychique de la fièvre est telle que le langage l'a consacrée, en employant le mot activité fébrile pour indiquer une activité exagérée et quelque peu désordonnée.
Ce n'est pas encore là le délire véritable, mais le subdelirium seulement, c'est-à-dire une excitabilité psychique plus grande, jointe à une certaine impuissance de l'attention.
On voit combien la fonction psychique, autrement dit la vie du système nerveux, est dépendante des phénomènes physiques, puisqu'une élévation de 2° seulement modifie à ce point tous les phénomènes de la pensée.
Quand, dans une maladie, la température monte au delà de 39®,5 environ, les troubles psychiques deviennent plus intenses; c'est le délire, c'est-à-dire l'hyperidéation, la surabondance d'idées, coïncidant avec l'impuissance de la direction et de l'attention, délire d'abord presque nul, difficile à constater, appréciable peut-être seulement au malade lui-même, s'il sait s'observer, ce qui est rare. Ce trouble devient de plus en plus net à mesure que la température s'élève. Vers 41^ c'est une agitation incessante, sans conscience, sans idées; quelquefois au contraire une stupeur complète. Le moi est aboli. Ni attention ni imagination, ni volonté, ni aucun autre phénomène intellectuel. Le système nerveux est mort par la chaleur, et la vie intellectuel est morte avec lui.
Dans les insolations, comme dans les fièvres, l'élévation de la température centrale entraine des troubles psychiques. Les phénomènes en ont été décrits par de nombreux auteurs ; ils prouvent que le fait seul de l'élévation thermique du système nerveux, indépendamment de toute altération humorale, fébrile, suffit pour altérer les fonctions intellectuelles.
De même que l'excès de chaleur, un froid intense, suffisant
pour modilier la lempôrature organique, anéantit l'activité de l'esprit. Les malheureux surpris par la neige dans les montagnes, par des hivers rigoureux, succombent sans souffrance ; ils sont envahis par un sommeil épais, profond, irrésistible, où la conscience disparaît, et qui est le commencement de la mort. Tous ceux qui ont subi un froid extrême ont pu constater cotnbien alors était affaiblie l'activité 'intellectuelle. Absence d'idées, absence d'attention, diminution de la mémoire, qui devient confuse, et surtout incapacité de tout effort intellectuel, tels sont les symptômes psychiques d'un refroidissement, même médiocre, du système nerveux central.
Quand la température organique tombe au-dessous de 18° environ, les vertébrés à sang chaud, sauf le cas tout à fait spécial des hibernants, périssent par Ja mort du système nerveux. Mais, longtemps avant que cette température extrême ait été atteinte, à 23° ou 24° environ, les mouvements spontanés disparaissent. La vie psychique n'existe donc plus, puisqu'aussi bien la manifestation de la vie psychique, c'est le mouvement.
En résumé, nous voyons que, sur tous les êtres, vertébrés ou invertébrés, animaux à sang chaud ou animaux à sang froid, les modifications thermiques entraînent les mêmes conséquences. Le système nerveux, et par conséquent la vie psychique, est soumis à une loi simple et fondamentale. Le froid paralyse son activité. La chaleur l'exagère, mais c'est dans des limites très étroites; car, pour peu qu'on dépasse un certain degré de froid ou un certain degré de chaleur, le système nerveux meurt.
A ce point de vue, comme à bien d'autres, le système nerveux est soumis à des lois physiologiques qui ressemblent beaucoup à celles du muscle. Or la fonction du muscle est la contraction, et la fonction du système nerveux est l'intelligence : la chaleur, en excitant, puis en détruisant le tissu, excite, puis supprime la fonction. Dans l'un et l'autre cas, l'origine de la force qui se dégage est dans les combustions chimiques interstitielles.
Il est impossible de ne pas penser^qu'un phénomène si rigoureusement soumis à cette loi est un phénomène sinon d'ordre physico-chimique, au moins d'ordre matériel.
Au-dessus de 45°, il n'y a pas d'intelligence; et au-dessous de 0°, il n'y a pas d'intelligence,
V. L'AGE. — Tous les tissus vivants subissent une loi commune : c'est celle de naître, de vieillir et de mourir. Toute cellule, tout appareil, tout organe, a une naissance, une enfance,
une jeunesse, un âge adulte, une vieillesse et une mort. Les cellules nerveuses se comportent, à cet égard, comme toutes les autres cellules.
