CHAPITRE III
Définitions. — Nous avons dit que la propriété fondamentale du système nerveux est de transmettre à distance l'irritation. Or la transmission de l'irritabilité, c'est, d'après la définition même de l'irritabilité, la propriété de répondre à une excitation extérieure par un mouvement qui se fait à une certaine distance du lieu même de l'irritation primitive.
C'çst par le mouvement réflexe que se fait cette transmission à distance. ,
Rien n'est plus simple à comprendre qu'un acte réflexe élémentaire. Soit un nerf excité à son extrémité périphérique, l'irritation périphérique, cheminant le long du nerf, remonte aux centres nerveux, et là, se propageant de proche en proche, redescend dans les nerfs moteurs pour se transmettre enfin au muscle qui se contracte.
Ainsi, à une excitation extérieure l'animal répond par un mouvement, et la fonction du système nerveux consiste à recevoir les excitations du dehors et à y répondre par des mouvements appropriés.
Dans l'être simple, homogène, qui est la cellule, les trois fonctions, réception, transmission et mouvement, sont accomplies par le même organe unique; mais, sur l'être plus complexe, elles sont exécutées par des appareils différents. 11 se fait une sorte de différenciation, de division du travail. La cellule unique qui constitue l'être simple est à la fois appareil récepteur de la sensibilité et appareil producteur du mouvement, tandis que, chez les êtres supérieurs, il y a :
10 Un nerf sensitif qui transmet Tirritation extérieure au centre nerveux;
20 Un centre nerveux qui transmet Tirritation au nerf moteur;
3® Un nerf moteur qui transmet Tirritation au muscle;
4^ Un muscle qui se contracte.
On peut donc dire provisoirement de Tacte réflexe que c'est un mouvement musculaire provoqué par le système nerveux central, qui a été lui-même stimulé par une irritation extérieure.
Toutefois cette donnée est insuffisante pour une bonne définition ; car, à ce compte, tous les actes, volontaires ou instinctifs, irréfléchis ou conscients, rentreraient dans le cadre des actes réflexes, puisque c'est presque toujours une irritation extérieure qui semble être le primum movens mettant en jeu les actes psychiques, instinctifs ou involontaires.
En réalité, dans le langage scientifique, le terme acte réflexe signifie acte auquel la volonté n'a pris aucune part, et les physiologistes ont réservé le nom d'actions réflexes aux mouvements involontaires qui succèdent à une excitation périphérique.
Cela ne signifie pas que la conscience de ces réflexes fasse défaut. Il est en effet bon nombre de réflexes qui sont perçus par la conscience, encore que la volonté n'y soit pour rien.
Quand la lumière frappe la rétine, l'iris se contracte, parce que l'irritation rétinienne, se propageant aux centres nerveux, se transmet à l'iris par le nerf de la troisième paire. C'est là un type d'action réflexe, auquel la volonté n'a pris aucune part.
Mais prenons un autre exemple. Quand quelqu'un approche vivement de notre œil un objet quelconque, aussitôt nos paupières se ferment. C'est un clignement subit, qui est dû à la contraction des orbiculaires, provoquée elle-même par la vue de l'objet qui a stimulé la rétine. Assurément la volonté n'y est pour rien, puisque, même avec un grand effort, on ne parvient pas à arrêter ce mouvement, qui est indépendant du moi volontaire. Cependant, si involontaire qu'il soit, l'acte est parfaitement conscient, et, quand nous clignons des yeux, nous nous rendons très bien compte que nos paupières se sont fermées.
Donc un acte réflexe peut être conscient, et le fait de la conscience ou de l'inconscience d'un acte ne le caractérise pas comme acte réflexe ou acte psychique.
Il s'agit donc de savoir si le fait d'être volontaire ou involontaire peut servir de classification.
Assurément, dans la plupart des cas, on n'a pas d'incertitude pour ranger tels ou tels actes dans le groupe des mouvements réflexes ou des mouvements volontaires. La contraction de la pupille, quand Toeil est vivement éclairé, eât à coup sûr un mouvement réflexe. De même le discours d'un orateur qui, à la tribune, développe des idées longtemps préparées et méditées par lui, est un ensemble d'actes éminemment volontaires. Mais, entre ces deux actions, si profondément distinctes en apparence par leur caractère de volonté ou de finalité, toutes les transitions s'observent.
Par exemple, quand une femme craintive, voyant un rat ou une souris, pousse un cri d'effroi, ce cri est-il réflexe ou volontaire?
Quand le soldat, dans une bataille, entend siffler une balle près de lui, et qu'il baisse la tête, est-ce un mouvement réflexe ou volontaire?
Quand on sent un chatouillement au larynx ou dans les bronches, et qu'on tousse pour s'en débarrasser, cette toux est-elle réflexe ou volontaire?
Quand, au billard, voyant la bille cheminer lentement, on fait un mouvement de tête, comme pour l'accompagner et l'engager à se rapprocher d'une autre bille, est-ce un mouvement réflexe?
Quand, à l'escrime, on répond à un coup de fleuret par une parade appropriée, qui se fait avec la rapidité de l'éclair, est-ce un réflexe, ou un acte voulu?
Nous pourrions citer encore beaucoup d'actes analogues, qui sont perçus par la conscience, qui sont déterminés par une excitation extérieure, et qui sont à moitié volontaires, à moitié j*éflexes.
Il n'y a aucune démarcation précise entre l'action réflexe et l'action volontaire. Bien plus, on peut dire que nombre d'actes réflexes sont presque volontaires.
En eflet, un acte qui peut être empêché par la volonté — et beaucoup de réflexes sont dans ce cas, — c'est presque un acte volontaire; car nous pouvons empêcher ce mouvement, et, ne pas l'empêcher, c'est presque vouloir ce mouvement.
Ainsi les actes réflexes peuvent être conscients; et même, dans certains cas, ils sont presque voulus ; car il sufflrait pour les empêcher d'un léger effort, et on ne fait pas cet effort. Loin de là ; au lieu de les entraver, ou les autorise, on les aide ; la volonté, si elle ne les commande pas, les facilite et les appuie»
Mais ce n'est pas à dire que la définitioa précédente, mouvement involontaire succédant à une irritation périphérique^ soil mauvaise. Cette définition est comme toutes les déOnitions en général, c'est-à-dire qu'elle cesse d'être absolument vraie à la limite, et que la limite est presque impossible à saisir.
Par cela même qu'il succède à une excitation périphérique, Tacte réflexe a un caractère constant, c'est de n'être pas spontané, tandis que les actes intellectuels psychiques sont, ou plutôt paraissent, spontanés.
Reprenons l'exemple cité plus haut d'un acte purement psychique, par exemple le discours de l'orateur qui est à la tribune. Sa parole, ses gestes, ne sont pas déterminés par ce qu'il voit et ce qu'il entend : il a longtemps à l'avance composé son diccours, et il le prononce librement, suivant le développement de la pensée, sans qu'on puisse attribuer la cause de ses actes aux excitations extérieures qui l'entourent : c'est un acte spontané.
Au contraire un acte réflexe est toujours une réponse qui succède assez rapidement à une irritation périphérique. On a mesuré avec soin la durée des actes réflexes; on sait que, si la transmission dans les nerfs est rapide, de 25 à oO mètres par seconde, la transmission dans la moelle et la transformation de l'irritation centripète en une irritation centrifuge durent un temps considérable. Mais, si longue qu'en soit la durée, ce n'est jamais que par dixièmes de seconde ou par secondes qu'elle se compte. Un réflexe, quand il ne se produit qu'une seconde après l'irritation, est déjà fort retardé. Admettons que la durée de son élaboration soit de dix secondes, d'une minute même, nous aurons le plus long intervalle possible qui puisse s'écouler entre l'excitation périphérique et la réponse musculaire.
