CHAPITRE V
)^ Le mot conscience, dans son sens psychologique, indique la connaissance du moi et raffirmation du moi.
Mais ce serait trop exiger que de demander, pour supposer le phénomène conscience, cette affirmation formelle et précise du moi. Un penseur peut bien affirmer son existence personnelle et l'oposer à celle du monde extérieur qui l'entoure. Mais très peu d'hommes sont en état de préciser cette affirmation et d'y arrêter leurs réflexions. Et cependant, à n'en pas douter^ tous les hommes ont une conscience. Cette conscience n*est pas caractérisée par un jugement psychologique et métaph^'sique solennel; elle n'a besoin pour exister que d'un fait beaucoup plus simple : c'est la sensation.
Sentir, être ému par l'amour, la frayeur, la faim, la douleur, le dégoût ou le plaisir, c'est avoir une conscience; car la souffrance ou la sensation supposent qu'un être ressent cette souffrance ou cette sensation, et par conséquent qu'il çl coascience de lui-même.
La sensation suppose donc la conscience, et, toutes les fois qu'il y a sensation, nous pouvons dire qu'il y a conscience.
Or, dans les phénomènes nerveux et psychiques, nous n'avons pas encore étudié l'influence que le monde extérieur exerce sur l'être au point de vue de sa sensibilité propre, nous n'avons considéré les forces extérieures agissant sur nos nerfs sensitifs qu'au point de vue du mouvement réflexe qu'elles provoquent Mais le plus souvent l'excitation des nerfs sensitifs ne se l>ome
pas à un effet moteur réflexe. Il y a autre chose qu'une réponse réactionnelle. En même temps que Têlre réagit, il ressent quelque chose : il éprouve un sentiment, une sensation qui coïncide avec le mouvement.
Souvent le mouvement a lieu sans qu'il y ait conscience. On pourrait citer de nombreux exemples, ne fût-ce que chez les individus dont la moelle est coupée, et qui font des mouvements de Li jambe tout à fait inconscients, quand on chatouille le pied. Mais, si Ja moelle n'est pas coupée, outre ce mouvement de réaction, réflexe, fatal, involontaire, il y aura un phénomène nouveau, une sensation perçue par le moiy encore que l'individu qui sent le chatouillement n'ait pa& le temps de réÛéchir sur son moi. Mais il sent le chatouillement. Il sait qu'il le sent, et cela suffi:, pour que nous affirmions l'existence en lui d'une conscience.
Il faut donc regarder la conscience comme un phénomène surajouté au mouvement et indépendant de lui. Il peut y avoir conscience sans mouvement; il peut y avoir aussi mouvement sans conscience, tandis que nulle sensation ne peut exister sans conscience.
C'est pourquoi nous avons cru nécessaire d'étudier la conscience avant la sensation.
On se sert, en physiologie et en psychologie, de certaines expressions tout à fait incorrectes : sensibilité inconsciente, sensation inconsciente. Ce sont des expressions inexactes, je le reconnais: mais elles sont, jusqu'à un certain point, légitimes. En effet, prenons pour exemple l'acte réflexe de la grenouille, lorsqu'elle retire sa patte pincée. Cet acte ne diffère en rien de ce que peut faire une grenouille intacte, dont on pince la patte de la même manière. A la rigueur, je puis appeler sensibilité non seulement la sensation même de la grenouille (ce qui suppose une conscience), mais encore l'ensemble des phénomènes qui précèdent, c'est-à-dire l'excitation des nerfs sensitifs, Id transmission dans le nerf sensitif et l'ébranlement consécutif de la moelle. C'est une sensibilité inconsciente, quelque imparfait que soit le terme.