Nos connaissances ne sont assurément pas assez avancées pour qu'il nous soit possible de savoir quelles modifications anatomiques intra-cellulaires différencient le cerveau d'un enfant du cerveau d*un adulte ou d'un vieillard. Mais nous pouvons afûrmer qu'il y a des différences. Quelques-unes môme ont été signalées par les hislologistes.
Là encore l'intelligence, ou, si Ton veut, Tâme, est soumise à la même loi que son organe. Comme Torgane cerveau, la fonction âme est jeune , adulte ou vieille . Certes , il y aurait d'ingénieuses descriptions à donner sur les diverses formes de l'intel^ ligence selon les âges; toutefois cette élude, souvent faite d'ailleurs, et fort bien conduite, ne rentre pas dans la psychologie générale, mais bien dans la psychologie descriptive. Nous nous contenterons d'établir ici que, pour l'intelligence comme pour les autres phénomènes physiologiques, la vie psychique suit les mêmes périodes d'enfance et de vieillesse que le système nerveux dont elle dépend.
VI. La maladie. — Comme les autres appareils organiques, le système nerveux cérébral peut être malade, et ses maladies retentissent sur l'activité psychique.
Bien évidemment je ne parle pas ici des maladies générales^ qui, soit par Thyperthermie, soit par une altération humorale quelconque, soit par une excitation douloureuse aiguë ou prolongée, modifient le cours des pensées et de l'imagination; je parle seulement des maladies propres de l'encéphale, qui altèrent la fonction de l'âme.
Chez les idiots, chez les microcéphales, chez les hydrocéphales, les conformations tératologiques ou pathologiques, anormales, rendent compte jusqu'à un certain point de la perversion des fonctions psychiques. De même qu'il serait absurde de supposer une intelligence de vieillard dans un cerveau d'enfant, de mêm& dans un cerveau d'idiot, une intelligence géniale ne peut exister.
Qu'un peu de sang s'échappe des vaisseaux cérébraux pour se répandre dans la trame de la matière cérébrale, et l'intelligence sera détruite, sinon en totalité, au moins partiellement : la lésion anatomique entraînera une altération fonctionnelle plusou moins complète, plus ou moins brusque, qui correspond
exactement à la lésion analomique. A vrai dire, les médecins ne peuvent pas toujours faire d'après les symptômes psychiques le diagnostic du siège et de retendue de la lésion; mais cela ne prouve rien, que notre ignorance et la difficulté du sujet. En tout cas, il est incontestable qu'une hémorragie cérébrale, un ramollissement cérébral, une encéphalite, une tumeur du cerveau, entraînent des troubles psychiques considérables.
Mais, en dehors de ces cas où la lésion anatomique est formelle, grossière, il est nombre d'altérations de l'intelligence où nulle lésion cérébrale n'a pu être constatée. Malgré une recherche attentive, les médecins aliénistes, qui, depuis un demi-siècle, se sont livrés à celte étude avec une grande ardeur, n'ont absolument rien trouvé de caractéristique.
11 n'est pas impossible qu'on trouve, quelque jour, la lésion de toutes les aliénations mentales; mais cela n'est pas nécessaire. En effet, la science des anatomistes ne sera probablement jamais capable de saisir sur le fait les modifications dynamiques des éléments, et la modalité môme de ces modifications dynamiques. Sera-t-il jamais permis de distinguer une cellule nerveuse qui est en repos? Le nerf moteur qui transmet une impression qui est en action d'une cellule nerveuse au muscle ressemble beaucoup au nerf moteur qui ne transmet rien, et, pendant longtemps encore, je crois, le microscope ne saura saisir entre eux de différence. Nous avons vraiment quelque difficulté à comprendre qu'il y ait, entre l'appareil nerveux qui fait un raisonnement juste et l'appareil nerveux qui fait un raisonnement faux, une différence anatomique suffisante pour que le microscope, un assez grossier appareil en somme, puisse faire entre eux quelque distinction.
