RON
à personne, mes enfants n’ont pas fait de mal ». Elle se promène à grands pas dans sa chambre, pleurant et criant « je n'ai pas fait de mal ». Elle s'approche de sa fenêtre, et croit voir dans le jardin soit une tête coupée, soit une femme que l’on frappe ; c’est là le su et d’une angoisse extrême qui se traduit par des mouvements violents, des cris intenses; elle voit un Jour passer un chariot vert et se répand aussitôt en lamentations disant qu’on a enfermé ses enfants là dedans. Elle se met souvent à genoux aux pieds d'une autre malade criant: « Pitié mon roi, p'tié mon seigneur, pi- Lié, je n’ai pas fait de mal ». Elle perd ses urines, gûte dans son lit, Ces phases d’agitation considérable se reproduisent assez souvent, et dans l'intervalle c’est toujours la même phrase stéréotypée, monotone : « Je n'ai pas fait de mal ». Il est difficile d'obtenir des explications nettes sur son délire. Sa mémoire est très diminuée (elle ne sait pas l’année de sa naissance) et son intelligence affaiblie,
C’est une femme aux traits ridés, le menton couvert de poils, qui répond trop mal pour que l’on puisse examiner sa sensibilité. Réflexes patellaires vifs. Réflexe lumineux di-
minué, pupilles égales.
OBs. XVI. — Femme de 72 ans. Premier accès à 58 ans. Périodes d'anxiété. Idées hypocondriaques absui«des et monotones. Vagues idées de persécution el d’'aulo-accusalion.
Mme M... Augustine 73 ans, entrée le 28 mai 1900.
Rien dans les antécédents héréditaires. Elle était dans sa jeunesse assez intelligente et d’un caractère plutôt gai. A
58 ans, après la mort de sn mari elle a eu un accès de dé-
LE
pression mélancolique analogue à l’état actuel et qui a duré deux ans,
La maladie actuelle a débuté en décembre 1899 à la suite de la mort d’un de ses enfants : elle est devenue triste, mangeant peu, ne parlant pas, cherchant la solitude, Au bout d’un mois ont surgi des préoccupations hypocondriaques et des idées de suicide : elle tente de se jeter par la fenêtre à plusieurs reprises, elle demande un revolver à son petitfils.
Actuellement elle débite ses plaintes d’une voix monotone, revenant sans cesse sur la même idée. La mémoire et le j1gement sont bien conservés, la notion du temps n’est nullement affaiblie. Elle esttriste, dit-elle, parce qu’elle va avoir une congestion, Le mot congestion l’intoxique, elle en parle à propos de tout. Dans son lit, elle installe son édredon et son ombrelle près de la fenêtre pour se préserver d’un coup de soleil. A d’autres moments c’est la peur du refroidissement qui la prend, elle réclame qu’on l’ausculte, qu’on l’examine. Ses idées hypocondriaques revêtent parfois une forme plus absurde encore : « Ses petits muscles sont brisés, dit-elle en touchant son creux épigastrique, il lui restait un gros nerf, elle l’a cassé hier en faisant une grimace. Elle va étouffer, elle a des frissons qui l’obligent à crier. Elle crache de gros caillots de sang ». En même temps préoccupations au sujet de sa fortune et de ses enfants. Elle a laissé 80.000 fr. chez elle, on va les voler ; on prépare un guet-apens pour sa fille. Tout cela lui donne une inquiétude mortelle,
Dans la nuit du 30 mai elle essaye de s'étrangler avec des bandes qu’elle a déchirées à sa flanelle, Elle a quelques va-
ues idées de persécution; trouve que le personnel lui est
T8} — hostile. Idées peu précises d’auto-accusation : elle a livré ses enfants à la police, elle est cause de tous leurs malheurs.
L’examen somatique montre une obèse à face congestionnée. Emphysème et bronchite chronique. Claquement des bruits du cœur à la base, pouls 90 à 120 bondissant et dépressible. Langue très saburrale, haleine fétide, Urines normales, Les pupilles sont déformées et inégales ; les réflexes
normaux. Réflexes tendineux vifs.
O8s. XVIII. — Femme de Ti ans. Premier accès à 47 ans. Plaintes stéréotypées. Obnubilalion intellecluelle,
Mme M..., irenée, sans profession, âgée de 71 ans, entrée le 17 janvier 1898.