De même pour les sensations inconscientes. Je reconnais qu'une sensation qu'on ne sent pas ne mérite guère le nom de sensation ; mais toutes les transitions s'observent entre la conscience nette, précise, et l'inconscience absolue d'une excitation sensible : de sorte que, si cette excitation sensible est très vaguement consciente, ne provoquant presque aucune mémoire, aucune réaction appréciable,, alors que cette excitation, dans
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d'autres conditions, va provoquer une sensation raisonnée, nette, parfaitement consciente, j'ai, jusqu'à un certain point, le droit de dire qu'elle est, dans un cas, consciente, et, dans l'autre cas, inconsciente, quelque absurde que soit cet accouplement de mots.
C'est la langue qui est défectueuse; car il semble facile de comprendre que certaines excitations seusitives modiOent l'état des centres nerveux, sans cependant être pour cela accompagnées de conscience.
On a essayé d'ailleurs de remédier à cette difficulté en appelant sensation tout ébranlement, conscient ou non, du système nerveux, et en réservant le mot de perception à la sensation consciente. Le mot d*aperception (Wundt) devrait alors être réservé à la perception consciente et accompagnée d'attention.
Gela peut s'exprimer par le schéma suivant :
SensiQLtion
Sans conscience. Avec conscience ou perception.
Avec attention ou aperception.
Il est très difficile de décider les cas où une sensation est accompagnée ou non accompagnée de conscience. Et, en effet, ^ l'extrême rigueur, en poussant le raisonnement à l'absurde, je pourrais dire qu'il n'y a de conscience qu'en moi, et que tous les autres phénomènes qui m'entourent sont, quels qu'ils soient, de purs mécanismes, sans aucune existence consciente. Mais ce scepticisme ridicule ne conduirait à rien; c'est un procédé de dialectique oiseux : il faut donc supposer à tous les liommes (dont la constitution anatomique et physiologique est semblable à la mienne) une conscience semblable à la mienne, quoique jt ne puisse rendre témoignage que de mon moi.
On voit mieux encore cette difficulté d'un témoignag'e extérieur pour la conscience, quand on cherche à savoir si les animaux ont une conscience.
On appuie sur la patte d'un chien, et il crie. Est-ce que c cri est un simple mouvement réflexe? Ou y a-t-il ea mèuv temps conscience? Les signes de la douleur, non équivoques. qu'il donne par une mimique très expressive, me font suppos<^-f qu'il souffre. Mais enfin je pourrais, comme les Cartésiens J^ Port-Boyal, supposer qu'il n'y arien là qu'une horloge remonté:
et dont on ébranle un petit mécanisme qui fait crier et qui donne Tapparence de la souffrance.
Toutefois le bon sens, guide précieux, et dont il ne faut jamais s'écarter, nous indique que le chien souffre. Quoique, au point de vue du rigorisme scientifique poussé à Tabsurde, il me soit impossible d'affirmer sa souffrance, j'y crois, car je vois une telle analogie entre ce qu'il fait et ce que font les hommes quand ils souffrent, quMl me paraît impossible de lui refuser la souffrance, et par conséquent la conscience.
Mais si, du chien, nous passons à la grenouille, la difficulté devient tout à fait réelle et sérieuse. Je crois bien que les grenouilles souffrent quand on les pique sur une planchette de liège; mais je n'en suis pas absolument convaincu, ou plutôt je crois cette souffrance si obscure, si vague, que selon moi la grenouille souffre à peine et n*a presque pas de conscience.
Et ce que nous disons de la douleur pourrait s'appliquer & tous leurs autres sentiments. La grenouille qui est restée longtemps à jeun fera assurément plus d'efforts pour trouver une mouche que n'en fera une grenouille repue. Mais ces actions automatiques réflexes sont-elles avec conscience ou sans conscience? Entre une grenouille décapitée et une grenouille intacte, il y a bien peu de différence d'allures, et des physiologistes même exercés s'y tromperaient, je crois, fort souvent. Et cependant, par suite d'analogies diverses (assez hypothétiques, il faut le reconnaître), nous supposons qu'une grenouille décapitée n'a pas de conscience, tandis qu'une grenouille intacte a une conscience. Et, d'ailleurs, savons-nous quelle part ont ces hémisphères cérébraux dans la direction et la régularisation des mouvements moteurs? L'influence sur le mouvement, indépendamment de tout phénomène psychique, est peut-être suffisante pour expliquer la minime différence d'allures qu'on constate entre une grenouille avec cerveau et une grenouille sans cerveau.