Donc nous ne devons pas être surpris que certaines formes de manie, certaines modalités psychiques, plus ou moins voisines de l'aliénation, n'offrent pas de lésion appréciable à nos faibles moyens d'investigation. Trouver la lésion anatorao-pathologique de toutes les aliénations, cela reviendrait presque à trouver une forme anatomique spéciale pour chaque caractère, pour chaque individualité psychique. Quel abîme entre cet avenir et l'état de la science contemporaine!
VII. Le sommeil. — Une des conditions d'existence du svstèrae
nerveux, c'est l'intermittence de son action. A cet égard il n'y a
pas d'exception. Nul animal doué d'une vie psychique tant soit
'eu active ne peut rester continuellement éveillé. A certains
moments son activité se relâche, et reparaît de nouveau, après une pause plus ou moins longue.
L'étude des phénomènes du sommeil, si souvent entreprise par dMngénieux et perspicaces observateurs, rentre tout à fait dans la psychologie descriptive; nous n'insisterons donc ici que sur les faits généraux propres à éclairer les relations qui existent entre Tâme et le corps, entre le cerveau et Tintelllgence.
Dans le sommeil, l'activité psychique est-elle diminuée ou abolie? Les deux opinions peuyeat se soutenir.
D'une part, dans le lourd sommeil, il y a absence totale de mouvements spontanés ou instinctifs, ou de réflexes psychiques. En outre, au réveil, la conscience ne témoigne d'aucun phénomène; on a donc presque le droit de nier que quelque action psychique ait eu lieu.
D'autre part, de nombreuses et intéressantes observations prouvent que pendant le sommeil, môme sans rêves conscieuts, il persiste encore un certain travail cérébral, avec élaboration d'idées, avec phénomènes intellectuels inconscients, qui se manifestent au réveil par un changement notable dans notre individualité psychique.
Par exemple, je m'endors avec telles ou telles idées, telles résolutions, tels souvenirs. Le lendemain matin, à mon réveil, mes idées ne*sont plus les mêmes, mes résolutions ont changé, de nouveaux souvenirs se présentent à ma mémoire. Je ne suis plus le même individu psychique : il faut donc admettre qu'il s'est fait en moi un certain changement, auquel je n'ai pas assisté, mais dont je constate les effets. Or ce changement suppose nécessairement un travail psychique intérieur latent.
Enfin la transition entre le moment où l'on s'endort et le moment où l'on s'éveille n'est jamais brusque. Il n'y a jamais, dans le sommeil, comme dans la syncope ou l'asphyxie, perte soudaine de connaissance. C'est une atténuation lente, successive, graduelle, de la conscience, sans qu'on puisse saisir le moment où la conscience disparaît.
D'autres faits bien connus établissent la continuation, pendant le sommeil, d'une certaine irrital)ilité psychique. Le meunier dormant au bruit de son moulin se réveille dès que le moulin cesse de faire du bruU. La mère qui dort à côté de son enfant malade ne se réveillera pas pour les voitures qui passent à grand bruit dans la rue; mais un léger soupir de l'enfant la réveillera aussitôt. Gomment expliquer ces faits, et bien d'autres ana-
logues, très souvent cités, si l'on n'admet une certaine activité latente?
Pouvoir se réveiller exactement à l'heure convenue, encore que chez bon nombre de personnes [on ne retrouve pas cette curieuse faculté, cela témoigne assurément d'une certaine persistance de la vie psychique.
Les rêves sont aussi une preuve que l'activité psychique dure pendant le sommeil. Parfois on fait de longs rêves, très compliqués, et cependant on ne fait [pas un mouvement. Donc des rêves compliqués peuvent avoir lieu sans qu'il y ait de mouvement extérieur. Mais la proposition inverse est aussi vraie; car souvent on fait des mouvements répétés, on s'agite, on parle, on crie, on chante, et on n'a conservé aucunjsouvenir.
On a donc constaté, dans les rêves : d'une part, souvenir sans mouvement; d'autre part, mouvement sans souvenir. Donc il peut y avoir rêves sans mouvement, et rêves sans souvenir. Il est alors, sinon vraisemblable, du moins très possible, qu'il existe des rêves qui sont à la fois sans mouvements et sans souvenirs.
