CHAPITRE IV
l'instinct
Jusqu'ici notre étude ne s'est portée que sur les mouvements qui semblent dus à une excitation extérieure. Il est cependant certains actes qui sont disproportionnés avec l'intensité de l'excitation périphérique. En elle-même, cette excitation est nulle ou à peu près insignifiante, tandis que les mouvements provoqués par elle sont considérables, et forment une série successive d'actes compliqués qui paraissent n'avoir qu'une lointaine relation avec l'irritation qui les a amenés.
Ces actes compliqués, multiples, se déroulant en série régulière et fatale, à la suite d'une incitation faible et simple, diffèrent de l'acte réflexe par cette apparente spontanéité. On les appelle actes instinctifs, et la force qui les détermine, c'est l'instinct.
Mais, pour bien approfondir la nature, mystérieuse encore, de l'instinct, il faut revenir sur un phénomène plus simple, qui nous servira de transition entre l'acte réflexe et l'acte instinctif : c'est le mode de réponse des êtres à telle ou telle excitation.
En effet, chaque être vivant est, par son organisation propre, disposé à répondre de telle ou telle manière à l'incitation périphérique.
L'observation la plus grossière nous montre que chaque animal a sa manière d'être, d'agir, de se mouvoir, qui lui est spéciale. Qu'un danger menace un renard, une perdrix, une tortue, un poulpe, un hanneton, chacun de ces animaux réagira à sa manière, par des mouvements qui lui sont propres, qui
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caractérisent sa nature, et qui dépendent autant de la structure de ses muscles que de la disposition de son système nerveux.
Pour tous les animaux, quels qu^ils soient, le monde extérieur est le même : ce sont les mêmes vibrations qui les affectent, vibrations lumineuses, thermiques, auditives, mécaniques, olfactives, gustatives. Mais leur mode de réponse à cette incitation dépend de leur organisation propre, et la réponse varie, quant à Ja forme, autant que varie leur organisation.
En un mot l'univers est uniforme, mais les animaux réagissent à ces forces uniformes par des réactions infiniment diverses.
Souvent j'ai observé, dans un aquarium, la manière dont se comportaient des petits poissons d'espèces diverses, girelles, serrans, mulets, dorades, labres, etc. Pour les uns et les autres, le milieu extérieur était identique; or, malgré cette identité dans l'excitation périphérique, les uns et les autres avaient des attitudes particulières. Chacun réagissait comme les mêmes animaux de son espèce, et cela sans se démentir, pendant des journées entières. Qu'une proie fût jetée à leur portée, leur attitude était toujours caractéristique de leur espèce; les uns tournaient autour de l'objet, les autres restaient immobiles, d'autres se précipitaient avidement. Toujours les dorades faisaient autrement que les girelles, autrement que les serrans; mais une dorade se comportait toujours comme les autres dorades, et une gireile comme les autres girelles. Les pêcheurs à la ligne savent bien cela, puisqu'ils reconnaissent, à la manière dont l'appât est attaqué, l'espèce du poisson qui va mordre à l'hameçon.
Ainsi chaque animal a sa réaction propre. Chaque animal possède une manière d'agir et de se mouvoir qui est caractéristique, et c'est son organisation qui détermine la forme de sa réponse.
Non seulement il en est ainsi pour les animaux d'espèces différentes, mais encore pour les âges différents d'animaux de même espèce. Il est facile, même à un observateur superficie], de voir la différence considérable d'allure qui est entre un poulain et un vieux cheval, entre un vieux chien et un tout jeune chien. Quoique le pouvoir réflexe soit toujours de même nature, la réaction motrice est différente, dépendant des différences de Torganisation. Essentiellement, la fonction physiologique est la même; c'est la réponse à une irritation, réponse qui est déterminée, au moins en partie, dans son intensité par l'intensité de l'irritation, mais, dans sa forme, par l'organisation nerveuse et musculaire.
86 PSïCHOLOOIE GÉNÉRALE
Ainai une même excitation, mettant en jeu des mécanismes différents, provoque des réactions tout à fait différentes.
Oe là celte loi, qui est de toute ËTÎdence, et qui aidera à comprendre les phénomènes les plus compliqués de l'instinct. L'organisation aerveuss et l'organisation musculaire modiQent à l'infini la réponse à l'irritation périphérique; ou bien encore:
Lu forme de la réponse à l'irritation périphérique est déterminée pur Ccrganisation de Vêtre.
Celle loi si simple n'est autre que la loi de fmalité des êtres.
Il ne faut pas d'ailleurs se dissimuler à que! point est vague ce met d'organisation. Il est très commode à employer; mais, de fai'., c'est un aveu d'ignorance. Nous savons que l'écrevisse roponi au contact du bord cïterne de la pince par une dilatation de la pince, et, au contact du bord interne, par une constriction de la pince, et nous attribuons ce double mouvement à son organisation propre et à la disposition analomique intime de son sîstème nerveux. Mais voilà tout ce que nous pouvons en dire, et ce n'est vraiment pas suffisant. Jusqu'à présent, tout ce qui touche l'activité intime des éléments nerveux et les relations récipriques des éléments nerveux, tout cela nous est absolument inconnu. Il nous semble évident que la fonction physiologique dépend de l'organisation anatomique, et nous ne concevons guère qu'il en puisse 6tre autrement. Nous observons sép.irément la fonction et l'organe; nous faisons, d'une part, la physiologie; d'autre part, l'anatomie : et cependant il nous est interdit — et cela durera longtemps encore — de relier l'une à l'autre les vérités de ces deux sciences, et de conclure d'un fiit anatomique, d'une structure cellulaire, ou d'un agencement nerveux, à telle ou telle particularité fonctionnelle.
Quoi qu'il en soit de cette ignorance sur le mécanisme qui donne aux organisations diverses des fonctions diverses, nous savons que la forme de la réponse se trouve admirablement appropriée à la nature même de l'être. Autrement dit, elle a une finalité, un but. Ce n'est pas par hasard que le lièvre se sauve quand on fait du bruit prËs de lui; son mouvement de fuite est iavolonlaire, inconscient, en partie rêHexe, en partie instinctif; mais en tout cas il est adapté à la nécessité vitale de l'animal. 11 faut que le lièvre se sauve pour éviter le danger, et sa fuile soudaine est un moyen d'échapper à la mort; car il n'a pns d'autres armes pour se défendre contre ses nombreux ennemis que la rapidité de sa course.
Nous avons donc là un mouvement réflexe d'ensemble qui parait si justement approprié à la nécessité vitale, qu'on a quelque peine à ne pas le considérer comme intelligent. Et cependant le fait de s'enfuir au moindre bruit n'est pas pour le lièvre un acte intelligent. Il ne peut pas faire autrement. Il n'a pas le choix entre la fuite et la non-fuite. Il s'enfuit parce qu'il est fatalement poussé à la fuite. Tous les ressorts de son organisation le poussent à agir ainsi. Ses ancêtres, depuis une série innombrable de générations, ont fait de même, et il n'est pas permis au lièvre Alexandre ou au lièvre Paul de se comporter autrement que tous ses ancêtres.