Si de la grenouille nous passons aux êtres inférieurs, aux Crustacés, aux Annelés, aux Vers, aux Goralliaires, nous avons vraiment le droit de leur refuser une conscience. Chez eux, la sensation, en tant que phénomène affectif, existe peut-être, mais rien ne nous autorise à le supposer.
Les signes de la douleur ne suffisent pas à affirmer la douleur. Qu'à une grenouille décapitée on pince la patte : elle se débattra, avec tous les signes extérieurs de la douleur, tout à tait comme si elle souffrait. Qu'on coupe en deux un lombric :
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les deux tronçons vont se débattra convulsivement. Dira-t-on ' qu'ils souffrent tous les deui, ou bien, ce qui me parait beaucoup plus rationnel, ne pensera-t-on pas que le traumatisme a i déterminé une violente réaction réflexe? !
On doit prendre la sensation comme critérium de la con- i science. Mais ce critérium ne nous renseigne pas beaucoup; car il est presque impossible de dii-o où commence et où finit la | sensation. Chez le lombric, y a-t-il sensation? V a-t-it sensation chez le poisson? Je vois bien, chez l'un comme chez l'autre, certains mouvements réflexes; mais je ne vois pas de sensation perçue par une conscience. Cela est tout à fait dans le vague, et il faut se contenter de notions peu précises et peu scientilîques.
El alors, dans notre inceititude, nous refuserons la conscience aux animauï inférieurs, et nous accorderons aux animaux d'un rang moyen dans la hiérarchie zoologique une conscienci' eilrèmement vague et confuse, qui se précise cbea les animauï supérieurs, et qui enfin devient tout à fait nette et développée chez l'bomnie.
Donc, pour étudier les phénomènes de la conscience, laissons de côté tout ce qui n'est pas de l'homme. Chez les animaux, en effet, rien ne nous permet de eonnaUre les phénomènes intérieurs que le mouvement. Or le mouvement ne prouve rien de la conscience. C'est le témoignage intime personnel ou moi, on c'est le témoignage des autres hommes, transmis verbalement. qui seul peut faire foi de la sensation et de la conscience. Aussi, tout en reconnaissant la très prande vraisemblance d'une coDscience, plus ou moins confuse, chez les animaux inférieurs, assez nette chez les animaux voisins de nous, n'avons-Dous | guère quelque profit à tirer d'observations faites sur des phénomènes qui échappent & notre contrûle.
l'renons donc la conscience humaine, comme la seule qai soit abordable à nous, et voyons de quels éléments elle se
eornpose.
C'esl d'abord, et .avant tout, de l'élément sensation. Sentir, c'est avoir conscience de quelque chose.
A eûté de la sensation, il y a la notion de l'effort. Essayer de faire quelque chose, c'est par cela même affirmer sou existence. Je veui écrire le mot lumière, et, par cela même que j'écris. j'airirme mon existence personnelle, puisque j'ai conscience qu>' j'écris et que je veui écrire.
Il y a donc une conscience de la sensation et une conscience de la motilité ; de sorte que ce n'est pas seulement à l'excitation des nerfs sensitifs que se trouve surajouté le phénomène conscience, c'est encore à l'excitation des nerfs moteurs. Dans les centres moteurs, à l'origine des nerfs moteurs, il y a conscience; comme il y a conscience dans les centres sensitifs, à la terminaison des nerfs sensitifs. La sensibilité et le mouvement volontaire coïncident avec la conscience; là où la sensibilité est maximum, là où le mouvement volontaire est maximum, là aussi la conscience est à son plus haut degré de perfection.