C'est ici que la difficulté devient presque insoluble. Comment constater un phénomène que la conscience ignore et qu'aucun mouvement extérieur n'a révélé? Si nous nous en tenions au critérium formulé précédemment — sans mouvement pas d'intelligence, — nous serions amené|à nier totalement toute activité de l'esprit durant le sommeil. Mais, comme bien des faits semblent témoigner la continuation de certain travail psychique, encore qu'il soit latent, nous ne pouvons dire que toute activité a disparu. De là on peut conclure que l'activité intellectuelle persiste partiellement pendant le sommeil, encore que cette activité soit soustraite à la conscience et ne se manifeste pas par des actes extérieurs.
Mais cette activité de Tesprit dans le sommeil profond serait absolument perdue pour le moi, comme pour toute autre intelligence, si l'individu qui a dormi ne se réveillait pas et ne revenait pas, au réveil, avec une individualité différente de celle qu'il avait en s'endormant. Autrement dit, l'activité psychique du sommeil n'existe qu'à condition que l'individu se réveillera. Un sommeil sans réveil, sans mouvement et sans conscience, c'est la mort, c'estjle néant, et nous ne pouvons conclure à l'activité psychique du sommeil quejparce qu'il y a réveil avec conscience et avec mouvement.
A plusieurs reprises déjà, nous avons constaté l'impuissance de la physiologie pour l'explication de phénomènes qui paraissent même très simples. La cause physiologique du sommeil, voire son mécanisme, nous est totalement inconnue. On dit bien qu'il y a anémie de l'encéphale; mais la démonstration n'est pas faite d'une manière rigoureuse, et Tanémie cérébrale, expérimentale, entraîne des symptômes qui sont loin de ressembler au sommeil normal. Et puis, c'est la cause même de cette anémie cérébrale qu'il faudrait expliquer. Le sommeil est une anémie cérébrale : soit; mais pourquoi cette anémie survient-elle périodiquement?
A vrai dire, on aurait presque autant de raisons pour expliquer le sommeil par la congestion que par l'anémie. Ni la congestion ni l'anémie ne sont démontrées, et il semble même qu'on pourrait prouver le contraire, à savoir, qu'une anémie médiocre, comme celle-là seule qui existe pendant le sommeil, ne provoque rien qui ressemble au sommeil.
On a aussi invoqué une autre cause, c'est-à-dire une sorte d'altération humorale du sang. On sait, en effet, que certaines substances produisent le sommeil, comme Topium et le chloral par exemple, et alors on a admis que l'organisme, à l'état de veille, fabrique des substances soporiflques qui, à la longue, en s'accumulant, provoquent la somnolence, puis le sommeil.
Quelque ingénieuse que soit cette explication, elle n'est rien moins que démontrée; car il faudrait les trouver, ces substances soporiHques soi-disant fabriquées par l'organisme, et on n'a rien pu indiquer de précis à cet égard.
On doit donc, pensons-nous, s'en tenir à une explication peu satisfaisante et peu compromettante, et dire que l'activité du système nerveux finit, au bout d'un certain temps, par s'épuiser, se fatiguer. C'est une altération dynamique, pour ainsi dire,. comme celle du muscle qui, soumis à des excitations répétées, devient fatigué et impuissant à la contraction. Peut-être, en dernière analyse, cette fatigue est-elle à la fois dynamique et humorale, mais nous n'en possédons pas encore la formule.
En tout cas, ce qu'il y a de général et presque d'absolu, c'est la nécessité du sommeil pour tous les êtres vivants, sommeil variable en durée et en profondeur, mais auquel sont soumis tous les êtres ayant une vie psychique.
La loi est générale, absolue. En elfet, ce n'est pas seulement le système nerveux psychique qui a besoin de sommeil, c'est 1& système nerveux tout entier qui est engourdi dans chacune de
ses sphères d'activité. 11 y a repos du système nerveux moteur, du système nerveux sensitif, du système nerveux réflexe, et même, dans une certaine mesure, du système nerveux végétatif, puisqu'aussi bien tous les phénomènes de vie des tissus sont ralentis et diminués pendant le sommeil psychique.