Si l'on examinait ainsi tous les mouvements réflexes d'ensemble, les allures, les attitudes des animaux, on leur trouverait toujours les deux mêmes caractères que nous avons attribués aux mouvements réflexes simples, à savoir la fatalité et la finalité.
Et, en effet, il serait absurde de supposer un mouvement instinctif qui ne serait pas en parfaite communion avec les nécessités vitales ordinaires de l'individu. De même qu'un mouvement réflexe simple, un mouvement réflexe compliqué est toujours au profit de l'individu.
Supposons, en effet, pour un moment, cette chose absurde que, dans une certaine espèce animale, l'instinct de la mère la pousse à dévorer ses petits, au lieu de les nourrir et de les aider. Q n'arrivera- t-il? C'est que la seconde génération ne pourra pas survivre à cet instinct destructeur. L'animal aura détruit sa progéniture, et l'espèce en sera à jamais éteinte. C'est donc un nonsens colossal que de supposer, en une espèce quelconque, un instinct ou un mouvement réflexe qui sera en opposition avec la vie de l'animal. ^
Cette finalité absolue de tous les instincts est un fait incontestable, et, en leur attribuant ce caractère, nous ne pensons pas renouveler les considérations enfantines de Galien, qui attribuait à chaque détail de l'organisation anatomique sa finalité particulière. Cette finalité particulière ne peut être prise au sérieux, mais la finalité générale est évidente. Nous savons que les êtres vivants semblent avoir pour mission de vivre et de se reproduire. Ce n'est pas là de la théorie; c'est de l'observation. Toutes les dispositions anatomiques , comme toutes les fonciioDs physiologiques, concourent à accroître la vie , à la prolonger. Aussi ces voies et moyens semblent-ils révéler une intelligence extraordinaire , aussi bien dans les détails que dans l'ensemble.
Ainsi Tallure, le mouvement, la réaction motrice de Tanimal semblent avoir été réglés par une intelligence supérieure et adaptés à la nécessité vitale de Tanimal. Mais probablement ce n*est là qu'une illusion ; car le principe de la sélection naturelle explique assez bien comment les réactions d'un animal sont nécessairement adaptées à la conservation de son existence.
Pour reprendre l'exemple du lièvre, concevrait-on un lièvre qui ne saurait pas courir? Il serait bien vite anéanti par les hommes, les renards, les corbeaux, les chats, les furets. Cette rapidité dans la course est la condition même de son existence. Il n'existe que parce qu'il est rapide à la course, parce qu'il a l'oreille assez fîne pour saisir le moindre bruit et pour s'enfuir loin du danger, dès qu'il entend un avertissement suspect. C'est sa raison d'être; il n'existerait pas sans cela, et alors il faut, ou bien nous étonner qu'il existe, ou bien ne pas nous étonner du tout; car, s'il existe, c'est à cause de son organisation même.
Nous arrivons donc à concevoir l'organisation des animaux, qui semble machinée par une intelligence d'une prévoyance admirable, comme étant la raison d'être de leur existence, et par conséquent d'absolue nécessité. S'il existe des lièvres, c'est parce qu'ils ont su courir; s'il existe des patelles, c'est parce qu'elles ont su se coller à leur rocher; s'il existe des crabes, c'est parce qu'ils ont su courir obliquement sur les grèves et se cacher dans les trous des rochers ou dans le sable. Le fait de l'existence, à la surface terrestre, de lièvres, de patelles et de crabes, est un fait incontestable, et ce fait suppose que leur organisme s'est adapté à la nécessité vitale.
Chercher la raison d'être qui détermine la nature des mouvements et des réactions chez les animaux, c'est donc chercher ia raison d'être de leur existence. C'est un problème qui, avant Darwin , était réservé à la métaphysique et au surnaturel ; mais Darwin a essayé de le résoudre, et Ta presque résolu , par des moyens naturels. Malgré les difficultés considérables que soulève sa magnifique hypothèse, et quelles qu'en soient Iqs imperfections, c'est encore la moins mauvaise que nous ayons, ou plutôt c'est la seule hypothèse qui soit acceptable, toutes les autres théories sur l'origine des êtres étant à peu près absurdes.
L'autre caractère de ces mouvements d'ensemble, cest le caractère fatalité.
Chez les êtres supérieurs, la fatalité des mouvements n'est pas
très évidente ; car les différences individuelles sont assez notables. Cependant ces différences ne s'exercent que dans une limite relativement assez étroite. Chez Thomme même, où les variations individuelles ont tant de force, les réactions, gestes, physionomies, attitudes, mouvements, sont étonnamment semblables chez les individus les plus divers. Qu'un bruit effrayant, comme réclatement d'une bombe, vienne à se faire entendre au milieu d'une foule d'hommes, l'attitude des individus divers qui composent cette foule sera à peu près la même.
Faciès non omnibus una
Nec diversa tamen.
Il y a donc une fatalité organique qui détermine cette identité dans la réponse, et, eu effet, il serait tout à fait absurde de supposer que la douleur provoquât chez les uns le rire, et chez les autres, les larmes. Chez tous la douleur provoque les larmes, et c'est le contraire qui serait un non-sens extrême.
Chez les tout petits enfants, les caractères de l'individualité sont bien moins frappants. Tous les petits enfants se comportent de même. Qui en a vu un en a vu cent mille. Pleurer, se débattre, téter, hocher la tête, agiter les mains : tous ces actes sont absolument identiques chez les uns et chez les autres, et la fatalité y est tellement évidente qu'on n'a jamais songé à la révoquer en doute.
Chez les êtres inférieurs, plus on descend dans la série hiérarchique des animaux, plus on voit s'atténuer, et enfln disparaître, les caractères de l'individualité. L'individualité d'un chien est déjà très forte. Dick n'a pas les mêmes allures et les mêmes réactions que Lionne ou que Bob. Mais déjà le lapin Jeannot se comporte tout à fait comme le lapin Bertrand. Et, s'il est des exceptions, elles sont rares et remarquables; car il n'y a jamais que peu de différences psychiques entre deux lapins. Il n'y en a pas entre deux poissons de même espèce. Toujours deux tanches nagent, mangent, dorment, se débattent, tout à fait de la même manière, et, si elles sont de même taille et de même couleur, il sera impossible de faire entre elles, par le fait de leurs réactions, la moindre différenciation. Cela est plus vrai encore, si c'est possible, pour les animaux plus iuférieurs. Est-ce qu'une mouche, un hanneton, un limaçon ou un crabe ne sont pas fatalement et rigoureusement, avec une précision presque mathématique, forcés de se mouvoir et de
réagir comme ont réagi toutes les mouches, tous les hannetons, tous les crabes de la création?