Semble avoir eu il y a 24 ans, et à la suite de revers de fortune, un état mélancolique qui nécessita un séjour d’environ sept semaines à l’Asile Ste-Anne ; elle avait fait de fréquentes tentatives de suicide. A signaler dans ses antécédents qu’une tante et une sœur auraient été traitées dans une maison de santé.
Il y a deux np, à l’occasion de la mort de son mari, elle devint triste et déprimée. Elle entre à l'asile une première fois le 7 juin 1898, elle est anxieuse avec des idées confus ses de persécution,elle passe par des alternatives de dépression simple et d’anxiété, répète sans cesse « quel malheur, » sans donner d’explication sur ses idées.
Un séjour de deux mois dans sa famille ne l’améliore pas. Elle entre de nouveau le 21 novembre 1898. « Elleest atteinte, dit le certificat du docteur Febvré, de léger affaiblisse-
ment intellectuel avec disposition à un état mélancolique
— Jo caractérisé par des craintes, des scrupules, des idées de culpabilité et se traduisant par des exclamations ou des gémissements, sans aucune tendance dangereuse. »
Transférée à la maison de santé le 17 janvier 1899 ; état mélaucolique assez accentué. Les mots « ah quel malheur » résonnent à chaque instant. Interrogée sur la signification de cette phase, elle répond qu’elle ne se l'explique pas, mais à propos «le rien elle est poussée à la dire ; c’est comme une impulsion, à laquelle d’ailleurs sa volonté n’essaye pas de résister, elle chuchote d’abord ses mots, puis sa voix s'élève peu à peu.
Quelques scrupules erffantins ; elle est préoccupée par la p'asée de n’avoir pas dit adieu à ses anciennes compagnies ; elle trouve jue tout ce qu’elle faitest mal fait, en dépit du bon sens. Elle répond d’ailleurs difficilement, souvent par monosyllabes. Elle semble avoir quelques idé:s de culpabilité qu’il est impossible de connaître : elle refuse de serrer la main qu’on lui tend, disant qu’elle n’en est pas digne. Ses idées délirantes sont certainement bien indécises, et n’ont jamais amené de réaction motrice : pas d'idées de suicide. Depuis son entrée elle est toujours dans le même état de dépression, simple, immobile et ninterrompant son silence, que pour pousser son exclamation habituelle. Son visage est ridé, tremblement fibrillaire dans la moitié inférieure de Porbiculaire gauche, tremblement de la langue. Légère cyanose, et refroidissement des extrémités. Faible réaction des pupilles à la lumière, légère inégalité au profit de la droite.
Traces de sucre dans l’urine.
Marche.Durée.Terminaison. — L'évolution de la mé-
Ge lancolie est lente et sujette à des oscillations, avec des périodes de dépression extrême ou d’excitabilité intense. Pendant toute la durée de la maladie, l’anxiété est plus intense le matin et s’atténue le soir; c’est là un caractère à peu près général. La durée varie de trois mois à un an ; certains cas quérissent en quelques jours, d’autres au contraire se prolongent pendant des années,
La trop longue durée de l’affection doit faire craindre une terminaison défavorable.Cependant nous connaissons l'observation de deux malades qui sont sortis complè-
tement quéris après 6 ans de séjour à la maison de santé.
L’une M. X..., Anastasie âgée de 61 ans, entrée le4février 1893 soriie le 1° mai 1899,avait présenté un délire mélancolique intense avec auto-accusations imaginaire, idées de ruine et tentatives de suicide réitérées (voulait se jeter du haut des tours de Notre-Dame; s'est ouvert la gorge, a essayé de se noyer). Quelque temps après sa sortie elle écrit une lettre très sensée pour remercier des soins « qui ont contribué à lui faire reprendre goût à la vie » disant qu’elle se trouve très heureuse ; l’écriture est rapide, les mots bien formés, ne traduisant*aucun signe de dépression.
L'autre Mme H..., Louise, 52 ans à son entrée le 13 mai 1887, sortie le 19 août 1895. Dépression mélancolique, crises de larmes, idées de persécution, craintes d’empoisonnement, refus d'aliments, négligence des soins de propreté, gâlisme. Périodes de stupeur avec intervalles d’excitation ; quelques hallucinations de lPouïe. Etat tel qu'au mois de janvier 1889 on perd tout espoir d'amélioration et l’on diagnostique
démence mélancolique. L'amélioration commence en décem-
ET
bre 1892, la malade cause, travaille, fait de la musi que. Pré sente une poussée en août 1893, puis l’émotivité diminue. La guérison, s'ést maintenue après la sortie ; en juillet 1898 à l’occasion d’un accident survenu à l'asile, elle écrit une lettre
où ne se révèle aucun symptôme de dépression.