L'intermittence est donc une loi générale, pour le tissu nerveux comme pour les autres tissus vivants, et la vie psychique ne fait pas exception à cette loi.
Les formes du sommeil sont tout à fait différentes : il y a d'abord le sommeil normal^ puis le sommeil toxique^ produit par des substances diverses, puis le sommeil provoqué par des actions dynamiques non toxiques : c'est le somnambulisme.
D'innombrables travaux, tout à fait importants pour la psychologie, ont été faits sur le somnambulisme et l'hypnotisme. Quelques traits généraux seulement sont à rappeler ici.
D'abord les faits d'hypnotisme ne sont pas spéciaux à l'homme ; au contraire, ils semblent avoir une grande généralité. Chez les vertébrés supérieurs ou inférieurs, comme chez les invertébrés, on a signalé des phénomènes analogues, c'est-à-dire une suspension momentanée de l'activité psychique, suspension qui ressemble au sommeil naturel et qui est provoquée par des excitations extérieures faibles, agissant sur le système nerveux comme agents dynamiques, non comme agents toxiques.
A la vérité, le mode d'action des excitations qui provoquent !e somnambulisme est encore singulièrement obscur. L'idée d'un fluide magnétique, ou vital, ou humain, ou nerveux — le nom n'importe pas, — distinct des forces naturelles connues, est une hypothèse simple, presque enfantine, et qui satisfait au premier abord par son extrême simplicité. Mais au fond elle est difficilement acceptable, et nulle preuve directe, formelle, irréfutable, souvent répétée, et facile à répéter, n'a été donnée encore de l'existence de cette force tout à fait hypothétique. Ce n'est pas à dire que dans le somnambulisme tout soit explicable sans l'intervention de cet agent inconnu dont on soupçonne l'existence. Loin de là, et même, à certains égards, des faits bien observés et constatés par des observateurs rigoureux ne sauraient guère comporter d'autre explication. Mais la question est à l'étude. C'est l'expérience seule qui pourra décider, et nous n'avons pas encore le droit de nous prononcer.
Dans le somnambulisme, les phénomènes sont si variables qu'on peut, par une étude attentive, dissocier pour ainsi dire les fonctions intellectuelles, faire, comme l'a dit ingénieusement
M. Beaunis, une dissection psychologique, qui mette à nu les ressorts intellectuels' et nous donne des notions précieuses sur le travail latent de notre intelligence.
Le sommeil normal, le sommeil somnambulique, le sommeil toiique, Taliénation mentale, sont des états voisins les uns des autres et entre lesquels nulle transition brusque n'est saisissable, comme si une chaîne étroite les reliait tous les uns aux autres. Les grands accès d'hystérie ressemblent à la manie par certains côtés et au somnambulisme par d'autres. Le sommeil normal est quelquefois, comme chez les enfants, tout à fait voisin du somnambulisme, et, entre le sommeil normal et le sommeil provoqué par deux ou trois gouttes de laudanum, il est bien difficile de constater une différence essentielle.
Quant à savoir ce qui se passe dans la trame nerveuse du cerveau chez le somnambule, l'homme endormi par la fatigue, >l ou le maniaque qui délire, nous l'ignorons pleinement, absolument, et l'intensité de notre ignorance est telle que personne ne peut voir par où elle pourra être dissipée.
Il faudra toujours en revenir à l'appareil nerveux, au tissu nerveux, surtout à la cellule nerveuse. Quelle est la modification qui se passe en elle? Est-ce un fait dyna^mique, humoral, anatomique? Problème jusqu'ici insoluble, et qui le sera longtemps encore. Mais nous devons avoir le courage de l'envisager, et, tout en étudiant avec soin les phénomènes, faire effort pour pénétrer les causes.
VIIL L'ÉLECTRICITÉ. — L'influcnce que l'électricité exerce sur la vie psychique nous est inconnue.
Une secousse électrique violente paralyse l'activité cérébrale, même sans entraîner la mort. Autrement dit, l'électricité fait perdre connaissance, alors que le cœur survit et que la respiration continue. On voit bien cela sur les petits animaux, comme les petits poissons, par exemple, dont une seule secousse électrique un peu forte anéantit pour longtemps tout mouvement spontané.