Et ce que nous avons dit de la conscience des sensations chez les animaux peut s'appliquer aussi chez eux à la conscience du mouvement. Gommé nous, les animaux font des efforts musculaires. Un cheval attaché à une lourde charrette, et qui lutte pour la traîner, contracte énergiquement tous ses muscles, et il est probable que son effort est plus qu'un mouvement automatique : c'est un mouvement dont il a conscience. De même, sans doute, Toiseau qui se trouve, par suite d'un étonnant instinct, amené à traverser les continents pour regagner les pays où il va chercher de la chaleur, a conscience qu'il vole, qu'il quitte les pays où il a vécu pour aller vers d'autres régions. Mais cette conscience est si vague, et elle nous est si profondément inconnue, qu'il vaut mieux ne pas en parler ici et nous limiter à la conscience humaine, la seule accessible à nous.
A ces deux éléments (sensation et effort) vient s'en ajouter un autre, - plus important encore, si c'est possible : c'est la mémoire.
Nous n'avons pas encore parlé de la mémoire, et cependant elle est nécessaire, à un degré quelconque, pour la manifestation de tout phénomène psychique, quel qu'il soit. L'instinct suppose un certain degré de mémoire organique. La conscience suppose une mémoire plus parfaite encore, et môme la mémoire est tellement indispensable à la conscience que, selon toute vraisemblance, la conscience est surtout un phénomène de mémoire.
Supposons un être capable de percevoir des sensations, capable d'être ébranlé par les forces extérieures, douloureusement ou agréablement, capable de faire des efforts musculaires synergiques dont il a volonté et conscience; mais supposons en môme temps que ces phénomènes soient extrêmement fugitifs, si fugitifs qu'ils ne laissent aucune trace, si bien qu'au bout de
quelques secondes ils auront absolument disparu, sans retour possible, on ne pourra dire que cet être est privé de conscience; mais sa conscience sera des plus imparfaites, et à tel point qu'on pourra presque la révoquer en doute.
Pour qu'il y ait conscience du moi, il faut qu'il y ait une sorte de comparaison entre l'état affectif présent et l'état affectif antérieur. Une conscience qui ne dure qu'une seconde et qui est remplacée par une deuxième conscience qui ne dure qu'une seconde encore, sans être par la mémoire reliée à la conscience précédente, c'est une conscience qui mérite à peine ce nom.
Et, en effet, la sensation n'est vraiment sensation que si elle persiste un certain temps. Une douleur qui ne durerait qu'une seconde et qui disparaîtrait sans laisser derrière elle quelque ébranlement douloureux, cette douleur, dis-je, ne correspondrait en rien à ce que nous appelons communément douleur. De même une conscience qui ne durerait qu'une seconde serait très loin de ce que nous appelons conscience.
Chez rhomme, le passé se relie au présent. Quand j'ai conscience de moi, je relie par le souvenir mon état actuel à mon état antérieur. La pensée est une chaîne qui n'est pas à chaque instant brisée. En écrivant le mot brisée, je pense au mot chaîne écrit une seconde auparavant : même je vais plus loin, reliant ces pages que j'écris aujourd'hui à celles que j'ai écrites il y a deux jours, à celles que j'écrivais il y a deux mois et il y a dix ans. Ma conscience ne se compose pas seulement de la sensation présente, mais encore des sensations antérieures qui se sont accumulées dans le souvenir, toutes sensations anciennes que je puis comparer aux sensations présentes.
On pourrait presque comparer la conscience à un livre dont tous les mots représenteraient une sensation d'une seconde. Certes, chaque mot a sa valeur; mais cette valeur en elle-même n'est rien si elle n'est précédée ou suivie d'autres mots. Une ligne est composée de plusieurs mots, et cependant elle n'a guère de sens si elle n'est reliée aux lignes qui précèdent. De même pour les pages, de môme encore pour les chapitres, qui, isolés, se comprennent tant bien que mal, mais qui, par eux* mêmes, s'ils sont sans lien avec les chapitres voisins, ne permettent pas de saisir le sens général de l'œuvre.