Probablement la diversité qu'on observe chez les êtres humains, au point de vue des réactions psychiques, tient en grande partie au développement énorme de la mémoire. La mémoire fait que nous gardons le souvenir des objets vus par nous, des actes accomplis par nous, et de toutes nos sensations. Or ces souvenirs sont extrêmement différents chez les différents hommes, car les conditions de la vie ont été différentes pour chacun. De là une collection de souvenirs qui pour chacun est absolument différente, et, comme ce sont nos souvenirs qui constituent en grande partie notre individualité psychique, chacun a une individualité diverse, alors que, chez des animaux sans mémoire, la réaction à une irritation donnée est toujours la même et ne peut être autre.
Cependant la diversité des souvenirs ne suffît pas à expliquer la diversité des individus; car les formes psychiques (pour lesquelles évidemment le souvenir n'est rien) créent déjà les différences individuelles énormes, et elles sont d'autant plus grandes que l'animal occupe, dans la hiérarchie des êtres, une situation plus élevée.
C'est une conséquence de la complication des organismes supérieurs. Plus un organisme est compliqué, plus il est différenciable, tandis qu'un organisme simple ne comporte que des variations faibles.
En tout cas, chez les êtres inférieurs, comme chez les êtres supérieurs, les réactions et les actes sont la conséquence fatale de Inorganisation. Et si les mouvements, simples ou compliqués, réflexes ou instinctifs, sont différents, c'est qu'il y a chez tous les êtres des systèmes nerveux différemment construits et organisés.
Par là s'explique comme quoi la même excitation, frappant des êtres divers, va provoquer des réactions toutes différentes. Cette différence est due à la différence de l'organisation nerveuse de ces êtres.
L'animal peut-il se mouvoir sans une incitation provocatrice?
Laissons les mouvements intelligents, et ne parlons que des mouvements qui ne sont pas voulus et qui ont un caractère de fatalité.
Posée ainsi, la question est plutôt théorique que réelle; car chez tout être vivant, les incitations provocatrices venant, soit
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du dehors, soit de la périphérie viscérale, ne font jamais défaut. Toujours il y a une sensibilité suffisante pour que les vibrations du milieu ambiant retentissent sur Tanimal. Ainsi un animal nouveau-né se remue, s'agite, se débat, sans provocation extérieure apparente. Mais les causes de ses mouvements ne font pas défaut; c'est le contact de Tair extérieur, c'est la lumière qui l'entoure, c'est le bruit qui frappe ses oreilles : toutes ces excitations agissent sur son être, encore qu'il n'ait aucune conscience ni du bruit, ni de la lumière, ni du froid.
Donc les mouvements spontanés du nouveau-né sont déterminés par l'action du monde extérieur. Pour l'adulte, dont les sens sont mieux éveillés et qui reçoit de toutes parts des incitations provocatrices variant à chaque instant, cette spontanéité est plus difficile encore à admettre, et il nous paraît vraisemblable que, s'il agit et s'il se meut, cela tient à ce que sou système nerveux a été provoqué à l'action par une stimulation quelconque.
Mais cette même stimulation peut être minime, c'est-à-dire que la relation entre la cause stimulus et l'effet motus peut être tout à fait disproportionnée .
Supposons un être d'une sensibilité extraordinaire, telle qu'une différence de température d'un centième de degré détermine en lui des réactions extrêmement fortes, sa réaction à cette excitation thermique sera un véritable réflexe. Cependant, si nous ne savons pas que la température extérieure a changé d'un centième de degré, nous serons persuadé que son mouvement a été spontané, et si nous n'avons pas un thermomètre marquant les centièmes de degré, nous aurons presque le droit de dire que le mouvement a été spontané et non réflexe.
Le fait d'un animal qui se meut sans incitation extérieure est tout à fait théorique. Mais il est bien plus théorique encore de supposer que les incitations intérieures lui font défaut. En effet, à chaque instant, la circulation et la respiration modifient nos organes périphériques et viscéraux, et cette perpétuelle mutabilité exerce à son tour sur les centres nerveux une influence excitatrice ou paralysante. L'état du système nerveux central est fonction des* incitations viscérales; de sorte que, même en l'absence — théorique — de toute incitation extérieure, il existe quantité d'incitations viscérales, qui déterminent quantité de mouvements, mouvements qu'on a le droit d'appeler réflexes, aussi bien que les mouvements déterminés par les incitations extérieures.
Il semble donc impossible d'affirmer qu'il y a des mouvements vraiment spontanés. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il existe certains mouvements dont la cause excitatrice est si faible qu'on peut presque les considérer comme spontanés. C'est le cas des mouvements instinctifs.
Il nous paraît impossible de connaître plus précisément la cause des mouvements des êtres. Un mouvement vraiment spontané serait une absurdité, puisqu'il serait un effet sans cause; tout comme il serait absurde de supposer qu'une pierre, sans force extérieure qui l'ébranlé, va changer de température. L'organisme, sans une stimulation quelconque, resterait toujours immobile. Or, comme la première de ces conditions, l'absence de stimulation, n'est jamais réalisée, il s'ensuit que nous ne pourrons guère vérifier cette loi qui reste à l'état d'hypothèse vraisemblable, mais non démontrée.
Dans le cas des phénomènes instinctifs, il se produit un fait caractéristique et dont l'intérêt psychologique est considérable : le mouvement qui a suivi l'incitation périphérique est lui-même suivi d'une série d'autres mouvements qui sont la conséquence du premier. C'est une sorte de concaténation régulière qui n'est pas interrompue, et les mouvements succèdent aux: mouvements, appelés les uns par les autres.
Quelque étonnant que paraisse cet enchaînement d'actes divers liés les uns aux autres, et dépendant du premier acte accompli, nous trouvons dans l'étude des propriétés élémentaires des tissus un phénomène analogue, c'est le rythme.
Ainsi, quand on excite la pointe du ventricule du cœur par un courant électrique, après une seule excitation électrique , le cœur donne toute une série de mouvements successifs. De même, chez la méduse, chez certains insectes et chez certains crustacés, une excitation unique provoque des réponses rythmées, successives.
Ce qu'on observe pour le muscle peut s'observer pour les centres nerveux. Une incitation va mettre en jeu l'activité nerveuse, et cette activité, au lieu de se traduire par un seul mouvement réflexe, simple ou même compliqué, produit une succession de mouvements qui sont logiquement et fatalement enchaînés l'un à l'autre.
Au fond, ce sera toujours le même phénomène, c'est-à-dire une réponse motrice à l'excitation, réponse dont la forme, la durée et l'intensité sont déterminées par la nature de l'organisation nerveuse.
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Mais renchaînement et la succession d'actes divers, voilà précisément le caractère de l'instinct. Dans le mouvement réflexe et dans le mouvement simple nous n'avons rien de semblable. Une excitation provoque un mouvement, lequel est plus ou moins prolongé, mais enfin qui s'arrête s'il n'est plus renouvelé par une incitation nouvelle; tandis que, dans le cas qui nous occupe, une incitation provoque un mouvement A, lequel est suivi d'un mouvement B, puis d'un mouvement G, puis d'un mouvement D, tous phénomènes s'enchaînant l'un à Tautre avec une implacable et inexorable régularité.
Si Ton ajoute à ce caractère d'enchaînement le caractère de spontanéité apparente, autrement dit de cause excitatrice minime (car la spontanéité ne peut être que cela), nous aurons énuméré les principaux éléments qui constituent l'acte instinctif.