Donc le système nerveux psychique est susceptible d'être paralysé, anéanti par l'électricité. Mais la période d'excitation n'existe pas, et, quoiqu'on parle souvent d'une plus grande excitabilité nerveuse en temps d'orage, je ne sache pas qu'on ait constaté, par l'effet de l'électricité, quelque trouble psychique comparable au délire et à l'ivresse.
IX. Les poisons. — Nos connaissances sur Finfluence psychique des poisons sont très nombreuses, et leur intérêt est grand pour rétude méthodique des phénomènes intellectuels; mais nous ne pouvons ici que tracer les lignes générales de ces actions toxiques.
Les poisons du système nerveux psychique sont aussi poisons de tout le système nerveux. Ainsi, par exemple, Talcool, le chloroforme, la morphine, poisons psychiques, af»issent sur tous les éléments nerveux. Quoique des doses différentes soient nécessaires, ils sont poisons aussi bien du système nerveux qui sert à la pensée, que du système nerveux qui préside à Tinnervation du cœur. Ce fait nous montre bien que le système nerveux psychique est composé d'éléments anatomiques, sinon tout à fait identiques, au moins très analogues (avec mêmes structures et fonctions) aux éléments du système nerveux réflexe ou du système nerveux moteur.
En général, pour agir sur le système nerveux psychique, des doses faibles de poison sont suffisantes. Pour agir sur rintelligence, il faudra beaucoup moins d'alcool ou de morphine que pour agir sur les autres fonctions du système nerveux. Un milligramme de morphine chez un adulte (qui sait s'observer) exerce un effet appréciable sur Tintelligence, alors que, sur les autres fonctions nerveuses, cette dose est à peu près inefficace.
Ainsi le système nerveux psychique est soumis aux mêmes conditions à peu près que les autres parties du système nerveux ; mais il en diffère cependant par une sensibilité plus exquise, une plus grande fragilité, subissant le premier Finfluence délétère d'une intoxication quelconque, et d'un arrêt dans la circulation et l'oxygénation.
On peut diviser les poisons du système nerveux central en poisons psychiques (poisons du cerveau), poisons convulsivants (poisons de la moelle) et poisons cardio-respiratoires (poisons du bulbe). Mais les uns et les autres sont, suivant la dose, poisons des trois systèmes cérébral, bulbaire et médullaire* Ainsi la morphine, poison psychique, est aussi, à dose très forte, un poison convulsivant, et, à dose plus forte encore, un poison du bulbe. La vératrine, poison du bulbe, est aussi, à dose forte, un poison convulsivant, et probablement, à dose plus forte, si la vie des organes essentiels pouvait être entretenue, elle serait un poison psychique. Les mots poison psychique, poison convulsivant et poison bulbaire n'indiquent donc pas que ces substances sont exclusivement toxiques pour le cerveau, le bulbe ou
la moelle. Ils révèlent seulement une certaine prédilection de tel ou tel poison pour le système cérébral, ou le système bulbaire, ou le système de la moelle.
Ainsi les poisons psychiques sont ceux qui agissent primitivement et avec une intensité plus grande sur le système psychique. Ce sont ces substances que nous avons appelées poisons de Vintelligence.
Tous les poisons, à dose forte, sont poisons de l'intelligence; car tous finissent par abolir directement ou indirectement la vie psychique; mais il en est seulement un petit nombre qui possèdent pareille spécificité d'action, c'est-à-dire le pouvoir d'agir sur les fonctions intellectuelles, alors que toutes les autres fonctions de Torganisme sont intactes.
Les poisons psychiques sont les alcools, les éthers, les essences, la morphine, la cocaïne, la codéine, peut-être la quinine et Tatropiue.
Si, après toutes les preuves que nous avons amassées dans les pages qui précèdent, on pouvait douter encore de l'union indissoluble de la vie psychique avec les phénomènes physiologiques , Tétude des poisons psychiques suffirait assurément à dissiper tous les doutes. Trois gouttes d'essence d'absinthe, et aussitôt toute la vie intellectuelle de l'individu a changé. Les idées se sont transformées; l'imagination est brillante, enthousiaste; les souvenirs abondent; les forces semblent décuplées : c'est un autre moi qui a remplacé le moi ancien. Et il a suffi d'un peu de poison qui, respectant tous les autres organes, a atteint, dans l'intimité de la substance nerveuse, les cellules qui président à l'élaboration de la pensée.