Le propre des actes volontaires est au contraire de ne pas succéder immédiatement à une irritation périphérique, encore que presque toujours une irritation périphérique ait été nécessaire pour le provoquer.
Prenons encore un exemple, car, en un pareil sujet, les exemples sont nécessaires pour qu'on soit bien compris. Voici deux individus qui ont une discussion. Pierre a dit un mot injurieux à Paul, et Paul a aussitôt rougi. Cette rougeur, tout à fait involontaire, est réflexe, comme aussi le tremblement de colère et d'indignation qui a pris Paul. La rougeur et le tremblement sont immédiats, aussi rapides que le permet la contraction des vaisseaux ou des muscles. Mais que, deux ou trois jours après.
OU même un an après, Paul, conservant contre Pierre tout sou ressentiment, cherche à lui. porter dommage, oa ne peut dire que ce soit une action réflexe; car la durée qui sépare le stimulus primitif de la réaction à ce stimulus est infiniment trop grande pour qu'on puisse penser à un réflexe. La vengeance de Paul, encore qu'elle ne soit pas absolument spontanée, puisque c'est une réponse à l'injure de Pierre, paraîtra spontanée, car elle vient très longtemps après, et elle a eu tout loisir pour être par le raisonnement entravée ou renforcée.
Ainsi, tandis que l'acte réflexe est celui qui succède immédiatement à l'excitation, l'acte volontaire est celui qui succède a l'excitation après un temps très long. Certes toute appréciation rigoureuse du temps nécessaire pour qu'un acte soit considéré comme réflexe ou spontané, est impossible à établir, et les mesures précises sont interdites. Mais il est permis de dire qu'un acte réflexe se produit au plus tard quelques minutes après l'excitation, tandis que l'acte volontaire ne succède pas immédiatement à une excitation. En effet, succéder à une excitation qui date d'une heure, ou d'un jour, ou d'un mois, cela équivaut à la spontanéité.
Nous arrivons donc à définir l'acte réflexe : un mouvement involontaire, succédant immédiatement h une irritation périphérique. Si l'on admet cette définition, on pourra dire alors de l'acte psychique que c'est un mouvement succédant à une irritation périphérique ancienne.
Le seul point obscur de cette définition, c*est de savoir ce qu'il faut entendre par le mot volonté; mais nous ne traiterons pas ici cette question, et nous nous contenterons des données plus ou moins superficielles que peut fournir la conscience sur la qualité, volontaire ou involontaire, de tel ou tel acte.
Telle sera donc la définition du mouvement réflexe : mouvement Involontaire succédant immédiatement à une irritât ion périphérique.
Pour la classification des réflexes, on a adopté la division suivante, commode pour l'étude méthodique :
A. Réflexes ayant pour point de départ une excitation extérieure et portant :
a. Sur les muscles de la vie animale — mouvements réflexes de relation;
p. Sur les appareils de la vie végétative — mouvements réflexes de nutrition.
B. Réflexes ayant pour point de départ une excitation intérieure, viscérale, et portant :
a'. Sur les muscles de la vie animale ;
p'. Sur les appareils de la vie végétative *.
L'étude détaillée de ces divers réflexes ne relève que de la physiologie; nous devons insister cependant sur un fait très important qui se dégage de cet énoncé sommaire : c'est la relation étroite que le pouvoir rétlexe des centres nerveux établit entre Tôtre même et le monde extérieur.
Et cette relation est double, pour ainsi dire. D'une part, les excitations extérieures déterminent des mouvements intérieurs par lesquels l'organisme s'adapte au milieu. D'autre part, les excitations intérieures qui résultent des changements de l'état physiologique du système nerveux, déterminent des mouvements extérieurs par lesquels l'organisme s'efforce d'adapter à lui-même le milieu extérieur (par la recherche ou la fuite).
On peut presque dire que, dans la vie d'un animal, à part les phénomènes de la vie psychique supérieure, à part les phénomènes automatiques normaux du cœur et de la respiration, tout est action réflexe. La vie est une succession de mouvements succédant à des excitations; mouvements provoquant des excitations nouvelles, lesquelles à leur tour provoquent de nouveaux mouvements, et ainsi de suite. L'excitation A amène un mouvement B; et alors, comme conséquence de ce mouvement, Têtre est soumis à une nouvelle excitation extérieure A' qui amène un nouveau mouvement B' et ainsi de suite. Or c'est l'ensemble de cette succession de mouvements B, B', B", etc., qui est la vie même de l'animal.
1. Voici des exemples de chacun de ces quatre groupes de réflexes : a. Le chatouillement du pied produisant un retrait de la jambe (chez un animal décapité, par exemple, ou un individu paraplégique), p. Gonstriction réflexe de la pupille, après l'excitation de la rétine
par la lumière, a'. Vers intestinaux déterminant des convulsions générales, p'. Aliments dans Testomac provoquant la sécrétion gastrique et
la contraction péristaltique de l'estomac.
Dans la vie végétative, il faut noter que les actes réflexes ne sont pas seulement des mouvements; il y a aussi des réflexes nutritifs, comme par exemple des sécrétions glandulaires, des échanges chimiques plus ou moins actifs, provoquant soit le froid, soit la chaleur, soit la dénutrition, soit Thypertrophie ; mais ces réflexes n'intéressent pas directement la psychologie générale, et il ne sera question ici que des mouvements musculaires réflexes, non des phénomènes nutritifs réfle.\es.
Cette succession de réflexes s'opérant régulièrement comme conséquence nécessaire de l'excitation primitive, fait que toute une série de réflexes peut succéder à l'irritation première et la suivre même après une assez longue durée. Soit, par exemple, une irritation périphérique entraînant un çaouvement A viscéral. Le mouvement viscéral va provoquer une action musculaire extérieure ou un nouveau mouvement viscéral, et ainsi de suite, tous mouvements qui sont la conséquence nécessaire ' de l'irritation primitive. Le meilleur type qu'on puisse donner de ces réflexes successifs, c'est l'ensemble des phénomènes de digestion. Quand l'aliment est dans la bouche, il provoque une déglutition. A partir de ce moment, toute une série d'actions réflexes va déterminer sa progression dans le tube alimentaire, et sa dissolution par les liquides organiques. Toute la série des actes mécaniques ou chimiques de la digestion est la conséquence du premier mouvement qui est la déglutition, et les réflexes, s'enchalnant les uns aux autres, provoquent de nouvelles excitations qui déterminent de nouveaux actes, jusqu'à ce qu'enfîn la digestion soit terminée.
Cette sucession fatale de réflexes qui s'enchaînent, sans que ni la volonté ni la spontanéité instinctive ne viennent en briser la régularité, c'est la vie tout entière, au moins pour les animaux inférieurs, qui n'ont pas d'autre manière de réagir aux forces extérieures.
11 faut peut-être aussi admettre un autre genre d'actes réûexes, que je proposerai d'appeler indirects. En effet, quand une excitation périphérique détermine un mouvement, ce mouvement, d'après certains physiologistes, serait commandé non par une action nerveuse directe, mais par une certaine influence, qui est aussi de nature réflexe, que l'irritant exercerait sur les vaisseaux de la substance nerveuse, laquelle réagirait alors, non pas directement à l'irritation, mais indirectement à l'anémie ou à la congestion de son tissu. Toutefois rien n'est moins prouvé que pareil mode d'action : il semble au contraire que l'anémie ou la congestion des centres nerveux n'exercent pas d'influence mmédiate sur les mouvements. Mais l'étude détaillée de ces phénomènes difficiles rentre dans la physiologie générale.
Les lois des actions réflexes sont assez simples, il m'a paru qu'on pouvait les établir ainsi :
1® Loi de la localisation;
2^ Loi de l'irradiation;
3<> Loi de V ébranlement prolongé;
4® Loi de la coordination.