Finalité, fatalité, spontanéité apparente, enchaînement de mouvements successifs, qui sont la conséquence nécessaire du mouvement premier et par conséquent de l'incitation, tels sont en effet les caractères de l'instinct.
Cet ensemble de caractères en entraine un autre très important. Puisque l'excitation extérieure est minime et provoque une série considérable de mouvement divers, il s'ensuit que, chez des êtres différents, la même excitation va pouvoir provoquer des effets énormément différents, divergents pour ainsi dire. Alors que les mouvements réflexes simples, chez tous les animaux, sont à peu près les mêmes, les mouvements instinctifs seront très variables et ne présenteront d'un animal à l'autre aucune analogie.
En effet, pour ces sortes de mouvements, l'excitant n'est presque rien. C'est l'organisme répondant qui est tout. Aussi les organismes, étant très divers de structure et de fonction, devront évidemment répondre avec une diversité presque infinie à des stimulations même identiques.
Le même objet, un morceau de viande par exemple, va exciter des mouvements bien différents dans un chien et une chèvre, car les organisations du chien et de la chèvre sont très différentes.
C'est ainsi que, dans la nature, grâce à l'inépuisable variété des organismes vivants, alors que les stimulations sont identiques, la variété des réponses est inépuisable.
Mais, quelque variée que soit l'organisation des espèces animales, il y a des propriétés communes, générales ; des relations entre nerfs sensitifs et moteurs qui sont toujours les mêmQs;
9i PSYCHOLOGIE GÉNÉRALE
de sorte que, s'il s'agit d'an réflexe simple, ce réflexe se retrouvera dans toute la série. Par exemple, Tattouchement de la conjonctive va, chez tout être pourvu de paupières et d'appareil oculaire, provoquer, par voie réflexe, l'occlusion de la paupière. Ainsi les réflexes simples sont généraux et universels, tandis que les réflexes compliqués diffèrent d'autant plus qu'ils sont plus compliqués.
Si nous essayons d'établir une comparaison entre l'acte instinctif et l'acte réflexe, nous dirons :
1° L'un et l'autre ont le caractère de la finalité, c'est-à-dire qu'ils sont appropriés et adaptés à la vie de l'animal, utiles et nécessaires à son existence.
2° L'un et l'autre ont le caractère de la fatalité, c'est-à-dire qu'ils dépendent de l'excitation extérieure d'une part, de l'organisation de Tètre d'autre part : deux conditions qui suffisent pour déterminer rigoureusement le mode, la durée et Imtensité de la réponse.
3° L'acte réflexe est une réaction simple, qui ne consiste qn'en un petit nombre de mouvements, ou plutôt en un seul acte, constitué par des contractions musculaires diverses. Mais enfin l'acte est unique, tandis que l'instinct indique toute une série d'actes compliqués et différents, s'enchainant les uns les autres.
^P L'acte réflexe exige une excitation relativement forte, et l'intensité de la réponse est proportionnelle, en une certaine mesure, à l'intensité de l'irritation, tandis que l'acte instinctif peut n'être provoqué que par une irritation minime, presque nulle, ce qui lui donne les apparences de la spontanéité.
5^ Gomme les actes instinctifs paraissent spontanés, comme ils sont très compliqués et comme ils ont une finalité évidente, ils paraissent alors dirigés par une intelligence supérieure. Par suite môme de cette complication, les variétés d'instincts sont innombrables chez les divers animaux, tandis que les actes réflexes sont toujours très semblables les uns aux autres dans toute la série animale.
On voit donc, par l'ensemble de ces caractères, que la transition entre le réflexe et l'instinct est insaisissable : puisque la différence est seulement dans la proportionnalité plus ou moins exacte de la réponse à l'irritation, et dans la multiplicité des actes complexes qui s'enchaînent.
Mais, quoique la transition soit souvent impossible, on voit très bien, en prenant les cas extrêmes, ce qui est action réflex*»
et ce qui est instinct. L'attouchement de la conjonctive, qui produit le clignement, est assurément an réflexe ; la construction d'un nid par Toiseau est assurément un instinct.
Ce sont ces instincts compliqués qu'il faut brièvement étudier, paîsqu'aussi bien les mouvements d'ensemble, les allures et les réactions de l'animal nous ont servi de transition entre l'acte réflexe simple et l'acte instinctif compliqué.
Les naturalistes ont observé des exemples étonnants d'instincts, et nous pourrions citer bien des récits curieux et instructifs sur les fourmis, les abeilles, les sphex, les papillons, les castors, etc. Mais ce n'est pas ici qu'on peut entrer dans ces détails ; nous prendrons seulement un instinct particulier, qui nous servira de type, à savoir la construction du nid par l'oiseau, par la pie, je suppose. Au commencement du printemps, une pie, en sautant de place en place, rencontre une brindille, une herbe ou une petite branche d'arbre. Cette vue, au lieu de la laisser indifférente, va provoquer en elle un mouvement bizarre. Elle va prendre dans son bec la petite branche et la porter au sommet d'un arbre. Le mâle, qui s'est déjà accouplé à la femelle, a la même tendance à la nidification, et, sans savoir pourquoi, dès qu'il voit une petite branche, il la prend dans son bec et la porte à côté de la branche que la femelle y a déjà apportée.
Pourquoi cet acte? Pourquoi ce mouvement réflexe bizarre?
Nous comprenons qu'en voyant une mouche ou un vermisseau,
la pie, trouvant là une proie favorable, se jette dessus pour
l'avaler. C'est un de ces réflexes psychiques constants, réguliers,
simples, sur lesquels nous avons insisté plus haut. Il existe
chez toutes les pies, à tous les moments de leur existence ; on
le rencontre chez tous les oiseaux avec les mêmes caractères,
ou du moins avec des caractères très peu difTéreuts, puisque la
vue d'une proie provoque aussitôt chez tous les oiseaux, par
une action réflexe immédiate, le désir de la happer afin de s'en
nourrir. Mais le fait de prendre un morceau de bois et de le
porter au sommet d'un arbre, c'est bien autre chose. La pie
n'a jamais vu faire d'acte analogue; eUe n'a jusqu'ici jamais
pensé à prendre un morceau de bois dans son bec : et voici
que tout d'un coup la vue d'une brindille va la déterminer à
s'en emparer et à commencer la construction d'un nid.
Cependant la difficulté n'est pas si grande qu'on affecte de le croire. Si Ton admet que la vue d'une mouche provoque, par un réflexe psychique immédiat, le happement de cette mouche,
pourquoi n*admettre pas que la vue d'une brindille, chez la pie du printemps, qui vient de s'accoupler, provoque par un réflexe immédiat la construction d'un nid? Il me parait tout aussi difficile de comprendre que la vue d'un vermisseau, ou l'odeur d'un vermisseau, détermine la pie à sauter auprès de lui, k ouvrir son bec, à le prendre dans son bec et à l'avaler, que de comprendre comment l'image d'une brindille détermine la pie à sauter près de cette brindille, à ouvrir le bec, à s'envoler et à déposer la brindille au faite d'un peuplier. Dans l'un et l'autre cas, la disproportion entre l'excitant et la réaction est extrême; et le mécanisme nerveux qui détermine l'une et l'autre réaction nous est inconnu.