De même la conscience ne comporte sa plénitude, c'est-à-dire la notion de la personnalité du moi, que si le moi de la seconde actuelle est relié par la mémoire au moi de toutes les secondes qui ont précédé, comme le mot mot que j'écris ici n'a U*iiitérêt
LA COiîSCIENCÉ ' ^ Ub
que parce qu*il est relié à la phrase, aux pages et aux chapitres qui le précèdent. Chaque mot est Timage d'une sensation, et il est relié par un souvenir plus ou moins vague à tout ce qui a précédé, le souvenir étant beaucoup plus net pour la phrase que pour la page, et plus net pour la page que pour le chapitre.
En tout phénomène psychologique, le facteur temps est un élément indispensable. 11 n'y a. sans une certaine durée, ni sensation, ni conscience, et c'est la mémoire seule qui peut fixer dans le temps le souvenir d'une excitation nerveuse qui dure un centième de seconde. Une conscience d'une seconde, c'est comme une sensation d'une seconde, ou un effort d'une seconde; c'est-à-dire rien ou presque rien. Conscience, sensation, effort, n'ont de valeur psychologique que par le souvenir qu'ils laissent derrière eux. Si rien ne persiste dans le souvenir, quelle que soit la vivacité passagère de la conscience qui a disparu, c'est comme si cette conscience n'avait pas existé.
Ainsi ce qui fait la conscience, ce n'est pas seulement la sensation présente ou l'effort présent, c'est encore le souvenir des efforts antérieurs ou des sensations antérieures. Si la connaissance de l'état actuel est précise, si la connaissance des états antérieurs est précise ; alors la conscience sera complète et en pleine possession d'elle-même.
Il y a donc des consciences très parfaites et des consciences très imparfaites, et ces degrés de la conscience seront liés bien plus à la puissance de la mémoire qu'à l'intensitié de la sensation présente.
La comparaison des états de conscience antérieurs avec les états actuels est le lien qui réunit la vie psychique ancienne avec la vie psychique présente. C'est le fondement de la personnalité. Une conscience qui se compare à l'ancienne conscience est ane vraie personne; elle juge d'elle-même dans le temps, et peut ainsi, avec Une grande force, affirmer son existence.
Nous devons donc regarder la personnalité comme un phénomène de conscience et un phénomène de mémoire : et cependant on peut concevoir une conscience sans mémoire. Mais cette conscience, quelque intense qu'elle soit, si elle ne se survit pas à elle-même, et si, à chaque seconde, dès qu'elle a apparu, elle se met à mourir aussitôt, celte conscience est essentiellement imparfaite. Aussi faut-il regarder comme inséparable de l'idée de conscience la notion du passé. Certes, nulles limites qu'on puisse fixer à ce passé. Est-ce un passé d'une heure ou de cinquante ans, d'une demi-minute ou de trois quarts de siècle?
Vraiment cela importe peu, et on assignera telle limite arbitraire qu'on voudra; mais, en tout cas, cette durée est de plus d 'i^ne seconde et de plus d'une minute. Tandis que les phénomènes physico-chimiques se comptent par millièmes et centmillièmes de seconde, les phénomènes physiologiques se comptent par centièmes et dixièmes de seconde; mais les phénomènes psychiques doivent se compter par minutes et dizaines de minutes. Une vie psychique qui n'a, tout compte fait, passé, présent et avenir, qu'une durée d'une minute, est une vie psychique de qualité inférieure. Pour l'évolution des phénomènes de conscience, il faut une longue durée, et l'intégrité de la conscience dépend de l'intégrité de la mémoire.
Enfin, il existe dans la conscience un autre élément, indispensable aussi, c'est la notion de l'unité de l'être.
L'observation intérieure, psychologique, peut seule nous éclairer sur cette unité du moi; car la physiologie expérimeotaie ne nous est guère utile en pareil sujet. Or la conscience de l'unité du moi nous est donnée d'une manière indiscutable par le sens intime, dont l'autorité en cette matière est la seule qu'on puisse invoquer.