La quérison s’annonce par le désir que manifeste le malade de retourner dans sa famille et l'intérêt qu’il prend à ce qui l’entoure ; la diminution des divers troubles coïncidant avec une augmentation du poids du corps.
Krœæpelin a vu la quérison complète survenir dans 32 0/0 des cas ; dans 23 0/0 il se serait produit une amélioration notable, permettant la reprise des occupations antérieures. La curabilité est fonction de l’âge : audessous de 55 ans il y a 40 0/0 de quérisons ; au-dessus 25 0/0 seulement.
Parfois sous l’action de l’insomnie, de la privation de nourriture, surviennent des bouffées hallucinatoires ou délirantes : il s’agit d’un état surajouté qui évolue pour son propre compte, état comparable au délire d’inanition décrit par Becquet dès 1866 et qui n’est qu’une forme de confusion mentale. Cette complication est d’ailleurs sans influence sur la durée de la maladie.
Une seconde terminaison est le passage à l’état chronique, 26 0/0 des cas selon Kræpelin. Cette incurabilité s’annonce par la diminution de l’état émotifet au contraire la persistance des conceptions délirantes qui deviennent
absurdes ou se cristallisent.
Le malade C.. Edmond, 63 ans, entré le 16 décembre
1896, après une période mélancolique dont on ne peut pré-
= de ciser la durée et qui se caractériserait par des préoccupations hÿpocondriaques,du refus d’alimentation,des idées de suicide, est devenu aujourd’hui un négateur systématique. Il n’est plus rien, il n’a plus d'estomac, plus de mâchoires, plus d’oreilles, ce ne sont pas des yeux qu'il a,son cœur bat à peine il n’est qu’un os ; ilest bon à jeter dans un trou. Il n’est pase..-1é:C d'autrefois à fabriqué dés voitures, construit dés maisons ; lui serait bien incapable dé le faire. Le dédoublement de la personnalité est très net, le malade a parfaite-. ment conservé le souvenir de son existence passée, mis il en parle toujours comme de faits arrivés à un étranger. « On wa qwà faire venir le C... de M... dit-il, on verra bien que ce n’est pas moi; ce C..… avait 1 m. 66, moi j'ai à peine 4
pieds ».
ILse produit parfois une vraie démence sénile avec sensiblerie, mcohérence, ruine totale des facultés.
Enfin là mort peut survenir par myocardite, collapsus, ou par maladie intercurrente.
Diagnostic. — La mélancolie envisagée comme psychose d’involution sénile est d’un diagnostic à la fois plus aisé et plus cértain que la mélancolie comprise à la façon de la majorité des psychiâtres. Toutefois une observation longue et attentive est souvent nécessairé : ce sont umiquement ces difficultés du diagnostic qui nous occupe ront.
IL est évident, d’après notre conception, que Fâge est un facteur des plus importants. D’une manière générale toute dépression survenant avant linsénescence n’appar tient pas à la mélancolie. Cependant certains états chez
Capgras 6
l’adulte paraissent bien ressortir de la mélancolie ; ceux en particulier qui surviennent après un accouchement, une infection, une intoxication. Ces faits sont exceptionnels. La mélancolie n’est point, à notre avis, une psychose post-infectieuse (1); une altération aussi brusque des cellules nerveuses est suivie presque fatalement de confusion mentale. Seules les intoxications chroniques, sont capables de produire la mélancolie. En un mot, sont tou
jours en cause des processus analogues à ceux de l’involution sénile, et en effet la plupart &e ces mélancoliques Jeunes présentent des lésions de sénilité précoce. Ils confirment ainsi notre manière de voir, et, en dépit de leur âge peu avancé, se rangent dans les psychoses de décadence (Clouston).