Ces quatre lois se comprennent d'elles-mêmes, et c'est à peine si une courte explication sera nécessaire.
1" Lorsqu'un point est irrité, le réflexe se porte d*abord sur les muscles voisins : loi de la localisation.
2° Lorsqu'un point est irrité, le réflexe, qui s'est porté d'abord sur les muscles voisins , se porte de proche en proche aux divers muscles, et peut même s'étendre à tout l'appareil moteur de l'animal : loi de Virradiation,
3° Lorsqu'un point a été irrité par une irritation quelconque, môme quand celle-ci est de courte durée, la moelle conserve pendant longtemps la trace de cette irritation, et, soit directement, soit par des réflexes indirects, soit par une série de réflexes successifs, elle produit des mouvements qui peuvent durer fort longtemps : loi de V ébranlement prolongé,
4° Lorsqu'un point est irrité, selon la nature et le lieu de l'irritation, la réponse motrice porte sur un groupe de muscles appropriés à telle ou telle fonction : loi de la coordination.
Le caractère psychologique de ces lois n'est pas évident a priori. Toutefois nous espérons pouvoir le mettre en lumière.
Il nous suffira de montrer que les lois de ces réflexes sont en accord avec la nécessité vitale; autrement dit que ces lois ont une finalité, un but qui est la conservation de l'individu et la conservation de l'espèce.
Ce n'est pas à dire pour cela qu'elles soient intelligentes. L'intelligence n'existe pas dans les phénomènes mêmes, quelle que soit leur finalité apparente, mais dans leur but. On sait que le grand principe de la sélection naturelle , magistralement établi par Darwin, c'est que les êtres vivants tendent constamment à acquérir et à conserver les progrès qui sont utiles à leur existence. Cette tendance générale de la nature animée fait que les lois que nous constatons actuellement, telles qu'elles résultent d'un progrès infiniment lent et infiniment éloigné, nous semblent en relation avec un but (conservation de l'individu et de l'espèce), et par conséquent nous paraissent intelligentes. Mais, sans entrer ici le moins du monde dans la discussion des causes qui ont amené cette adaptation des réflexes à une fin utile à l'être, le fait même d'être intelligentes quant à leur but donne aux actions réflexes un caractère psychique incontestable. Et en réalité, comme nous l'avons déjà dit, entre l'acte réflexe, inconscient, mais intelligent quant à son but, et
l'acte intellectuel proprement dit, conscient, intelligent dans son but comme dans ses moyens, il n'y a que des transitions insaisissables.
Il s*agit donc de prouver que les actions réflexes sont en rapport avec la conservation de Tindividu et de l'espèce.
A vrai dire, énoncée ainsi, cette proposition a à peine besoin d'être défendue.
D'abord, pour les réflexes végétatifs, la loi de la finalité est tout à fait évidente. On ne concevrait pas un acte réflexe nuisible à la vie de Tindividu, par exemple un réflexe tel que l'introduction d'un aliment dans l'estomac provoquerait le vomissement. Ce serait là une absurdité, un non-sens, comme il n'y en a nulle part dans la nature. Si, faisant une hypothèse ridicule, nous supposons qu'il existe un animal ainsi organisé, c'est-à-dire vomissant dès que les aliments pénètrent dans son estomac, comme cet animal ne pourrait pas se nourrir, il périrait très vite, et son espèce s'éteindrait en quelques jours.
Ce que nous disons ici des réflexes stomacaux s'applique à tous les réflexes 'de la vie végétative. Leur finalité n'est pas contestable. Les capillaires, les viscères abdominaux, les muscles excréteurs, les muscles de l'appareil génital, tous fonctionnent par voie réflexe, et leurs actes sont admirablement appropriés à la vie de l'être. Je le répète, le contraire serait absurde, et on ne saurait concevoir l'existence d'un animal organisé de manière que ses mouvements automatiques lui soient nuisibles et l'empêchent de vivre.
Or ce caractère de finalité rentre tout à fait dans les lois énoncées plus haut. La première loi fait que l'irritation portée en un point déterminé, comme dans l'estomac par l'aliment, dans l'uretère par l'urine, ou dans la vésicule biliaire par la bile, va se réfléchir sur Testomac ou sur l'uretère, ou sur la vésicule, m^iis non ailleurs. L'irritation de l'épithélium de l'uretère provoque la contraction de Turetère, et non celle de l'estomac, et ainsi de suite.
Mais si l'irritation est plus forte, la réaction de la moelle est plus intense, et la réponse motrice se généralise (2» loi, loi de l'irradiation). Cela encore est nécessaire; car à une excitation dangereuse l'organisme doit répondre par un effort pour s'y soustraire, et alors tout l'appareil organique entre en jeu; par exemple, l'irritation de l'uretère par un calcul provoque non seulement la contraction de Turetère, mais un spasme de tous les vaisseaux, une accélération cardiaque, des vomissements. .
11 me paraît que cette finalité élémentaire est peu contestable, et je ne crains pas, en l'exposant, de tomber dans l'excès de finalisme qui a inspiré à Galien son livre admirable, quoique parfois ridicule, De usu partium.
Enfin le mouvement est coordonné, c'est-à-dire que, suivant la nature de l'irritation, tel ou tel groupe de muscles entre en jeu, qui accomplissent une action déterminée.
Ce dernier point a une importance psychologique extrême. Rien n'est plus simple que de comprendre une irritation qui va d'un nerf sensitif pour se réfléchir dans la moelle, et pour revenir par le nerf moteur au muscle voisin de l'irritation. Mais le phénomène est plus difficile quand, au lieu du mouvement d'un seul muscle, il s'agit de muscles divers, éloignés les uns des autres et en apparence sans relation l'un avec l'autre. La réaction motrice n'est plus une contraction musculaire, c'est un mouvement d'ensemble, c'est un acte coordonné.
Par exemple, le vomissement est un acte auquel prennent part des muscles très distants les uns des autres : muscles stomacaux, œsophagiens, vaisseaux capillaires de la» périphérie, muscles abdominaux, muscles de la face et du voile du palais» muscles du dos, glandes sudorales, glandes intestinales, etc. Il semble que l'organisme tout entier participe à cet acte. L'ordre du vomissement, partant du système nerveux, se communique à divers groupes de muscles très éloignés, comme si dans les centres nerveux il existait un centre spécial mettant en jeu ces nerfs moteurs disséminés.
Ce que nous disons ici du vomissement s'appliquerait à tous les actes réflexes coordonnés : la déglutition, le bâillement, l'éternuement, etc. Tout se passe comme s'il existait des centres mettant à la fois en jeu ces divers muscles qui, quoique éloignés les uns des autres, sont destinés à accomplir par leur synergie «ne action tout à fait spéciale.
La finalité de ces divers actes est indiscutable; ils semblent tellemeut destinés à une fonction précise qu'on a quelque peine à leur refuser le caratère psychique. En effet on peut dire, pour n'en prendre qu'un seul exemple, que la contraction des muscles abdominaux, suivant qu'elle est accompagnée de telles ou telles contractions ou relâchements musculaires, a des effets tout à fait différents, puisque ces muscles, en se contractant, peuvent déterminer tantôt l'expiration, tantôt l'effort, tantôt le vomissement, tantôt la défécation, etc. Par elle-même la contraction des muscles abdominaux n'a aucune signification, elle
en acquiert une par sa coordination avec d'autres mouvements musculaires simultanés.
Ainsi la loi de la localisation, la loi de Tirradiation, la loi de rébranlement prolongé, la loi de la coordination, lois qui régissent les actes réflexes, ont toutes, dans leur but, un caractère remarquable : c'est d'être en harmonie avec les nécessités vitales de l'organisme. L*être vivant, au point de vue des phénomènes de la nutrition, est une machine merveilleuse, qui se règle ellemême avec une précision automatique étonnante (comme, par exemple, quand il s'agit de mettre la circulation de la peau et la sécrétion sudorale en harmonie avec la température extérieure). C'est un mécanisme d'une délicatesse extrême, et ce sont les centres réflexes qui en représentent le rouage essentiel.