Le moif unique, qui se connaît lui-même, c'est la conscience. Il semble donc constitué par les sensations présentes et efforts présents, qui sont comparés aux sensations anciennes et efforts anciens : tous phénomènes reliés les uns aux autres et formant une chaîne non interrompue. Ainsi, de même que la mémoire crée la conscience, de même encore la mémoire crée l'unité du moiy puisqu'elle permet de comparer des états anciens aux états antérieurs, et de les rapporter à un personnage unique, qui est le moi, La conscience présente a un moi, dont la durée est extrêmement fugitive; ce moi est relié par la mémoire au mot d'il y a une minute, puis au moi d'il y a deux minutes, etc., et toute cette série d'états de conscience forme l'unité du moû
De là cette conséquence intéressante que si, d'une part, certains souvenirs spéciaux de sensations ou d'eiforts soni liés entre eux, formant un tout complet, si, d'autre part, il existe à tel ou tel moment d'autres souvenirs spéciaux de sensations ou d'efforts, alors il se forme deux consciences distinctes. De fait, dans certains états de somnambulisme ou d'aliénation, on trouve des personnalités différentes, avec conscience spéciale, qui se succèdent sans empiéter l'une sur l'autre. Alors que l'individu physique a son unité matérielle persistante, l'individu psychique
est dédoublé ou dé triplé, et il existe autant de moi particuliers qu'il existe d'états de conscience avec mémoire spéciale, se succédant l'un à l'autre. Mais à l'état normal on n'observe riea de semblable, et, en tout cas, il ne peut jamais y avoir qu'une seule conscience CLCtuelle^ conscience résultant des sensatioDs et des efforts présents et les rapportant tous à un moi unique.
Aussi l'hypothèse de consciences inférieures, obscures, coïncidant avec la conscience principale, me parait peu digne d'être prise en considération. Que les centres nerveux inférieurs reçoivent des excitations, et qu'ils en soient ébranlés, même sans réaction émotionnelle immédiate , cela est possible et même vraisemblable. Mais l'ébranlement nerveux, même s'il est accompagné d'une mémoire obscure de cet ébranlement, n'est pas la conscience véritable, la seule digne de ce nom, telle qu*elle se révèle à nous par l'observation du moi, conscience qui se connaît elle-même et qui relie la sensation présente aux sensations passées.
Y a-t-il quelque part, dans le système nerveux central, un organe réservé à la conscience? Notre ignorance là-dessus est complète.
On a dit que la conscience ne peut être le résultat d'une force matérielle. C'est là une sorte d'axiome qu'on répète à satiété, comme si, à force de le répéter, on pouvait le démontrer. Mais aucune démonstration n'a pu être faite de cette aflirmation sans preuves. Pour moi le contraire me parait tout aussi vraisem* blable, et un autre axiome contradictoire pourrait être donné. « La conscience ne peut être que le résultat d'une force matérielle. » J aurais même plus de preuves pour soutenir cette doctrine que pour soutenir la doctrine opposée.
La physiologie expérimentale et la pathologie ne nous apprennent rien sur le siège de la conscience. Y a-t-il un siège unique, ou des sièges multiples, ou une dissémination de la conscience à toute la périphérie du cerveau? Tout cela est possible, quoi qu*on en ait dit, si l'on admet que ce centre unique est relié étroitement à tous les centres sensitifs et moteurs. Mais ce centre lui-même, que peut-il être, sinon un groupe de cellules, ou plusieurs groupes de cellules, ou de très nombreux groupes de cellules qui, étroitement liées Tune à l'autre, se succèdent réciproquement dans leur action? Nous voguons, on le voit, en pleines hypothèses, sans aucune vraisemblance d'arriver à un
lis PSYCHOLOGIE GÉNÉRALE
terrain solide. Rien n'est plus mystérieux, plus profondément inconnu.