Notre ignorance est même plus complète encore. En effet, si nous prenons cette pie, et si nous lui louchons la conjonctive^ sa paupière se fermera avec force, par une action réflexe immédiate. Certes c'est bien le type d'une action réflexe simple : elle est fatale, peu compliquée, universelle pour ainsi dire, puisqu'elle existe chez tous les animaux qui ont des paupières et des yeux ; et cependant le mécanisme de cet acte réflexe élémeQ« taire nous est tout aussi inconnu que celui d'un acte réflexe extrêmement compliqué, comme rédiflcation du nid.
La fatalité de l'acte est, dans ces trois exemples, tout à fait évidente. En effet toutes les pies font de môme. Il n'y a pas d'individualité qui tienne; il n'y a ni réflexion, ni volonté, ni caprice dans leurs actions. Le fait de rétracter la paupière, ou celui de happer une proie, ou celui de construire un nid, est aussi fatal et nécessaire que peut l'être la réponse d'un muscle k une excitation électrique.
Quant à la finalité, elle est tout aussi évidente. Certes, quand la pie rétracte sa paupière, c'est pour que l'œil, organe essentiel, soit protégé contre l'injure extérieure qui va Fatteindre. Quand elle happe le vermisseau, c'est parce que son estomac est vide et qu'il faut donner au sang, pour les échanges cliimiques interstitiels, des peptones, des sels, des graisses. Quand elle construit son nid, c'est parce qu'il faut un abri pour les œufs qui vont être pondus, pour les petits qui vont éclore nus et qui ont besoin de chaleur. Tout cela est indispensable à la vie de l'individu pie et de l'espèce pie. Mais notre pie ignore absolument toutes ces nécessités vitales; et ses actions, d'une haute prévoyance, qui semblent agencées par une intelligence merveilleuse , sont accomplies mécaniquement, fatalement, sans qu'elle sache un seul instant pourquoi elle les accomplit,
et quelle est la signification d'une conduite indispensable et à elle et à son espèce.
II semble que la principale différence de ces trois actes soit dans l'état organique de l'animal. Quel que soit l'état de la pie, elle aura toujours le réflexe du clignement, tandis qu'elle ne sautera sur le vermisseau que si elle a faim (c'est-à-dire presque toujours) et qu'elle ne construira son nid qu'à une époque tout à fait précise. Deux ou trois jours auparavant, elle ne l'aurait pas fait; dans deux ou trois jours après, elle ne le fera plus, et de nouveaux actes instinctifs, éveillés plus ou moins par une excitation visuelle, vont remplacer l'édiflcation du nid.
Quelques jours plus tard en effet, elle aura pondu des œufs; puis un nouvel instinct se manifestera, celui de les couver, et plus tard, quand les petits seront éclos, l'instinct de leur chercher et de leur apporter la nourriture, plus tard encore l'instinct de les forcer à voler hors du nid et de les accompagner dans ces excursions. Puis, quand les petits seront en état de voler et de se nourrir, elle les abandonnera et redeviendra une simple pie, avec les allures normales des oiseaux de son espèce.
Cette succession d'actes extraordinaires semble être absolument sous la dépendance de l'organisation nerveuse intérieure. Que se passe-t-il, soit dans les viscères, soit dans le système nerveux central, pour provoquer ainsi des actes compliqués, si différents les uns des autres, et qui se succèdent avec cette précision incomparable? Nous l'ignorons totalement. Nous voyous bien les effets. Nous en connaissons même la cause, soit une disposition spéciale du système nerveux. Mais nous ne savons pas relier les effets et la cause, car la structure intime, moléculaire, du système nerveux, nous est plus inconnue encore, si la chose est possible, que la structure intime, moléculaire, de la matière inerte non organisée.
Il va de soi que, plus la complication de l'acte instinctif augmente, plus le phénomène nous paraît merveilleux. Ainsi, rien que pour la construction du nid, on observe chez les diverses espèces d'oiseaux d'étonnantes dispositions architecturales. On peut lire dans les livres d'histoire naturelle comment certains nids sont garnis de mousse, d'autres bâtis avec une sorte de ciment, d'autres suspendus à une branche flexible, avec un orifice intérieur, d'autres enfln disposés entre les deux valves d'une large feuille suturée avec des fils de coton. Mais, quelle que soit Tintelligence de l'agencement, disposé de manière à assurer la vie des oiseaux nouveau-nés, l'intelligence de l'oiseau constructeur
n'y est pour rien. Ses actes ont une fatalité inexorable; il ne comprend pas la portée de ce qu^il fait. Supposer que Toiseaa pense aux besoins de sa progéniture future en construisant son nid, ce serait aussi absurde que de supposer qu'il pense à l'utilité de Tappareil visuel, quand il contracte sa paupière, après qu'on a toucbé sa conjonctive.
Il ne faut donc pas se laisser éblouir par les apparences. Tous ces mouvements compliqués, merveilleusement adaptés à un but, se poursuivant avec une prévoyance profonde, supérieurs en perfection à ce que pourrait faire le plus babile ouvrier» ne sont ni intelligents ni voulus. Gomme les réÛexes, ils sont intelli* gents quant à leur but. Mais ils ne sont pas exécutés par une intelligence. Ils sont exécutés par un mécanisme, un rouage automatique, dont la perfection est extrême, quoiqu'il n'aille pas jusqu'à se comprendre lui-même.
Ainsi tous les instincts, et celui de Fabeille, et celui de la fourmi, et celui de Paraignée, et celui du sphex, tous les instincts, dis-je, si merveilleux qu'ils nous paraissent, ne sont que des actions mécaniques, automatiques, ni voulues, ni raisonnées. Nulle comparaison avec le passé. Nulle connaissance de Ta venir. Nulle possibilité de se soustraire à l'exécution de Tacte. Nulle capacité pour le perfectionner et le dégrader. L'animal mécanisme poursuit son œuvre comme une horloge achève sa course, comme une machine à tisser construit avec des fils épars un tissa d'une trame admirable.
Quoique la recherche des origines soit toujours inabordable à l'investigation scientifique, nous devons chercher comment quelques-uns de ces instincts ont pris naissance.
En effet il ne suffit pas de dire que l'instinct est lié à Torganisation. Si Ton prend les animaux dans l'état actuel, certes oui; la cause de leurs instincts est dans leur organisation. Mais cette organisation même, quelle en est la cause? Voilà ce que Darwin a essayé de mettre en lumière, et il l'a fait avec cette bonne foi, cette éloquence, cette ampleur et cette précision dans les détails qui caractérisent son œuvre sur VOrigine des espèces. ^ ,
D'après lui, l'origine des instincts s'explique par le concoure de ces deux facteurs, l'hérédité d'une part, la sélection naturelle de l'autre.