Comment se fait cette régulation? c'est là une question assez difficile. On comprend bien, pour expliquer la première loi, que le nerf sensitif d'une région arrive dans la moelle tout près du centre du nerf moteur qui anime le muscle voisin de cette région. Par conséquent toute excitation d'un centre sensitif va d'abord exciter le centre moteur tout voisin. Cela rend bien compte de la première loi, qui est la localisation.
Les lois de l'irradiation et de l'ébranlement prolongé se comprennent bien par le fait de l'intensité plus grande de l'excitant qui fait vibrer avec force et pendant longtemps les centres cérébro-spinaux.
Reste la loi de coordination, qui est plus difficile à expliquer. Assurément on peut admettre qu'il existe dans l'axe cérébrospinal un certain nombre de centres cellulaires qui, par suite de leurs connexions anatomiques , commandent tels ou tels actes complexes : la déglutition, le vomissement, le bâillement. Mais comment ces centres sont-ils mis en jeu? L'intensité de l-excitant joue un rôle ; le lieu de son application aussi. Mais la nature même de l'excitation n'est pas indifférente.
Ainsi, par exemple, le contact du voile du palais provoquera soit la déglutition, soit la nausée, selon que l'excitant sera soit le bol alimentaire, soit un corps étranger quelconque. Il semble donc qu'il y ait dans la moelle comme une vague connaissance, ou une sorte de discernement de la nature de l'excitation, puisque la nature de l'excitant fait varier la réponse motrice. C'est en quelque sorte un caractère psychique rudimentaire. Mais nous ne le discuterons pas ici, car nous le retrouverons avec une intensité bien supérieure dans les actes réflexes de la vie
de relation, et c'est en étudiant ces réflexes que nous pourrons mieux comprendre ce discernement de la moelle.
Pour la vie de relation, le même caractère de finalité se retrouve dans les réflexes.
L'excitation d'un point quelconque provoque dans les muscles voisins un réflexe de défense qui se limite à la région voisine, si l'excitation est modérée.
Si l'excitation est plus intense, le réflexe se généralise, et le mouvement de défense est plus compliqué, plus complet, plus prolongé.
En même temps — et c'est ce qui intéresse surtout la psychologie, — ce mouvement réflexe est coordonné. A côté des réflexes simples, dus à une contraction musculaire provoquée par l'irritation périphérique, il y a des réflexes compliqués, coordonnés, qui représentent tout un ensemble d'actions musculaires synergiques, ayant une finalité bien précise.
Que l'on prenne, par exemple, une grenouille décapitée, et que l'on excite une patte en la pinçant vigoureusement, non seulement l'animal retirera sa patte, mais il fera un saut pour s'enfuir, saut qui nécessite la mise en jeu de divers muscles très distants les uns des autres : aussi le saut sera régulièrement et complètement exécuté ; de sorte que le saut réflexe ne différera en rien d'un saut volontaire.
En un mot, dans ce cas spécial, l'irritation périphérique a provoqué non une contraction réflexe, non un spasme général, convulsif, de tous les muscles de l'économie; mais un saut, c'est-à-dire un acte coordonné, harmonique, répondant à un but, et paraissant intelligent.
On peut donc admettre trois variétés dans les actes réflexes, selon leur extension ou leur forme. Ils sont simples, lorsque l'excitation motrice porte sur un seul muscle; généraux, lorsque l'excitation motrice porte sur l'ensemble de Torganisme (conimt dans le tétanos strychnique, par exemple), et coordonnéSy lorsquf le mouvement est produit par des muscles concourant, chacun de leur côté, à une action commune, à un mouvement d'en semble.
Cette coordination est peut-être due à l'existence dans il moelle épinière de certains centres qui communiquent lea excitation à un ensemble de muscles; et, à vrai dire, il sembli qu'on ait pu en délimiter ainsi un certain nombre : il y aurai donc, chez la grenouille, un centre pour le saut, un autre poi:
Ja nage, un autre pour le cri, comme il y en a un pour la respiration.
Cependant c'est là, je le reconnais, une hypothèse qui a besoin d'être mieux prouvée qu'on ne Ta fait jusqu'ici. En tout cas, elle est assez commode, et sert à expliquer comment une irritation périphérique peut provoquer un mouvement coordonné. Celte irritation va déterminer la mise en jeu du centre nerveux en question, et alors fatalement le mouvement coordonné se produit; car l'acte coordonné résulte de Tébranlement de ce centre nerveux spécial qui va mettre en jeu les muscles nécessaires à son accomplissement, muscles disséminés en diverses réjîions du corps.
Mais pourquoi l'irritation va-t-elle précisément se porter sur ce centre nerveux, au lieu d'en atteindre d'autres? Est-ce un simple phénomène de conduction et de relation avec le point de la périphérie qui a été excité? Certes cette relation a une j^'rande influence; mais elhe n'explique pas tout, et il est vraisemblable que la qualité de l'excitation joue aussi un certain rôle.
En effet, quand nous parlons d'excitation, nous ne pouvons rien dire d'elle, sinon qu'elle est faible, moyenne ou forte. Nous ignorons sa qualitéy et cependant sa qualité n'est pas indifférente. La conduction dans le nerf se fait par des vibrations ondulatoires (hypothèse nécessaire, d'après les données de la physique générale); il s'ensuit que la vibration nerveuse, comme toute vibration, peut avoir des périodes différentes. Ainsi la forme de l'onde peut être variable, comme sa fréquence, deux données que le terme fort ou faible n'exprime pas; car il iqdique seulement la hauteur de l'onde. Il est donc très possible qu'une excitation spéciale, celle de la chaleur, par exemple, provoque certaines vibrations nerveuses dont la forme ondulatoire sera toute différente de la forme ondulatoire des vibrations que provoque une excitation mécanique.
Et alors, à ces modalités diverses de l'onde nerveuse primi* tive, les divers centres réflexes se montreront inégalement excitables, de sorte qu'à tel genre d'excitation ce sera tel centre réflexe qui va répondre plutôt qu'un autre.
Ce sont là, assurément, des hypothèses; mais elles sont vraisemblables, et elles expliquent bien cette apparence de discernement que semble posséder la moelle. D'ailleurs, sur la nature intime des phénomènes dynamiques qui se passent dans les cellules nerveuses, et que nous appelons irritation, conduction,
transformation de la sensibilité en mouvement, notre ignorance est telle, qu'il faut nécessairement faire des hypothèses, à moins qu'on ne se résigne à esquiver les difficultés, en passant tout cela sous silence.
Quoi qu'il en soit, tous les réflexes, qu'ils soient simples, généraux ou coordonnés, ont un caractère commun, c'est d'être adaptés à un but. Souvent même ils sont si admirablement adaptés à. un but qu'il est difficile de supposer qu'ils ne sont pas intelligents.
L'excitation d'un point, si elle est faible, provoque seulement le retrait de la région offensée. Si l'on touche le manteau de l'huître, la partie irritée se rétractera aussitôt. Ce sera cette région, et non les autres, qui va se rétracter. Si l'on touche la patte d'une grenouille décapitée, c'est cette patte qui va se retirer, et non les autres. Mais que l'irritation soit plus forte, et la grenouille réagira par un mouvement de défense, mouvement généralisé, ou coordonné, qui sera le saut, c'est-à-dire la fuite. Il semble que l'animal ait su distinguer que, dans le premier cas, avec une irritation faible, il lui suffisait de retirer sa patte, tandis que, dans le second cas (irritation forte), il avait besoin de sauter et de s'enfuir.