Nous savons cependant que l'intégrité de la conscience, avec attention, effort, liaison des sensations et des eifors, au passé et au présent, c'est l'appareil le plus fragile de Tappareil nerveux psychique. Les poisons qui respectent les appareils réflexes moteurs, les appareils réflexes psychiques et même Tidéation inconsciente, altèrent profondément, même à faible dose, les phénomènes de la conscience, et brisent l'unité du moi^ en pervertissant la notion de l'effort et en troublant la mémoire des états de conscience consécutifs ou présents.
Reste à examiner Yintelligence inconsciente. Voyons de queUe manière cette expression d'étrange apparence peut être ju&tiflée.
H y a, parmi les opérations intellectuelles, certains phénomènes qui ne sont pas perçus par la 'conscience ; cela est hors de doute. Le meunier, qui entend le bruit de son moulin pendant son sommeil, a une sensation inconsciente; l'individu qui porte au doigt une bague, qui ne Ta pas quittée plusieurs années, éprouve assurément* la sensation de cette bague, mais cette sensation est devenue inconsciente. De même, et à un point de vue plus intéressant encore pour le psychologue, toutes les émotions, toutes les sensations, tous les efforts qui forment la trame de notre vie psychique antérieure ne sont pas à chaque instant présents à la conscience. Cependant ils existent : ils sont dans la mémoire; ils peuvent reparaître à un moment donné. Mais, au moment dont il s'agit, ils ne sont pas présents à la conscience, car celle-ci ne comporte qu'un certain nombre, et un nombre très limité, de sensations simultanées.
Ces phénomènes de sensations qui passent inaperçaes, de souvenirs qui sont ignorés, paraissent bien contradictoires, et pourtant ils sont indiscutables. En dehors de la conscience, à côté de la conscience, il y a tout un monde de phénonïènes intellectuels : souvenirs, sensations, associations; mais sans doute ils sont tellement fugitifs qu'ils ne laissent aucune trace dans la mémoire, et alors ils ont beau exister, leur existence est si rapide et suivie d'une mort si prompte, que c'est, pour la conscience, comme s'ils n'existaient pas.
Nous n'assistons donc qu'en partie, et même en une très petite partie, au travail psychique qui se fait dans le cerveau. Nous ne voyons que des résultats, et nous n'assistons pas à l'élahoratioD
de CCS résultats. Une idée peut être modifiée , transformée, amplifiée, diminuée, sans que nous voyions les phases par où elle passe. Mais tout d*un coup elle apparaît à la conscience, et alors seulement elle est connue par le moi.
C'est ainsi seulement qu'on peut dire intelligence inconsciente; ce qui, étymologiquement, est un non-sens; car une intelligence doit se comprendre elle-même, et alors elle n'est pas inconsciente. Mais l'idéation et la mémoire, qui peuvent l'une et l'autre être inconscientes, sont assez souvent regardées comme fonctions de l'intelligence pour que l'idéation et la mémoire inconscientes soient traitées d'intelligence inconsciente.
Cependant l'inconscience de ces phénomènes intellectuels n'est peut-être pas absolue. Il est possible en effet que les phénomènes d'idéation sans conscience précise s'accompagnent d'une conscience vague, avec une tendance à une direction quelconque. Mais ces phénomènes ne méritent pas plus le nom de conscience que les états d'esprit, tout à fait fugitifs et inférieurs, qui sont sans doute chez les animaux.
De fait, nous le répéterons encore, ces consciences inférieures sans mémoire, sans unité par conséquent, ne méritent pas le nom de conscience. Chez l'homme, il n'y a qu'une seule conscience : c'est celle qui forme notre vie psychique depuis notre plus ancien souvenir jusqu'au moment actuel. Cette conscience, chez l'individu normal qui est en pleine possession de lui-même, est une chaîne sans fin, formée d'une série d'anneaux unis l'un à l'autre; et c'est la seule conscience que le psychologue puisse reconnaître.