La sélection fait que les individus qui ont le mieux adapté leurs fonctions à la nécessité vitale sont ceux qui résistent le inioux aux innombrables agents de destruction qui les entou-
rent : et Thérédité fait que ces propriétés acquises par eux se transmettent à leurs descendants.
n faut supposer pour cela un nombre immense de générations. Mais tout nous prouve le nombre énorme, incommensurable, des générations d*êtres vivants qui nous ont précédés. De sorte que les siècles, en s'accumulant, ont accumulé leur influence sur les êtres actuels, qui proviennent d'ancêtres infiniment nombreux et éloignés.
Ce double principe, s'il n'éclaire pas complètement certains instincls très compliqués, rend compte cependant de certains instincts simples.
Soit, par exemple, certaine espèce d'oiseau construisant son nid avec les brindilles, les mousses, les broussailles qu'il rencontre. Son nid est composé surtout d'un cbevelu de branches, avec de rares fleurs de coton; car, dans le pays où il vit, je suppose que les cotonniers sont rares.
L'animal, pour édifier son nid, prendra indifféremment le coton, la mousse, les brindilles, la paille. Mais si, pour une cause quelconque, dans Tendroit où il se trouve, le coton.devient un jour plus abondant, notre oiseau prendra le coton plus facilement et plus fréquemment que toutes autres branches; et il en sera ainsi pendant dû, 20, 30, 100 générations. Le fait d'avoir ainsi toujours pris du coton, de préférence aux autres éléments, entraine une certaine habitude, qui se transmet par l'hérédité, et qui, par le fait de l'hérédité encore, devient d'une génération à l'autre de plus en plus inhérente à l'organisation même de Tanimal. Viennent encore cent générations, et l'oiseau aura pris Thabitude de construire son nid avec du coton seul. Supposons encore 100 générations, et l'oiseau ne pourra plus construire son nid qu'avec du coton. Par le fait de l'hérédité seule, l'habitude deviendra héréditaire, fatale : ce sera un véritable instinct.
Cet instinct de construire son nid avec du coton nous paraîtra tout à fait extraordinaire, si ce même oiseau vient à émigrer^ ou si, pour une cause quelconque, dans le pays où il vit, le nombre des cotonniers diminue. Alors, poussé par son instinct, l'oiseau ira choisir du coton là seulement où il en trouve, et nous serons stupéfaits de trouver des nids tout en coton, alors qu'il y a à peine par-ci par-là quelques rares cotonniers. Nous dirons : Quelle merveille ! Gomment expliquer que Toiseau va justement chercher du coton pour son nid?
Si de plus nous supposons que les autres oiseaux viennent à
disparaître et qu'il n'y ait plus sur la terre que ce seul oiseaa taisant son nid avec du coton, c'est alors que nous serons vraiment stupéfaits, puisque nous n'aurons aucune transition qui nous permettra de trouver la raison de cet acte compliqué et qui parait si intelligent.
Il est certain que beaucoup d'instincts ont été acquis par le fait du milieu où ont vécu les animaux. On en a maintes fois donné d'excellents exemples. Mais, si on l'a fait pour certains instincts simples, on ne l'a pas fait pour les instincts compliqués, et la raison d'être de certains d'entre eux, bizarres, esl^ao^ dinaires, est tout à fait introuvable. 11 est des instincts, comme ceux du sphex ou de la fourmi ou de l'abeille, qui font le désespoir des tbéoriciens de l'évolution. Nous ne croyons pas cependant que ces objections soient bien redoutables.
Il suint, pour lever la difficulté, d'admettre que le miliea modifie l'animal dans une proportion aussi minime qu'on k 1 voudra. Cette minime quantité de variation, s'exerçant perpétuellement et se transmettant par l'bèrédilé, déterminera av«c le temps des modillcalions bien suffisantes.
En effet l'acte instinctif est tout à fait fatal, nécessaire — et Dous avons insisté énergiquement sur ce caractère. — Mais, quelle que soit cette inexorable fatalité, l'acte instinctif est lég^ rement variable, et il ne peut en être autrement.
Il n'y a pas dans une forât deux feuilles qui soient semblables. A pîus forte raison deux uids d'oiseaux ne seront jamais sem- Malrles. Le nid de la pie de plaine ne sera pas tout k fait le niËme que le nid de la pie du montagne. La pie d'Europe d« fait pas le mSme nid que la pie d'Amérique. Ce ne sera pas U faute de ces différentes pies : ce sera ia faute du milieu diÔ'éreat où elles se trouvent.
Il y a donc dans cbaque acte instinclif une part due à l'ori:!nisation, part qui est considérable, et une part due au milieu extérieur, part qui est très faible, mais dont il faut teuii ronipte,
SdII, je suppose, dans la construction d'un nid, la part de l'organisation de l'oiseau constructeur égale à 1000, et la par: due au milieu extérieur égale ft 1. Imaginons alors des pie^ dis!-éminêes en divers lieux du globe. Selon le climat, selon le^ arbres qui y poussent, selon les conditions d'existence qui ne peuvent jamais être identiques, la variation du nid sera entnces deux cbilTres extrêmes 1000 et 1001. Mais ce millième de
l'instinct 101
variabilité, se répétant pendant 1000 générations, toujours dans le même sens, finira par établir, au bout de 1000 générations, une certaine différence appréciable entre le nid dernier, tel quil résulte de cette accumulation successive d'un élément variable.
Soit encore, en d'autres termes, Â Télément fixe de Tinstinct, et a rélément variable. Il faudra, je suppose, 100 générations pour que l'élément variable devienne, par le fait de l'hérédité, aussi instinctif et immuable que l'élément A. Nous aurons alors» au bout de 100 générations, un nouvel élément fixe qui ne sera plus A, mais A + a, et, au bout de 100 générations nouvelles, A H- 2 a, et au bout de 1000 générations A + 10 a. Si a n'est que le millième de A, il faudre 100 000 générations pour que rélément variable de l'instinct, dû aux conditions du nailieu, soit devenu aussi immuable que l'élément primitif dû à l'organisation.
Ainsi se sera créée une organisation nouvelle, et il nous sera impossible de séparer ce qui est le fait de l'instinct primitif et ce qui est le fait de Tinstinct acquis par l'habitude. Ou plutôt il faudra admettre que l'instinct primitif aura été, lui aussi, acquis par l'habitude, transmis par l'hérédité, et que toutes ces variétés admirables que nous observons dans les êtres animés sont dues à des milieux différents, agissant sur des organisations réceptrices différentes. Loi admirable et féconde, que le génie de Lâmarck avait entrevue et que Darwin a si bien développée.
£n définitive il y a dans lacté instinctif de l'animal un élément héréditaire, fatal, aveugle, et un élément variable dû aux variations des conditions extérieures. Cet élément est infiniment petit par rapport à l'autre, mais il n'en existe pas moins. Alors, comme il peut se répéter, identique à lui-même, pendant des centaines et des milliers de générations, il finit par devenir, lui aussi, héréditaire et fatal, et il se confond avec l'élément principal, faisant si bien corps avec lui qu'on ne peut l'en dissocier.