En réalité, il n'y a là nulle intelligence ; le retrait de la patte ou la fuite sont déterminés fatalement par la force de l'excitation. C'est un pur mécanisme qui détermine l'une et l'autre de ces réponses diverses, et, quoique l'acte semble la conséquence d'une sorte de jugement et de discernement par la moelle, c'est en réalité une action tout automatique qui ne suppose chez l'animal qui l'exécute ni la volonté ni l'intelligence. ,
Presque tous les réUexes témoignent de cette adaptation à un hut. En voici un exemple bien saisissant. Si l'on prend entre les doigts une écrevisse, on la verra promener de tous côtés ses grosses pinces et essayer de saisir ce qui l'approche. Si l'on touche alors très légèrement le bord externe de sa pince, la pince se dilatera; mais, si l'on touche le bord interne, la pince se refermera. L'excitation du bord externe provoque un.réflexe de dilatation, afîn que l'animal soit tout à fait prêt à saisir son agresseur; tandis que l'excitation du bord interne provoque un réflexe de constriction, car l'objet étranger est alors entre les moffs de la pince, et peut être saisi par une constriction brusque. Ces deux réflexes antagonistes, déterminés par l'excitation de deux points différents, mais extrêmement voisins l'un de l'antre, ont un caractère d'adaptation et d'intelligence si remarquable
qu'il est au premier abord bien difficile de ne pas les juger intelligents; et cependant ce ne sont que des réflexes tout à fait automatiques.
Nous trouverions ainsi, dans toute la série des êtres, que presque tous les actes réflexes sont utiles ou nécessaires à l'existence de l'individu et de l'espèce. Chez Thonime, par exemple, le clignement des yeux qui succède à l'approche brusque d'un objet; le redressement du dos quand on est frappé par derrière, de manière que les lames vertébrales, en s'imbriquaot, protègent efûcacement la moelle épinière; le cri de la douleur ou de l'effroi, pour invoquer le secours; l'arrêt de la respiration par la présence d'un corps étranger dans le larynx, de manière que la respiration en continuant ne fasse pas pénétrer profondément l'objet offensif dans les bronches. Chez les animaux, toute une série d'actes innombrables : le retrait de l'huitre qui ferme sa valve, du limaçon ou du pagure qui se retirent dans leur coquille; l'adhésion de la patelle au rocher; la piqûre de Tabeille avec son aiguillon; le frisson du cheval qui secoue les mouches; le redressement de la lèvre supérieure dans la colère, chez le chien; tous ces mouvements réflexes, involontaires, inconscients, sont déterminés fatalement par la nature de l'irritation qui a mis en jeu certains centres. De même encore combien d'actes réflexes utiles à la conservation de l'espèce I Par exemple, le mâle de la grenouille ferme les bras pour serrer étroitement la femelle, et cette action réflexe se produit même quand l'animal a été décapité et quand on place entre ses pattes antérieures un petit morceau de bois. N'est-ce pas là un type d'acte réflexe, puisqu'il est fatalement déterminé par une excitation extérieure, et n'est-ce pas un acte réflexe absolument adapté à la reproduction?
Nous pourrions multiplier les exemples; ils seraient tous intéressants, prouvant avec une grande force que tous les actes réflexes sont intelligents, quant à leur but, en ce sens qu'ils sont adaptés à la vie de l'être ou à la vie de l'espèce.
Mais, à continuer ainsi cette énumération, on arriverait à compter comme réflexes des actes d'une complication telle qu'ils cessent d'être de simples réflexes et qu'ils deviennent presque des instincts. Et, de fait, où est la limite entre Tinstinct et l'acte réflexe? La patelle adhère au rocher pour que la vague ne l'enlève pas. Est-ce un réflexe ou un instinct qui lui fait renforcer son adhésion à la pierre, quand le flot arrive? Le crabe, quand uae de ses pattes est saisie, peut la détacher lui-même de son
72 PSYCHOLOGIK GÉNÉRALE
corps par une contraction énergique et se libérer ainsi pour regagner sa retraite; est-ce un rétlexe ou un instinct? Est-ce ou instinct qui le force à se cacher dans un trou, quand on l'attaque, si solidement qu'il ne peut en être arraché que par lambeaux? Est-ce un réflexe que la forte étreinte d'un morceau Je bols par le mâle de la grenouille, au temps de la fécondation, ou bien un instinct? Nul ne saurait le dire, car l'instinct n'est lui-même qu'un acte réflexe.
Ainsi, en examinant les actes qu'une stimulation extérieure fait accomplir aux animaux, nous voyons, par une série de gradations lentes, le fait psychique se dégager peu à peu. L'intelligence n'existe pas encore; mais, dans les actes réflexes qui sont à la limite des actes instinctifs et des actes réflexes propremenl i dits, il y a une telle complication et une telle adaptation (inconsciente et involontaire) à un but, qu'il serait presque permis d'attribuer le caractère psychique à quelques-uns de ces actes réflexes.
On a cherché à savoir s'il n'y aurait pas, dans certains acteréflexes, un peu plus qu'un mécanisme inintelligent, fatal, et si ne fallait pas admettre dans la moelle épinière une sorte d'intelligence et de conscience rudimentaire.
M. Pfluger, m. Auerbach et d'autres physiologistes ont fait à ce sujet une expérience célèbre qui, à l'époque déjà assez lointaine où elle a été faite, pouvait en effet paraître témoigne: qu'il y a de l'intelligence dans les centres médullaires. Mais. aujourd'hui que l'on connaît mieux les phénomènes d'arn réflexe et les lois de l'inhibition, elle est un peu moins ardue expliquer, ^quoique son interprétation soulève encore de sérieuse^ ditficultés. Soit une grenouille décapitée; on excite la peau du dos en un point et d'un certain côté. La patte A de ce côté fa;; un mouvement réflexe pour se débarrasser de cette irritatio» périphérique. Si l'on vient à couper la patte A, le tronçon ct cette patte continue à faire des efforts pour toucher le poir cautérisé. Naturellement son moignon ne peut atteindre ipoint. Alors c'est la patte B, du côté opposé, qui va gratter 1 point cautérisé, comme si l'animal avait reconnu son impoi* sance à effectuer cette opération avec la patte A amputée.
A la vérité cette curieuse expérience (qui d'ailleurs est loi (le réussir toujours) ne prouve pas qu'il y ait de l'intelligenc dans les centres médullaires. On peut, en effet, admettre qu le fait du grattement par la patte exerce une influence mod-
ratrice sur l'irritation périphérique, de sorte que, si ce grattement a lieu, l'irritation se calme, tandis que, s'il n'a pas lieu, l'irritation est assez forte pour se communiquer à la patte du côté opposé et alors déterminer un mouvement.
Mais la discussion détaillée de ces expériences rentre dans le cadre des traités de physiologie; et je ne pense pas qu'elle nous conduirait à adopter l'hypothèse d'une intelligence, c'està-dire d'un discernement conscient, présidant aux actes réflexes de la moelle.
En résumé, nous devons admettre que tous les mouvements réÛexes sont adaptés à un but qui est la vie de l'être; ils se conforment non seulement à l'intensité, mais à la qualité de l'excitation; ils servent admirablement à protéger la vie de Tôtre et de l'espèce. Ils assurent la défense, Tattaque, la fuite, la nutrition, la reproduction; mais ils ne sont pas volontaires; ils ont un caractère de fatalité inexorable, et ils succèdent à l'irritation périphérique avec la précision d'un mécanisme immuable.
Fatalité et finalité, voilà les deux caractères essentiels de tout mouvement réflexe.
Réflexes d'arrêt ou d'inhibition, — Il est tout un groupe d'actes réflexes qui, au lieu, d'être un mouvement, semblent être la cessation d'un mouvement.