On peut assimiler les états de conscience divers qui se succèdent en nous aux anneaux isolés d'une chaîne. Peut-être, à côté de la chaîne principale, existe-t-il en outre de petits anneaux épars, ayant une vie intellectuelle propre . Mais ces anneaux sont détachés, isolés, et il n'existe en somme qu'une chaîne principale où tous les anneaux soient en relation réciproque. Chacun des anneaux de la chaîne principale est un état de conscience actaelle, et, ce qui fait sa supériorité sur les anneaux voisins, c'est qu'il est étroitement relié à des anneaux précédents, et qu'il doit se relier à des anneaux à venir.
La conscience,',en dernière analyse, nous apparaît donc comme une succession d'états de conscience avec souvenir.
De là la variété innombrable de formes de la conscience. De même qu'il y a tous les degrés du mouvement, depuis la vitesse
prodigieuse de la lumière jusqu'au lent chemiaement de la tortue, de même il y a tous lea degrés de la conscience; et ces degrés créent une sorte de hiérarchie psychique, comme il y a, eu anatomie comparée, une hiérarchie zoologique.
L'intensité de la conscience dépend donc de l'inteDsité du souvenir, d'une part; de l'autre, de l'intensité des sensations et des elTorts. Pour choisir les deux types les plus opposés, je prendrais d'abord l'orateur à la tribune, qui développe sa pensée , faisant des efforts soutenus pour trouver dans sa mémoire et son imagination les faits, les idées et les mots, attentif aux impressions de l'assemblée qui l'écoute, en pleine possession de lui-même. Et, d'autre part, je prendrais la conscience obscure, si obscure qu'elle n'existe peut-être pas, d'un être inférieur, par etemple d'un mollusque |ou d'un annélide, qui n'a ni efforts, ni sensations, qui réagit fatalement, sans le savoir peut-être, et en tout cas sans le vouloir, aux lorces extérieures qui ébranlent son organisme. Entre ces deux degrés extrêmes on observerait sans peine toutes les transitions. La conscience, vague et indis* tincte chez l'animal, se crée, se développe chez l'homme et dans la race humaine. Par le progrès de la culture intellectuelle et de la civilisation, elle se développe encore et s'affine de plus en plus
Mais si l'évolution progressive de la conscience marche de pair avec l'évolution progressive de l'intelligence, il ne faut pas cependant confondre la conscience avec les autres phénomènes intellectuels. C'est^une fonction tout à fait spéciale, une complication surajoutée au mécanisme psychique; ce n'est pas la psychologie tout entière. Nous pouvons concevoir des mécanismes admirables, accomplissant des actions dont la Haalité est profonde, eljqui cependant sont dépourvus de conscience. Les èvoJulioris des abeilles, qui se font probablement sans codscLcrLLP oui d'un ordre psychique extrêmement élevé. Ce qui manilue aux abeilles, c'est la connaissance du moi, et je ne saurais vrd ment décider la question de savoir si, c'est une réelle supénoiiLô, On peut concevoir l'existence de puissantes iotellig<.nces avec une mémoire du moi très peu nette : de même que la mémoire du mot très nette, avec des sensations vives et des tlforls puissants, n'est pas toujours le signe d'une grande force nlellecluclle, dans le sens vulgaire du mot.
En dclinilive, toutes les opérations de l'intelligence peuvent s'effectuer arec ou sans conscience. 11 y a sensation, c'est-à-dire -ébranlement émotif de l'organisme, avec ou sans conscleoce. Il
y a souvenir, c'est-à-dire fixation des images dans la mémoire, avec ou sans conscience. 11 y a idéation, c'est-à-dire association et groupement des images dans la mémoire, avec ou sans conscience. Enfin, il y a des actes qui sont accomplis en vue d'une finalité précise, et se conforment au milieu ambiant variable, avec ou sans conscience. Il n'est pas jusqu'à l'effort, c'est-à-dire l'action énergique et synergique concentrée vers un but, qui ne puisse s'exercer avec ou sans conscience.