Tout état dépressif de la période climatérique, doit-il être classé dans la mélancolie ? Non certes. Laissons de côté les sujets qui ont eu des accès antérieurs dans leur jeunesse et qui relèvent de la folie périodique. Mais un premier accès de folie périodique peut éclore à un âge avancé. Comment reconnaître cette psychose intermittente tardive ? « La marche remarquablement rapide et favorable de l’acès, dit Kræpelin, et l'apparition de quelques manifestations maniaques isolées : impulsions motrices intenses, fuite des idées, idées de grandeur, humeur gaie sans signe de faiblesse psychique, serviront
au diagnostic. Les éléments les plus utiles seront fournis
4. MM. Vallon et Wahl ont récemment décrit dans la mélancolie le signe de la corde musculaire qui leur semble être une preuve nouvelle de cette origine infectueuse ; nous n’avons pu retrouver ce phénomène chez nos malades.
ia = par létat psycho-moteur. Tandis que l’allure du mélancolique traduit son humeur anxieuse ou excitable, la période dépressive de la folie circulaire est caractérisée avant tout par l'incapacité de prendre une résolution, le ralenüssement des actes volontaires. D’autre part l’humeur excitable que l’on observe parfois dans cette dernière affection s’accompagne en général d’un vif besoin d’agir et de parler, tandis que l’excitabilité du mélancolique
porte l'empreinte de l’anxiété interne ».
La démence précoce, dans quelques cas exceptionnels, s’observe à la période présénile et en particulier selon Krœpelin, la forme catatonique. La résistance du catatonique rebelle aux menaces qui le laissent indifférent, et capable de se transformer brusquement en obéissance automatique diffère de celle du mélancolique qui est plus constante, augmente sous la crainte d’un danger et se traduit alors par des cris ou des accès d'angoisse ; enfin si le catatonique et le mélancolique conservent tous deux l’immobilité, le premier peut exécuter un mouvement sans lenteur appréciable, chez le second le moindre geste se fait avec lenteur ; l'apparition de bouffées d’hallucinations ou d'idées délirantes stupides, la tendance aux impulsions, l’affaiblissement psychique croissant sont de préférence
l'apanage de la démence précoce.
Difficile est encore le diagnostic avec la paralysie générale ; les signes physiques sont importants, mais se trouvent aussi dans la mélancolie. Le début plus lent, l’évolution progressive vers la démence, un état affectif
sujet à des variations la niaiserie de conceptions déli-
rantes souvent contradictoires feront penser à la paralysie générale.
Les états. dépressifs ou les états de confusion survenant dans la démence sénile se reconnaîtront facilement à la ruine totale des facultés.
Nous n’insisterons pas sur Le diagnostic avec le délire
de persécution. Les persécutés auto-accusateurs chez qui la dépression est uniquement secondaire au délire n’entrent pas davantage dans notre sujet, bien qu’ils soient très facilement pris pour des mélancoliques.
- Traitement.— Nous nous contenterons d’esquisser ce paragraphe. Le séjour au lit est l'indication primordiale : « il produit les plus heureuses modifications en assurant le repos complet que réclament l'organisme et le cerveau épuisés du malade ». L’isolement supprime toutes les çauses capables d’augmenter la dépression. La balnéothérapie contribue à diminuer lanxiété.
On surveillera avec: soin lalimentation et Les fonctions gastro-intestmales. On favorisera le-sommeil par les hypnotiques (bromure, chloral, trional}); on essayera de produire un certain degré d’euphorie par l'alcool, Pextrait de kola. On aura surtout recours à la médication opiacée de Krafft-Ebing, qui est ke meilleur sédatif de la douleur morale : on peut donner l’extrait: thébaïque à doses: progressives, jusqu’à 0,50 et 0,60 centigrammes par jour : ces hautes doses sont généralement très bien tolérées, et suivies d'une amélioration rapide. Enfin, si notre pathogénie de la mélancolie est exacte, il importe de lui appkiquer les théories récentes de Metchnikoff sur l’atrophie
sénile et son traitement.
np ee
On pourrait même tenter les injections Brown-séquardiennes, bien qu’elles n’aient donné dans les états de dépression que des résultats négatifs à M. Cordier. L’ovarine nous semble aussi particulièrement indiquée dans la psychose présénile. Essayée avec succès par M. Régis chez une malade atteinte de confusion mentale après castration, la poudre d’ovaire a été employée par notre maître M. Sérieux pour une mélancolique, âgée
de 56 ans, qui sortit améliorée et augmentant de poids.