Ces réflexes sont de deux sortes : i^ ils portent sur un nerf d'arrêt; 2° ils arrêtent l'action d'un nerf moteur.
1° 11 est évident que l'action incicatrice réflexe, au lieu de porter sur un nerf moteur, peut porter sur un nerf d'arrêt, comme le pneumo-gastrique qui arrête le cœur, le grand splanchniquc qui arrête l'intestin. Mais ces cas ne doivent pas nous occuper ici, puisque les mêmes lois gouvernent ces réflexes et les réflexes ordinaires.
2» Les actions d'arrêt réflexe sont pour nous plus intéressantes. En efifët, elles jouent dans la vie psychique un rôle considérable. Ce phénomène consiste en ceci : une excitation agit sur la moelle par un nerf sensitif, et la moelle excitée, au lieu de répondre par un mouvement, réjpond en arrêtant le mouvement.
Par exemple, si l'on excite fortement le laryngé supérieur (bout central), la respiration s'arrête aussitôt. Le système nerveux central a donc, dans ce cas, reçu une excitation telle que le mouvement a été arrêté et que la fonction d'innervation motrice de la respiration cesse.
RiGHET. 5
On a fait beaucoup d'hypothèses pour expliquer ces réflexes d'arrêt, et cependant ils ne sont guère plus difficiles à concevoir que les autres réflexes ; car notre ignorance n'est pas moins grande pour le mécanisme des réflexes moteurs que pour le mécanisme des réflexes d'arrêt. Qu'une excitation mette en jeu on centre médullaire : nous l'admettons, mais sans comprendre eomment le phénomène s'opère. £h bieni est-il vraiment plus difûcile d'admettre qu'une excitation, au lieu de mettre en jeu un centre nerveux, va le paralyser? Dans l'un et l'autre cas, il nous est impossible de dire par quels procédés surviennent soit Fexcitation, soit la paralysie du centre en question.
U me parait donc inutile de chercher à approfondir le mécanisme des réflexes d*arrêt, tant qu'on n'aura pas une notion quelque peu scientifique du mécanisme des réflexes moteurs normaux.
Si nous laissons les hypothèses, rien n'est mieux constaté que ces réflexes d'arrêt, et, quoiqu'on puisse en citer un grand nombre (excitation cutanée arrêtant un mouvement — suppression de la tonicité musculaire — suppression des sécrétions — dilatation paralytique des vaisseaux capillaires), le meilleur exemple est encore l'arrêt respiratoire qui suit l'excitation taiyngée.
Les réflexes d'arrêt ont une importance extrême dans la vie psychique, comme dans la vie de nutrition. C'est un moyen simple que la nature emploie pour obtenir des effets d'une variété extrême. Le repos de certains muscles, la contraction de oertabiis autres, la mise en jeu d^un appareil, coïncidant avec le sUence d'an autre appareil ; voilà par quels mécanismes, .purement réflexes, l'être réagit aux excitations périphériques : pour les uns comme pour les autres, c'est toujours la même finalité, lamême adaptation à un but, qui est la conservation de la vie et de l'espèce.
. Qâoi qu'il en soit, nous devons reconnaître au système nerveux cette propriété fondamentale, que M. Brown-Séquard a, plus que tout autre physiologiste, ingénieusement développée et étudiée : une excitation nerveuse peut arrêter une action nerveuse. Autrement dit, V action d'un segment nerveux mr un segment nerveux adjacent peut être soit excitation, soit arrêt.
Cette loi est bien importante. Elle est maintenant absolument démontrée. Ce n'est pas une hypothèse, c'est l'énoncé d*un faiU Les hypothèses, oe sont les explications qu'on en veut donner. Or elles sont toutes insuffisantes pour rendre compte aussi bien (In phénomène de l'excitation que du phénomène de l'arrêt.
Réflexes psychiques. — Jusqu'ici nous n'avons envisagé que les réflexes médullaires, c'est-à-dire ceux qui résultent de l'action de la moelle épinière seule, sans Pimmixtion d'aucune force intellectuelle. Mais il est certains actes qui, tout en étant manifestement réflexes, ont ce caractère particulier que leur production est soumise à une certaine disposition intellectuelle de l'organisme et à la connaissance plus ou moins approfondie de la nature de l'excitation périphérique.
Ainsi, par exemple, si l'on frappe d'un léger choc le tendon rotulien, il y aura une contraction réflexe, immédiate, du triceps crural, et un redressement de la jambe. C'est un réflexe simple, qui ne suppose aucune opération intellectuelle, et qui aura lieu réguUèrement tant que les centres médullaires et les nerfs moteurs et sensitifs de la jambe seront intacts. La connaissance de la nature de l'excitation ne joue aucun rôle, et l'excitation mécanique du tendon produira toujours le même effet, quel que soit l'état intellectuel de l'individu.
Mais il n'en est pas de même de certains autres réflexes qui nécessitent une certaine connaissance consciente de la nature de l'excitation. Ce sont des réflexes que j'ai proposé d'appeler psychiques *. Leur étude n'a guère été faite jusqu'ici. EUe est cependant fort intéressante, et féconde en déductions psychologiques curieuses.
Les exemples sont nombreux.
L'enfant qui pleure parce qu'il voit pleurer, ou qui bâille parce qu'il voit bâiller, ne bâille ou ne pleure que parce que la vue des larmes ou du bâillement agit sur son intelligence. S'il était totalement inintelligent, il ne pleurerait ni ne bâillerait. Chez le chien qui tremble parce que son maître lève le fouet sur lui, le tremblement est un réflexe psychique. L'animal tremblerait-il, si le fouet n'éveillait la notion du châtiment?
Quand on chatouille un petit enfant, et qu'il se met à rire, ce rire est peut-être purement réflexe ; mais il devient un réflexe psychique, quand, au lieu de chatouiller cet enfant, on fait mine de le chatouiller, sans le toucher, en se contentant de le menacer du chatouillement. Alors son rire est encore réflexe ; mais, comme il suppose que l'enfant a la notion que le chatouillement est imminent, c'est un réflexe psychique.
i . Physiologie des muscles et des nerfs, 1882, page 750. — Voyez aussi un article détaillé que j'ai consacré à cette importante quest'on : Revue philosophique, t. XXV, 18S8, p. 387.
Le soldat qui, dans une bataille, baisse la tête quand il entend siffler une balle, ne baisserait pas ainsi la tête s'il n'était pas intelligent, c'est-à-dire sacbant que le sifflement est dû à on projectile, et que ce projectile est dangereux.
Le chasseur qui, dans un bois, entendant deyant lui un bruit soudain, lève son fusil et se redresse aussitôt, exécute un mouvement réflexe, car il ne peut s'empêcher de faire ce mouvement, et il a tressailli aussitôt qu'il a entendu le bruit : ce tressaillement involontaire est assurément intelligent.
L'homme qui rougit de colère, parce qu'on Ta injurié, a une rougeur réflexe. Mais, s'il a rougi, c'est parce que le mot est injurieux : ce ne sont pas les sons mêmes, tout à fait indifférents, qui ont pu le faire rougir; c'est seulement le sens qui était attaché aux paroles prononcées.
Quand le récit d'une action dégoûtante provoque la nausée, c'est une nausée réflexe psychique, car elle suppose une certaine activité intellectuelle. De même quand un récit éroti^e amène l'érection ; cette érection est un réflexe psychique.
Quand du sommet d'une tour, en regardant en bas, on voit le mur à pic, profond, et qu'on ressent le vertige assez pour ne plus pouvoir se tenir debout et pour chanceler, ce vertige est un réflexe psychique; car une excitation visuelle n'a en ellemême rien qui puisse donner le vertige, et c'est Tidée de la chute et la conscience de l'abîme béant qui provoquent le vertige.