Peut-on comprendre cet empoisonnement autrement que par une action chimique? Est-il possible d'admettre une action chimique exerçant son action sur un élément autre qu'un élément doué de propriétés chimiques? Pour ma part, cela me paraît difficile, sinon impossible à. admettre.
Tous les faits de la physiologie générale semblent établir, et avec une très grande force, que toute intoxication est un phénomène chimique. Par exemple, l'asphyxie par l'oxyde de carbone est un phénomène purement chimique (combinaison de CO avec l'hémoglobine du sang), et nous ne pouvons guère concevoir qu'il y ait un autre mécanisme pour une intoxication quelconque. Donc il faut admettre que, si les poisons agissent sur la vie psychique, c'est par une modification chimique des
cellules nerveuses qui président à la vie intellectuelle. Certes, c'est là déjà une notion précise; mais II ne nous est pas permis d'aller plus loin et de préciser sur quel élément chimique de la substance nerveuse porte Faction du poison.
La variété d'action des poisons psychiques est pour ainsi dire infinie; cependant la description des phénomènes peut à la rigueur rentrer dans une sorte de cadre synthétique.
En effet, tout poison qui agit sur un tissu est d'abord un irritant; puis, si la dose est plus forte, il devient pour ce tissu une cause de mort. D'abord l'irritation, puis la mort, l'irritation étant le commencement de la mort.
Les poisons psychiques ne font pas exception à cette règle. D'abord ils stimulent l'activité nerveuse, puis ils la paralysent.
Cette stimulation de l'activité psychique par le poison s'appelle Vivresse ou le délire. Au fond toutes les ivresses et tous les délires se ressemblent, quelles que soient les substances toxiques variées qui provoquent ces actions. Et en effet l'appareil psychique ne peut réagir aux agents qui l'influencent que d'une seule et même manière, quoiqu'il soit capable de nuances inflniment variables. A l'altération organique, à la chaleur, au froid, au poison alcool, au poison hachich, au poison morphine, au poison belladone, l'encéphale ne peut répondre que par une excitabilité plus forte qui est le début du dépérissement et de la mort. Cette excitabilité exagérée, morbide, c'est l'ivresse, c'est le délire, dont les caractères, malgré une extrême diversité, présentent toujours une grande ressemblance.
En effet, dans toute ivresse, dans tout délire, ce qui domine, c'est l'exagération des idées, ce qu'on appelle l'hyperidéation, la mégalomanie, ou encore l'hypertrophie des idées. Les idées sont plus nombreuses, plus abondantes; elles jaillissent en foule, désordonnées, irrégulières, se succédant avec une rapidité fantastique, sans que l'attention puisse en saisir une au passage pour l'arrêter ou s'y fixer. Chaque sensation devient exagérée ; chaque sentiment, amour ou haine, joie ou tristesse, orgueil ou (plus rarement) humilité, est poussé à l'extrême : en un mot, l'idéation est plus active, et elle s'est développée* en excès de tous les côtés.
Ainsi Faction d'un poison sur la substance nerveuee est toujours, au moins au début, une excitation qui produit le délire ^ Mais que de nuances, que de variétés ! depuis le délire systématique de la fièvre jusqu'à la folie furieuse de l'absinthe, ou à la charmante rêverie de l'opium, ou à l'exubérance extraordi-
naire du hachich. De bien précieuses observations peuvent être faites à l'aide de ces réactifs de l'intelligence. Gomme nous le disions pour le somnambulisme, avec les poisons psychiques on peut faire une sorte de vivisection psychologique, aussi instructive que facile. La mémoire, la volonté, la personnalité, la conscience, l'association des idées, toutes ces modalités de l'intelligence humaine, sont tour à tour, et parfois isolément, stimulées, ralenties et finalement paralysées.