Mais cette part de variabilité n'implique aucune intelligence de l'animal : c'est un fait de hasard, non un fait de volonté et de préméditation. Si l'oiseau a pris le coton pour faire son nid, c'est parce que le coton était à sa portée, ce n'est assurément pas parce que le coton était plus moelleux pour les petits, et mauvais conducteur de la chaleur, car l'oiseau ignore qu'il ya avoir des petits, |et il ne se préoccupe pas du tout de savoir
s'ils auront chaud et s'ils seront à Taise. Ce sont des circonstances accidentelles qui ont déterminé cette élection : et, si elle va continuant et croissant de jour en jour, c'est parce que les conditions accidentelles restent les mêmes, et parce que les nouvelles générations, se trouvant bien du résultat obtenu, prospéreront d'autant plus que cette habitude, devenant héréditaire, sera plus rigoureusement observée.
Ainsi c'est le milieu qui fait l'instinct, comme c'est le milieu qui fait la forme extérieure de l'être, qui lui donne des ailes ou des nageoires, un venin ou un aiguillon, des dents ou des défenses. Le problème de l'origine des instincts est donc au fond tout à fait le même que le problème de l'origine des êtres, et il n'est pas plus difficile de savoir pourquoi l'oiseau construit un nid que de savoir pourquoi il a des ailes. Si l'on voulait approfondir ce grand problème, on arriverait tout de suite à reprendre, pour l'adopter ou la rejeter, la théorie de l'évolution, et nous serions entraînés hors de notre sujet.
Ce qui nous intéresse ici, c'est de savoir quelle est la part de rintelligence dans l'instinct, et quelle est la part de l'instinct dans l'intelligence.
Nous n'hésitons pas à dire que la part de l'intelligence dans l'instinct est tout à fait nulle, comme elle est nulle dans Facte réflexe. Si par intelligence on entend mémoire et conscience, certes il y a, dans les actes instinctifs, un certain degré de mémoire et un certain degré de conscience : mais le mot intelli'^ gence suppose autre chose ; il indique (au moins en partie) la connaissance du but qu'il s'agit d'atteindre. C'est là la déliaition même de l'intelligence.
Or il est bien difBcile d'admettre que, poussé par rinstînet, l'animal, même pour une minime partie de l'opération instinctive, comprend ce qu'il fait, ce qu'il va faire et pourquoi il le fait.
Ainsi, en reprenant l'exemple de la pie qui construit son nid, sur quelle partie de Pacte peut-elle exercer son intelligence? Je vois une série de rétlexes psychiques très compliqués; mais ces réflexes ont tous le caractère de fatalité des réflexes. La pie ignore qu'elle va faire son nid quand elle ramasse une brindille : elle fait cet acte sans choix, sans discernement. Elle ne prend pas dans son bec la brindille qui est le mieux adaptée à la construction du nid , mais bien celle qui est le plus proche d'elle, et celle qui, par sa forme, sa taille, sa couleur^ éveille
avec le plus de force le réflexe qui consiste* à remporter dans le bec et à l'établir au sommet d'un peuplier.
Or constamment toutes les pies font de même ; nul progrès n'est réalisé dans la construction du nid; nul témoignage de choix n'apparaît dans aucun de tous ces actes.
On a fait une hypothèse ingénieuse : on a supposé un fait intelligent minime, se transmettant par l'hérédité, et devenant finalement une habitude inintelligente : de sorte que la pie ayant, avec intelligence, adopté une petite modification de construction^ et cet acte intelligent se répétant pendant plusieurs centaines dé générations, rintelligence finit par disparaître, et cependant l'habitude de ce type de construction persiste. Puis un nouveau petit perfectionnement, qui est intelligent au début, se crée encore ; enfin il devient acquis par l'hérédité et perd son caractère d'intelligence pour acquérir celui de la fatalité.
Cette hypothèse me parait peu vraisemblable. D'abord chez les animaux inférieurs, c'est-à-dire ceux dont les instincts sont, le plus puissants, on ne découvre aucune trace d'un choix volontaire ou d'une détermination intelligente. Il me parait peu admissible qu'il existe chez un hanneton ou un crabe, une parcelle, aussi minime qu'on voudra, de détermination intelligente.
En second lieu, on est forcé de supposer une sorte de régression dont nous ne voyons nulle part d exemple, à savoir qu'un acte intelligent, à force d'être souvent répété, devient inintelligent. Il est bien peu vraisemblable qu'il n'y ait plus (chez la l'oormi, par exemple, qui exécute des actes si merveilleux et si compliqués) que des instincts sans intelligence alors qu'au début il j avait intelligence sans instinct.
Enfin ce qui caractérise un acte intelligent, c'est qu'il ne se transmet pas par l'hérédité. Le fait de savoir lire n'est pas un caractère transmissible. Une aptitude intellectuelle est autre chose qu'un acte intelligent. Certes une aptitude intellectuelle peut être et est en effet héréditaire ; mais ce qui ne peut l'être, c'est l'acte intelligent. Supposons qu'une pie choisisse pour son nid le coton, parce que le coton protège mieux ses petits : les pies qui descendent d'elles n'hériteront pas de cette faculté. Elles hériteront certes de l'intelligence de leur mère, mais non de la nécessité de choisir le coton. Peut-être, étant aussi intelligentes que leur mère, choisiront-elles le coton, comme a fait la môre. Mais alors cet acte ne sera pas nécessaire. En un mot,
104 PSÏCH0L0G1G QËNËHAIE
si l'intelligence esf héréditaire, l'acte intellectuel ne i'esf pas. Nous comprenoos que l'eafaot hérite des actes instinctifs; mais nous ne comprenons pas qu'il hérite des actes intellectuels, avec choix et connaissance du but; car il 7 a contradicIioD entre la transmission héréditaire, fatale, et l'acte intelligent, qui implique une détermination librement consentie et méditée.
Les actes intelligents exécutés par l'homme ne se sont jamais traasmis par hérédité. Ce qui s'est transmis, c'est l'aptitude à ces actes; mais jamais ou n'a vu un acte intelligent chez la parents devenir instinciif et inintelligent chei les eafants.
Enfin l'observation quotidienne noua apprend que l'intelligence et l'instinct sont eu quelque sorte contradictoires, Â mesure que l'intelligence s'accroit, l'instinct diminue. Les animaux inférieurs, fourmis, hyménoptères, lépidoptères, sont aussi ceux dont les instincts sont le plus perfectionnés, tandis que, chez les êtres plus parfaits, il y a moins d'instincts, et des instincts moins compliqués. Les mouvements réflexes, plas vivaces, plus nécessaires, plus profondément et ancieanemeat attachés aux origines mêmes de la vie, persistent encore; mais les instincts ont dbparu. Chez l'homme il n'y a plus guère d'instincts : il y a des mouvements réflexes, simples ou compliqués; il y a des mouvements automatiques et des mouvements intelligents, voulus et médités; mais il n'y a point cette extraordinaire succession d'actes compliqués, nécessaires, iaintelllgûuts, ÎDStÎDCtifs, qu'on voit chez les insectes, les poissons et les uiseam.