Le rire, les larmes, les mouvements provoqués par l'amour, la colère, le dégoût, la peur, la douleur, sont des réflexes psychiques. Qu'un gymnaste faisant du trapèze tombe d'une hauteur énorme sur le sol, le spectacle va provoquer une émotion extrême dans la foule; et, si l'on pouvait comptera ce moment même le pouls de tous les assistants, on trouverait chez presque tous une notable accélération du rythme cardiaque : or cette accélération sera encore un réflexe psychique ; car la notion du danger grave que court le gymnaste est nécessaire pour expliquer cette perversion du rythme cardiaque.
Je le répète, les exemples de ces actes réflexes psychiques sont innombrables. Ce sont bien des actes réflexes, car ils sont involontaires et succèdent immédiatement à une irritation périphérique; mais ils exigent une élaboration intellectuelle très compliquée. Aussi ce qui caractérise ces réflexes psychiques, c'est que l'irritation périphérique qui les met en jeu est tout à fait minime. Par elle-même, elle n'est rien et eUe n'aurait
LE MOUVËUENI RËFLBÏB
aucun effet, si une intelligence n'était pas 1& pour la comprendre, l'amplifier et la transfonner de telle sorte qu'elle devient capable d'agir sur la moelle.
Le caractère commun de tous ces réflexes psychiques, c'est qu'ils sont sensoriels, c'est-à-dire relevant d'une excitation de nos sens.
Le plus souvent la distincLioD est facile à faire entre le réflexe simple et le réflexe psychique. Par exemple, voici la lumière vive de l'éclair qui, au milieu de la nuit, nous éblouit. Cet éclat est parfois si vif qu'il provoque une certaine frayeur qui donue un battement de cœur ou fait pousser un cri. Or c'est là un réflexe psychique. En même temps la lumière écla* tante fait contracter la pupille, ce qui est un réflexe simple. Si l'on approche du nez un flacon d'ammoniaque, la causticité du gaz fera pleurer, éternuer, tousser ; ce sont là de simples réflexes, tandis que, si celle odeur désagréable provoque la répugnance et la nausée, comme on l'observe chez certaines personnes, c'est un réflexe psychique.
Ainsi nous appelons réflexes psychiques les mouvements involontaires, résultant d*une irritation qui a provoqué une certaine connaissance, vague ou précise, consciente ou inconsciente, de la nature même de cette irritation. L'excitation périphérique est par elle-même insuffisante; c'est le jugement de Tintelligence sur cette excitation périphérique qui joue le principal rôle, et l'irritant n'a de valeur pour provoquer un réflexe que s'il est modifié, transformé, renforcé par une élaboration intellectuelle ^
Autrement dit l'acte réflexe psychique est un réflexe où l'irritation périphérique, insignifiante en elle-même, est transformée par l'intelligence de telle sorte qu*elle devient capable de mettre en jeu les centres réflexes de la moelle.
Cette intervention de l'intelligence n'enlève pas à ces actes le caractère réflexe. Ils sont en effet involontaires, et même, dans une certaine mesure, inconscients.
£t d'abord il est clair que ces actes sont involontaires. J'ai cité l'exemple du gymnaste tombant de son trapèze, et dont la chute provoque un battement de cœur chez la plupart des spectateurs. Est-ce que chez tous cette accélération émotive du cœur n'est pas absolument involontaire? Cela est de toute évidence; car non seulement cette accélération est involontaire, mais les plus grands efforts de volonté n'arriveraient ni à accélérer le cœur, ni aie ralentir. De plus ce phénomène est inconscient chez la plupart des personnes qui ne s'observent pas, et, chez plusieurs des spectateurs, Taccélération du pouls^ne sera pas assez forte
1. Je proposerai pour expliquer les réflexes psychiques un schéma facile à comprendre (Qg. 4, p. 77). Soit la vue d'un objet éclatant, la lumière de l'éclair, par exemple. Elle frappe la rétine en R, et l'excitation se transmet au centre qui réfléchit sur l'iris les excitations lumineuses en A : alors l'iris est excité, et se contracte (R A).
Mais Tirritation ne va pas seulement à l'iris : elle gagne les centres nerveux E, provoque là une certaine réaction intellectuelle; et alors presque immédiatement le centre nerveux agit sur le cœur, EDG.
De même des excitations peuvent partir de l'estomac F, par exemple, pour aboutir au centre réflexe D, non psychique, de manière à déterminer une réaction cardiaque réflexe.
Mais, de la rétine au cœur, la réaction n'est pas directe; elle doit passer par les centres nerveux psychiques, intelligents, qui élaborent, modifient, transforment l'excitation rétinienne, sans lui enlever le caractère réflexe, mais en lui donnant le caractère psychique.
Pour tous les réflexes psychiques, quels qu'ils soient, on pourrait construire un schéma analogue.
pour qu'ils songent à s'en apercevoir. En tout cas, l'émotion provoquera sans douté d'autres réflexes, contractions de l'intestin et des viscères, arrêt de la sécrétion salivaire, chair de poule, frisson, tous phénomènes involontaires et en grande partie inconscients.
L'étude des réflexes psychiques nous fournit encore une autre donnée bien importante : c'est celle de l'influence qu'exerce l'intelligence sur les mouvements réflexes. Jusqu'ici nous avons considéré les réflexes comme une simple réaction automatique de la moelle à Tirritation extérieure. Mais, en étudiant les réflexes psychiques, on s'aperçoit que le phénomène est souvent bien plus compliqué, et que Tintelligence, c'est-àdire les centres nerveux supérieurs encéphaliques, exerce sur les réflexes une influence considérable.
Cette influence du cerveau sur les réflexes mérite d'être examinée d'une manière tout à fait spéciale.
M. Setschenoff et d'autres physiologistes ont établi ce fait important que l'ablation du cerveau augmente l'intensité des réflexes médullaires, tandis que l'excitation du cerveau (par l'électricité ou par les actions chimiques) diminue l'activité des réflexes.
L'expérience est facile à faire, et donne toujours des résultats positifs. Je suppose que l'on ait mesuré, avant de faire la section de la moelle, l'intensité d'excitation nécessaire pour provoquer un réflexe. Soit, je suppose, cette intensité égale à 1 : une intensité moitié moindre sera suffisante pour provoquer le même réflexe quand le cerveau aura été enlevé.
Sur tous les animaux soumis à l'expérimentation^ le même phénomène s'observe très nettement. On l'a constaté aussi chez l'homme, à la suite, par exemple, de traumatismes de la moelle épinière dans la région cervicale. De même encore, toutes les fois que l'activité du cerveau est ralentie, par une maladie, par exemple, ou, mieux encore, par le sommeil, les réflexes sont plus intenses et plus faciles à produire.
On a, pour expliquer ce phénomène, proposé diverses hypothèses. On a d'abord supposé que la surface de section de la moelle rendait la moelle sous-jacente plus excitable; mais cette explication est, ce semble^ insufflsante; car, d'une part, bien longtemps après la section, alors que la cicatrisation est complète, l'animal décapité est encore bien plus apte aux réflexes que l'animal intact; en outre, l'excitation cérébrale, par un acide ou un traumatisme, diminue notablement les réflexes»
80 PSYCBOLOOIB OËNÉBALE
médullaires, ce qui semble prouver que le cerveau possède effectivement un pouvoir d'inhibition. Oa a dit aussi que l'excitation, ne pouvant se dilîuser dans le cerveau, puisque le cerveau est enlevé, vient pour ainsi dire s'accumuler à la surface de section supérieure de la moelle, qu'il rend aiosi plus escitable.
Ces hypothèses sont toutes peu satisfaisantes, et il vaut mieux, je crois, adopter Je terme inhibilion, qui n'explique pas grand'chose, mais qui a au moins l'avantage d'être un fait, non une hypothèse. Le segment nerveux supérieur {cerveau) exerce one action modéralrice sur le segment nerveux inférieur {moelle épinière).