La première période de l'intoxication psychique, ou l'ivresse, ressemble à certains égards à la période d'agitation qui précède le sommeil normal. Il y a, au moment où l'on s'endort, une période d'excitation cérébrale, avec tendances aux hallucinations, et une sorte d'ébriété caractérisée par la diminution de l'attention et de la mémoire; puis survient le sommeil, et cela sans transition brusque, par un passage presque imperceptible entre la rêvasserie et le rêve.
De même, graduellement, l'ivresse devient de plus en plus incohérente, et va se perdant dans une rêvasserie sans conscience et sans mémoire, qui est le début de l'assoupissement et du sommeil. Puis toute agitation est calmée et fait place à un sommeil qui bientôt est complet. Alors le patient est plongé dans une stupeur qui ressemble au sommeil normal, à cela près qu'elle est plus profonde et plus épaisse, et que l'ivrogne ne peut se réveiller aussi facilement que fait le dormeur.
Que l'intoxication soit plus avancée encore, et une stupeur comateuse envahira l'individu empoisonné. Ce sera l'anéantissement complet de la conscience, la supression de la sensibilité et de l'irritabilité réflexe : l'anesthésie absolue.
A un degré plus avancé, le poison, continuant son œuvre sur Je système nerveux, paralyse le bulbe, qui tient sous sa dépendance les mouvements du cœur et de la respiration, et la mort survient sans que l'individu empoisonné se réveille du sommeil comateux dans lequel il était plongé.
L'ivresse, le sommeil, Vanesthésie et la moiH^ telles sont les quatre phases suivant lesquelles les poisons psychiques agissent sur le système nerveux. Nous le répétons, les nuances sont innombrables et semblent soustraire les phénomènes à toute classification; mais en réalité on retrouve pour tous les poisons psychiques ces mêmes lois élémentaires : d'abord une excitation, c'est-à-dire le délire; plus tard une paralysie, c'est-à-dire le sommeil.
Un fait bien intéressant dans l'histoire des poisons psychi-
ques, c'est que les vrais poisons psychiques, comme la morphine, le hachich et l'atropine, sont incomparablement plus dangereux pour l'homme que pour les animaux. Il faut, pour agir sur notre intelligence humaine, une bien petite dose de morphine, de hachich ou d'atropine, tandis que ces poisons sont presque sans effet sur les animaux. Il semble que, pour l'action complète de ces substances, un système nerveux psychique bien développé soit nécessaire. Sur le système psychique imparfait des animaux, ces poisons n'ont presque pas d'effet, et, même avec de fortes doses, on ne voit survenir presque aucun trouble. Un centigramme d'atropine est une dose assez dangereuse pour un homme, tandis qu'on peut donner 1 gramme de cette même substance à un chien sans qu'il en meure. On peut en dire autant de la morphine et du hachich, qui ne tuent les animaux qu'à doses énormes.
Gela semblerait prouver qu'il y a chez l'homme un appareil psychique extrêmement délicat qui retentit sur les autres éléments du système nerveux, alors que chez les animaux ce même appareil psychique existe à peine.
H Résumé. — Ainsi, en passant en revue les conditions physiologiques du système nerveux, nous avons vu que la vie psychique suit rigoureusement, pas à pas pour ainsi dire, les affections de son organe. Tout ce qui agit sur le système nerveux agit sur la vie psychique. Or, comme les agents physico-chimiques, c'està-dire le sang, l'oxygène, l'acide carbonique, les poisons, la température, l'électricité, sont seuls capables d'agir sur le système nerveux (au moins d'après les données scientifiques actuelles), il s'ensuit que la vie psychique est soumise aux actions physico-chimiques.
Cela est évident par tout ce que nous venons de montrer. Donc, comme, depuis l'immortel La.voisier, on sait que les phénomènes physiologiques sont physico-chimiques, il s'ensuit que les phénomènes psychiques sont, eux aussi, physico-chimiques, au môme titre que la lueur d'une lampe ou la force électromotrice d'un couple voltaïque.
La base de la psychologie est donc la connaissance des lois qui régissent le système nerveux. De même que, dans l'histoire de l'électricité, on commence par étudier les conditions d'existence de la pile qui produit la force, de même, dans la psychologie, il faut d'abord étudier les conditions d'existence de l'appareil qui produit l'intelligence.