11 me paraît donc vraisemblable que, dans les causes qui oat déterminé les instincts, la part de J' intelligence est très faible, négligeable, et probablement tout à fait nulle. C'est le uiiheu qui a fait tout. Et cependant l'instinct semble révéler une intelligence supérieure, profonde, prévenant les dangers, devinaul l'avenir, préparant à longue échéance le salut des génératioD^ futures, soucieuse d'éparguer tout travail stérile et d'utiliseï tout effort. Mais cette intelligence n'est pas dans l'animal qui exécute ces actes. Elle n'est ni en lui, ni en ses ancêtres; car aucun n'a jamais songé au grand but qu'il exécutait. L'intelligence est dans la loi de la sélection naturelle, qui semble méthodiquement poursuivre ce grand but : le triomphe de^ organismes perfectionnés. Or la perfection d'un organisme ne suppose pas qu'il comprend ce qu'il fait, mais seulement qu'il fait bien ce qu'il a à faire. L'araignée tisse admirablement sa toile; mais elle ne comprend pas pourquoi elle tisse sa toile.
l'instinct 105
Son organisme est parfait, mais inintelligent; et la sélection naturelle a assuré son triomphe, car la nature travaille pour la perfection, et non pasjpour Tintelligence des mécanismes qu'elle met en œuvre.
Quelle est la part de Tinstinct chez les êtres intelligents, et chez rhomme en particulier?
Malheureusement le langage du vulgaire crée une confusion entre certaines tendances héréditaires et l'acte instinctif véritable. Un instinct est un acte; ce n'est ni une émotion, ni une sensation : on peut dire de telle sensation qu*elle est instinctive; mais elle ne doit pas être appelée un instinct. Ainsi la frayeur est une émotion héréditaire; on ne peut dire que ce soit un instinct. Il faut réserver le mot d'instincts, quoique la distinction soit assez subtile, aux actes accomplis en vue d'un but que ne comprend pas l'organisme qui agit, actes formant une longue chaîne de mouvements successifs fatalement liés l'un à l'autre.
Or rhomme ne pourrait accomplir des actes s'enchaînant 'un à l'autre, sans les comprendre, ou tout au moins sans chercher à en approfondir la cause et le but. Certes il a des tendances héréditaires, des émotions, des sentiments, qu'il tient de ses ascendants. De là certaines réactions réflexes^ héréditaires et nécessaires. Mais, une fois que cette réaction a eu lieu, la conscience eu est avertie, et aussitôt Tintelligence, le choix, la volonté, le caprice interviennent. Ce n'est plus un instinct. La réaction motrice première, qui a succédé à l'excitation sensorielle, a été irrélléchie, non voulue; mais elle ne sera pas suivie d'une autre réaction analogue, involontaire; car la conscience avertie va la modiQer, et le mécanisme fatal est brisé par le caprice de l'être intelhgent.
De fait l'instinct, ou du moins l'instinct compliqué, suppose l'inintelligence; de même que l'intelligence suppose l'absence d'instinct. Le castor qui construit ses digues n'est pas en état de savoir pourquoi il le fait. Mais concevrait-on des hommes bâtissant des maisons sans but, et, arrivés à un certain âge, allant chercher des matériaux au loin, les amoncelant en piles régulières, et élevant un édifice, sans jamais le modifier, soit en hien, soit en mal, sans savoir qu'ils font une maison, et pourquoi ils la font? Une aussi grande complication d'actes, chez un être intelligent, suppose la connaissance de ces actes, par conséquent leur intelligence. Et nous avons trop bien le
pouvoir de déterminer nos actions, pour qu^il y ait place dans notre existence à une série compliquée d^actes instinctifs.
Les mouvements qui sont chez l'homme irréfléchis et involontaires ne sont que des réflexes, réflexes simples, réactions émotionnelles, réflexes psychiques, réflexes compliqués, réflexes psychiques d'arrêt, simples ou compliqués; mais on ne peut en trouver une série qui s'agence sans qu'à un moment donné rintelligence intervienne. Étendre les bras quand on manque de tomber, s'accrocher énergiquement à une branche quand on est sur le point de se noyer, manger quand on a faim, boire quand on a soif, trembler quand on entend un bruit violent, et, pour le nouveau-né, téter le sein de la mère : ce sont là actes réflexes, mouvements associés; ce ne sont pas des instincts. L'instinct est d'une complication plus grande. C'est l'araignée qui tisse sa toile, la fourmi qui élève ses pucerons, Toiseau-mouche qui fait son charmant nid de mousse, l'abeille qui construit des cellules hexagonales, le castor qui bâtit une digue, le sphex qui perfore le système nerveux de sa victime, ou l'hirondelle qui se dirige en automne vers les pays du soleil : voilà des instincts, parce que la complication de ces actes est extrême, et parce qu'il y a, dans l'organisme, comme un rouage tout monté qui les commande l'un après l'autre, successivement, fatalement, sans qu'ils soient troublés par une intervention de la fantaisie individuelle ou de la conscience de l'acte accompli.
Reprenons ces phénomènes dans leur ensemble : nous pourrons saisir la gradation régulière et la complication progressive de l'acte psychique, depuis le mouvement de la cellule irritable jusqu'à l'acte instinctif le plus compliqué.
C'est d'abord une cellule qui réagit à l'excitant.
Puis plusieurs cellules voisines deviennent aptes à subir rirritation de la première et s'ébranlent de proche en proche.
Puis, la différenciation faisant des progrès, certaines cellales deviennent spécialement réservées à percevoir l'irritation; d'autres conduisent l'irritation à une cellule centrale : d'autres enfin transmettent l'irritation de la cellule centrale (nerveuse) à la cellule périphérique (musculaire) chargée plus particulièrement du mouvement. C'est le réflexe simple.
Puis Facte réflexe simple, au lieu de porter sur un seul muscle, porte sur un groupe de muscles : ce n'est plus un mouvement réflexe, c'est un acte réflexe.
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Puis, Torganisme central devenant plus compliqué et plus perfectionné, l'irritant périphérique peut être minime, et la réaction est disproportionnée avec Texcitation; elle nécessite une certaine élaboration intellectuelle : c'est le réflexe psychique.
Puis le réflexe psychique, au lieu de commander un seul acte, commande tout un groupe d'actes plus ou moins synergiques, une attitude, un mouvement d'ensemble.
Puis, enfin, au lieu d'être un mouvement d'ensemble, c'est une série, souvent longtemps prolongée, d'actes et de mouvements d'ensemble qui s'enchaînent l'un à l'autre, comme par une sorte de rythme, avec une régularité inexorable : c'est l'instinct.
Tous ces actes semblent, grâce à la sélection naturelle qui les a déterminés, commandés par une intelligence supérieure. De fait, ils sont étroitement appropriés à la vie de l'être et à la nécessité vitale. Mais ce ne sont que de purs mécanismes; et l'intelligence n'est pas en eux, mais seulement dans la loi qui en a favorisé l'apparition à la surface de la terre.