Par là se trouve établie une sorte de dualil« dans l'individu, et comme un antagonisme incessant entre la moelle et le cerveau. Le cerveau tend constamment h ralentir et à modérer les actes réileies; la moelle envoie incessamment ses excitations an cerveau. Plus le cerveau est actif, puissant, plus les actions réflexes sont dimiûuées, ralenties. Aussi, dans la série des êtres, ce sont les animaux dont le pouvoir psychique est le plus puissant qui ont le pouvoir réflexe le plus faible.
La vie psychique est donc perpétuellement en conUit avec la vie réflexe : et, comme la vie psychique est maintenue en acliïité par les excitations sensorielles, il s'ensuit que les excitations sensorielles, et en particulier celles de la vue et de l'ouïe, doivent être regardées comme des excitations inhibitoires. Or les réflexes psychiques d'inhibition sont presque aussi nombreux que les réûexes psychiques d'excitation.
Par exemple, dans le cas déjà cité du gymnaste dont la chute provoque l'effroi des spectateurs, il y a, chei plus d'un spectateur, en même temps que la palpitation cardiaque provoquée par la vue de la chute et rémotion, une sorte de syncope respiratoire, arrêt de l'inspiration, qui est bien une action rétlexe psychique d'arrêt.
Bon nombre d'actions organiques sont ainsi paralysées et entravées par une excitation périphérique. Ainsi l'érection cesse subitement par le fait d'une douleur, ou d'un bruit imprévu, ou d'une odeur désagréable, et en général de toute perception extérieure à laquelle on n'est pas préparé : une émotion, uoe frayeur troublent la sécrétion du suc gastrique et provoquent l'indigestion; elles arrêtent instantanément la sécrétion salîvnire. La frayeur rend la bouche sèche, par suite de cet arrêt de la salivation.
Un bon exemple encore de ces réflexes psychiques d'arrêt, c'est le phénomène de Y arrêt ou de la fascination par le chien de chasse, ou le serpent. Quand un épagneul regarde fixement une perdrix, celle-ci, paralysée par l'épouvante, d'une manière tout à fait spéciale, ne peut se mouvoir et prendre sa volée. Elle est immobile, insensible, et se tient coite. De même la souris ou l'oiseau regardés par le serpent sont paralysés et incapables de s'enfuir. Ce sont là des réflexes psychiques d'arrêt.
Sans doute la fameuse expérience de Kircher sur la poule rendue immobile par la vue d'une raie blanche, ainsi que toutes les expériences d'hypnotisme faites sur les animaux et sur l'homme, rentrent dans le groupe des réflexes psychiques d'arrêt. On connaît ce fait, commun chez les hystéro-épileptiques de la Salpêtrière. qu'une lumière éblouissante, ou le bruit d'un gong chinois provoquent immédiatement la catalepsie, c'est-à-dire la suppression complète non seulement de tout phénomène moteur, mais encore de tout phénomène psychique appréciable. C'est un magnifique exemple d'action d'arrêt psychique réflexe. Mais en est-il de même pour toutes les variétés du somnambulisme? 11 nous est impossible de l'affirmer: car la question est à l'étude; et dans le somnambulisme il y a peut-être autre chose qu'une excitation inhibitoire réflexe.
Ainsi des excitations périphériques peuvent mettre en jeu la puissance inhibitoire du cerveau sur les actes réflexes. Mais souvent cette inhibition s'exerce, même sans aucune excitation périphérique, par le seul fait de la volonté. La volonté empêche ou au moins diminue très notablement l'intensité de certains réflexes, comme la toux, le bâillement, l'éternuement, le vomissement provoqué par le dégoût, le cri de la douleur ou de l'eflroi, réjaculation, le rire, les larmes, les mouvements convulsifs du chatouillement, le clignement, etc. Bien évidemment tous ces actes sont involontaires, mais la volonté peut les faciliter ou les riendre plus difficiles, parfois même impossibles.
Donc l'appareil cérébral peut, soit par l'excitation psychique, dite volontaire, soit par une excitation sensorielle qui met en jeu 8oa activité, modérer et inhiber les actes réflexes. Cette influence d'arrêt que le cerveau exerce sur les fonctions médullaires est un des éléments essentiels de la vie psychique.
Conclusions, — Si maintenant nous envisageons ces faits dans leur ensemble, nous voyons que l'acte réflexe est la propriété
fondamentale du système nerveux. C'est par l'acte réflexe que l'être existe et qu'il est un individu, un être unique, quelque chose de plus qu'un assemblage de cellules. C'est l'acte réflexe qui crée une solidarité entre les éléments cellulaires de l'organisme, dissociés et épars.
D'une part, toute excitation intérieure retentit sur les mouvements extérieurs; d'autre part, toute excitation extérieure affecte l'état des viscères. Il se fait, grâce au système nerveux qui reçoit toutes les impressions et qui renvoie toutes les excitations, une sorte de consensus et de solidarité entre les cellules les plus éloignées. D'une part, la cellule hépatique est actionnée, par voie réflexe, quand la peau est électrisée; d'autre part, la circulation de la peau est modiflée quand la cellule hépatique excitée va provoquer une excitation médullaire. C'est cela qui constitue l'individu. Nulle partie de l'animal ne peut être atteinte sans que les autres parties souffrent. H y a solidarité entre les éléments, solidarité étroite, due à un système nerveux commun, bien plus qu*à une circulation commune.
Supposons une colonie de cellules vivant les unes à côté des autres, mais n'ayant pas de système nerveux commun. Certes, la contraction de la cellule A, ou ses troubles morbides, pourront influer sur la cellule B, qui est toute voisine, mais elles influeront à peine sur la cellule C, qui est plus lointaine, et elles seront tout à fait sans action sur la cellule D, plus lointaine encore. Au contraire, si un système nerveux et un centre quelconque recueillent l'excitation d'une quelconque des cellules A, B, C, D, E, pour transmettre à ces diverses cellules le résultat de cette excitation, il y aura solidarité étroite entre A, B, G, D, E; car toute impression agissant sur A se répercutera sur le centre 0, et, par Tintermédiaire du centre 0, sur la vie de B, la vie de C, la vie de D, la vie de E.
C'est ce qui se passe chez l'individu vivant. 11 y a un centre qui reçoit toutes les impressions et q{ii les transmet à tous les appareils; et ce centre, c'est le système nerveux, organe de l'harmonisation et de la solidarité.
A l'état normal, d'innombrables incitations partant de la périphérie extérieure ou de la périphérie viscérale vont stimuler la moelle épinière et la maintenir dans un certain état d'excitation perpétuelle. A son tour, la moelle ainsi stimulée envoie à tous les appareils une sorte de stimulation vague, connue sous le nom de tonicité. Tel est l'échange normal qui a lieu entre les incitations centripètes et les incitations centrifuges, qui, les
unes et les autres, se font sans intermittence appréciable. En outre, le cerveau reçoit perpétuellement les incitations médullaires d*une part, et les incitations sensorielles d autre part. Ces deux sortes d'incitations semblent être dans une certaine relation d'antagonisme. En effet, stimulé par les excitations sensorielles, le cerveau envoie à la moelle constamment une sorte d'action inhibitoire qui tend à diminuer l'excitabilité médullaire réflexe. Que la volonté intervienne, et cette excitabilité réflexe est diminuée, ou ralentie, ou parfois renforcée.
Tel est à peu près, en définitive, le jeu régulier des forces nerveuses de Torganisme : elles sont constamment en action, et ne s'arrêtent jamais ; elles relient les parties diverses, rendent tous les éléments de tous nos tissus solidaires les uns des autres, et font que des amas de cellules dissemblables constituent, grâce à cette perpétuelle solidarité, une individualité qui possède une unité véritable.